Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)
Part 37
Ces attentats étaient communs à tous les partis, et celui du roi n'en avait pas été exempt. Ces guerres civiles, qu'on nous dépeint comme une lutte d'épigrammes et de chansons, n'ont produit que trop de scènes tragiques, que trop d'exemples de perfidie et de cruauté[795]; mais les historiens croient leur tâche remplie lorsqu'ils ont raconté les événements principaux, et dédaignent trop souvent de s'occuper des faits particuliers, qui les expliquent et en dévoilent les causes, en nous faisant connaître l'état du pays et les mœurs et les habitudes qui prévalaient aux époques où ils se sont passés. Lorsque le parti royaliste séduisit la garnison de Sarlat, où le frère de Chavagnac commandait pour Condé, sa femme, jeune et belle, accourant au secours de son mari, fut par les propres officiers de celui-ci tuée par une décharge de mousquets, ainsi que son enfant, qui l'accompagnait, et la nourrice qui le portait dans ses bras. Lui-même, après avoir échappé aux meurtriers de sa femme et de son fils, manqua d'être assassiné par un maître d'hôtel qui le servait depuis dix ans, et qu'il surprit occupé à vider son coffre-fort[796]. Gaspard de Chavagnac, quoique alors engagé dans le parti contraire à son frère, fut douloureusement affecté de ce malheur, et témoigna une juste horreur pour le crime qui le produisit. Cependant, il raconte sans manifester le moindre regret ni le plus petit remords comment, après la prise de Périgueux, lui et le duc de Candale condamnèrent quatre bourgeois des plus notables à être pendus, afin de forcer la ville à racheter leur vie pour une rançon de trois cent mille francs, qui leur fut payée[797].
[795] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 399.
[796] CHAVAGNAC, _Mémoires_, 1699, t. I, p. 175.
[797] _Ibid._, p. 204, 206.
Gourville, l'honnête Gourville, si souvent loué par madame de Sévigné, et qui par sa fidélité et sa générosité envers ses amis, les agréments et la sûreté de son commerce, a mérité tous les éloges qu'elle en a faits[798], rapporte dans ses Mémoires, non comme un fait qu'il se reproche, mais comme une prouesse dont il tire vanité, qu'étant désœuvré à Damvilliers, il eut l'idée d'enlever quelques personnes opulentes des environs de Paris, pour les mettre à rançon. Il en fit la proposition au marquis de Sillery, gouverneur de la ville, et à La Mothe, qui y était lieutenant du roi; ils l'agréèrent. Gourville, assisté des mêmes officiers et des mêmes cavaliers avec lesquels il avait en vain cherché à enlever le cardinal de Retz, réussit cette fois à s'emparer de Burin, directeur des postes, qu'il savait être riche en argent comptant. Burin fut conduit à Damvilliers. «Il arriva, dit Gourville, fatigué et désolé. Je feignis de le consoler, et, ayant traité de sa liberté, je convins à quarante mille livres. L'argent étant venu quelque temps après, il s'en alla[799].»
[798] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 21, 36; t. III, p. 29; t. VI, p. 211, en date des 17 et 26 avril 1671, 8 juillet 1672, 26 mars 1680.
[799] GOURVILLE, t. LII, p. 269 (il est écrit à tort _Barin_).--LORET, liv. IV, p. 14, du 1er février 1653.--MONGLAT, t. L, p. 399.
Il est difficile de croire que le duc de La Rochefoucauld, dont Gourville était la créature, ait ignoré cet acte de brigandage. Après la retraite de Condé à Bruxelles, c'est à Damvilliers que La Rochefoucauld se retira et qu'il passa toute cette année 1653. Il désirait se réconcilier avec la cour, pour conclure le mariage de son fils, le prince de Marsillac, avec mademoiselle de La Roche-Guyon, l'unique héritière de Duplessis-Liancourt. Il chargea Gourville de se rendre auprès de Condé, à l'effet d'obtenir son consentement à ce mariage. Gourville, sous divers déguisements, fit pour cette affaire plusieurs voyages à Bruxelles, et Mazarin apprit qu'il était de retour et caché dans Paris; il jura qu'il n'en sortirait pas. Depuis longtemps il le faisait chercher pour le faire arrêter. Gourville comprit, en homme habile, qu'en allant au-devant du danger il parviendrait plus sûrement à l'éviter: il demanda au ministre qui le cherchait une audience, et il l'obtint. Possesseur d'importants secrets, porteur de paroles des princes et de plusieurs chefs de faction qui conservaient du pouvoir, parfaitement instruit des dispositions et des désirs de chacun d'eux, Gourville sut donner des conseils utiles, s'ils étaient suivis, à tous ceux dont il avait été jusque ici l'adroit et intrépide agent, mais plus utiles encore aux intérêts du roi et à ceux de son ministre. Mazarin, avec sa perspicacité ordinaire, devina dans cette entrevue tout le parti qu'il pouvait tirer d'un tel homme. Il lui fit des propositions qui furent acceptées, et il se l'attacha. Gourville réconcilia le duc de La Rochefoucauld avec la cour; puis, chargé de pleins pouvoirs de Mazarin, il se rendit à Bordeaux, et par l'argent, qu'il employa bien et à propos, par ses intrigues avec madame de Calvimont, maîtresse du prince de Conti, avec les membres influents du parlement de Bordeaux et les chefs des factions qui divisaient alors cette malheureuse ville, il fit plus que le duc de Candale avec toutes ses troupes pour la conclusion de la paix. Cette paix, signée le 24 juillet 1653, termina la guerre civile en France; et Gourville fut le premier qui porta cette heureuse nouvelle à Mazarin et à la cour[800].
[800] LORET, _Muse historique_, t. IV, p. 139, du 22 novembre 1653.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 358.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 273, 279 et 280.--DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. III, p. 423.
La princesse de Condé, avec son fils, alla rejoindre son mari dans les Pays-Bas. Conti se retira à sa terre des Granges près de Pézénas[801], et la duchesse de Longueville à Moulins, chez sa parente l'abbesse des Filles de Sainte-Marie[802], la veuve de ce duc de Montmorency que Richelieu avait fait décapiter. Ce fut là, et près du tombeau de son oncle, dont la mort lui avait fait répandre tant de larmes à l'âge de treize ans[803], que la duchesse de Longueville commença ce long retour vers Dieu, qui, souvent traversé par les irrésolutions et les distractions du monde, ne fut cependant jamais interrompu, et se termina par des austérités que la foi la plus sincère et la plus vive peuvent seules suggérer.
[801] LORET, liv. IV, p. 139.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 338.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 273 à 279 et 286.--DESORMEAUX, _Histoire de Condé_, t. III, p. 423.
[802] DE VILLEFORT, _la véritable Vie d'Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville_, 1739, in-12, t. II, p. 237.
[803] Id., t. I, p. 2.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 357.
De toutes les femmes qui avaient figuré avec éclat dans la Fronde, la duchesse de Longueville était celle que les événements avaient le plus maltraitée, et qui trouvait le plus de mécomptes par le rétablissement de la paix. Douloureusement affectée de la mort du duc de Nemours, qu'elle avait sincèrement aimé, elle avait vu Condé s'éloigner d'elle et entièrement livré à l'influence de la duchesse de Châtillon, son ennemie. Elle s'était brouillée avec Conti en s'opposant à ses volontés à Bordeaux et en assistant dans cette ville un parti qui lui était opposé. Elle était détestée de la cour, non-seulement pour avoir fomenté la guerre par ses intrigues, mais pour avoir mis, le plus longtemps qu'elle l'avait pu, des obstacles à la paix; enfin, elle était justement rejetée par son mari, dont elle avait méconnu les droits et l'autorité. Les seules consolations qui lui restassent, le seul baume versé sur les plaies de ce cœur agité et ulcéré par tant de passions, de douleurs, de regrets et de repentir, étaient les exhortations et les prières de l'illustre veuve de Montmorency et de la prieure des Carmélites de la rue Saint-Jacques à Paris. Ses velléités de piété et de réforme pendant son séjour à Bordeaux l'avaient fait entrer en correspondance avec cette dernière[804]; et cette correspondance devint plus active à mesure qu'elle faisait plus de progrès dans sa conversion. Les opinions peuvent varier, mais le caractère reste invariable. Madame de Longueville porta l'empreinte du sien jusque dans cette nouvelle carrière de piété où elle se trouvait engagée. Les disputes religieuses que les jansénistes avaient fait naître fournirent de nouveaux aliments à l'activité de son esprit et un nouvel emploi à son ardeur pour l'intrigue[805].
[804] DE VILLEFORT, _Vie de la duchesse de Longueville_, t. II, p. 46, 65, 72, édit. 1738.--LORET, liv. V, p. 10, _lettre_ 3, en date du 17 janvier 1654.
[805] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 295, 300.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 410.
Quant à Conti, ses conseillers, voyant le pouvoir de Mazarin désormais sans contrôle, le décidèrent à demander en mariage une des nièces de ce ministre, afin de rendre sa réconciliation complète et de rentrer en grâce à la cour. Conti, prince du sang, en prenant une femme dans la famille de Jules de Mazarin[806], eut la liberté de choisir; et il choisit bien, car il préféra à toutes les autres nièces du cardinal la fille de Martinozzi, qui était belle et se montra vertueuse. Le duc de Candale, à qui elle avait été promise et qui jusque alors avait répugné à une telle mésalliance, arriva justement à Paris au moment où elle venait d'être accordée à Conti. Candale eut le chagrin de se voir refuser celle que Mazarin avait tenu à grand honneur de lui faire épouser. Conti, rentré en grâce auprès de la reine mère et du roi, reçut le commandement en chef de l'armée de Catalogne. On mit sous ses ordres le duc de Candale et un choix des meilleurs officiers[807].
[806] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 357.
[807] DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. III, p. 429.
C'est ainsi qu'en ralliant les intérêts des chefs les plus puissants et les plus habiles aux intérêts du roi et du gouvernement, Mazarin non-seulement termina la guerre civile, mais mit Condé et ses partisans dans l'impossibilité de la faire renaître.
CHAPITRE XXXVI.
1653-1654.
Condé prend Rocroi.--Turenne, Sainte-Menehould.--La cour et le conseil suivent l'armée.--Bons effets qui en résultent pour l'éducation du roi.--Fêtes et réjouissances au retour du roi.--Invention de la petite poste.--Nouveautés théâtrales.--Corneille donne _Pertharite_; traduit l'_Imitation de J.-C._--Le _Cid_ joué aux noces de la princesse de Schomberg.--Pièces de Cyrano de Bergerac et de Montauban.--Goût des spectacles très-vif parmi les grands.--Ils louaient les acteurs pour leurs châteaux.--Moyens de distraction que MADEMOISELLE employait dans son exil.--Trois troupes de comédiens parcouraient les provinces.--Troupe de Molière, qui va jouer chez le prince de Conti, à Pézénas.--Deux théâtres publics à Paris.--Ballets de la cour donnés sur le théâtre du Petit-Bourbon.--Mascarade de _Cassandre_, 1er ballet du roi.--Description de ce ballet.--Travestissement de MONSIEUR en femme.--Mauvaise influence de cette pratique.--Carême accompagné du jubilé.--Assiduité aux églises.--Retour du marquis et de la marquise de Montausier à l'hôtel de Rambouillet.--Assemblées chez mademoiselle de Scudéry et la comtesse de la Suze.--Ridicules des nouvelles précieuses.--Recueil de poésies choisies.--Vers à Ninon.--Madrigal adressé à madame de Sévigné.
Tout était pacifié dans l'intérieur; mais la guerre durait toujours avec les Espagnols, auxquels nos divisions avaient donné Condé, qui seul valait une armée. Cependant ce grand capitaine, contrarié dans ses plans de campagne par la jalousie de ceux-là même qui se servaient de lui, par les calculs égoïstes du duc de Lorraine[808], se borna cette fois à la prise de Rocroi; et Turenne, réduit, à cause de son petit nombre de troupes, à éviter une action générale, se contenta de harceler sans cesse son ennemi, et de s'emparer de Sainte-Menehould[809].
[808] LORET, liv. IV, p. 151; _lettre_ du 20 décembre 1653.
[809] Le maréchal DUPLESSIS-PRASLIN, _Mém._, t. LVII, p. 406 et 415.--LORET, liv. IV, p. 147, 20 décembre 1653.
La reine régente, le ministre, le roi, suivirent l'armée pendant tout le temps de la campagne. Ainsi la cour se confondait avec l'état-major de Turenne, le conseil du cabinet avec le conseil de guerre. Les courtisans étaient les guerriers; l'exécution suivait les résolutions. Sous les yeux et par les exemples d'un habile ministre et d'un grand capitaine, le jeune roi apprenait à se battre et à régner.
Cependant la cour résida pendant tout l'hiver et une grande partie de cette année dans la capitale; et sa présence fut signalée par des fêtes et des réjouissances, qui dans les premiers temps du retour furent moins pompeuses et moins riches que celles de la Fronde, mais où se manifestait un accord de vœux et de sentiments qui n'avait pu exister au milieu de partis divisés de but et d'intérêt[810]. Nulle reine, nulle femme n'a jamais su aussi bien qu'Anne d'Autriche tenir un cercle; et Louis XIV parvenu au plus haut degré de sa puissance, alors qu'il mettait autant d'amour-propre à bien régir sa cour qu'à gouverner son royaume, a souvent regretté de ne trouver ni dans sa femme, ni dans celles auxquelles il en conféra les droits et les priviléges, cet art que possédait sa mère de faire régner parmi tant de personnes différentes de rang, de sexe et d'âge, les sévères lois de l'étiquette, et de les rendre pour toutes douces et légères, et quelquefois flatteuses; de maintenir au milieu de la plus nombreuse réunion l'ordre sans contrainte et la liberté sans confusion; d'y faire circuler la joie et respecter les convenances; de se montrer toujours attentive sans affectation, gracieuse avec bonté, et familière avec dignité[811].
[810] LORET, liv. III, p. 156 et 166; liv. IV, p. 12, 137.
[811] SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t. IV, p. 292.
Quoique la pénurie des finances et la misère générale ne permissent pas d'étaler beaucoup de luxe, il y eut cependant cette année des repas donnés par la ville de Paris à Mazarin, et par Mazarin à MONSIEUR, au sujet des fiançailles de la princesse Louise de Savoie, fille du prince Thomas, avec le prince de Bade[812]; puis à l'occasion de la solennité de la Saint-Louis, des fêtes à l'hôtel de ville[813], au Louvre et dans les places publiques, auxquelles prirent part la cour, la noblesse, les bourgeois et le peuple.
[812] LORET, t. IV, p. 35 et 38.--MONGLAT, t. L, p. 399.
[813] LORET, liv. IV, p. 97 et 99, des 28 et 30 août 1653.--_Hist. de la Monarchie françoise, sous le règne de Louis le Grand_, 1697, in-12, t. I, p. 5.
Le retour du roi dans Paris, en ramenant la sécurité, avait donné une impulsion plus rapide au commerce et rendu les communications entre les habitants de cette grande cité et ses différents quartiers plus fréquentes. Toujours un progrès dans la civilisation est signalé par quelque invention nouvelle, qui en est à la fois le résultat et l'indice. Cette activité inusitée imprimée cette année aux relations sociales dans Paris y donna lieu à l'établissement de la petite poste. C'est Loret qui nous apprend cette curieuse particularité. On mit, dit-il,
Des boîtes nombreuses et drues Aux petites et grandes rues, Où par soi-même, ou ses laquais, Où pour ne porter des paquets, Avis, billets, missive, ou lettres, Que des gens commis pour cela Iront chercher et prendre là, Pour, d'une diligence habile, Les porter partout par la ville[814].
[814] LORET, liv. IV, p. 95, du 16 août 1653.
Le goût des représentations théâtrales s'accrut dès qu'on n'eut plus l'esprit préoccupé ou l'âme affligée par les événements de la guerre civile. La tragédie de _Pertharite_ fut représentée cette année, et sa chute fut complète; Corneille la fit cependant imprimer, et, dans une préface chagrine, il témoigna combien ce revers inattendu lui avait été sensible: il y faisait ses adieux à la poésie dramatique, mais en se donnant à lui-même cet éloge[815], «de laisser par ses travaux le théâtre français dans un meilleur état qu'il ne l'avait trouvé, et du côté de l'art, et du côté des mœurs». Ses contemporains ne lui ont pas contesté cette vérité, et ont parlé de lui comme la postérité. Mais il n'avait alors que quarante-sept ans, et déjà son génie avait faibli: sa muse, qui avait jeté un si grand éclat, ne pouvait plus chausser le cothurne tragique. C'est donc à tort qu'il se plaignait du public, qui ne voulait plus de ses pièces, parce que, dit-il, elles étaient passées de mode. Le public donnait un démenti à ce reproche en applaudissant avec enthousiasme toutes les fois qu'on donnait _le Cid_ ou quelques-uns des chefs-d'œuvre de ce grand poëte[816]. Il se mit à traduire l'_Imitation de Jésus-Christ_, et le vide qu'il laissait au théâtre fut rempli tantôt par Cyrano de Bergerac, tantôt par un nommé Montauban. Ces auteurs, dont l'un est aujourd'hui si peu lu, et l'autre si peu connu, obtinrent des succès qui lui étaient refusés. Son frère Thomas, qui avait pris le nom de Corneille de Lisle, donna deux nouvelles pièces, qui réussirent. Un jeune homme dont Tristan avait fait son secrétaire, et que son esprit, son caractère et sa sociabilité lui avaient fait prendre en amitié, donna à la même époque, à l'hôtel de Bourgogne, sa première comédie, dont le succès fut complet[817]. Ce jeune homme, c'était Quinault, dont les vers de Boileau firent de son temps trop déchoir la réputation, et que les éloges de Voltaire ont trop exalté depuis. La destinée de Quinault fut toujours d'avoir plus de panégyristes que de lecteurs.
[815] CORNEILLE, _Pertharite, Avis au lecteur_, t. VII, p. 1, 1824, in-8º.
[816] LORET, liv. IV, p. 5, _lettre_ 2, en date du 11 janvier 1653.
[817] Les frères PARFAICT, _Hist. du Théastre françois_, t. VII, p. 383 à 444.--QUINAULT, édit. 1715, t. I, p. 6 de la notice, et p. 3.
Aujourd'hui le goût des spectacles est devenu très-vif et très-général parmi les classes moyennes, et même parmi celles du peuple; il a, au contraire, beaucoup diminué dans les hautes classes: c'était l'inverse à l'époque dont nous nous occupons. Quoique ce goût commençât à se répandre plus généralement, cependant c'était dans les classes élevées qu'il était le plus prononcé; c'étaient elles qui faisaient vivre les comédiens, et donnaient de la réputation et de la vogue aux pièces de théâtre. Elles étaient alors une jouissance de l'esprit: les sens y avaient peu de part. Le prestige des décorations et la beauté des costumes, les sons harmonieux des instruments n'en avaient pas fait presque uniquement un plaisir des yeux et des oreilles. Le poëte, semblable à un magicien qui nous enlève à l'univers réel pour nous livrer aux fantômes qu'il lui plaît de faire comparaître, n'avait d'autre ressource que son art pour s'emparer de l'imagination des spectateurs, pour donner aux fictions l'apparence de la réalité. C'est à ces grandes différences dans l'art dramatique et dans le public pour lequel on l'exerçait que l'on doit attribuer, suivant nous, celles que l'on remarque entre les chefs-d'œuvre des deux derniers siècles et les compositions des auteurs de nos jours.
En raison de ce penchant prononcé des hautes classes pour les représentations théâtrales, on ne pouvait alors donner de grandes fêtes, pas même de grands repas[818], sans le secours des comédiens; et lorsque les princes et les grands se trouvaient absents de la capitale et retirés dans leurs châteaux, ils y retenaient à leurs gages des troupes d'acteurs pour un temps plus ou moins long, ou ils les faisaient venir de la ville voisine.
[818] LORET, liv. IV, p. 94 et 95, _lettre_ 30, datée du 16 août 1653, p. 97.--LORET, liv. V, p. 19 et p. 24, des 7 et 21 février 1654.
MADEMOISELLE, qui dans son château de Saint-Fargeau[819], qu'elle agrandissait, cherchait à se distraire des ennuis de son exil, avec sa vieille gouvernante, ses deux jeunes dames d'honneur[820], sa naine[821], ses perroquets, ses chiens, ses chevaux d'Angleterre, et la chasse, entretenait une troupe de comédiens. Forcée par son père d'aller le voir à Blois, elle se mit à voyager de château en château; et elle nous apprend dans ses Mémoires qu'elle eut à Tours un plaisir sensible de retrouver dans cette ville cette même troupe d'acteurs qu'elle avait eue à ses gages tout l'hiver. Elle fut si contente de leur jeu, qu'elle les rappela à Saint-Fargeau. Cependant, elle avait vu à son passage à Orléans une autre troupe, qu'elle avait trouvée très-bonne; c'était celle qui était restée à Poitiers avec la cour, et l'avait suivie à Saumur[822].
[819] Dans le département de l'Yonne, sur la rivière Loing, entre Bléneau et Saint-Sauveur. Ce château a été très-bien décrit par M. le baron CHAILLOU DES BARRES, _Les châteaux d'Ancy-le-Franc, de Saint-Fargeau, Chastellux et Tantay_, 1845, in-4º, p. 50 et 71.
[820] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 383, 388, 424, 434.--LORET, liv. III, p. 107, _lettre_ du 7 août 1652.
[821] LORET, liv. IV, p. 22, _lettre_ en date du 15 février 1653.
[822] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 384, 407, 421.
Une troisième troupe, qui dans les années précédentes avait, à Bordeaux, été accueillie avec faveur par le duc d'Épernon, continuait à se faire voir dans le midi. Elle passa cette année à Lyon, et y obtint un très-grand succès par une comédie nouvelle en cinq actes, en vers, qu'avait composée un des acteurs de cette troupe. Cette même troupe, conduite par le jeune auteur-acteur qui la dirigeait, alla trouver à Pézénas le prince de Conti, qui la prit à ses gages pendant toute la tenue des états de Languedoc. La nouvelle comédie fut représentée devant le prince et les députés des états, et obtint autant de succès qu'à Lyon. Cette comédie était _l'Étourdi_, et le comédien-auteur, le sieur Poquelin de Molière. On voit que le prince de Conti n'était pas le plus mal partagé, et que sous ce rapport il n'avait rien à envier à la capitale[823].
[823] LE GALLOIS DE GRIMAREST, _Vie de Molière_, 1705, in-12, p. 22.
Paris n'avait alors que deux théâtres ouverts au public: celui de l'hôtel de Bourgogne, situé rue Mauconseil, qui était le plus fréquenté; et celui du Petit-Bourbon, construit dans une galerie, seul reste de l'hôtel du connétable de Bourbon, qu'on avait démoli[824]. Des acteurs italiens y étaient venus, pour la première fois, donner cette année des modèles de ce genre de comique trivial et bouffon qui fut depuis si goûté[825].
[824] Voyez le plan de Paris par BEREY, 1654.
[825] LORET, liv. IV, p. 94 et 95, _lettre 30_, datée du 16 août 1653.
Comme ce théâtre était voisin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, et touchait au Louvre, où le roi logeait, on en profita pour les fêtes de la cour. Tous les jeunes seigneurs et toutes les jeunes dames qui la composaient, et le jeune roi lui-même et son frère, exécutèrent sur ce théâtre ces fameux ballets dits royaux, où ils admirent à figurer avec eux les acteurs qui avaient par leurs leçons contribué à développer leurs talents pour le chant, la pantomime et la danse.
Benserade fut seul chargé de composer les vers de ces ballets[826]; et l'à-propos des allusions qu'il sut mettre dans ces compositions fut la source de sa réputation et de sa fortune. Flatter les grands en les amusant est pour eux un genre de mérite qu'aucun autre ne peut surpasser.
[826] _Discours de M._ L. T. (Louis Tallemant) _touchant la vie de M. de Benserade, en tête des Œuvres de M. de Benserade_; chez Charles de Sercy, 1697, t. I, p. 8.