Ménagerie intime

Chapter 1

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THÉOPHILE GAUTIER

MÉNAGERIE INTIME

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR 47, PASSAGE CHOISEUL, 47.

MDCCCLXIX.

I

TEMPS ANCIENS

On a souvent fait notre caricature: habillé à la turque, accroupi sur des coussins, entouré de chats dont la familiarité ne craint pas de nous monter sur les épaules et même sur la tête. La caricature n'est que l'exagération de la vérité; et nous devons avouer que nous avons eu de tout temps pour les chats en particulier, et pour les animaux en général, une tendresse de brahmane ou de vieille fille. Le grand Byron traînait toujours après lui une ménagerie, même en voyage, et il fit élever un tombeau avec une épitaphe en vers de sa composition, dans le parc de l'abbaye de Newstead, à son fidèle terre-neuve Boastwain. On ne saurait nous accuser d'imitation pour ce goût, car il se manifesta chez nous à un âge où nous ne connaissions pas encore notre alphabet.

Comme un homme d'esprit prépare en ce moment une _Histoire des animaux de lettres_, nous écrivons ces notes dans lesquelles il pourra puiser, en ce qui concerne nos bêtes, des documents certains.

Notre plus ancien souvenir de ce genre remonte à notre arrivée de Tarbes à Paris. Nous avions alors trois ans, ce qui rend difficile à croire l'assertion de MM. de Mirecourt et Vapereau, prétendant que nous avons fait «d'assez mauvaises études» dans notre ville natale. Une nostalgie dont on ne croirait pas un enfant capable s'empara de nous. Nous ne parlions que patois, et ceux qui s'exprimaient en français «n'étaient pas des nôtres.» Au milieu de la nuit, nous nous éveillions en demandant si l'on n'allait pas bientôt partir et retourner au pays.

Aucune friandise ne nous tentait, aucun joujou ne nous amusait. Les tambours et les trompettes ne pouvaient rien sur notre mélancolie. Au nombre des objets et des êtres regrettés figurait un chien nommé Cagnotte, qu'on n'avait pu amener. Cette absence nous rendait si triste qu'un matin, après avoir jeté par la fenêtre nos soldats de plomb, notre village allemand aux maisons peinturlurées, et notre violon du rouge le plus vif, nous allions suivre le même chemin pour retrouver plus vite Tarbes, les Gascons et Cagnotte. On nous rattrapa à temps par la jaquette, et Joséphine, notre bonne, eut l'idée de nous dire que Cagnotte, s'ennuyant de ne pas nous voir, arriverait le jour même par la diligence. Les enfants acceptent l'invraisemblable avec une foi naïve. Rien ne leur paraît impossible; mais il ne faut pas les tromper, car rien ne dérange l'opiniâtreté de leur idée fixe. De quart d'heure en quart d'heure, nous demandions si Cagnotte n'était pas venu enfin. Pour nous calmer, Joséphine acheta sur le Pont-Neuf un petit chien qui ressemblait un peu au chien de Tarbes. Nous hésitions à le reconnaître, mais on nous dit que le voyage changeait beaucoup les chiens. Cette explication nous satisfit, et le chien du Pont-Neuf fut admis comme un Cagnotte authentique. Il était fort doux, fort aimable, fort gentil. Il nous léchait les joues, et même sa langue ne dédaignait pas de s'allonger jusqu'aux tartines de beurre qu'on nous taillait pour notre goûter. Nous vivions dans la meilleure intelligence. Cependant, peu à peu, le faux Cagnotte devint triste, gêné, empêtré dans ses mouvements. Il ne se couchait plus en rond qu'avec peine, perdait toute sa joyeuse agilité, avait la respiration courte, ne mangeait plus. Un jour, en le caressant, nous sentîmes une couture sur son ventre fortement tendu et ballonné. Nous appelâmes notre bonne. Elle vint, prit des ciseaux, coupa le fil; et Cagnotte, dépouillé d'une espèce de paletot en peau d'agneau frisée, dont les marchands du Pont-Neuf l'avaient revêtu pour lui donner l'apparence d'un caniche, se révéla dans toute sa misère et sa laideur de chien des rues, sans race ni valeur. Il avait grossi, et ce vêtement étriqué l'étouffait; débarrassé de cette carapace, il secoua les oreilles, étira ses membres et se mit à gambader joyeusement par la chambre, s'inquiétant peu d'être laid, pourvu qu'il fût à son aise. L'appétit lui revint, et il compensa par des qualités morales son absence de beauté. Dans la société de Cagnotte, qui était un vrai enfant de Paris, nous perdîmes peu à peu le souvenir de Tarbes et des hautes montagnes qu'on apercevait de notre fenêtre; nous apprîmes le français et nous devînmes, nous aussi, un vrai Parisien.

Qu'on ne croie pas que ce soit là une historiette inventée à plaisir pour amuser le lecteur. Le fait est rigoureusement exact et montre que les marchands de chiens de ce temps-là étaient aussi rusés que des maquignons, pour parer leurs sujets et tromper le bourgeois.

Après la mort de Cagnotte, notre goût se porta vers les chats, comme plus sédentaires et plus amis du foyer. Nous n'entreprendrons pas leur histoire détaillée. Des dynasties de félins, aussi nombreuses que les dynasties des rois égyptiens, se succédèrent dans notre logis; des accidents, des fuites, des morts, les emportèrent les uns après les autres. Tous furent aimés et regrettés. Mais la vie est faite d'oubli, et la mémoire des chats s'efface comme celle des hommes.

Cela est triste, que l'existence de ces humbles amis, de ces frères inférieurs, ne soit pas proportionnée à celle de leurs maîtres.

Après avoir mentionné une vieille chatte grise qui prenait parti pour nous contre nos parents et mordait les jambes de notre mère lorsqu'elle nous grondait ou faisait mine de nous corriger, nous arriverons à Childebrand, un chat de l'époque romantique. On devine, à ce nom, l'envie secrète de contrecarrer Boileau, que nous n'aimions pas alors et avec qui nous avons depuis fait la paix. Nicolas ne dit-il point:

O le plaisant projet d'un poëte ignorant Qui de tant de héros va choisir Childebrand!

Il nous semblait qu'il ne fallait pas être si ignorant que cela pour aller choisir un héros que personne ne connaissait. Childebrand nous paraissait, d'ailleurs, un nom très-chevelu, très-mérovingien, on ne peut plus moyen âge et gothique, et fort préférable à un nom grec, Agamemnon, Achille, Idoménée, Ulysse, ou tout autre. Telles étaient les moeurs du temps, parmi la jeunesse du moins, car jamais, pour nous servir de l'expression employée dans la notice des fresques extérieures de Kaulbach à la pinacothèque de Munich, jamais l'hydre du _perruquinisme_ ne dressa têtes plus hérissées; et les classiques, sans doute, appelaient leurs chats Hector, Ajax, ou Patrocle. Childebrand était un magnifique chat de gouttière à poil ras, fauve et rayé de noir, comme le pantalon de Saltabadil dans _Le Roi s'amuse_. Il avait, avec ses grands yeux verts coupés en amande et ses bandes régulières de velours, un faux air de tigre qui nous plaisait;--les chats sont les tigres des pauvres diables,--avons-nous écrit quelque part. Childebrand eut cet honneur de tenir une place dans nos vers, toujours pour taquiner Boileau:

Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt Qui me fait tant plaisir; et mon chat Childebrand, Sur mes genoux posé selon son habitude, Levant sur moi la tête avec inquiétude, Suivra les mouvements de mon doigt qui dans l'air Esquisse mon récit pour le rendre plus clair.

Childebrand vient là fournir une bonne rime à Rembrandt, car cette pièce est une espèce de profession de foi romantique à un ami, mort depuis, et alors aussi enthousiaste que nous de Victor Hugo, de Sainte-Beuve et d'Alfred de Musset.

Comme don Ruy Gomez de Silva faisant à don Carlos impatienté la nomenclature de ses aïeux à partir de don Silvius «qui fut trois fois consul de Rome», nous serons forcé de dire, à propos de nos chats: «J'en passe et des meilleurs», et nous arriverons à _Madame-Théophile_, une chatte rousse à poitrail blanc, à nez rose et à prunelles bleues, ainsi nommée parce qu'elle vivait avec nous dans une intimité tout à fait conjugale, dormant sur le pied de notre lit, rêvant sur le bras de notre fauteuil, pendant que nous écrivions, descendant au jardin pour nous suivre dans nos promenades, assistant à nos repas et interceptant parfois le morceau que nous portions de notre assiette à notre bouche.

Un jour, un de nos amis, partant pour quelques jours, nous confia son perroquet pour en avoir soin tant que durerait son absence. L'oiseau se sentant dépaysé était monté, à l'aide de son bec, jusqu'au haut de son perchoir et roulait autour de lui, d'un air passablement effaré, ses yeux semblables à des clous de fauteuil, en fronçant les membranes blanches qui lui servaient de paupières. Madame-Théophile n'avait jamais vu de perroquet; et cet animal, nouveau pour elle, lui causait une surprise évidente. Aussi immobile qu'un chat embaumé d'Égypte dans son lacis de bandelettes, elle regardait l'oiseau avec un air de méditation profonde, rassemblant toutes les notions d'histoire naturelle qu'elle avait pu recueillir sur les toits, dans la cour et le jardin. L'ombre de ses pensées passait par ses prunelles changeantes et nous pûmes y lire ce résumé de son examen: «Décidément c'est un poulet vert.»

Ce résultat acquis, la chatte sauta à bas de la table où elle avait établi son observatoire et alla se raser dans un coin de la chambre, le ventre à terre, les coudes sortis, la tête basse, le ressort de l'échine tendu, comme la panthère noire du tableau de Gérome, guettant les gazelles qui vont se désaltérer au lac.

Le perroquet suivait les mouvements de la chatte avec une inquiétude fébrile; il hérissait ses plumes, faisait bruire sa chaîne, levait une de ses pattes en agitant les doigts, et repassait son bec sur le bord de sa mangeoire. Son instinct lui révélait un ennemi méditant quelque mauvais coup.

Quant aux yeux de la chatte, fixés sur l'oiseau avec une intensité fascinatrice, ils disaient dans un langage que le perroquet entendait fort bien et qui n'avait rien d'ambigu: «Quoique vert, ce poulet doit être bon à manger.»

Nous suivions cette scène avec intérêt, prêt à intervenir quand besoin serait. Madame-Théophile s'était insensiblement rapprochée: son nez rose frémissait, elle fermait à demi les yeux, sortait et rentrait ses griffes contractiles. De petits frissons lui couraient sur l'échine, comme à un gourmet qui va se mettre à table devant une poularde truffée; elle se délectait à l'idée du repas succulent et rare qu'elle allait faire. Ce mets exotique chatouillait sa sensualité.

Tout à coup son dos s'arrondit comme un arc qu'on tend, et un bond d'une vigueur élastique la fit tomber juste sur le perchoir. Le perroquet voyant le péril, d'une voix de basse, grave et profonde comme celle de M. Joseph Prudhomme, cria soudain: «As-tu déjeuné, Jacquot?»

Cette phrase causa une indicible épouvante à la chatte, qui fit un saut en arrière. Une fanfare de trompette, une pile de vaisselle se brisant à terre, un coup de pistolet tiré à ses oreilles, n'eussent pas causé à l'animal félin une plus vertigineuse terreur. Toutes ses idées ornithologiques étaient renversées.

«Et de quoi?--De rôti du roi»,--continua le perroquet.

La physionomie de la chatte exprima clairement: «Ce n'est pas un oiseau, c'est un monsieur, il parle!»

Quand j'ai bu du vin clairet, Tout tourne, tout tourne au cabaret.

chanta l'oiseau avec des éclats de voix assourdissants, car il avait compris que l'effroi causé par sa parole était son meilleur moyen de défense. La chatte nous jeta un coup d'oeil plein d'interrogation, et, notre réponse ne la satisfaisant pas, elle alla se blottir sous le lit, d'où il fut impossible de la faire sortir de la journée. Les gens qui n'ont pas l'habitude de vivre avec les bêtes, et qui ne voient en elles, comme Descartes, que de pures machines, croiront sans doute que nous prêtons des intentions au volatile et au quadrupède. Nous n'avons fait que traduire fidèlement leurs idées en langage humain. Le lendemain, Madame-Théophile, un peu rassurée, essaya une nouvelle tentative repoussée de même. Elle se le tint pour dit, acceptant l'oiseau pour un homme.

Cette délicate et charmante bête adorait les parfums. Le patchouli, le vetiver des cachemires, la jetaient en des extases. Elle avait aussi le goût de la musique. Grimpée sur une pile de partitions, elle écoutait fort attentivement et avec des signes visibles de plaisir les cantatrices qui venaient s'essayer au piano du critique. Mais les notes aiguës la rendaient nerveuse, et au _la_ d'en haut elle ne manquait jamais de fermer avec sa patte la bouche de la chanteuse. C'est une expérience qu'on s'amusait à faire, et qui ne manquait jamais. Il était impossible de tromper sur la note cette chatte dilettante.

II

DYNASTIE BLANCHE

Arrivons à des époques plus modernes. D'un chat rapporté de la Havane par Mlle Aïta de la Penuela, jeune artiste espagnole dont les études d'angoras blancs ont orné et ornent encore les devantures des marchands d'estampes, nous vint un petit chat, mignon au possible, qui ressemblait à ces houppes de cygne qu'on trempe dans la poudre de riz. À cause de sa blancheur immaculée il reçut le nom de Pierrot qui, lorsqu'il fut devenu grand, s'allongea en celui de Don-Pierrot-de-Navarre, infiniment plus majestueux, et qui sentait la grandesse. Don Pierrot, comme tous les animaux dont on s'occupe et que l'on gâte, devint d'une amabilité charmante. Il participait à la vie de la maison avec ce bonheur que les chats trouvent dans l'intimité du foyer. Assis à sa place habituelle, tout près du feu, il avait vraiment l'air de comprendre les conversations et de s'y intéresser. Il suivait des yeux les interlocuteurs, poussant de temps à autre de petits cris, comme s'il eût voulu faire des objections et donner, lui aussi, son avis sur la littérature, sujet ordinaire des entretiens. Il aimait beaucoup les livres, et quand il en trouvait un ouvert sur une table, il se couchait dessus, regardait attentivement la page et tournait les feuillets avec ses griffes; puis il finissait par s'endormir, comme s'il eût, en effet, lu un roman à la mode. Dès que nous prenions la plume, il sautait sur notre pupitre et regardait d'un air d'attention profonde le bec de fer semer de pattes de mouches le champ de papier, faisant un mouvement de tête à chaque retour de ligne. Quelquefois il essayait de prendre part à notre travail et tâchait de nous retirer la plume de la main, sans doute pour écrire à son tour, car c'était un chat esthétique comme le chat Murr d'Hoffmann; et nous le soupçonnons fort d'avoir griffonné des mémoires, la nuit, dans quelque gouttière, à la lueur de ses prunelles phosphoriques. Malheureusement ces élucubrations sont perdues.

Don-Pierrot-de-Navarre ne se couchait pas que nous fussions rentré. Il nous attendait au dedans de la porte et, dès notre premier pas dans l'antichambre, il se frottait à nos jambes en faisant le gros dos, avec un _ronron_ amical et joyeux. Puis il se mettait à marcher devant nous, nous précédant comme un page, et, pour peu que nous l'en eussions prié, il nous eût tenu le bougeoir. Il nous conduisait ainsi à la chambre à coucher, attendait que nous fussions déshabillé, puis il sautait sur notre lit, nous prenait le col entre ses pattes, nous poussait le nez avec le sien, nous léchait de sa petite langue rose, âpre comme une lime, en poussant de petits cris inarticulés, exprimant de la façon la plus claire sa satisfaction de nous revoir. Puis, quand ses tendresses étaient calmées et l'heure du sommeil venue, il se perchait sur le dossier de la couchette et dormait là en équilibre, comme un oiseau sur la branche. Dès que nous étions éveillé, il venait s'allonger près de nous jusqu'à l'heure de notre lever.

Minuit était l'heure que nous ne devions pas dépasser pour rentrer à la maison. Pierrot avait là-dessus des idées de concierge. Dans ce temps-là nous avions formé, entre amis, une petite réunion du soir qui s'appelait «la Société des quatre chandelles», le luminaire du lieu étant composé, en effet, de quatre chandelles fichées dans des flambeaux d'argent et placées aux quatre coins de la table. Quelquefois la conversation s'animait tellement qu'il nous arrivait d'oublier l'heure, au risque, comme Cendrillon, de voir notre carrosse changé en écorce de potiron et notre cocher en maître rat. Pierrot nous attendit deux ou trois fois jusqu'à deux heures du matin; mais, à la longue, notre conduite lui déplut, et il alla se coucher sans nous. Cette protestation muette contre notre innocent désordre nous toucha, et nous revînmes désormais régulièrement à minuit. Mais Pierrot nous tint longtemps rancune; il voulut voir si ce n'était pas un faux repentir; mais quand il fut convaincu de la sincérité de notre conversion, il daigna nous rendre ses bonnes grâces, et reprit son poste nocturne dans l'antichambre.

Conquérir l'amitié d'un chat est chose difficile. C'est une bête philosophique, rangée, tranquille, tenant à ses habitudes, amie de l'ordre et de la propreté, et qui ne place pas ses affections à l'étourdie: il veut bien être votre ami, si vous en êtes digne, mais non pas votre esclave. Dans sa tendresse il garde son libre arbitre, et il ne fera pas pour vous ce qu'il juge déraisonnable; mais une fois qu'il s'est donné à vous, quelle confiance absolue, quelle fidélité d'affection! Il se fait le compagnon de vos heures de solitude, de mélancolie & de travail. Il reste des soirées entières sur votre genou, filant son rouet, heureux d'être avec vous et délaissant la compagnie des animaux de son espèce. En vain des miaulements retentissent sur le toit, l'appelant à une de ces soirées de chats où le thé est remplacé par du jus de hareng-saur, il ne se laisse pas tenter et prolonge avec vous sa veillée. Si vous le posez à terre, il regrimpe bien vite à sa place avec une sorte de roucoulement qui est comme un doux reproche. Quelquefois, posé devant vous, il vous regarde avec des yeux si fondus, si moelleux, si caressants et si humains, qu'on en est presque effrayé; car il est impossible de supposer que la pensée en soit absente.

Don-Pierrot-de-Navarre eut une compagne de même race, et non moins blanche que lui. Tout ce que nous avons entassé de comparaisons neigeuses dans la _Symphonie en blanc majeur_ ne suffirait pas à donner une idée de ce pelage immaculé, qui eût fait paraître jaune la fourrure de l'hermine. On la nomma Séraphita, en mémoire du roman swedenborgien de Balzac. Jamais l'héroïne de cette légende merveilleuse, lorsqu'elle escaladait avec Minna les cimes couvertes de neiges du Falberg, ne rayonna d'une blancheur plus pure. Séraphita avait un caractère rêveur et contemplatif. Elle restait de longues heures immobile sur un coussin, ne dormant pas, et suivant des yeux, avec une intensité extrême d'attention, des spectacles invisibles pour les simples mortels. Les caresses lui étaient agréables; mais elle les rendait d'une manière très-réservée, et seulement à des gens qu'elle favorisait de son estime, difficilement accordée. Le luxe lui plaisait, et c'était toujours sur le fauteuil le plus frais, sur le morceau d'étoffe le plus propre à faire ressortir son duvet de cygne, qu'on était sûr de la trouver. Sa toilette lui prenait un temps énorme; sa fourrure était lissée soigneusement tous les matins. Elle se débarbouillait avec sa patte; et chaque poil de sa toison, brossé avec sa langue rose, reluisait comme de l'argent neuf. Quand on la touchait, elle effaçait tout de suite les traces du contact, ne pouvant souffrir d'être ébouriffée. Son élégance, sa distinction éveillaient une idée d'aristocratie; et, dans sa race, elle était au moins duchesse. Elle raffolait des parfums, plongeait son nez dans les bouquets, mordillait, avec de petits spasmes de plaisir, les mouchoirs imprégnés d'odeur; se promenait sur la toilette parmi les flacons d'essence, flairant les bouchons; et, si on l'eût laissé faire, elle se fût volontiers mis de la poudre de riz. Telle était Séraphita; et jamais chatte ne justifia mieux un nom plus poétique.

À peu près vers cette époque, deux de ces prétendus matelots qui vendent des couvertures bariolées, des mouchoirs en fibre d'ananas et autres denrées exotiques, passèrent par notre rue de Longchamps. Ils avaient dans une petite cage deux rats blancs de Norvége avec des yeux roses les plus jolis du monde. En ce temps-là, nous avions le goût des animaux blancs; et jusqu'à notre poulailler était peuplé de poules exclusivement blanches. Nous achetâmes les deux rats; et on leur construisit une grande cage avec des escaliers intérieurs menant aux différents étages, des mangeoires, des chambres à coucher, des trapèzes pour la gymnastique. Ils étaient là, certes, plus à l'aise et plus heureux que le rat de La Fontaine dans son fromage de Hollande.

Ces gentilles bêtes dont on a, nous ne savons pourquoi, une horreur puérile, s'apprivoisèrent bientôt de la façon la plus étonnante, lorsqu'elles furent certaines qu'on ne leur voulait point de mal. Elles se laissaient caresser comme des chats, et, vous prenant le doigt entre leurs petites mains roses d'une délicatesse idéale, vous léchaient amicalement. On les lâchait ordinairement à la fin des repas; elles vous montaient sur les bras, sur les épaules, sur la tête, entraient et ressortaient par les manches des robes de chambre et des vestons, avec une adresse et une agilité singulières. Tous ces exercices, exécutés très-gracieusement, avaient pour but d'obtenir la permission de fourrager les restes du dessert; on les posait alors sur la table; en un clin d'oeil le rat et la rate avaient déménagé les noix, les noisettes, les raisins secs et les morceaux de sucre. Rien n'était plus amusant à voir que leur air empressé et furtif, et que leur mine attrapée quand ils arrivaient au bord de la nappe; mais on leur tendait une planchette aboutissant à leur cage, et ils emmagasinaient leurs richesses dans leur garde-manger. Le couple se multiplia rapidement; et de nombreuses familles d'une égale blancheur descendirent et montèrent les petites échelles de la cage. Nous nous vîmes donc à la tête d'une trentaine de rats tellement privés que, lorsqu'il faisait froid, ils se fourraient dans nos poches pour avoir chaud et s'y tenaient tranquilles. Quelquefois nous faisions ouvrir les portes de cette Ratopolis, et, montant au dernier étage de notre maison, nous faisions entendre un petit sifflement bien connu de nos élèves. Alors les rats, qui franchissent difficilement des marches d'escalier, se hissaient par un balustre, empoignaient la rampe, et, se suivant à la file avec un équilibre acrobatique, gravissaient ce chemin étroit que parfois les écoliers descendent à califourchon, et venaient nous retrouver, en poussant de petits cris et en manifestant la joie la plus vive. Maintenant, il faut avouer un béotisme de notre part: à force d'entendre dire que la queue des rats ressemblait à un ver rouge et déparait la gentillesse de l'animal, nous choisîmes une de nos jeunes bestioles et nous lui coupâmes avec une pelle rouge cet appendice tant critiqué. Le petit rat supporta très-bien l'opération, se développa heureusement et devint un maître rat à moustaches; mais, quoique allégé du prolongement caudal, il était bien moins agile que ses camarades; il ne se risquait à la gymnastique qu'avec prudence et tombait souvent. Dans les ascensions le long de la rampe, il était toujours le dernier. Il avait l'air de tâter la corde comme un danseur sans balancier. Nous comprîmes alors de quelle utilité la queue était aux rats; elle leur sert à se tenir en équilibre lorsqu'ils courent le long des corniches et des saillies étroites. Ils la portent à droite ou à gauche pour se faire contre-poids alors qu'ils penchent d'un côté ou d'un autre. De là ce perpétuel frétillement qui semble sans cause. Mais quand on observe attentivement la nature, on voit qu'elle ne fait rien de superflu, et qu'il faut mettre beaucoup de réserve à la corriger.