Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)

Part 35

Chapter 353,864 wordsPublic domain

Sans fiel, sans haine, bonne et indulgente pour tous, madame de Sévigné n'embrassa avec chaleur aucun des partis qui divisaient la France. Son bon sens, son esprit, sa vertu, lui firent connaître ce qu'il y avait de faux, d'exagéré, de coupable, de haïssable dans chacun d'eux; et quoique par sa parenté, par ses amis, par l'indépendance de sa position, et peut-être aussi par celle de son caractère, elle inclinât pour l'opposition, pour la Fronde, pour ces puissants raisonneurs de Port-Royal, cependant elle mit tant de modération dans sa conduite, elle se concilia tellement la bienveillance des personnes dont les opinions ne s'accordaient pas avec les siennes, que dans l'intervalle de paix qui eut lieu entre les deux Frondes, quand Ménage composa son idylle, elle fut bien reçue à la cour, et en fit, comme il dit, l'ornement. Durant la seconde Fronde, pendant le feu de la guerre civile, lorsque les partis se trouvaient les plus animés les uns contre les autres, à l'époque où Ménage publia ses _Mélanges_, elle avait conservé toutes les connaissances qu'elle avait acquises parmi les royalistes; elle était restée fidèle à tous les attachements qu'elle avait contractés dans ce parti, où, comme dans les autres, elle avait des admirateurs et des courtisans. Ceux qui étaient restés à Paris étaient accueillis par elle avec le même empressement que ceux du parti contraire; elle n'établissait d'autres différences entre eux que celles que pouvaient y mettre leur sociabilité, leur degré de mérite, ou leur talent de plaire. Sa beauté, sa jeunesse, sa fraîcheur, son amabilité, rassemblaient partout autour d'elle un nombreux cortége; et le goût qu'elle avait pour le monde et pour ses plaisirs ne lui permettait pas de montrer à personne ce visage sévère, ni «cette âme insensible aux traits de la pitié[756],» que Ménage, dans son jargon de versificateur, croyait devoir lui prêter, par un faux goût d'exagération que les romans de mademoiselle de Scudéry avaient mis à la mode. Par sa résistance à tous les genres de séduction, madame de Sévigné inspirait certainement du respect, mais elle n'inspirait de la crainte à personne: elle avait pour cela une physionomie trop vive, trop gaie, trop ouverte, trop de franchise et d'abandon dans ses discours et dans ses manières. Si toute sa vie, si tout ce que ses contemporains en ont écrit, si toutes ses lettres ne démontraient pas l'exactitude de ce que nous avançons ici, l'affaire du duc de Rohan et du marquis de Tonquedec, qui eut lieu à l'époque dont nous nous occupons, et qui fit alors beaucoup de bruit à Paris, dans les cercles et les ruelles de la haute société, suffirait pour le prouver.

[756] ÆGIDII MENAGII _Miscellanea_, p. 105; _le Pêcheur, ou Alexis, dédié à madame de Sévigny_ (Sévigné).

CHAPITRE XXXIII.

1652-1653.

Détails sur le marquis de Tonquedec.--Son amour pour madame de Sévigné.--Il veut secourir, dans un tumulte, le président de Bellièvre.--Il manque d'être assommé par la populace.--Sa haine contre le parti de Condé.--Rohan se rencontre avec lui chez la marquise de Sévigné.--Tonquedec se conduit avec hauteur dans cette entrevue.--La duchesse de Rohan s'en offense.--Elle pousse son mari à demander une explication.--Le duc de Rohan va trouver Tonquedec chez madame de Sévigné.--Menace qu'il lui adresse, en présence de toute la société rassemblée chez elle.--Réponse de Tonquedec.--Il veut se battre, mais on l'oblige à sortir de Paris.--Embarras de madame de Sévigné.--Elle va voir la duchesse de Rohan.--Exigences de celle-ci.--Madame de Sévigné se refuse à subir les conditions qu'elle veut lui imposer.--Le chevalier Renaud de Sévigné envoie un cartel au duc de Rohan.--Ils se rendent hors de la ville pour se battre.--Un exempt du duc d'Orléans les en empêche.--Tonquedec envoie un cartel au duc de Rohan.--Réponse évasive de celui-ci.--Du Lude, Chavagnac et Brissac menacent de provoquer Rohan au combat, s'il ne donne pas satisfaction à Tonquedec.--La duchesse de Rohan fait donner des gardes à son mari, et le fait surveiller pour qu'il ne puisse se battre.--Tonquedec rentre dans Paris avec la cour.--Son affaire avec Rohan n'eut aucune suite.--Mort de Rohan.

Le marquis de Tonquedec était un gentil-homme breton, parent de la duchesse de Rohan. Il parut d'abord vouloir se joindre au parti des princes, et il avait même promis au duc de Rohan de lever un régiment pour lui. Non-seulement il n'exécuta pas sa promesse, mais il se mit du parti de la cour, et devint un des partisans du cardinal Mazarin. Il se brouilla ainsi avec le duc de Rohan, et ils ne se voyaient plus. Cependant, durant la seconde guerre de la Fronde Tonquedec était resté à Paris. Peut-être n'y était-il retenu qu'à cause du séjour qu'y faisait la marquise de Sévigné, dont il était épris. Vers la fin du mois de mai de l'année 1652, Tonquedec passait par hasard dans la rue, au moment même où le peuple maltraitait le fils du premier président de Bellièvre, qui, muni d'un passeport, voulait sortir de la ville. Tonquedec prit sa défense, et chercha à favoriser sa sortie: il manqua d'être assommé par la populace, et fut obligé de garder le lit pendant quelques jours, par suite des contusions qu'il avait reçues[757]. Cette circonstance augmenta encore son aversion contre les partisans de Condé, qui, assez mal vus de la bourgeoisie, étaient alors tout-puissants parmi le bas peuple.

[757] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 69, _lettre_ du 26 mai 1652. Voyez ci-dessus, chap. XXIII, p. 328.

Aussitôt que Tonquedec fut rétabli, il alla voir madame de Sévigné. Il se trouvait seul avec elle un certain mardi, dans la matinée du 18 juin 1652, lorsque le duc de Rohan y arriva[758]. Tonquedec, nonchalamment assis dans un fauteuil placé dans la ruelle et au chevet du lit de la marquise, se leva à demi, ôta son chapeau; mais il se rassit avant que le duc eût un siége et sans lui offrir sa place, qui était la place d'honneur. Le duc de Rohan fut interdit de cette rencontre et de la contenance de Tonquedec. Il fit, contre son ordinaire, une visite courte et silencieuse, et se retira avec toutes les apparences d'un homme piqué[759]. De retour chez lui, il conta ce qui s'était passé à la duchesse sa femme. Celle-ci, outrée de ce qu'elle considérait comme un affront, lui dit que la chose ne pouvait en rester là, et qu'il fallait qu'elle fût réparée. Rohan se rendit donc le lendemain chez la marquise de Sévigné, et se plaignit à elle de l'incivilité de Tonquedec. Madame de Sévigné convint qu'à la vérité il avait été bien fier. Cette manière d'excuser Tonquedec enflamma encore le courroux de l'altière duchesse, à qui les paroles de la marquise furent rapportées. D'après les instigations de sa femme, Rohan retourna le lendemain chez madame de Sévigné, non plus seul, mais accompagné d'un grand nombre de gentils-hommes. Arrivé à l'hôtel de Sévigné, il vit à la porte le carrosse du comte du Lude. Il demanda au cocher si son maître était là. Le cocher répondit que non; qu'il y avait amené M. le marquis de Tonquedec, auquel M. le comte avait prêté son carrosse. Rohan, laissant son cortége à la porte de l'hôtel, monta seul chez madame de Sévigné; il la trouva en compagnie avec sa tante la marquise de La Trousse, avec Marigny et Tonquedec. Rohan, se sentant fort de l'escorte nombreuse qu'il avait amenée, dit en entrant à Tonquedec: «On m'a dit que vous vous vantiez de m'avoir nargué céans; je viens aujourd'hui vous apprendre à me rendre ce que vous me devez.--Monsieur, dit Tonquedec avec un air de mépris, je vous rendrai toujours plus que je ne vous dois.--Vous ne sauriez, répliqua le duc; et je vous montrerai bien ce que vous me devez.» Rohan ordonna ensuite à Tonquedec de sortir, le menaçant, s'il n'obéissait pas, de le faire chasser par son escorte. Tonquedec tira son épée; mais madame de Sévigné, sa tante et Marigny s'interposèrent, et le supplièrent d'éviter une catastrophe sanglante, dont une lutte aussi inégale le rendrait victime. Tonquedec dit qu'il obéirait à madame de Sévigné; mais en se retirant il manifesta l'intention d'obtenir raison de l'insulte qui lui était faite. Gaston et le maréchal de Schomberg le firent chercher pour le faire arrêter, et il fut obligé de s'évader, et d'aller rejoindre la cour.

[758] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 88 à 92.

[759] _Ibid._, p. 91, 92.

Madame de Sévigné, qui après la première entrevue des deux rivaux en avait redouté les suites, était allée, dans l'espérance de les prévenir, faire une visite à la duchesse de Rohan. Elle en fut reçue très-froidement, et s'en plaignit à mademoiselle de Chabot, sœur du duc de Rohan. Mademoiselle de Chabot lui dit que pour que la duchesse fût contente d'elle, il fallait qu'elle promît de ne plus jamais recevoir chez elle le marquis de Tonquedec. Madame de Sévigné refusa de consentir à cette humiliation; et à cause de ce refus les Rohans et leurs amis rejetaient sur elle tout le tort de la scène qui avait eu lieu.

Madame de Sévigné était désespérée d'une affaire qui la brouillait avec toute une famille illustre et puissante à Paris et en Bretagne, qui la rendait l'objet des entretiens de tout le monde, l'exposait à un blâme qu'elle n'avait pas mérité, et qui menaçait de se terminer d'une manière tragique. En effet un duel semblait inévitable; la chose était publique, et Loret même en avait parlé dans sa gazette[760]. L'arrogance et les procédés de la duchesse de Rohan dans cette circonstance furent généralement blâmés; mais l'influence que les circonstances politiques et l'appui de Condé donnaient aux Rohans empêchaient que l'opinion ne se manifestât ouvertement en faveur de madame de Sévigné. Les Rohans abusèrent à son égard du désavantage de sa position: ils se conduisirent avec une hauteur inconvenante; mais ils eurent bientôt lieu de s'en repentir, et ils apprirent qu'une femme jeune, jolie, spirituelle et vertueuse, qui sait tirer parti des dons qu'elle a reçus du ciel, est aussi une puissance, qu'on ne peut opprimer impunément.

[760] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 85, _lettre_ du 23 juin 1652.

Vers la fin de juillet, et aussitôt que Rohan eut été déclaré duc et pair au parlement, il reçut un cartel du chevalier Renaud de Sévigné, pour qu'il eût à lui rendre raison de sa conduite envers la marquise, sa parente. Tous deux se rendirent hors de la ville; un exempt du duc d'Orléans, par ordre de Son Altesse Royale, vint arrêter Rohan au moment où les deux combattants venaient de mettre bas leur pourpoint et de tirer leurs épées[761]. Le duc d'Orléans donna un garde à Rohan et un au chevalier Renaud de Sévigné, pour les empêcher de se battre: cette mesure, qui était selon les usages de ce temps, calma les craintes de la duchesse de Rohan, qui l'avait provoquée; mais elle fit tort à la réputation de son mari, dont la bravoure était suspecte: il passait pour être plus habile à la danse qu'à l'escrime[762]. C'était d'ailleurs un moyen de différer l'issue de cette affaire, et non de la terminer. Les amis de madame de Sévigné ne paraissaient pas disposés à céder.

[761] LORET, _Muse Historique_, liv. III, p. 85, 87, _lettre_ en date du 23 juin 1652.

[762] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 205.

Le duc de Rohan reçut bientôt un nouveau cartel du marquis de Tonquedec, qui, n'obtenant pas de réponse, fit parler au duc par les comtes de Vassé et de Chavagnac. Rohan ne répondit à ceux-ci que d'une manière évasive: alors le comte du Lude, le duc de Brissac et le comte de Chavagnac allèrent de nouveau le trouver, et lui signifièrent que s'il ne se battait pas avec Tonquedec, il fallait qu'il tirât l'épée contre eux, et qu'il eût à se pourvoir de deux amis qui voulussent avec lui se battre contre eux. Le barbare usage de ces duels collectifs n'était pas, comme l'on voit, entièrement aboli, quoique les exemples en fussent devenus rares. Le duc de Rohan se vit ainsi forcé de promettre de répondre à l'appel de Tonquedec, aussitôt qu'il pourrait se délivrer de son garde. La duchesse de Rohan, qui craignait pour les jours de son mari, était, dit Conrart, un garde bien plus difficile à éviter que celui qui lui avait été donné par le duc d'Orléans. Elle faisait veiller le duc de Rohan en tous lieux, même la nuit, de peur qu'il ne lui échappât; mais on disait dans le monde qu'elle n'avait pas tant de peine à le garder et à l'empêcher de se battre qu'elle voulait bien le faire croire[763]. C'est alors qu'elle se repentit vivement de s'être attaquée à notre jeune veuve, et d'avoir été à son égard si injuste et si arrogante. Cependant, elle réussit à empêcher le combat, et cette affaire n'eut pas d'autre suite, soit à cause de l'intervention de madame de Sévigné, soit parce que les deux antagonistes, suivant des partis différents, ne purent se rejoindre, soit enfin parce que le rapide affaiblissement de la santé du duc de Rohan ne lui permit pas de réparer le tort que cette aventure faisait à son honneur. En effet, aussitôt après le retour du roi, le duc et la duchesse de Rohan furent exilés de Paris, et le duc de Rohan mourut le dernier jour du mois de février de l'année suivante, à son château de Chanteloup, où, déjà gravement malade, il s'était fait transporter, par l'avis des médecins, pour respirer un meilleur air[764].

[763] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 155.

[764] LORET, _Muse historique_, liv. VI, p. 35, _lettre_ 10 en date du 6 mars 1655.

CHAPITRE XXXIV.

1652-1663.

Le retour du roi dans Paris en fait disparaître toute la société de la Fronde.--Scarron seul reste.--Sa maison devient le rendez-vous de tous les jeunes seigneurs royalistes.--Changement opéré dans son intérieur.--Il épouse la petite-fille d'Agrippa d'Aubigné.--Réflexions sur les événements extraordinaires que fournit l'histoire, comparés aux fictions des poëtes et des romancières.--Le mariage de Scarron fit peu de sensation.--Sa femme, connue sous le nom de _la belle Indienne_.--Diverses versions sur ses aventures et son mariage.--Le bruit court que Scarron va se transporter aux îles, et que sa femme est enceinte.--Liaison de madame Scarron et de Ninon de Lenclos.--Madame Scarron reste pieuse et vertueuse, malgré cette liaison.--Elle est aimée du marquis de Villarceaux.--Scarron va à Tours pour affaires de famille.--Madame Scarron attire chez son mari la meilleure société.--Changement heureux qu'elle opère en lui.--Madame Scarron reçue dans les plus hautes sociétés.--Observations judicieuses de Saint-Simon sur les changements opérés par l'invention des sonnettes de renvoi sur l'intérieur des familles.--Le défaut de cette invention fut utile à madame Scarron pour se faire bien accueillir.--Motifs qui empêchaient alors madame de Sévigné de contracter une liaison intime avec madame Scarron.

Le retour du roi dans Paris et l'arrestation du cardinal de Retz avaient fait disparaître de la capitale toute la brillante société de la Fronde: Gaston et toute sa cour, MADEMOISELLE et ses dames d'honneur, Condé et son brillant cortége d'officiers, et toutes les dames de son parti, les duchesses de Châtillon, de Montbazon, de Rohan, de Beaufort; tous les amis et partisans du coadjuteur, le duc de Brissac, Renaud de Sévigné, Châteaubriand, Lameth, Château-Regnauld, d'Argenteuil, d'Humières, Caumartin, d'Hacqueville et l'Écossais Montrose[765].

[765] RETZ, t. XLVI, p. 226, 230.

Toutes ces personnes, et beaucoup d'autres, plus ou moins liées avec madame de Sévigné, avaient été exilées de Paris par lettres de cachet, ou étaient forcées de partir ou de se cacher, par la crainte d'être arrêtées. De tous ceux qui avaient marqué par leur opposition à la cour, Scarron seul, retenu et défendu par ses infirmités, était resté; et ce qui paraît étrange, c'est que sa maison ne cessa point d'être aussi fréquentée qu'auparavant; elle continua à être le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de monde élégant, jeune, spirituel et aimable. Non-seulement les seigneurs royalistes se montraient, comme avaient fait ceux de la Fronde, empressés à la fréquenter, mais, ce qu'on n'avait pas vu jusque alors, des femmes d'un haut rang, d'une réputation irréprochable, y allaient, et ne s'y trouvaient point déplacées.

Quand on se rappelle les virulentes et détestables satires qu'avait écrites contre Mazarin ce prince des poëtes burlesques, on comprend qu'il est nécessaire d'expliquer pourquoi, après le retour de Mazarin et lors de la toute-puissance de ce ministre, Scarron continua à être l'objet d'une faveur publique si marquée.

Un grand changement s'était opéré dans l'intérieur du vieux poëte, dans son mode d'existence, dans les dispositions de son esprit, et surtout dans les sentiments de son cœur.

A l'époque où les événements de la seconde guerre de Paris se succédaient avec le plus de rapidité, au commencement de juin de l'année 1652, Scarron se maria[766]: ce fut de sa part un acte de charité envers une enfant, et cet acte de charité devait avoir un jour sur les destinées de la France une plus longue influence que tous les mouvements que se donnaient alors Turenne et Condé, Mazarin et Retz[767].

[766] LORET, liv. III, p. 77, _lettre_ en date du 9 juin 1652; liv. III, p. 139, _lettre_ 40 en date du 5 octobre 1652; liv. III, p. 154, _lettre_ 45, en date du 9 novembre 1652.--Conférez les frères PARFAICT, _Hist. du Théastre François_, t. VI, p. 351.--SEGRAIS, _Mém._, dans les _Œuvres_, t. II, p. 65, 85, 100, 105.--LORET, liv. II, p. 179, en date du 31 décembre 1651.--LA BEAUMELLE, _Mémoires de madame de Maintenon_, t. I, p. 144.--DREUX DU RADIER, _Mém., hist. et critiques des reines et régentes de France_; Amsterdam, 1782, t. VI, p. 343.--Madame SUARD, _Madame de Maintenon peinte par elle-même_, édit. 1810, p. 12.--Madame GUIZOT, _Vie de Paul Scarron_, dans la _Vie des poëtes français_, par M. Guizot, p. 489.--MONMERQUÉ, _Biographie universelle_, t. XXVI, p. 267.--FABIEN PILLET, _ibid._, t. LXI, p. 44.

[767] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 42, _lettre_ à mademoiselle d'Aubigné, édit. 1619, p. 19; édit. 1700, p. 11; édit. 1737, p. 54.

La petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, âgée de seize ans et demi[768], éclatante de fraîcheur, éblouissante de beauté, adorable par ses grâces et son esprit, ravissante de pudeur et d'innocence, était devenue la femme de ce poëte bouffon et obscène, de ce cul-de-jatte, de cet assemblage de toutes les difformités, de toutes les souffrances humaines, ruiné, endetté, ne subsistant que des produits précaires de sa plume. Telle était la misère profonde où se trouvait plongée une famille jadis puissante et illustre, que la jeune fille se trouva tout heureuse d'avoir inspiré de la pitié au généreux Scarron, et, en recevant la main de cet infirme vieillard, de se condamner par l'hymen, durant les plus belles années de sa vie, à un triste célibat.

[768] MONMERQUÉ, article _Maintenon_, dans la _Biographie universelle_, t. XXVI, p. 265.

Romanciers et poëtes, vous dont l'imagination se complaît dans les chutes rapides et les élévations subites, contemplez cet enfant qui se joue sur le rivage de Sicile, près de la ville de Mazzara. Né dans la classe du peuple, sa famille n'a pas même de nom; c'est un des enfants de Pierre, de ce pêcheur dont vous voyez là-bas l'humble cabane; mais un jour viendra que ce bambin, joignant son nom de baptême à celui de la ville qui renferma son berceau, sera Jules de Mazarin, couvert de la pourpre romaine, armoriant son écusson du faisceau consulaire de Jules César, gouvernant la France, et par elle préparant et influençant les destinées de l'Europe entière[769].

[769] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques et complets_, t. XI, p. 190.--LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 10.

Écoutez: quand ceci sera arrivé, quand la capricieuse fortune, qui se joue dédaigneusement des destinées et des prévisions humaines, vous paraîtra avoir épuisé en faveur de Jules de Mazarin toute sa puissance, venez, et faites-vous ouvrir la prison de Niort. Examinez cette autre enfant, dont des haillons couvrent à peine la nudité. Elle est née, la petite créature, dans ce sombre et sale réduit, où son père et sa mère ont été enfermés pour dettes. Elle n'a pas cinq ans, et joue avec la fille de son geôlier. Celle-ci, dans sa vanité enfantine, lui montre les beaux habits qu'elle porte, les brillants joujoux qu'on lui a donnés[770]. Voyez alors la pauvrette, elle qui n'est nourrie que du pain de la charité, lever sa petite tête avec fierté, et dire à sa compagne: «C'est vrai, je n'ai ni habits ni joujoux; mais je suis _demoiselle_, et vous ne l'êtes pas.» Oui, certes, elle était demoiselle, et bien noble demoiselle, la petite-fille de ce guerrier célèbre, de ce grand homme, de cet ami, de ce compagnon de Henri IV! et elle ne paraîtra pas avoir dérogé de son illustre origine en devenant la femme du poëte Scarron; et ces amants si richement parés qui la courtisent, et ces grandes dames qui la protègent, sont loin de se douter que cette charmante malheureuse, comme ils l'appellent, s'assiéra un jour près du trône de France, et qu'à elle ils devront leurs richesses, leurs dignités, l'élévation de leurs enfants et les nouvelles splendeurs de leurs races. Romanciers et poëtes, que sont vos fictions auprès de ces réalités de l'histoire!

[770] LA BEAUMELLE, _Histoire de madame de Maintenon_, t. I, p. 105.

Le mariage de Scarron avec la jeune d'Aubigné fit peu de sensation et causa peu d'étonnement. Indépendamment des combats, des intrigues, des événements de tout genre qui occupaient les esprits, on crut, non sans quelque raison, que cette nouvelle détermination du plus célèbre des auteurs burlesques tenait à celle qu'il avait prise de se transporter dans les îles d'Amérique pour y chercher une amélioration à sa santé, ou du moins un soulagement à ses maux. On contait diversement les aventures de la jeune orpheline. On savait qu'elle s'était soustraite, par ce singulier mariage, au dur despotisme d'une parente avare[771]; mais on ignorait la captivité et les misères des premières années de son enfance. On la croyait née en Amérique[772]; on avait appris que ses parents s'y étaient transportés, dans l'espoir de réparer les désastres de leur fortune, et par cette raison on ne la désignait dans le monde que sous le nom de _la belle Indienne_. Ce qui semblait devoir faire admettre ce récit, c'était son teint, d'une blancheur éblouissante, mais pâle, qui ajoutait à l'éclat de ses yeux, grands, noirs, brillants et doux, ce qui lui donnait de la ressemblance avec une créole. Des faits vrais, que sa famille était plus disposée à propager qu'à contredire, confirmaient encore cette croyance. On avait appris que c'était en s'informant des personnes qui pouvaient lui donner des renseignements sur les contrées lointaines où il voulait se rendre, que Scarron avait fait sa connaissance[773]; et l'on pensait qu'il avait résolu de reconduire dans sa belle patrie, sous les bosquets embaumés des tropiques, la jeune garde-malade qu'il s'était donnée. Il paraît en effet qu'il eut ce projet: lorsqu'on sut qu'il était sorti de Paris avec sa femme, le bruit courut qu'ils allaient tous deux s'embarquer; et le gazetier Loret, qui n'était ni malin ni méchant, en devisant sur ce prétendu voyage dans sa bavarde gazette[774], dit qu'on répandait aussi la nouvelle que madame Scarron était enceinte. C'était à la fois une plaisanterie cruelle et une calomnie.

[771] LA BEAUMELLE, _Histoire de madame de Maintenon_, t. I, p. 113.

[772] SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, 1791, t. II, p. 16.

[773] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, dans ses _Œuvres_, 1735, in-12, t. II, p. 85.

[774] LORET, liv. III, p. 139, _lettre_ 10, en date du 5 octobre; _ibid._, liv. III, p. 154.--SCARRON, _Œuvres_, t. II, p. 65.