Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)
Part 41
Dans l'apostille de cette lettre il s'adresse à madame la marquise de La Trousse, et termine en disant: «Madame, en vous rassurant sur les lettres trop tendres, j'ai honte d'en écrire de si folles, sachant que vous devez les lire, vous qui êtes si sage, et devant qui les précieuses ne font que blanchir. Il n'importe; votre vertu n'est point farouche, et jamais personne n'a mieux accordé Dieu et le monde que vous ne faites.»
Bussy donne à sa cousine des nouvelles de Corbinelli, qu'il avait emmené avec lui. Il se plaint qu'elle ne lui dit rien sur la marquise d'Uxelles, «qui, dit-il, est de ses bonnes amies, et assez des siennes». Il veut savoir ce qu'elle fait; il voudrait faire quelque chose pour elle, et «si elle veut sortir de condition,» il lui en offrira. «Est-ce qu'elle n'est plus à Paris, dit-il, ou que vous ne voulez pas m'en parler, de peur d'être obligée de me mander ce qu'elle fait?» Cette manière de s'exprimer de Bussy sur la marquise d'Uxelles prouve (ce que nous avons déjà dit) qu'elle était galante. Son nom de famille était Marie de Bailleul; elle s'était mariée avec le marquis de Nangis. Devenue veuve après un an, elle avait épousé en secondes noces Louis Chalons du Blé, marquis d'Uxelles, lieutenant général. C'était une femme très-aimable, en correspondance avec un grand nombre de beaux esprits et de personnages célèbres de son temps[903], et particulièrement avec le petit Coulanges et avec madame de Sévigné, à laquelle elle a survécu. Après avoir fait à son second mari nombre d'infidélités, elle lui fit ériger, après sa mort, un magnifique tombeau[904]. Elle profita de son intimité avec Louvois pour élever son fils, qu'elle aimait peu[905], aux premières dignités militaires.
[903] MONMERQUÉ, dans les _Lettres de Sévigné_, t. I, p. 25, note _a_.
[904] _Lettre de Coulanges_, en date du 1er août 1705, dans l'édit. des _Lettres de Sévigné_ de Gault de Saint-Germain, 1823, in-8º, t. XI, p. 418 à 420.
[905] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 7. _lettre_ en date du 20 juin 1672, p. 32; _lettre_ en date du 8 juillet 1672, du 26 août 1676, t. IV, p. 438.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 356.
Bussy, malgré sa liaison avec madame de Monglat, ses intrigues avec la marquise de Gouville, dont nous parlerons dans la suite de ces Mémoires, poursuivit encore de ses attentions la marquise d'Uxelles; mais le ton cavalier qu'il se permettait à son égard dans ses instances amoureuses donnait à son orgueil les moyens de se consoler d'éprouver un échec là où d'autres avaient réussi. La marquise d'Uxelles lui plaisait plus par son esprit que par sa beauté. Il aimait à entretenir avec elle une correspondance qui de sa part, et avec une femme de ce caractère, eût eu moins d'agrément, et n'aurait pu être aussi fréquente et aussi longtemps prolongée, si la galanterie n'en avait été la base et le prétexte[906].
[906] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 4 août 1657 (de Bussy à Sévigné), t. I, p. 54.--BUSSY, _Mém._, édit. in-12, t. II, p. 91.--_Supplément aux Mémoires de Bussy_, t. I, p. 158. Voyez ci-dessus, chap. 37, p. 511.
Dans cette même lettre à madame de Sévigné, Bussy s'étonne de la constance du duc d'Elbeuf pour la marquise de Nesle[907]. «Ne voit-il pas, dit-il, ses dents, ou plutôt ne les sent-il pas! Je savais bien que l'amour ôtait la vue; mais j'ignorais qu'il privât de l'odorat.» Bussy serait, d'après cela, très-inquiet de ce que deviendrait la duchesse d'Elbeuf, s'il ne pensait pas que cette belle, récemment revenue des eaux de Bourbon, n'eût déjà pris des mesures pour se venger, et s'il ne croyait pas son mari déjà sur la défensive. Bussy n'aurait pas fait de telles plaisanteries sur cette jeune femme, déjà mariée en secondes noces, s'il avait pu prévoir qu'elle dût mourir à l'âge de vingt-huit ans, six semaines après la lettre qu'il écrivait[908]. Cependant Bussy était bien instruit de ce qui la concernait: il savait que la duchesse d'Elbeuf avait favorablement écouté le plus aimable, le plus brillant des séducteurs de cette époque, le marquis de Vardes; c'était aussi le plus célèbre par le nombre de ses conquêtes. Bussy le vit à l'armée, où il avait un commandement; et il apprit par lui ce qu'il avait jusque là ignoré, que le marquis de Vardes était aussi au nombre des amis ou du moins des connaissances de la marquise de Sévigné. Au ton sérieux qu'il prend tout à coup en parlant de lui, on s'aperçoit que cette nouvelle lui cause de l'inquiétude, et qu'il cherche à prémunir sa cousine contre un homme aussi dangereux. C'est après avoir fait mention de la duchesse d'Elbeuf qu'il ajoute: «Nous avons ici le marquis de Vardes, un de ses amants, qui m'a dit qu'il était de vos amis, et qu'il voulait vous écrire. Je sais, par M. le prince de Conti, qu'il a dessein d'être amoureux de la duchesse de Roquelaure cet hiver: et sur cela, madame, ne plaignez-vous pas les pauvres femmes, qui bien souvent récompensent par une véritable passion un amour de dessein, c'est-à-dire donnent du bon argent pour de la fausse monnaie!»
[907] SÉVIGNÉ, t. I, p. 23, édit. de 1820.
[908] _Ibid._, p. 24.
Bussy, en ne songeant qu'à sa cousine, tirait un pronostic trop véritable. Charlotte-Marie de Daillon, fille du comte du Lude, duchesse de Roquelaure, ne comptait pas encore une année de mariage, lorsque Vardes méditait sa ruine[909]. La surprise qu'avait causée à la cour son éclatante beauté n'avait pas encore cessé. Son mari, ce même duc de Roquelaure qui s'est acquis par ses bons mots et ses bouffonneries une célébrité populaire, amoureux et jaloux, la surveillait avec la vigilance d'un avare environné d'envieux qui cherchent à lui ravir le nouveau trésor dont il est devenu possesseur. Vardes sut cependant fasciner ses yeux d'Argus, et ne réussit que trop à se faire aimer de la duchesse de Roquelaure. Mais comme le caractère du duc exigeait la plus grande discrétion et le plus profond mystère, les deux amants, d'accord, cherchèrent les moyens de se voir sans éveiller ses soupçons. La duchesse les trouva en mettant dans ses intérêts et dans sa confidence un abbé que son mari avait placé près d'elle comme gardien de sa vertu, et qui était chargé de lui rendre compte de toutes ses actions. Cette intrigue fut tenue tellement secrète, que, malgré ce que Vardes avait dit au prince de Conti, personne n'en soupçonna l'existence. Mais Vardes fut bientôt rebuté par tant de précautions, et fatigué d'un attachement qui entraînait avec lui tant d'ennui et de perte de temps. Ses impatiences, son antipathie contre toute contrainte, décelèrent l'affaiblissement de son amour. Sa présence aux rendez-vous devint de plus en plus rare; il cessa enfin de s'y trouver, et il forma d'autres liens.
[909] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 250.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 24, 46, édit. 1820, _lettre_ en date du 25 novembre 1655; et t. I, p. 56, de l'édit. de G. de S.-G.--LORET, liv. IV, p. 109 et 113, _lettres_ 34 et 35, en date des 20 et 26 septembre année 1653.
Le désespoir de la duchesse de Roquelaure ne peut se décrire. Depuis longtemps tous ceux qui l'approchaient cherchaient par intérêt et par ambition à la faire céder aux instances du jeune duc d'Anjou, le frère du roi, qui la recherchait. Elle-même alors voulut se contraindre à écouter le jeune prince, afin de pouvoir oublier Vardes; mais elle ne put y parvenir. Sa santé déclina rapidement. Elle dit aux personnes qui lui donnaient des soins, et qui étaient entrées le plus avant dans son intimité, qu'il était inutile qu'on lui fît aucun remède; qu'une passion qu'elle avait dans le cœur la consumait, et qu'elle désirait mourir. On chercha à connaître, on s'efforça de deviner, quel était l'objet d'un sentiment si profond, d'une si ardente affection; mais on ne put même former une conjecture à ce sujet, car elle montrait une égale indifférence pour tous les hommes, quoique tous cherchassent à lui plaire. Quelque temps après, à la suite d'un accouchement difficile, le 15 décembre 1657, elle mourut; et l'on sut alors que Vardes, qui depuis quelque temps ne fréquentait plus sa maison, était celui dont elle avait caché le nom avec tant de soin. Cette femme, si sensible et si belle, n'avait que vingt-trois ans lorsqu'elle termina sa vie. Elle fut universellement regrettée. On chérissait sa douceur, sa bonté, ses gentillesses, ses grâces, autant qu'on admirait sa beauté. La cour entière fut attristée par sa mort, et sentit qu'elle avait perdu un de ses principaux ornements[910]. La duchesse de Roquelaure était sœur du comte du Lude, ce constant adorateur de madame de Sévigné.
[910] LORET, liv. VIII, p. 105, _lettre_ du 22 décembre 1657; liv. V, p. 85, _lettre 28_, en date du 11 juillet 1654.
Bussy n'aurait pas écrit une aussi longue lettre à sa cousine uniquement pour l'entretenir des autres, sans s'occuper de lui-même; ce que nous en avons cité prouve au contraire que c'est par là qu'il commence, que c'est aussi par là qu'il termine. Il ne pouvait en effet se dispenser de manifester les regrets que lui faisait éprouver la défense de ne plus parler de son amour: auteur de nombreux poulets tant en prose qu'en vers, il ne voulut pas laisser sans réponse les sarcasmes de sa cousine contre les poulets.
Les trois rivaux dont Bussy parle dans sa lettre, sur un ton moitié sérieux moitié plaisant, étaient le prince de Conti, le surintendant Fouquet, et le comte du Lude.
Quelques semaines après la réception de cette lettre, madame de Sévigné quitta Paris pour se rendre à sa terre des Rochers. Ce départ ne terminait pas la lutte périlleuse qu'elle soutenait contre Bussy.
TABLE SOMMAIRE
DES CHAPITRES DE CE VOLUME.
CHAPITRE PREMIER.--1592-1627. Pages
Ancêtres de Marie de Rabutin-Chantal. 1
CHAPITRE II.--1626-1644.
Sa naissance, son éducation. 8
CHAPITRE III.--1634-1644.
De la jeunesse de Marie de Rabutin-Chantal, et de son mariage avec le marquis de Sévigné. 18
CHAPITRE IV.
De l'hôtel de Rambouillet, et de la société qui s'y réunissait. 24
CHAPITRE V.--1644.
Une matinée de madame de Sévigné passée à l'hôtel de Rambouillet. 38
CHAPITRE VI.--1644-1648.
Liaisons de madame de Sévigné avec Ménage, Chapelain, Marigny, l'abbé de Montreuil, Saint-Pavin, Segrais. 57
CHAPITRE VII.
Des personnages de la haute classe qui firent leur cour à madame de Sévigné.--De Bussy, et de ses intrigues amoureuses. 81
CHAPITRE VIII.--1644-1646.
Du marquis de Sévigné, de sa terre des Rochers, de Bussy, de Montreuil et de Lenet. 105
CHAPITRE IX.--1647-1648.
De Bussy, de Condé.--Madame de Sévigné accouche d'un fils. 119
CHAPITRE X.--1645-1649.
De Bussy et de madame de Miramion. 124
CHAPITRE XI.--1648.
De Bussy, de l'évêque de Châlons, et de madame de Sévigné. 150
CHAPITRE XII.--1648-1649.
De la Fronde, de ses causes, de ses commencements et de ses progrès; journée des Barricades. 156
CHAPITRE XIII.--1848-1649.
De Bussy; madame de Sévigné accouche d'une fille. 183
CHAPITRE XIV.--1649-1650.
De Bussy, de madame de Sévigné; arrestation des princes. 197
CHAPITRE XV.--1650.
Des divers partis de la Fronde. 209
CHAPITRE XVI.--1650-1651.
Du chevalier Renaud de Sévigné, de madame et de mademoiselle de La Vergne, de Scarron et de madame de Sévigné. 223
CHAPITRE XVII.--1650.
De Ninon de Lenclos et du marquis de Sévigné. 234
CHAPITRE XVIII.--1651.
De Bussy et de madame de Sévigné, de Ninon de Lenclos et du marquis de Sévigné. 264
CHAPITRE XIX.--1651.
De Ninon de Lenclos, de Scarron, du marquis et de la marquise de Sévigné. 270
CHAPITRE XX.--1651.
De madame de Gondran; du marquis de Sévigné, de son duel avec d'Albret, et de sa mort. 278
CHAPITRE XXI.--1651.
De madame de Sévigné et de son veuvage; intrigues dans Paris. 286
CHAPITRE XXII.--1651.
Événements de la Fronde, des résolutions de madame de Sévigné à cette époque. 303
CHAPITRE XXIII.--1651-1652.
La Fronde et la guerre civile. 320
CHAPITRE XXIV.--1651-1652.
De madame de Sévigné, de Tonquedec et de Rohan; des intrigues amoureuses du cardinal de Retz, et des désastres de la guerre civile. 344
CHAPITRE XXV.--1652.
Événements de la Fronde, fanatisme des partis, combat de Bleneau. 361
CHAPITRE XXVI.--1652-1653.
Derniers événements de la Fronde; comparaison de Mazarin et de Retz. 369
CHAPITRE XXVII.--1652-1653.
Division des partis; de Rohan-Chabot et de madame de Sévigné. 391
CHAPITRE XXVIII.--1652-1653.
De Gaston, de MADEMOISELLE, de Turenne, et du duc de Lorraine. 402
CHAPITRE XXIX.--1652-1653.
Le duc de Lorraine à Paris; de MADEMOISELLE, des religieuses de Longchamps. 413
CHAPITRE XXX.--1652-1653.
Continuation de la guerre civile; du combat de Saint-Antoine. 423
CHAPITRE XXXI.--1652-1653.
Massacre à l'hôtel de ville; derniers événements de la guerre de Paris. 430
CHAPITRE XXXII.--1652-1653.
De Balzac, de Conrart, de Ménage, et de son idylle adressée à madame de Sévigné. 445
CHAPITRE XXXIII.--1652-1653.
De madame de Sévigné, du marquis de Tonquedec et du duc de Rohan-Chabot. 456
CHAPITRE XXXIV.--1652-1653.
De madame Scarron et de madame de Sévigné. 462
CHAPITRE XXXV.--1653-1654.
De madame de Sévigné et des partis; conversion de la duchesse de Longueville; fin de la guerre civile. 477
CHAPITRE XXXVI.--1653-1654.
Guerre avec l'Espagne et Condé; plaisirs dans Paris; des nouvelles précieuses, madrigal à madame de Sévigné. 481
CHAPITRE XXXVII.--1653-1654.
De Bussy, de madame de Monglat, de madame de Sévigné, de Corbinelli. 501
CHAPITRE XXXVIII.--1654.
Spectacles de Paris, ballets royaux; de Bussy, de madame de Sévigné. 513
CHAPITRE XXXIX.--1654.
De Bussy, du prince de Conti; madame de Sévigné part pour les Rochers. 526
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