Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)

Part 36

Chapter 363,794 wordsPublic domain

Le pauvre paralytique, en songeant à la gaieté folâtre et souvent cynique de ses discours, s'était lui-même fait justice, en disant: «Je ne lui ferai pas de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup[775].»

[775] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, t. I, p. 64--LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon et à celle du siècle passé_, liv. I, chap. VI, t. I, p. 144.

L'âge, la laideur, les infirmités de son époux, n'étaient pas les seuls motifs qui donnèrent lieu à la malignité publique de s'exercer sur le compte de madame Scarron dans les commencements de son mariage. Elle avait contracté la liaison la plus intime avec Ninon de Lenclos, et, selon l'usage de ce temps pour les personnes qu'unissait une étroite amitié, elle partageait souvent avec elle le même lit. On pouvait penser alors que Ninon de Lenclos, qui avait presque le double de l'âge de madame Scarron, exerçait sur elle assez d'influence pour lui faire partager ses penchants voluptueux et sa philosophie épicurienne. Cependant il n'en était pas ainsi: la religion était là, une noble fierté, des sens tempérés, un amour inné de la vertu, et encore plus un violent désir de s'attirer les louanges et de se faire admirer. C'est elle-même qui a fait l'aveu de ce dernier motif comme d'une faiblesse[776]; et alors on doit présumer que ce désir fut encore augmenté par les discours mêmes qu'elle entendit tenir dans le monde sur son amie. Ninon, qui la chérissait, aurait voulu en faire son élève, et la rendre heureuse à sa manière. Elle ne s'en est point cachée, et, dans son âge avancé, on lui a souvent entendu dire de madame de Maintenon: «Dans sa jeunesse, elle était vertueuse par faiblesse d'esprit. J'aurais voulu l'en guérir; mais elle craignait trop Dieu.» Cet aveu de Ninon et le témoignage de Tallemant des Réaux, sans cesse occupé à recueillir les anecdotes les plus scandaleuses qu'il entendait raconter dans les sociétés de son temps, résolvent les doutes qu'on a élevés sur madame Scarron au sujet du marquis de Villarceaux[777]. Que fût devenue la malheureuse Ninon si sa jeune amie, cédant aux poursuites et aux séductions du seul homme qui ait été soupçonné de lui avoir inspiré de l'amour, lui eût enlevé l'amant le plus fortement et le plus constamment chéri de son cœur, et eût ainsi mis en pratique les principes qu'elle avait cherché à lui inculquer?

[776] _Ms. de mademoiselle d'Aumale_, cité dans les _Mémoires de Maintenon_, t. I, p. 151.--Madame SUARD, _Madame de Maintenon peinte par elle-même_, 1810, in-8º, p. 19.

[777] AUGER, _Lettres de madame de Maintenon, précédées de sa vie_, t. XLIII.--TALLEMANT, _Mém._, t. V, p. 264, édit. in-8º; ou t. IX, p. 130, édit. in-12.--SCARRON, _Œuvres_, Amsterdam, 1737, t. I, p. 48; édit. 1700, t. I, p. 18; _Dernières Œuvres de Scarron_, 1669, t. I, p. 31.

La conduite de madame Scarron dans cette circonstance lui valut la protection et l'amitié de la marquise de Villarceaux; et son succès dans cette première épreuve contre les orages des passions affermit dès le premier pas sa marche dans le sentier où elle se proposait de marcher. Sa vie ressemble à ces longs golfes de la mer, dont la navigation devient plus facile quand on est parvenu à franchir heureusement le détroit semé d'écueils qui en forme l'entrée. A part les principes fondamentaux sur la religion, personne ne pouvait mieux que Ninon guider madame Scarron sur cette scène du monde où elle était forcée de se produire, ni lui faire mieux connaître les personnages qui se trouvaient placés autour d'elle. L'attachement de Ninon pour madame Scarron s'accrut encore par la preuve de générosité et de vertu qu'elle en avait reçue, et sa confiance en celle qui lui offrait toute sécurité contre une dangereuse rivalité fut entière. D'un autre côté, les qualités aimables de Ninon, les sages conseils qui venaient sans cesse au secours de l'inexpérience de sa jeunesse[778], ses générosités, ses complaisances et ses attentions pour son époux, avaient inspiré pour elle à madame Scarron de l'estime et de l'amitié. Toujours elle lui conserva ces sentiments; et lorsque des sociétés différentes, des genres de vie opposés les eurent séparées, elles ne furent jamais désunies. Quand d'impérieuses convenances les empêchèrent de se voir, ou de ne se voir qu'en secret, elles s'écrivirent. Enfin, madame de Maintenon, assise près du trône, environnée des respects de la cour du grand monarque dont elle était la compagne, n'oublia pas les titres qu'avait auprès d'elle l'amie de la femme de Scarron. Mademoiselle de Lenclos en fut convaincue toutes les fois qu'elle voulut l'être: il est vrai qu'elle le voulut rarement. Ce fut toujours pour obliger des amis, et jamais pour elle-même[779]. La philosophique Ninon était loin d'envier le sort de son ancienne compagne: elle aurait regardé comme un malheur de se trouver forcée d'échanger contre le pompeux esclavage du rang que celle-ci occupait, sa douce liberté et son heureuse médiocrité; elle n'ignora même pas que madame de Maintenon, affaissée sous le poids de la multiplicité de ses devoirs et des ennuis de la grandeur, pensait comme elle à cet égard.

[778] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 404; _Etrennes à mademoiselle de Lenclos_, t. I, p. 48.

[779] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, 1829, in-8º, t. IV, p. 420, chapitre XXXIV.

Le public apprit bientôt que Scarron avait renoncé à son voyage en Amérique; on sut qu'il s'était rendu à Tours pour affaires de famille, et qu'il était revenu à Paris avec sa femme. Les sollicitations multipliées que celle-ci fut obligée de faire pour que son mari ne fut pas exilé de la capitale après que le roi y fut rentré attirèrent sur elle l'attention de toute la cour. Un intérêt puissant s'attachait à ses malheurs, à sa jeunesse, à sa beauté. Son air de candeur et d'innocence démentait les bruits que sa liaison avec Ninon avait accrédités. Ils furent réfutés d'une manière plus efficace encore quand on la vit protégée et recherchée par toutes les femmes de ceux qu'on lui avait donnés pour amants: quand la marquise de Villarceaux, les duchesses de Richelieu et d'Albret, s'accordèrent toutes à louer sa sagesse, son amabilité, son esprit, et que toutes les trois, et plusieurs autres dames également connues par la sévérité de leurs principes et la régularité de leurs mœurs, l'admirent dans leur société intime.

Mais, quoiqu'elle en fût flattée, elle ne cédait que rarement à leurs invitations, rarement elle quittait le malheureux Scarron. Servante empressée quand il était malade, compagne enjouée quand il souffrait moins, docile écolière dans ses moments de loisir, secrétaire diligent et critique plein de goût quand il composait[780], charme et délice de la société qui se rassemblait à sa table et autour de son fauteuil, elle suffisait à tout, était partout et à tout moment, comme une divinité bienfaisante, apportant tous les biens, soulageant tous les maux. Par cette conduite elle parvint à opérer un changement extraordinaire, une métamorphose complète dans le caractère, les sentiments et l'esprit même de ce vieillard, et ce fut avec une promptitude qui parut tenir du miracle. Scarron, qui se montrait auparavant si impatient de dissiper dans la joie et dans la débauche le peu de jours qui lui restaient, si insouciant, si déhonté, si impudique, n'est plus semblable à lui-même; il pense, il parle, il agit, il écrit tout différemment qu'il n'a fait jusque alors. Voyez-le, ce bouffon cynique qui plaisantait sur le déshonneur de sa propre sœur[781]: il croit à la vertu[782], il en fait l'éloge. L'ange lui est apparu, c'est comme une révélation. Il ne s'inquiète plus de lui-même: une seule idée le poursuit, l'assiège, le tourmente sans cesse. Cette idée, c'est de trouver les moyens d'assurer un sort à cette orpheline, après qu'il ne sera plus. Voilà sa seule pensée, son unique occupation. Il sait qu'il n'a plus longtemps à vivre, et qu'il faut qu'il se hâte. Rien ne lui coûte pour expier ses torts envers le tout-puissant ministre, pour reconquérir la protection de la reine mère, dont il se dit le malade en titre, et envers laquelle il s'est montré ingrat[783]. Il n'est pas de projets qu'il n'enfante pour courir après cette fortune qu'il a laissée s'échapper avec tant d'indifférence. Lui, le burlesque, veut devenir financier; il se fatigue à calculer, il propose des plans d'entreprise, en poursuit le privilége, mais toujours au nom de sa femme, pour sa femme, pour elle seule; il n'a besoin de rien, elle a besoin de tout; il ne parle que d'elle, que pour elle. Il la recommande à tous ses amis, disant en pleurant qu'elle est «digne d'un autre époux, digne d'un meilleur sort». Il travaille et il écrit sans cesse pour obtenir de l'argent des libraires ou des comédiens; mais tout ce qui sort de sa plume est plus délicat, plus spirituel, sans mauvais goût. Il est gai sans être bouffon, et badin sans gravelure; son âme, son esprit, son cœur, se sont améliorés, épurés; il amuse, il réjouit, il attendrit; il est devenu plus cher à ses amis et à tous ceux qui le connaissent.

[780] SEGRAIS, _Mémoires anecdotes_, t. II, p. 84 et 85.

[781] LA BAUMELLE, _Mémoires_, t. I, p. 155.

[782] _Ibid._, t. I, p. 183 et 184.--Madame SUARD, _Madame de Maintenon peinte par elle-même_, seconde édition, 1810, in-8º, p. 31.

[783] SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. I, p. 169; _les dernières Œuvres de Scarron_, t. I, p. 310; _Œuvres_, édit. 1737, t. VIII, p. 73; _Estocade à monseigneur le cardinal Mazarin_, p. 430; _Madrigal sur un portrait de Son Éminence peint par Mignard, Œuvres_, 1737, t. VIII, p. 418.

Scarron en se mariant avait encore vu diminuer ses faibles revenus; il s'était vu obligé de renoncer au canonicat dont il était pourvu. Aucune des entreprises qu'il avait conçues ne put recevoir d'exécution[784]. Sa femme obtint une pension de seize cents francs par la protection de madame Fouquet[785], dont les bienfaits ainsi que ceux de quelques autres dames l'aidèrent à lutter contre la pauvreté. Dans les sociétés brillantes où elle se trouvait lancée, elle éprouva que dans l'adversité et dans une humble condition la beauté vertueuse peut bien s'acquérir l'estime, échapper à l'abandon et au mépris, mais non obtenir les mêmes respects, les mêmes égards que le rang et la richesse. Le ton cavalier des poëtes qui chantaient les louanges de _la belle Indienne_[786], les discours et les manières des jeunes seigneurs qui se rassemblaient chez Scarron, les complaisances auxquelles elle se soumettait envers les dames qui s'étaient déclarées ses protectrices, et qu'on acceptait sans façon, lui démontraient chaque jour cette vérité. C'est une observation fine et judicieuse de Saint-Simon, qu'avant l'invention des sonnettes de renvoi dans l'intérieur des appartements, les dames de haut parage avaient besoin d'avoir continuellement près d'elles de ces femmes que leur naissance et leur éducation ne rendaient pas déplacées dans leur société, quoique la modicité de leur fortune parût les en écarter, mais qui, par cette raison même, se montraient disposées à leur rendre les services auxquels sont astreintes, par les devoirs de leurs charges, celles qui accompagnent les reines et les princesses. Nous ajouterons que cette invention a produit dans les mœurs et les habitudes de la bourgeoisie des changements plus grands que dans les hautes classes. Mais Saint-Simon n'en parle pas, parce qu'il n'a pas eu occasion de les observer. Il revient, au contraire, assez fréquemment sur les différences qu'il remarquait avoir été produites entre l'ancienne et la nouvelle société à laquelle il appartenait, par l'influence de cet usage, pour nous faire penser qu'il était récent lorsqu'il écrivait ses Mémoires[787]. Nos recherches n'ont pu nous faire découvrir l'époque précise où il a commencé à se répandre; mais nous avons tout lieu de croire que, toute simple que peut paraître l'invention qui lui a donné lieu, elle a pourtant été ignorée durant le règne de Louis XIV. Saint-Simon, habile à découvrir l'action des petites causes sur les grands événements, attribue aux occasions que ce défaut de perfectionnement dans nos habitations fournit à madame de Maintenon, pour se rendre nécessaire, ses premiers succès dans le grand monde et les utiles liaisons qu'elle y forma. Par la mémoire qu'elle conserva de ces temps de dépendance et de sujétion, Saint-Simon explique aussi les faveurs royales qu'elle fit pleuvoir sur ses anciennes protectrices et sur leur postérité, sur les d'Albret, les Richelieu, les Montchevreuil, les Villars, les d'Harcourt et les Villarceaux. Il y a de l'exagération dans ce point de vue, mais il y a aussi de la vérité; et cette vérité ne nuit pas autant à la bonne réputation de madame de Maintenon que Saint-Simon le croyait et le voulait.

[784] _Lettres de Scarron à Fouquet, surintendant des finances_, dans ses _Œuvres_, édition 1737, t. I, p. 100, 101, 104, 110, 114, 116, 118, 138, 139, 157; et dans _les dernières Œuvres de Scarron_, 1669, t. I, p. 140, 141, 154, édit. 1700, p. 73, 79, 201.

[785] SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 79, 92, 167; _Lettre au duc d'Elbeuf_, dernières Œuvres de Scarron, t. I, p. 294.

[786] LA MESNARDIÈRE, _Poésies_, 1656, in-folio, p. 189.--SEGRAIS, t. II, p. 105.

[787] _Œuvres complètes de_ LOUIS DE SAINT-SIMON, t. II, p. 16, 19; SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. I, p. 40; t. II, p. 407; t. XIII, p. 105, 108, 402.

Quoi qu'il en soit, ces détails nous ramènent à la position particulière de madame de Sévigné à l'égard de madame Scarron, non-seulement à l'époque dont nous nous occupons, mais pendant toute la durée de la vie de l'une et de l'autre. On a vu que c'était précisément peu de temps avant qu'il se mariât que madame de Sévigné s'était déterminée à voir le vieux poëte, et qu'il était résulté de sa visite, entre elle et lui, un échange de louanges et d'aimables plaisanteries, un commerce de lettres[788]. Nulle n'était plus propre que madame de Sévigné à apprécier tout le mérite de la femme que Scarron s'était donnée, et plusieurs passages de ses lettres[789] prouvent qu'elle l'avait parfaitement jugée; mais la veuve du marquis de Sévigné n'était pas d'un rang à pouvoir disputer le patronage de cette jeune femme à celles qui se l'étaient exclusivement attribué: elle n'avait pas, comme elles, les moyens de la protéger efficacement. D'un autre côté, elle se trouvait dans une position trop élevée pour vivre avec elle sur le pied d'égalité. D'ailleurs, l'amie de Ninon de Lenclos, de celle qui sans aucun égard, sans aucun scrupule, avait séduit son mari, et jeté le trouble dans son intérieur, ne pouvait que difficilement obtenir sa confiance. Ainsi donc, quoique madame de Sévigné se soit fréquemment trouvée à cette époque dans les mêmes sociétés que madame Scarron, et qu'elle goûtât «son esprit aimable et merveilleusement droit[790]», il n'y eut point entre elles de liaisons familières et suivies. Ce ne fut que lorsque madame Scarron, devenue veuve, eut acquis par l'éducation des enfants naturels du roi une grande importance dans le monde, que madame de Sévigné se lia assez particulièrement avec elle pour l'inviter à ses soupers et en recevoir de fréquentes visites. Nous verrons par la suite combien elle se plaisait à lui entendre faire l'éloge de madame de Grignan et raconter les nouvelles de la cour[791].

[788] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 47; _les dernières Œuvres de_ SCARRON, 1669, t. I, p. 28; id., édit. 1700, t. I, p. 16.

[789] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 259 et 275, _lettres_ en date des 6 et 25 décembre 1671.

[790] SÉVIGNÉ, t. II, p. 290, _lettre_ en date du 13 janvier 1672.

[791] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XIII, p. 105.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 275 et 290; t. VI, p. 214; _lettres_ en date des 25 décembre 1671, 13 janvier 1672, 29 mars 1680.

CHAPITRE XXXV.

1653-1654.

Madame de Sévigné ne partageait aucune des passions des partis.--Ses motifs pour rester à Paris.--Le retour de la cour y ramène plusieurs de ses amis.--Marigny resté à Paris, et obligé de se cacher, est sur le point d'être pris.--Il parvient à s'évader.--Audace des partisans de Condé.--Ils enlevaient des hommes riches, pour en tirer rançon.--Cruauté dans les deux partis.--Fin tragique du frère de Chavagnac à Sarlat.--Quatre bourgeois de Périgueux condamnés à être pendus par le duc de Candale, pour en obtenir rançon.--Gourville enlève Burin, directeur des postes, pour en tirer de l'argent.--La Rochefoucauld marie son fils avec une demoiselle de La Roche-Guyon, et se réconcilie avec le roi.--Rôle important que joue Gourville dans cette circonstance.--Il est gagné par le cardinal Mazarin.--Il se rend à Bordeaux pour y négocier la paix.--Il contribue plus à sa conclusion que les troupes du duc de Candale.--Le prince de Conti et la duchesse de Longueville se soumettent.--La duchesse de Longueville voit à Moulins madame de Montmorency, abbesse de Sainte-Marie, et devient pieuse.--Ses regrets, sa dévotion.--Sa correspondance avec l'abbesse de Sainte-Marie et les Carmélites de la rue Saint-Jacques.--Conti se réconcilie avec Mazarin, et épouse la fille de Martinozzi, nièce de ce ministre.--Cessation de la guerre civile.--Les intérêts des chefs, qui auraient pu la faire renaître, se trouvent ralliés à ceux du roi et de son ministre.

Aucune des passions qui dans les temps de partis corrompent le cœur et pervertissent le jugement n'avait de prise sur madame de Sévigné. Elle n'avait pour elle-même d'autre intérêt, d'autre ambition, d'autre pensée, que de remettre en ordre sa fortune, dérangée par les prodigalités de son mari, et de s'occuper de l'éducation de ses enfants. Ses liens de famille et de parenté, ses liaisons de société, son goût pour les plaisirs et les distractions, l'avaient conduite dans les cercles de la Fronde comme dans ceux de la cour, et lui avaient fait connaître tous les grands personnages de son temps, tous ceux qui jouèrent dans les affaires publiques un rôle important; mais elle ne s'était laissé entraîner dans aucune des intrigues de politique ou d'amour où ils se trouvaient tous engagés, par lesquelles ils étaient si fortement agités. Aussi, elle n'avait d'ennemis ni de rivales dans aucun parti; elle comptait dans tous des amis, des admirateurs, des courtisans, et par conséquent au besoin de chauds partisans, d'intrépides défenseurs. L'aventure de Tonquedec et de Rohan, que nous avons racontée, en a fourni la preuve.

Madame de Sévigné n'eut donc aucun motif qui la forçât de quitter Paris après que le roi y fut rentré. Elle en avait, au contraire, plusieurs pour y rester. L'hiver allait commencer. Les campagnes, par suite du mouvement continuel des armées, de la désorganisation du gouvernement, n'offraient plus de sécurité aux voyageurs, et les châteaux même n'étaient pas à l'abri des incursions et des dévastations des maraudeurs. Le séjour de la capitale garantissait madame de Sévigné de tous ces dangers, et ne lui promettait que des agréments. Si l'exil ou la fuite lui avaient enlevé plusieurs de ses connaissances et de ses amis, poursuivis par les rigueurs du pouvoir, la cour en ramenait un aussi grand nombre, qui peu de mois auparavant avaient été aussi forcés de s'exiler et de fuir, pour éviter de devenir victimes des factions. Ainsi, les chances alternatives de tous les partis étaient pour elle des motifs de douleur et de regret; elle sympathisait avec toutes les infortunes; plus que toute autre, elle ressentait le besoin de la concorde, et s'affligeait des divisions, des haines et des déchirements auxquels la France était en proie. Il résultait de cette position, où madame de Sévigné se trouvait placée par la modération de son caractère et la sensibilité de son cœur, que personne ne formait des souhaits plus conformes aux véritables intérêts de son pays et à ceux de l'humanité. Elle aurait voulu que la guerre civile cessât, que la paix s'établit d'une manière solide, et qu'une réconciliation générale et sincère s'opérât entre tous ceux qui se haïssaient ou se persécutaient mutuellement.

Mais on était loin d'être encore arrivé là. Tous ceux qui avaient agi et écrit contre Mazarin n'obtinrent pas la même indulgence que Scarron. Marigny, dont madame de Sévigné aimait tant l'esprit et la gaieté, était resté dans Paris. Il était un de ceux qui, par ses chansons et ses vers, auxquels Loret donne l'épithète de cruels[792], avaient le plus contribué à ridiculiser le cardinal parmi le peuple. Agent actif du parti de Condé, il continuait à entretenir une correspondance avec ce prince. On le sut; et le lieutenant civil envoya des archers pour l'arrêter, ainsi que Breteval, marchand de dentelles dans la rue des Bourdonnais, chez lequel Marigny s'était caché. On saisit Breteval lorsqu'il était encore au lit. Marigny, qui entendit du bruit dans la maison à une heure indue, devina quelle en était la cause: aussitôt il se lève, et, sans se donner le temps de se couvrir d'aucun vêtement, il monte nu en chemise sur les toits, sans que personne puisse l'apercevoir; puis il pénètre jusqu'à une lucarne dans le grenier d'une maison voisine. Ne s'y croyant pas en sûreté, il descend dans la cave; mais le froid et l'humidité le gagnant, il se disposait à sortir de ce nouveau gîte, quand une jeune servante y vint pour chercher du vin. Elle jeta un cri en voyant un homme en chemise. Marigny calma sa frayeur, et lui dit qu'il était un marchand de Rouen poursuivi par ses créanciers, et ami de M. Breteval; il la supplia d'aller, sans en parler à son maître, avertir Dalancé, chirurgien, dont le logis était tout proche, et de lui dire de venir le joindre. La jeune fille exécuta fidèlement la commission qui lui avait été donnée. Dalancé, qui croyait son ami Marigny arrêté, reçut avec joie la messagère; il la récompensa généreusement, lui recommanda de garder sur cette aventure le plus profond secret, d'avoir bien soin de son prisonnier, et de l'assurer qu'il irait sur le soir le tirer de son cachot. En effet, il porta à Marigny des habits, et lui fournit des moyens de s'évader de Paris, et d'aller à Bruxelles rejoindre le prince de Condé[793]. Mais Croisy et plusieurs autres membres du parlement, qu'on savait être en correspondance avec Condé, moins heureux que Marigny, furent arrêtés à cette époque.

[792] LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 4 du 4 janvier 1653.

[793] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 277.--LORET, t. IV, p. 39, _lettre_ en date du 22 mars 1653.--_Lettres de M. de Marigny_, 1658, t. I, p. 1, 59.

Mazarin se trouvait d'autant plus obligé de faire surveiller et saisir les partisans de Condé, qu'on appelait alors les _princistes_, qu'ils cherchaient à suppléer à leur petit nombre par leur activité et par leur audace; ils osaient surprendre et saisir de vive force des hommes connus par leurs richesses et leur dévouement au roi et à Mazarin, et ils les contraignaient à racheter leur vie et leur liberté par une forte rançon. Cachés sous toutes sortes de travestissements, ils exerçaient leurs brigandages jusque dans Paris même. Palluau, Vitry, Brancas, Sanguin, Genlis, mademoiselle de Guerchy, furent attaqués et dépouillés dans les rues de la capitale. Les délits de ce genre y devinrent si fréquents, qu'on forma une chambre de justice, c'est-à-dire qu'on créa un tribunal extraordinaire, pour juger ces délinquants: deux de leurs agents et complices furent condamnés à mort et exécutés[794].

[794] LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 34 et 39, des 15 et 22 mars 1653.--MONGLAT, t. L, p. 398.