Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)

Part 39

Chapter 393,324 wordsPublic domain

[857] _Histoire de madame de Monglat et de Bussy_, dans l'_Hist. am. des Gaules_, 1754, in-12, t. I, p. 265 à 290; ou dans l'_Hist. am. de France_, 1710, in-12, p. 308 à 337.--_Hist. de Bussy et de Bélise_, dans l'_Hist. am. des Gaules_, p. 47 (après p. 190), édit. de Liége, in-18, avec la croix de Saint-André, ou édit. nouvelle, 1666, in-18, p. 240.

Bussy préférait beaucoup madame de Monglat à ses deux amies, et surtout à madame de Précy, qui était celle qu'il trouvait le moins à son gré[858]. La Feuillade fut forcé de s'absenter pour se rendre à l'armée; et Bussy, qui restait à Paris, fut chargé de ses intérêts auprès de madame de Monglat, qui semblait avoir l'intention d'agréer les propositions d'amour de La Feuillade. Bussy, tout en ayant l'air de servir son ami auprès de madame de Monglat, employa pour lui-même tous les moyens de séduction qu'une longue pratique et de nombreux succès auprès des femmes lui avaient donnés. Mais comme les promesses qu'il avait faites, et qui n'étaient point ignorées de madame de Monglat, pouvaient lui donner l'apparence d'un homme perfide, quand il s'aperçut qu'il lui plaisait il devint moins assidu auprès d'elle; et lorsqu'il eut la certitude d'être aimé, il cessa de la voir. Elle le fit venir, pour lui demander l'explication de sa conduite. Il lui dit qu'il avait trop tard reconnu le danger auquel La Feuillade l'avait exposé: que la violence de l'amour qu'elle lui avait inspiré ne lui permettait pas de remplir auprès d'elle les engagements qu'il avait pris envers son ami; qu'il allait lui écrire pour lui en faire l'aveu. Il écrivit en effet à La Feuillade qu'il allait s'abstenir de voir madame de Monglat, parce qu'il craignait d'en être trop bien accueilli et de nuire à un ami qu'il avait promis de servir. Soit orgueil, soit présomption, soit confiance, La Feuillade n'accepta point le refus de Bussy. Au contraire, il lui rappela ses promesses, et l'engagea à lui continuer ses soins. Il lui écrivit: «Quand on est aussi délicat que vous le paraissez, on est assurément incapable de trahir.» En même temps il lui envoya une lettre pour madame de Monglat, où il lui disait qu'il n'était point étonné qu'un honnête homme n'eût pu la voir sans en devenir amoureux; mais que ce n'était pas une raison à Bussy pour se retirer; qu'il était persuadé qu'il aurait assez de force pour résister, mais que dans le cas contraire il savait qu'elle ne donnerait jamais son cœur à un traître.

[858] BUSSY, _Hist. am. de France_, 1710, in-12, p. 327 et 328; et _Histoire amoureuse des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 283.

Bussy remit ces deux lettres à madame de Monglat, après en avoir fait disparaître les dernières phrases, qui avaient trait à la perfidie de sa conduite. Madame de Monglat, d'après l'aveu que Bussy avait fait à La Feuillade, ne vit que de l'indifférence dans les instances que ce dernier faisait à son rival pour continuer à la voir. Sa vanité blessée, d'accord avec ses inclinations, lui inspirèrent le désir de punir La Feuillade de son impertinente sécurité.

Bussy en était là de ses intrigues amoureuses, courtisant ouvertement madame de Sévigné et madame de Précy, et secrètement madame de Monglat. Il prévoyait que, sur le point d'obtenir sa charge de mestre de camp de cavalerie légère, il serait bientôt obligé de quitter Paris; il désirait laisser de lui, en partant, une impression favorable dans le cœur de sa cousine et s'assurer l'affection de madame de Monglat, auprès de laquelle il se voyait bien plus avancé, quoique leur liaison fût plus récente. Il proposa donc à madame de Sévigné de lui donner une fête au Temple. Elle accepta. Il ne manqua pas d'y inviter les trois amies, madame de Monglat, madame de Lisle, et madame de Précy. Madame de Sévigné ignorait alors les intrigues de son cousin, ou, si elle en soupçonnait quelque chose, elle s'en inquiétait peu. Elle avait même, par un billet écrit en italien, engagé à se rendre à cette fête une de ses amies qui (elle le savait) plaisait beaucoup à Bussy; c'était la marquise d'Uxelles, jolie, spirituelle et coquette[859]. Madame de Sévigné fit avec tant de grâce les honneurs de cette fête, elle y parut si aimable, que, malgré le grand nombre de beautés qui s'y trouvaient réunies, aucune ne parut plus qu'elle digne des hommages que Bussy lui rendait avec autant d'éclat que de magnificence.

[859] SÉVIGNÉ, _Billet italien à madame la marquise d'Uxelles, suivi d'une lettre de madame de_ GRIGNAN _à la même_, publié pour la première fois par M. MONMERQUÉ, 1844, in-8º, p. 13. (Puisque l'éditeur (p. 4) disserte sur la date de ce billet, elle n'est pas dans l'autographe)

Madame de Précy, à laquelle les assiduités de Bussy auprès de madame de Monglat n'avaient causé aucune jalousie, parce qu'elle les avait attribuées à son amitié pour La Feuillade, aux engagements qu'il avait contractés avec lui, crut aussi que Bussy s'était servi de sa cousine comme d'un moyen détourné pour lui donner une fête; que madame de Sévigné en était le prétexte, mais qu'elle en était l'objet véritable; et les discours de Bussy contribuaient à entretenir chez elle cette erreur. Elle admira une galanterie aussi fine, aussi respectueuse, qui témoignait un amour si vrai, si délicat, et tout à fait dans les manières et les habitudes du code galant que les précieuses de cette époque avaient mis à la mode.

Quant à madame de Monglat, qui était en secret prévenue de tout, elle s'abandonna sans plus de résistance aux enchantements dont l'environnait un amant qui lui paraissait si généreux, si persévérant, et elle ne lui laissa plus aucun doute sur la nature de ses sentiments. Mais laissons-le lui-même donner la description de cette fête.

«Quelques jours avant que de partir, je voulus adoucir le chagrin que me donnait la violence que je me faisais à cacher ma passion; et pour cet effet je donnai à madame de Sévigné une fête si belle et si extraordinaire, que vous serez bien aise que je vous en fasse la description. Premièrement, figurez-vous dans le jardin du Temple, que vous connaissez, un bois que deux allées croisent: à l'endroit où elles se rencontrent, il y avait un assez grand rond d'arbres, aux branches desquels on avait attaché cent chandeliers de cristal. Dans un des côtés de ce rond on avait dressé un théâtre magnifique, dont la décoration méritait bien d'être éclairée comme elle était; et l'éclat de mille bougies, que les feuilles des arbres empêchaient de s'échapper, rendait une lumière si vive en cet endroit, que le soleil ne l'eût pas éclairé davantage: aussi, par cette raison, les environs en étaient si obscurs, que les yeux ne servaient de rien. La nuit était la plus tranquille du monde. D'abord la comédie commença, qui fut trouvée fort plaisante. Après ce divertissement, vingt-quatre violons ayant joué des ritournelles, jouèrent des branles, des courantes et des petites danses. La compagnie n'était pas si grande qu'elle était bien choisie: les uns dansaient, les autres voyaient danser, et les autres, de qui les affaires étaient plus avancées, se promenaient avec leurs maîtresses dans des allées où l'on se touchait pour se voir[860]. Cela dura jusqu'au jour, et, comme si le ciel eût agi de concert avec moi, l'aurore parut quand les bougies cessèrent d'éclairer. Cette fête réussit si bien, qu'on en manda les particularités partout, et à l'heure qu'il est on en parle avec admiration[861].»

[860] Il y a ainsi dans l'édition de 1754, p. 286, et dans celle de 1710, p. 354, et dans le manuscrit de l'Institut; mais dans les trois éditions de Liége, p. 67 ou 207, ou p. 258, il y a «où l'on s'engageait sans se voir.»

[861] _Hist. am. des Gaules_, 1654, in-12, t. I, p. 286, 332; édit. de Liége, dans l'une, p. 69, dans l'autre, p. 207, édit. nouv., 1666, p. 257.

Cependant madame de Précy s'aperçut qu'elle était jouée[862]. La vicomtesse de Lisle, jolie Bretonne, admirable danseuse, coquette et pleine de grâce, avait aussi été courtisée, puis délaissée par Bussy. Elle partagea le ressentiment de madame de Précy. Bussy, par ses manœuvres, parvint à brouiller entre elles les trois amies; puis il partit pour l'armée, mal avec La Feuillade, très-bien avec madame de Monglat, et toujours au même degré d'intimité et de bienveillance amicale avec madame de Sévigné.

[862] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. V, p. 343 et 344; ou t. IX, p. 207, édit. in-12.

CHAPITRE XXXVIII.

1653-1654.

Bussy revient à Paris.--Il y retrouve madame de Sévigné.--Ils passent tous deux l'hiver dans la capitale.--Spectacle et divertissements.--On ouvre un nouveau théâtre au Marais.--_L'Écolier de Salamanque_, pièce de Scarron.--Corneille et Bois-Robert traitent le même sujet.--Éducation du jeune roi.--Son goût pour la danse.--Nouveaux ballets royaux.--Ballet des _Proverbes_.--Ballet de _Pélée et de Thétis_.--Nièces du cardinal de Mazarin.--Préférences de Louis XIV pour l'aînée.--Tempérament précoce du jeune roi.--On songe à le marier.--Mariage du prince de Conti.--Bal à ce sujet.--Portrait du prince de Conti.--Bussy lui plaît.--Conti s'occupait des affaires de galanterie.--Il courtise madame de Sévigné.--Trouve un rival dans le comte du Lude.--Le surintendant Fouquet se déclare l'amant de madame de Sévigné.--Origine de la fortune de Fouquet.--Son goût pour les femmes et les beaux-arts.--Sa magnificence et sa générosité.--Turenne recherche aussi madame de Sévigné.--Bussy ne se laisse pas décourager par le nombre de ses rivaux.

Bussy, vers la fin de décembre, revint à Paris[863]. La campagne s'était passée pour lui sans gloire, et il avait eu la maladresse d'indisposer contre lui Turenne, en usant avec peu d'égards des priviléges de sa nouvelle charge de mestre de camp de la cavalerie légère[864]. Il retrouva dans la capitale madame de Sévigné, qui y était restée; et tous deux y passèrent l'hiver, durant lequel les festins, les spectacles et les fêtes se succédèrent presque sans interruption[865]. La nécessité d'amuser un jeune roi, le désir de lui plaire, cet amour des distractions et des jouissances qui succède aux privations qu'on a été forcé de s'imposer pendant les temps de calamité, auraient fait, au besoin, imaginer des prétextes de divertissements, ou même on s'y serait livré sans prétexte. Mais le nombre des mariages qui à cette époque eurent lieu à la cour, dans la haute noblesse et parmi la riche bourgeoisie[866], fournirent des occasions répétées, et en quelque sorte obligées, de se livrer à la joie et au plaisir. On s'empara avec ardeur de motifs aussi légitimes; et la gaieté enivrante qui se manifesta dans toutes ces fêtes nuptiales s'augmentait encore par la richesse des habillements, la fraîcheur, l'éclat des décorations et les éblouissantes illuminations des lieux où l'on se réunissait.

[863] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 397, édit. in-12; t. I, p. 487 de l'édit. in-4º.

[864] _Ibid._, t. I, p. 391, édit. in-12; et t. I, p. 479 de l'édit. in-4º.

[865] LORET, _Muse historique_, liv. V, p. 18, 19, 23, 24, 27, 31, 54, 78, 92, 132, 161, 168, 169.

[866] LORET, liv. V, p. 31, en date du 7 mars 1654. LORET porte à 1,200 le nombre de ces mariages.

Les deux seuls théâtres qui existaient à Paris ne purent plus suffire au public nombreux qui prenait goût au spectacle: on rouvrit donc le théâtre du Marais, situé rue de la Poterie, où sous Louis XIII la troupe des comédiens italiens dirigée par Mondori avait su faire rire jusqu'au sombre et soucieux cardinal de Richelieu. Scarron, par sa comédie de _l'Écolier de Salamanque_, ou des _Généreux ennemis_, sut attirer la foule à ce théâtre, et le mit en crédit. Deux autres auteurs, Thomas Corneille et Bois-Robert profitèrent des lectures qu'ils avaient entendu faire de cette pièce chez Scarron même, traitèrent le même sujet, et firent jouer leurs pièces sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Cependant Scarron eut encore la priorité de la représentation, et, ce qui vaut mieux, la supériorité dans le succès. Ses imitateurs lui avaient bien pris son sujet, mais ils n'avaient pu lui dérober son esprit, sa facilité, et la verve de sa muse rieuse et bouffonne. C'est dans cette pièce que Scarron a créé le personnage de Crispin, ce valet niais et rusé, caractère que Molière et Regnard n'ont pas dédaigné de lui emprunter, et que leurs chefs-d'œuvre ont en quelque sorte naturalisé sur notre théâtre[867].

[867] Frères PARFAICT, _Hist. du Théastre françois_, 1746, t. VIII, p. 95.--SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. VII, p. 101 à 196.

Le jeune roi, en présence duquel Mazarin tenait tous ses conseils, délibérait et expédiait toutes les grandes affaires[868], montrait un goût très-vif pour tous les exercices de corps, et surtout pour le cheval, la danse, et pour les ballets pantomimes. On en joua trois nouveaux pendant l'hiver: celui des _Proverbes_[869] et celui du _Temps_[870] étaient en actions et fort courts, sans aucun chant, sans aucun récitatif en vers, sauf un seul couplet d'introduction; aussi furent-ils tous deux joués et dansés dans la salle des gardes. Mais il n'en fut pas de même du ballet de _Pélée et de Thétis_, pour lequel on fit venir des comédiens de Mantoue, et qui parut supérieur à tout ce qu'on avait vu jusque alors en ce genre. Ce ballet, qui fut représenté sur le théâtre du Petit-Bourbon, charma la cour, et ravit tous les spectateurs auxquels il fut permis d'y assister. On trouva que Bouty avait été heureusement inspiré dans les inventions du sujet, les figures et les danses; que Benserade s'était surpassé dans les vers, Torelli par le prestige des décorations, et les musiciens par la beauté de leurs airs[871]. On convint généralement que le jeune roi n'avait jamais déployé autant de talent et de grâces que dans les nombreux rôles qu'il remplissait dans ce ballet; lui-même se plaisait tant à y jouer, qu'il en fit donner des représentations pendant tout l'hiver, et quelquefois jusqu'à trois dans une même semaine[872]. Il y paraissait sous cinq costumes différents, et représentait Apollon, Mars, une Furie, une dryade, et un courtisan.

[868] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 190, 192.--DUPLESSIS, _Mémoires_, t. LVII, p. 419 et 420.

[869] LORET, liv. V, p. 24, _lettre_ en date du 21 février 1654.--BENSERADE, _Œuvres_, édit. 1697, t. II, p. 101 à 110.

[870] BENSERADE, _Œuvres_, t. II, p. 111 à 112.--LORET, liv. V, p. 160.

[871] LORET, liv. V, p. 45, _lettre 16_, en date du 18 avril, 1654.--_Description particulière du grand ballet de Pélée et de Thétis, avec les machines, changements de scène, habits, et tout ce qui a fait admettre ces merveilleuses représentations_; dédiée à monseigneur le comte de Saint-Agnan, premier gentilhomme de la chambre du roi. A Paris, citez Robert Ballard, seul imprimeur du roi pour la musique, 1654, in-fol.

[872] LORET, liv. V, p. 51, 54, _lettres_ en date des 25 avril et 2 mai 1654.

Mazarin, habile à se servir de tous les moyens, avait fait venir de Rome ses deux sœurs Mancini et Martinozzi, dont les filles augmentèrent encore le nombre des jeunes beautés qui figuraient dans ces divertissements[873]. On s'aperçut bientôt que Louis paraissait considérer avec plus de plaisir que toute autre l'aînée des Mancini[874], quoiqu'elle fût fort petite et d'une beauté médiocre[875]. Elle jouait la déesse de la Musique dans ce ballet de _Pélée et de Thétis_[876]. Les inclinations enfantines du jeune roi pour mademoiselle d'Heudicourt et la duchesse de Châtillon[877] n'avaient donné lieu jusque alors qu'à d'ingénieux couplets; mais Louis commençait à entrer dans l'âge où l'on épiait avec une continuelle et curieuse attention, et des sentiments bien divers, les moindres signes qui pouvaient manifester les secrets penchants de son cœur. Anne d'Autriche, qui par les révélations de la Porte, premier valet de chambre[878], avait eu connaissance de la précocité peu commune de son fils, vit avec une extrême inquiétude et beaucoup de déplaisir ses préférences pour une nièce de Mazarin. Quoique le roi n'eût pas encore atteint l'âge de dix-sept ans, Anne d'Autriche commençait dès lors à songer à l'alliance qu'il conviendrait le mieux de contracter pour la France et pour lui. Le mariage du prince de Conti avec Martinozzi, cette autre nièce de Mazarin, fut célébré au Louvre vers la fin de février[879]; et le bal qui eut lieu en cette occasion surpassa tous les autres en magnificence. Trois des plus jeunes des nièces de Mazarin, récemment arrivées de Rome, firent leur première entrée à la cour. Là brillait encore un essaim de jeunes beautés: Beuvron, Comminges, la brune et piquante Villeroy, Mortemart, plus jeune et plus belle encore. On y vit aussi la sœur du roi détrôné d'Angleterre, cette gentille Henriette[880], qui n'était alors âgée que de onze ans, et qui devait, au sein du bonheur, au milieu d'une cour dont elle était adorée, succomber à la fatalité qui poursuivait sa famille.

[873] LORET, liv. V, p. 28 et 30, _lettre_ en date du 28 février 1654.--MONGLAT, t. L, p. 432.

[874] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 367, 400.

[875] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 170.

[876] BENSERADE, t. II, p. 93.

[877] LORET, liv. V, p. 159, _lettre_ en date du 5 décembre 1654.

[878] LA PORTE, _Mém._, t. LIX, p. 433, 441, 444 et 447.

[879] LORET, liv. V, p. 24, 26, 28, _lettre_ en date du 28 février 1654.--MONGLAT, t. L, p. 431. Le prince de Conti arriva à Paris le 6 février.

[880] LORET, liv. V, p. 27.

Armand de Bourbon, prince de Conti, avait, sur un corps difforme, une très-belle tête, ornée d'une longue chevelure[881]. Il rachetait ses imperfections physiques par beaucoup d'amabilité. Vif, gai, sémillant, un peu enclin à la raillerie, nourri d'études solides, il était amateur des belles-lettres et appréciateur très-éclairé des ouvrages de littérature. Généreux jusqu'à la prodigalité; brave, mais sans talent militaire; destiné par son éducation à l'Église, les dissensions civiles l'avaient jeté dans le métier des armes, auquel il semblait avoir pris d'autant plus de goût qu'il y était moins propre. D'un caractère faible, il répugnait à prendre par lui-même une résolution. Avec beaucoup d'esprit, il avait toujours besoin que quelqu'un prit de l'ascendant sur son esprit[882]. Bussy lui plut par ses saillies, par la conformité de ses goûts avec les siens. Comme presque tous ceux qui sont affectés de gibbosité, Conti avait une inclination désordonnée pour les femmes; et, par une conséquence naturelle de ce penchant, il s'occupait beaucoup de ce qui se passait dans le monde galant, qu'il avait surnommé le _pays de la Braquerie_[883]; il avait dressé de ce pays, qu'il prétendait bien connaître, une carte faite à l'imitation de la _carte de Tendre_ de mademoiselle de Scudéry dans le roman de _Clélie_[884], dont la première partie venait de paraître.

[881] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 401, in-12; t. I, p. 492 de l'in-4º.

[882] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 293.

[883] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 457, in-12; et t. I, p. 561 de l'in-4º.

[884] MONMERQUÉ, _Biographie universelle_, t. XLI, p. 387, article _Scudéry_.--SEGRAIS, _Œuvres_, 1755, t. I, p. 247 et la note; SEGRAIS, _Poésies_, 1661, in-12, p. 244.

Ainsi Conti, quoiqu'il fût récemment marié, n'était, pas plus que Bussy, d'humeur à garder la foi conjugale; et ce prince ne put revoir madame de Sévigné, pour laquelle il avait, du vivant de son mari, éprouvé de l'inclination, sans devenir encore plus sensible à ses attraits et à tout ce que la liberté du veuvage ajoutait à son esprit et à ses grâces, aux agréments de sa société et de son commerce.

D'un autre côté, le comte du Lude, déjà en faveur auprès du jeune monarque, et qui dans le ballet de _Pélée et de Thétis_ avait été choisi pour remplir le rôle de magicien[885], se montrait plus empressé auprès de madame de Sévigné. Il faisait valoir les droits de sa longue persévérance, et ceux qu'il avait acquis en se déclarant le plus intrépide de ses chevaliers, dans son épineuse affaire avec la famille de Rohan.

[885] BENSERADE, _Ballet des Noces de Pélée et de Thétis_, 2e entrée, t. II, p. 79.

Un autre amant, non moins aimable et plus dangereux qu'un prince du sang et un favori du roi, avait aussi fait l'aveu de son amour à notre belle veuve. C'était Fouquet, le surintendant des finances, le frère de cet abbé intrigant et libertin, si fort en crédit auprès de Mazarin et de la reine.