Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)
Part 9
POST-SCRIPTUM. «J'ai oublié à mettre des _madame_ dans ma lettre; et _à présent que vous êtes lieutenante de Fougères_, c'est une grande faute. Tenez donc, en voilà trois; distribuez-les aux endroits qui vous sembleront en avoir plus de besoin, madame, madame, madame[157].»
[157] MONTREUIL, _Œuvres_, édit. 1671, p. 4; édit. 1656, p. 5.
Cette lettre justifie un peu l'épithète de fou qu'on avait donnée à Montreuil dans la société. Mais c'est là un rôle que la jeunesse avisée se plaît souvent à jouer auprès des jeunes femmes, pour accroître encore le privilége qui lui est accordé de se montrer indiscrète. Le marquis de Sévigné, pressé sans doute d'aller exercer sa nouvelle charge, conduisit au printemps de l'année 1645 sa femme en Bretagne, à sa terre des Rochers, située à une lieue et demie au sud-est de Vitré. Ce lieu, où depuis madame de Sévigné a fait des séjours si fréquents et si prolongés, où elle a écrit un si grand nombre de ses lettres, est dans un vallon au fond duquel coule un bras de rivière, un des affluents de la Vilaine. On s'y rend de Vitré par une chaussée pavée en grosses et larges pierres, qui annoncent la richesse et la puissance des anciens seigneurs. Le pays est ombragé de hêtres, de chênes, de châtaigniers, qui croissent avec vigueur sur les flancs des murs de terre qui entourent les propriétés dans cette partie de la Bretagne. Le château est situé sur un vaste plateau, d'où la vue ne s'étend pas à une demi-lieue. Cette vue est bornée par un terrain inégal et ondulé, et par des champs subdivisés en une multitude de clôtures formées par des haies, entourées de fossés, de parapets et d'épines, et bordées encore par d'immenses bouquets d'arbres qu'on ne prend jamais soin d'émonder. D'aucun côté on n'aperçoit de rochers, ce qui semble démontrer que le nom de ce domaine a une autre étymologie que la signification habituelle du mot qui sert à le désigner[158].
[158] NICOT, _Thresor de la Langue Françoyse_, 1606, in-folio, p. 572 et 673, aux mots _Roc_ ou _Rochier_.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 425.
Le château, qui subsiste encore, avait lorsque madame de Sévigné s'y transporta pour la première fois déjà près de trois cents ans d'antiquité. L'escalier en limaçon est pratiqué dans une tour, et le corps de logis est flanqué de deux autres tours, bordées toutes deux de têtes gothiques, de figures grossières, depuis la naissance du toit jusqu'au sommet. L'aspect du sol est en harmonie avec celui de cet antique édifice; et un académicien, qui le visita en 1822, nous dépeint les champs qui l'environnent, enclos, couverts de genêts, n'offrant que des landes stériles ou les traces d'une agriculture négligée; et une race d'habitants à membres courts et trapus, le teint jaune, les yeux noirs, les cheveux longs et tombants, revêtus d'un manteau de chèvre ou de brebis. Ils logent dans des maisons aussi mal soignées que leur corps; hommes, femmes et enfants couchent au-dessous les uns des autres dans des armoires à grands tiroirs, souvent en face de la vache ou du mouton qui passent la tête par le treillis mitoyen, entre la portion d'habitation destinée à l'étable et celle qui forme leur unique chambre[159].
[159] DUREAU DE LA MALLE, _Lettres sur les Rochers de madame de Sévigné_; Paris, 1822, in-8º, p. 6, 7 et 9.
Ce séjour était bien triste et bien sauvage pour une jeune femme habituée aux bosquets de Livry, aux magnifiques hôtels de la capitale, aux salons somptueux du Louvre, du Luxembourg, du Palais-Royal et du Temple. Mais madame de Sévigné s'y trouvait avec un époux qui ne lui avait donné alors aucun sujet de plainte, qu'elle aimait avec tendresse; et tous deux étaient uniquement occupés à jouir de ces premiers temps de l'hymen, si remplis de bonheur et d'espérances. Ils passèrent dans leur terre non-seulement le printemps, l'été et l'automne, mais encore tout l'hiver.
Bussy, qui pendant cette dernière saison était revenu à Paris pour y résider, fut fort déconcerté de n'y pas retrouver sa cousine. Il avait été en Nivernais pour y recevoir, en sa nouvelle qualité, les hommages de la province; sa femme l'accompagnait. Il la conduisit à la terre de Forléans, près de Semur, en Bourgogne. Ce domaine, situé à une lieue de Bourbilly, avait appartenu au père de madame de Sévigné, et depuis était passé à la branche cadette des Rabutins[160]. Bussy y demeura avec sa femme; mais il en repartit promptement, et se rendit en toute hâte à la cour, dès qu'il sut que, par la protection du prince de Condé (le père du duc d'Enghien, depuis le grand Condé), il venait d'être fait conseiller d'État[161]. Lenet, alors son ami, procureur général au parlement de Dijon, qui a joué un rôle assez important, quoique secondaire, dans la Fronde, et dont nous avons des Mémoires, venait d'obtenir la même faveur par le même canal[162]. Lenet, comme Bourguignon, était fort lié avec la marquise de Sévigné. Se trouvant à Paris pour le même motif que Bussy, il fut, ainsi que lui, étonné et contrarié d'apprendre que, elle et son mari, fussent restés en Bretagne. Cette conformité de regrets des deux amis leur fit composer en commun une lettre en vers, que les deux époux reçurent à leur terre des Rochers. Pour l'esprit et la facilité, cette épître ne le cède en rien à celles de Chaulieu et de la Fare, et n'offre pas plus d'incorrection et de négligences.
Salut à vous, gens de campagne, A vous, _immeubles_ de Bretagne, Attachés à votre maison Au delà de toute raison: Salut à tous deux, quoique indignes De nos saluts et de ces lignes. Mais un vieux reste d'amitié Nous fait avoir de vous pitié, Voyant le plus beau de votre âge Se passer dans votre village, Et que vous perdez aux Rochers Des moments à nous autres chers. Peut-être que vos cœurs tranquilles, Censurant l'embarras des villes Goûtent aux champs en liberté Le repos et l'oisiveté; Peut-être aussi que le _ménage_ Que vous faites dans le village Fait aller votre revenu Où jamais il ne fût venu: Ce sont raisons fort pertinentes D'être aux champs pour doubler ses rentes; D'entendre là parler de soi Conjointement avec le roi. . . . . . . . . . . . . . . . . . Certes ce sont là des honneurs Que l'on ne reçoit point ailleurs? Sans compter l'octroi de la fête; De lever tant sur chaque bête; De donner des permissions; D'être chef aux processions; De commander que l'on s'amasse Ou pour la pêche ou pour la chasse; Rouer de coups qui ne fait pas Corvée de charrue ou de bras[163].
[160] XAVIER GIRAULT, _Notice sur la Famille de Sévigné_, dans les _Lettres inédites de Sévigné_, édit. 1819, in-12, p. LV; édit. des mêmes _Lettres inédites_, in-8º, p. XL.; _Lettres de Sévigné_, 1823, in-8º, t. I, p. CI.--M. GIRAULT cite _Courte Hist. de Bourgogne_, t. V, p. 526.
[161] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 104 et 106; édit. in-4º, p. 132.
[162] PETITOT, _Notice sur Lenet_, dans la _Collection des Mémoires sur l'Hist. de France_, t. LIII, p. 6.--Cf. _Revue de Paris_ du 28 décembre 1844.
[163] _Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte de Bussy_, t. I, p. 35.--_Collection des Mémoires sur l'Histoire de France_, t. LIII, p. 4.
Cette lettre fut écrite la veille même du jour où Bussy partit de Paris pour se rendre à l'armée, à la fin de mars 1646[164]. Bussy, un an avant, avait, en commun avec Jumeaux, écrit une autre lettre en vers à Lenet. Dans cette lettre, datée du camp d'Hailbron, il l'appelle son bon ami[165], et dans ses Mémoires il lui reproche de l'avoir délaissé dans sa disgrâce, sans qu'il lui eût fourni aucun sujet de plainte[166]: mais le refroidissement de leur amitié a dû commencer lorsque Bussy eut abandonné le parti du prince de Condé, auquel Lenet resta attaché dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Jeune et sans expérience, Lenet se jeta dans les intrigues de la Fronde; et, comme beaucoup d'autres, ne sachant pas prévoir les événements, il ne les appréciait qu'après qu'ils étaient accomplis, et ne s'apercevait des fautes qu'il commettait qu'après qu'il n'était plus temps de les réparer. Il faut que, même bien après ces temps de trouble, il se soit mêlé à quelques intrigues qui lui attirèrent la disgrâce du roi; car en 1669 il fut exilé à Quimper-Corentin, et en s'y rendant il passa deux jours au château de Riée, en Poitou, chez le comte d'Hauterive, qui chercha, mais en vain, à le réconcilier avec Bussy, son ami[167]. Lenet plaisait beaucoup à madame de Sévigné; et lorsqu'il mourut, elle le regretta vivement[168]. Il fut un de ceux qui, par sa gaieté, souvent grotesque, contribuèrent aux joies de sa jeunesse[169]. «Vous aurez vu Larrei (écrit-elle à sa fille, de cette même solitude des Rochers où quarante-trois ans auparavant elle avait reçu l'épître en vers dont nous venons de citer quelques passages); c'est, je crois, le fils de feu Lenet, qui était attaché à feu M. le Prince, et qui avait de l'esprit comme douze. J'étais bien jeune quand je riais avec lui[170].» Et dans une autre lettre à Bussy, postérieure encore à celle dont nous venons de faire mention, elle dit: «J'ai vu ici M. de Larrei, fils de notre pauvre ami Lenet, avec qui nous avons tant ri; car jamais il ne fut une jeunesse plus riante que la nôtre de toutes les façons[171].» Madame de Sévigné ignorait encore alors que Bussy avait été tout à fait brouillé avec Lenet, ou peut-être pensait-elle que la mort de ce dernier avait dû effacer le souvenir de ses torts, s'il en avait eu. Dans tous les cas, elle dut être désagréablement affectée de la réponse qui lui fut faite par Bussy, qui lui disait que ce Lenet, avec qui ils avaient tous deux tant ri, était homme sans jugement et sans probité[172]. L'orgueil excessif de Bussy lui inspirait de la haine et de la rancune contre ceux qui l'avaient offensé, ou dont il croyait avoir à se plaindre; et il faut se tenir en garde contre le venin âcre et mordant de sa plume, souvent calomniatrice. Toutefois, Gourville, dans ses Mémoires, donne des détails sur la manière dont Lenet gérait les affaires du prince, qui paraissent appuyer la plus grave des accusations de Bussy contre lui[173].
[164] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 166.
[165] BUSSY-RABUTIN, Mém., t. I, p. 97; _Supplément_, partie I, p. 27.
[166] SÉVIGNÉ, _Lettre_ du 5 juin 1689, t. VIII, p. 485, édit.--M. BUSSY, _Lettre à Corbinelli_, du 12 février 1678, t. V, p. 312; _Notice sur Lenet_, t. LIII, p. 22 des _Mémoires sur l'Hist. de France_.
[167] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 2 août 1671, t. II, p. 168.
[168] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 114, en date du 8 novembre 1669.
[169] SÉVIGNÉ, _Lettres à Lenet_, publiée par M. Vallet de Viriville, dans la _Revue de Paris_, 28 décembre 1844.
[170] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 5 juin 1689, no 1070, t. VIII, p. 485.
[171] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 12 juillet 1691, p. 1182, t. IX, p. 457.
[172] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 491; _Lettre de Bussy_, en date du 9 août 1691.
[173] GOURVILLE, _Mémoires_, dans PETITOT, t. LII, p. 442.
Le dévouement de Lenet pour la maison de Condé, qui avait produit sa rupture avec Bussy, était dans les mœurs du temps. Lorsque après la paix de Bordeaux, en 1650, Lenet se présenta devant la reine pour lui offrir ses respects, Anne d'Autriche, qui en traitant avec les révoltés n'avait cédé qu'à la nécessité, ne put en le voyant s'empêcher de dire, de manière à être entendue: «Que ne devrait-on pas faire à des gens qui sortent d'une ville rebelle, et s'en vont tout droit à Stenay vers madame de Longueville et M. de Turenne?» (Tous deux étaient alors dans le parti opposé au gouvernement.) Lenet eut le courage de relever ces paroles, et de supplier la reine de ne pas confondre avec des brouillons, qu'on ne peut assez châtier, ceux qui, accablés d'obligations, ne sauraient prendre un autre parti que de servir les princes à qui ils sont redevables. Il lui rappela l'exemple de Marie de Médicis, persécutée par Richelieu, et termina en disant: «Songez, madame, que par le discours qu'il vous a plu de faire vous permettez à toutes vos créatures de vous abandonner, si jamais vous venez à être persécutée sous le nom du roi votre fils.» Sa réponse fut approuvée de toute la cour; et mademoiselle de Montpensier, alors dans le parti de Mazarin, lui en témoigna son admiration. «J'aime, dit-elle, les gens qui ne ménagent ni biens, ni vie, ni fortune, pour sauver ceux à qui ils se sont donnés[174].» Ces sentiments étaient alors ceux de tous les gens d'honneur. La dette de la reconnaissance ne peut admettre aucun doute; tandis que dans les conflits politiques il est facile de faire plier la raison d'État au gré de ses intérêts et de ses passions. Nous aurons bientôt occasion de voir que c'étaient ces habitudes, ces préjugés d'honneur, ces grandes inégalités des rangs et des conditions, la subordination établie en raison de la dépendance, qui rendaient les partis si faciles à former, si faciles à apaiser. Toutes leurs forces se trouvaient concentrées sur un petit nombre de têtes principales. Elles étaient donc en peu de temps réunies, et aussi, par la même raison, promptement dispersées.
[174] LENET, _Mémoires_, dans PETITOT, t. LIV, p. 139.
Madame de Sévigné, dans une de ses lettres à Bussy, dit que Larrei l'avait étonnée en lui contant comme son père avait dissipé tous ses grands biens, et qu'il n'en avait rien eu[175]. Bussy lui répondit: «Lenet était né sans biens; il en avait volé à Bordeaux en servant M. le Prince; il en mangea une partie, et M. le Prince lui reprit l'autre[176].» Il est difficile de croire qu'un homme qui devint procureur général au parlement de Dijon, puis fut nommé par la régente, en 1649, intendant de justice, de police et de finances à Paris, fût né sans biens, ou qu'il n'ait pu en acquérir légitimement. Au reste, ces explications entre Bussy et sa cousine, sur un ami de leur jeunesse, avaient lieu vingt ans après la mort de ce dernier, qui précéda de beaucoup la leur. Lenet mourut à Paris, le 3 juillet 1671.
[175] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 457.
[176] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 481; _lettre de Bussy_, en date du 9 août 1691.
La campagne que Bussy fit en 1646 marque l'époque la plus brillante de sa vie militaire. Il servit dans l'armée de Flandre, d'abord commandée par Gaston, duc d'Orléans, oncle du roi, et ensuite par le duc d'Enghien. Trois maréchaux de France se trouvaient à cette armée; et Bussy y donna de telles preuves de talent et de valeur, qu'il mérita les éloges du duc d'Enghien. Aussi n'eut-il rien de plus pressé que d'écrire à sa cousine une lettre datée du camp de Hondschoote, lettre qu'il a insérée en entier dans son _Discours à ses Enfants_. «J'écrivis alors, leur dit-il, le détail de la campagne à votre tante de Sévigné, mes enfants, dans une lettre moitié vers et moitié prose; et comme elle lui plut, je crois que vous serez bien aise de la voir[177].»
[177] _Discours du comte_ BUSSY DE RABUTIN _à ses Enfants_, 1694, in-12, p. 223.--_Œuvres mêlées de messire_ ROGER DE RABUTIN, t. III _des Mémoires de_ BUSSY DE RABUTIN, 1721, in-12, t. I, p. 123; et de l'édit. in-4º, t. I, p. 153.
Dans cette lettre, il raconte en vers la prise de Courtray et de Berg-Saint-Winox, qui fut bientôt suivie de celle de Mardick, de Furnes, de Dunkerque. Mais comme c'est au siége de Mardick que Bussy se distingua principalement, et qu'il reçut les éloges du duc d'Enghien, c'est aussi à ce siége qu'il s'arrête le plus longtemps.
Mais enfin Saint-Winox, privé de tout secours, Ne dura pas plus de deux jours: Et de là de Mardick nous fîmes l'entreprise. Si je voulais tous faire le portrait Des hasards que courut le prince avant la prise, Je n'aurais jamais fait. Ce fut là que, pour mon bonheur, L'ennemi rasant la tranchée, Devant ce prince j'eus l'honneur De tirer une fois l'épée. Ce fut en cette occasion Qu'il fit lui-même une action Digne d'éternelle mémoire; Et que, m'ayant d'honneurs comblé, Il se déchargea de la gloire Dont il se trouvait accablé.
«Je ne vous saurais dire, ma chère cousine, combien monsieur le Duc prôna le peu que je fis en cette sortie; mais ce qui la rendit plus considérable, ce furent les choses qu'il y fit et la mort ou les blessures de gens de qualité qui s'y trouvèrent: et tout cela me fit honneur, parce que je commandais.»
Il termine ainsi sa lettre:
Sans les eaux, le froid et le vent, Seules ressources de l'Espagne, Mon prince aurait poussé plus avant sa campagne; Et moi je finirais mes récits de combats Et l'éloge de son altesse, En vous parlant de ma tendresse, Si je n'étais un peu trop las[178].
[178] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, p. 231.
Madame de Sévigné, lorsqu'elle se rendait en Bretagne, n'était pas toujours condamnée au triste séjour des Rochers; et une de ses lettres à sa fille nous apprend qu'elle faisait avec son mari de fréquents voyages dans toute la province, et allait souvent à Nantes, qui était alors comme aujourd'hui, dans cette partie de la France, la ville la plus populeuse, la plus riche et la plus agréable à habiter. Madame de Sévigné trouvait que l'air de cette ville mêlé à celui de la mer avait l'inconvénient de la brunir, et de gâter son beau teint[179]: elle préférait l'air de l'Ile-de-France, c'est-à-dire celui de Paris. Ceci rappelle le mot si connu de madame de Staël, exilée dans son château de Coppet, sur les bords du lac de Genève, devant qui l'on vantait ce lac et ses magnifiques points de vue: «J'aimerais mieux, répondit-elle, le ruisseau de la rue du Bac.» C'est un des plus noirs et des plus infects de la capitale de la France.
[179] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 30 août 1671, t. II, p. 173, édit. M., et t. II, p. 207, édit. de G. de S.-G.
CHAPITRE IX.
1647-1648.
Bussy retourne en Bourgogne.--Mort de sa femme: sincère dans l'expression de ses regrets.--Il retourne à la cour.--Est bien reçu du prince de Condé, qui l'emmène en Catalogne.--Madame de Sévigné, restée aux Rochers, accouche d'un fils.--Lettre de madame de Sévigné à Bussy sur ce sujet.--Réponse de Bussy.--Madame de Sévigné recommande Launay-Lyais à Bussy.--Empressement que celui-ci met à lui répondre favorablement.--Le prince de Condé échoue devant Lérida.--Il répare par une nouvelle campagne en Flandre l'échec fait à sa gloire.--Prend Ypres.--Envoie Bussy à la cour pour annoncer son succès, et lui donne ainsi les moyens de terminer une nouvelle aventure.
Après la campagne, Bussy retourna en Bourgogne; et bientôt après ce retour, vers le milieu du mois de décembre 1646, il eut la douleur de perdre sa femme. Il en avait eu trois filles, et point d'enfant mâle. «Elle m'aimait fort, dit-il; elle avait bien de la vertu, et assez de beauté et d'esprit.» Il ajoute qu'il fut extrêmement affligé de cette perte; et on doit le croire, car l'hypocrisie de sensibilité n'était pas son défaut: il montre au contraire le plus souvent, en écrivant, de la sécheresse de cœur et quelquefois de la dureté[180].
[180] BUSSY, _Mémoires_, édit., in-12, t. I, p. 125, ou de l'édition in-4º, t. I, p. 156.
Toutefois, sa douleur ne l'empêcha pas d'aller à la cour; il fut bien reçu du duc d'Enghien, devenu prince de Condé par la mort de son père, qui eut lieu à la même époque. Le nouveau prince de Condé fut nommé vice-roi de Catalogne, et chargé de commander l'armée qui devait combattre les Espagnols de ce côté. Il emmena Bussy, que rien ne retenait à Paris: il n'y avait pas trouvé sa cousine; elle était encore restée aux Rochers. Cette fois elle avait un motif pour ne pas entreprendre dans la mauvaise saison un voyage alors long et difficile, à cause du mauvais état des routes et le peu de perfection des voitures; et ce motif, après trois ans de mariage passés sans enfant, lui était trop agréable pour qu'elle regrettât les amusements de la capitale, auxquels d'ailleurs il lui était impossible de prendre part. Lorsque Bussy, au commencement de février, alla loger au Temple chez son oncle le grand prieur[181], elle se trouvait vers la fin de sa première grossesse, et le mois suivant elle donna un héritier au nom de Sévigné. La joie de cette jeune femme éclate avec une vivacité singulière dans la lettre suivante, qu'elle écrivit à Bussy, le 15 mars 1647.
[181] BUSSY, _Mém._, in-12, t. I, p. 128; de l'in-4º, t. I, p. 157.
LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A BUSSY.
«Je vous trouve un plaisant mignon de ne m'avoir pas écrit depuis deux mois! Avez-vous oublié qui je suis et le rang que je tiens dans la famille? Ah! vraiment, petit cadet, je vous en ferai bien ressouvenir: si vous me fâchez, je vous réduirai au _lambel_. Vous savez que je suis sur la fin d'une grossesse, et je ne trouve en vous non plus d'inquiétude de ma santé que si j'étais encore fille. Eh bien! je vous apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un garçon, à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait; et que j'en ferai encore bien d'autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant: le beau faiseur de filles!
«Mais c'est assez vous cacher ma tendresse, mon cher cousin; le naturel l'emporte sur la politique. J'avais résolu de vous gronder sur votre paresse, depuis le commencement jusqu'à la fin; je me fais trop de violence, et il en faut revenir à vous dire que M. de Sévigné et moi vous aimons fort, et que nous parlons souvent du plaisir qu'il y aurait d'être avec vous[182].»
[182] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1820, in-8º, t. I, p. 6, no 4, en date du 15 mars 1647, et t. I, p. 7 de édit. 1823, in-8º.
Bussy reçut cette lettre à Valence, lorsqu'il était en route pour se rendre à l'armée de Catalogne. Elle lui plut tant, il la trouva si spirituelle, qu'il l'inséra en entier dans ses Mémoires[183], ainsi que la réponse qu'il y fit, datée de Valence le 12 avril 1647.
[183] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 128 et 129 de l'édit. in-12, et de l'in-4º, t. I, p. 159 et 160.
LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Pour répondre à votre lettre du 15 mars, je vous dirai, madame, que je m'aperçois que vous prenez une certaine habitude de me gourmander, qui a plus l'air de maîtresse que de cousine. Prenez garde à quoi vous vous engagez: car enfin, quand je me serai une fois bien résolu à souffrir, je voudrai avoir les douceurs des amants aussi bien que les rudesses. Je sais que vous êtes chef des armes, et que je dois du respect à cette qualité; mais vous abusez un peu de mes soumissions...........
«Au reste, ma belle cousine, je ne vous régale point sur la fécondité dont vous me menacez; car depuis la loi de grâce, on n'en a pas plus d'estime pour une femme; et quelques modernes même, fondés en expérience, en ont fait moins de cas. Tenez-vous-en donc, si vous m'en croyez, au garçon que vous venez de faire; c'est une action bien louable, et je vous avoue que je n'ai pas eu l'esprit d'en faire autant: aussi envié-je ce bonheur à M. de Sévigné plus que chose au monde.
«J'ai fort souhaité que vous vinssiez tous deux à Paris quand j'y étais; mais maintenant que j'en suis parti, je serais bien fâché que vous y allassiez, c'est-à-dire que vous eussiez des plaisirs sans moi: vous n'en avez déjà que trop en Bretagne[184].»
[184] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1820, t. I, p. 7, no 5, en date du 12 avril 1647; et dans l'édit. 1823, t. I, p. 8.--BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 128 et 129.