Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)

Part 26

Chapter 263,575 wordsPublic domain

Les acteurs secondaires de ce grand drame n'offraient pas moins de diversité dans les motifs de leurs actions. Beaufort, qui commandait les troupes de Gaston, et Nemours celles du prince de Condé, quoique beaux-frères, affaiblissaient par leurs divisions une armée que leur concorde aurait pu rendre redoutable. La nécessité des opérations militaires exigeait qu'ils s'éloignassent de Paris; et ils aimaient au contraire à s'y montrer à leurs maîtresses revêtus de l'uniforme de général et munis du bâton de commandement[530]. Beaufort, comme chef de la Fronde, autrefois d'accord en tout avec Gondi, maintenant le contrariait dans toutes ses mesures. Le prince de Conti, auquel son frère n'avait pu se dispenser de donner une autorité au moins nominale, avait presque toujours été gouverné par sa sœur la duchesse de Longueville, au point de donner cours à des bruits et à des libelles outrageants pour tous deux[531]. La duchesse était sous l'influence du duc de La Rochefoucauld, son amant, et la plus forte tête du parti. Le prince de Conti se montrait jaloux de cette influence; son secrétaire, le poëte Sarrasin, était fort lié avec une demoiselle de la Verpillière, fille d'honneur de la duchesse de Longueville; et comme il arrive toujours que les subordonnés croient avancer leur fortune en servant les passions de leurs maîtres, Sarrasin et la Verpillière se concertèrent avec les marquis de Jarzé et de Saint-Romain pour donner un rival au duc de La Rochefoucauld. Ils introduisirent le beau duc de Nemours auprès de la duchesse de Longueville; et celle-ci, qui détestait la duchesse de Châtillon, crut triompher en lui enlevant cet amant. Le prince de Condé se vit avec satisfaction délivré par sa sœur des trop justes motifs de jalousie que lui inspirait le duc de Nemours; et ce dernier sacrifia son amour à son ambition. La Rochefoucauld dut regretter l'ascendant que lui donnait un illustre attachement, mais non pas la perte d'une maîtresse qui, si l'on en croit Bussy, négligeait par trop le soin de sa personne, et avait dans le commerce intime les fâcheux inconvénients qu'entraîne une telle négligence[532]. Mais on n'obtint pas de ces combinaisons, formées au profit de petits intérêts et de petites passions, les résultats qu'on s'était promis. Le prince de Conti et la duchesse de Longueville ne furent pas plus d'accord entre eux que lorsque La Rochefoucauld les divisait. A Bordeaux ils favorisèrent des partis contraires, et contribuèrent à augmenter les troubles et à affaiblir le parti des princes en le divisant. La duchesse de Longueville, lorsqu'elle ne fut plus dirigée par La Rochefoucauld, ne cessa de s'égarer dans des projets sans but, et de se compromettre dans des intrigues sans résultat[533]. Quand Nemours eut été blessé, sa femme se rendit à l'armée pour le soigner, et la duchesse de Châtillon, sous prétexte de visiter un de ses châteaux, l'accompagna jusqu'à Montargis: elle se rendit dans le couvent des Filles de Sainte-Marie, d'où, se croyant bien cachée, elle allait, sous divers déguisements, voir celui qu'elle n'avait pas cessé d'aimer. Ces mystérieuses visites ne furent bientôt plus un secret pour personne; et alors Condé et sa sœur purent se convaincre combien sont différents les sentiments que l'amour inspire et ceux que simulent l'intérêt et la vanité[534]. Le grand Condé, par son esprit et sa figure, avait tous les moyens de plaire aux femmes; mais il y réussissait peu. Si on excepte mademoiselle du Vigean, qui se fit carmélite ne pouvant l'épouser, il ne paraît pas qu'il ait pu contracter de véritables attachements de cœur. Il poussait plus loin encore que sa sœur la duchesse de Longueville le défaut de soins de sa personne. Dans l'habitude de la vie presque toujours mal vêtu, il n'était beau que sur un champ de bataille[535]. Aussi le duc de Nemours ne fut pas le seul rival que Condé eût à redouter auprès de cette beauté pour laquelle Louis XIV, dans ses jeux enfantins, avait montré une préférence qui a fourni la matière d'un élégant badinage à la muse spirituelle de Benserade[536]. Un abbé nommé Cambiac, au service de la maison de Condé, balança pendant quelque temps la passion que Nemours avait fait naître dans le cœur de la duchesse de Châtillon; et la jalousie de Nemours ne put faire expulser Cambiac. La duchesse ménageait en lui l'homme qui avait obtenu le plus d'empire sur sa parente, la princesse de Condé douairière. La condescendance de la duchesse de Châtillon envers cet homme intrigant et libertin lui valut, de la part de la princesse douairière, un legs de plus de cent mille écus en Bavière, et l'usufruit d'une terre de vingt mille livres de rentes. Cependant Cambiac se retira, lorsqu'il sut que Condé était son rival[537]. Mais le vainqueur de Rocroi était plus habile à livrer des batailles qu'à conduire une intrigue d'amour. Il eut la maladresse d'employer pour intermédiaire auprès de sa nouvelle maîtresse un certain gentilhomme nommé Vineuil[538], qui était bien, il est vrai, un de ses plus habiles et fidèles serviteurs, mais que sa figure, son esprit plaisant et satirique, son caractère entreprenant, rendaient très-dangereux pour les femmes. Il s'était même acquis quelque célébrité par ses succès en ce genre. Madame de Montbazon, madame de Mouy et la princesse de Wurtemberg avaient successivement éprouvé les effets de ses séductions. Vineuil plut aussi à la duchesse de Châtillon; et il ne crut pas trahir son prince, ni manquer à la foi qu'il lui devait, en ne se refusant pas des plaisirs qui, goûtés en secret, ne pouvaient causer aucune peine à celui qui l'avait exposé à la tentation. En cela il se conformait aux mœurs de son siècle; il lavait même ainsi, par sa fraude, la honte des négociations dont on le chargeait. Condé seul avait tort; mais ce tort, il ne le connut jamais. Vineuil fut toujours en grande faveur auprès de lui[539]. Nemours excitait sa jalousie, et Nemours ne redoutait que Condé. Cependant alors, et au mois de mars de l'année 1652, le marquis de La Boulaye et le comte de Choisy, tous deux amoureux de la duchesse de Châtillon, voulurent se battre en duel à son sujet. Le bruit s'en répandit dans le monde. La duchesse de Châtillon l'apprit, et parut inopinément sur le lieu où les deux adversaires s'étaient donné rendez-vous; et au moment même où ils venaient de tirer l'épée elle les sépara, les prit par la main, et les conduisit chez le duc d'Orléans, qui chargea les maréchaux de France alors à Paris, L'Hospital, Schomberg et d'Étampes, d'arranger cette affaire et d'empêcher un combat. Ils y parvinrent[540]; mais ces rivalités, ces intrigues de femmes affaiblissaient beaucoup le parti de Condé, et empêchaient qu'il n'y eût ni secret ni ensemble dans l'exécution des projets arrêtés dans le conseil de son chef.

[530] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 56.

[531] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 72, 226.

[532] NEMOURS, t. XXXIV, p. 528.--CHAVAGNAC, édit. 1699, t. I, p. 124.--BUSSY, _Amours des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 134, 153, 155.

[533] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 30, 132, 135, 145 et 146.

[534] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 215.

[535] MONTPENSIER, t. XLI, p. 314.

[536] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 307, ch. 28.--BUSSY, _Hist. am. des Gaules_, t. I, p. 141, édit. 1754, ou p. 125 de l'édit. de Liége; ou _Hist. amoureuse de France_, 1710, in-12, p. 170. C'est le même ouvrage, sous un autre titre, et une très-bonne édition.

[537] LENET, t. LIV, p. 177 et 181.--BUSSY, _Hist. am. de France_, édit. de 1710, p. 183 et 198; _Hist. am. des Gaules_, édit. de 1754, p. 152; p. 135, édit. origin. de Liége.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 48.--CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 230.

[538] BUSSY, _Hist. amour. de France_, 1710, in-12, p. 192, 230, 235; _Hist. amour. des Gaules_, édit. de 1754, p. 160, 193, 199.

[539] NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 503.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 216 à 307.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 75 et 96.--DE BRIENNE, _Mém._, t. XXXVI, p 188 et 193.--TALON, _Mém._, t. LXII, p. 276.

[540] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 33, _lettre_ du 3 mars 1652.

Le parti du duc d'Orléans n'offrait pas plus d'unité que celui de Condé. Il avait perdu dans Bouillon l'appui d'un prince puissant par ses richesses et par son habileté politique; dans Turenne, l'ascendant que donnent les talents militaires et l'amour des soldats. Les deux principaux conseils de Gaston, Gondi et Chavigny, étaient ennemis, et publiaient l'un contre l'autre des libelles anonymes[541]. Chefs dirigeants dans des partis contraires, ils poussaient dans des sens opposés, et dans des mesures contradictoires, un prince faible et irrésolu. Chacun des deux avait des partisans dans la famille même de ce prince. La duchesse d'Orléans appuyait Gondi. MADEMOISELLE, au contraire, s'était rangée du côté de Chavigny. Le prince de Condé, qui entretenait avec elle un commerce de lettres, avait su la gagner par ses flatteries, et lui avait promis, s'il restait le maître et parvenait à chasser Mazarin, de lui faire épouser le roi. Autant elle avait eu autrefois d'antipathie pour Condé, autant elle montrait d'enthousiasme pour sa gloire et de zèle pour ses intérêts[542]. Le courage et la présence d'esprit qu'elle déploya dans Orléans, où son père l'avait envoyée, achevèrent d'accroître son orgueil, et d'augmenter l'excessive confiance qu'elle avait en elle. Cette ville dont on lui avait refusé l'entrée, elle s'en rendit maîtresse en escaladant ses remparts, et en pénétrant seule et sans escorte par une brèche qu'avait faite pour elle le parti populaire. L'autorité qu'elle y avait exercée; ces troupes qui s'étaient rangées sous son commandement; ces conseils de guerriers présidés par elle; ses deux dames d'honneur, les comtesse de Fiesque et de Frontenac, proclamées à la tête de l'armée, au son des trompettes, ses maréchaux de camp; la popularité qu'elle s'était acquise en empêchant les troupes du roi de pénétrer dans la ville qui lui était soumise[543]; tout cela avait enivré son imagination, déjà exaltée par la lecture des romans[544]. Elle se passionna pour la gloire militaire; Condé fut son héros. Pourtant elle cherchait à persuader à la reine qu'il était de son intérêt de la marier avec le roi; et à ce prix, elle consentait à tout. Quant à son père, il ne pouvait rien pour elle, non plus que le parlement; et par cette raison elle se laissait souvent engager dans des démarches et des intrigues contraires au parti de Gaston, et surtout toujours en opposition avec la direction que Gondi s'efforçait de donner à ce parti.

[541] PETITOT, _Introduction aux Mémoires de la Fronde_, t. XXXV, p. 237.--_Vie du cardinal_ DE RAIS, 1836, in-8º, p. 258 et 355.

[542] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 160.

[543] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 45 (7 avril); t. III, p. 53 (21 avril).--MONTPENSIER. t. XLI, p. 170.

[544] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 170, 175.--TALON, t. LXII, p. 349.--CHAVAGNAC, t. I, p. 168.--ANQUETIL, t. IV, p. 152.--SAINT-AULAIRE, t. III, p. 92.--_Histoire de France en estampes_, t. XXV, Bibl. roy.

D'un autre côté, la cour était abandonnée par ceux sur lesquels elle avait le droit de compter. Le chancelier, qui, comme chef de la justice, aurait dû donner l'exemple de l'obéissance aux ordres du roi, irrité d'avoir été éloigné du ministère, fit en sorte que le duc de Sully, son gendre, qui commandait à Nantes, permît le passage de cette ville aux troupes du duc de Nemours; et le duc de Rohan, que la reine avait nomme gouverneur d'Anjou, fit révolter Angers contre les troupes royales; mais ensuite il ne leur résista pas aussi longtemps qu'il aurait pu le faire dans l'intérêt du prince[545]. La cour, ainsi que les partis qui lui étaient opposés, ne se lassait pas, pour la réussite de ses projets, d'employer la fraude, la violence, la crainte, la séduction: tous les moyens lui étaient bons. Mazarin ne répugnait pas même aux plus honteux. Ainsi la maréchale de Guébriant, qu'il avait mise dans ses intérêts, ne se fit aucun scrupule d'abuser de la confiance de Charlevoix et des droits que la reconnaissance lui donnait sur un officier dont son mari avait été le bienfaiteur. Elle ne rougit pas d'employer le ministère d'une demoiselle bien faite et de facile composition, dit madame de Nemours, pour attirer ce commandant de Brissach hors de sa forteresse, le faire prisonnier, et se rendre maîtresse de la place qu'il était chargé de garder. Toutefois cette trahison ne réussit qu'à demi. La garnison, indignée, remit la place au comte d'Harcourt, qui n'était point contre le parti du roi, mais qui cependant était au nombre des mécontents, et peu favorable à Mazarin[546].

[545] LORET, liv. III, p. 35, _lettre_ du 10 mars 1652.--ARNAULD, t. XXXIV, p. 296.--TALON, t. LXII, p. 348, 351.--NEMOURS, t. XXXIV, p. 522.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 114 et 115.

[546] MONGLAT, t. L, p. 394.--NEMOURS, t. XXXIV, p. 538.

Le plus nul, le plus insignifiant de tous les chefs de la première Fronde, le duc de Longueville, fut le seul d'entre eux qui dans ces nouvelles circonstances se conduisit avec sagesse et dignité, qui se montra un sujet fidèle, mais non servile. Il suivit un plan arrêté, conforme au bien public et à une bonne et saine politique. Retiré dans son gouvernement de Normandie, il fut sollicité par tous les partis, et ne se déclara d'abord pour aucun; enfin il fit connaître ses intentions de ne pas se séparer du roi[547]. Mais, sans prendre fait et cause pour son ministre, il se prononça de manière à faire craindre à la cour, s'il était contrarié par elle, de le voir se replacer de nouveau sous l'empire de sa femme et de son beau-frère, auquel il s'était soustrait. Ainsi par ses instigations le parlement de Rouen avait demandé l'éloignement de Mazarin, à l'exemple de celui de Paris, mais sans adhérer aux actes de proscription de ce dernier[548]. La déclaration parlementaire servit au duc de Longueville de prétexte pour se refuser à admettre les troupes royales dans sa province, où cependant il maintenait la levée des impôts au profit du roi. Par là il parvint à rester maître absolu dans son gouvernement, et il se fit chérir des habitants, qu'il protégeait contre tous les maux de la guerre civile[549].

[547] LORET, liv. III, p. 40, 52, _lettres_ des 17 mars et 21 avril 1652.

[548] CONRART, t. XLVIII, p. 69.

[549] BRIENNE, _Mém._, t. XXXVI, p. 209.

Les désastres qu'elle occasionnait étaient portés à leur comble, et encore accrus par le peu d'autorité que les chefs militaires avaient sur leurs subordonnés. Un seul fait suffira pour faire juger du degré d'anarchie où l'on était arrivé. Pendant que la cour était en marche, la petite écurie du roi fut pillée par le frère du comte de Broglie, qui cependant était du parti de la cour; et ce brigandage fut considéré comme une équipée plaisante, dont on s'amusa, et qui excita le rire. Les troupes de tous les partis, mal payées, mal nourries, pillaient, brûlaient, saisissaient les deniers publies, dévastaient les campagnes, rançonnaient les cultivateurs, et produisaient partout où elles séjournaient une misère extrême et une hideuse famine[550]. Des bandes de malheureux abandonnaient leurs habitations, et suivaient l'armée du roi en demandant du pain: la cour vit plusieurs fois sur son passage des hommes mourant de faim, et des enfants tétant encore sur le sein de leurs mères, qui venaient de rendre les derniers soupirs[551]. La reine, fortement émue d'un tel spectacle, disait que les princes et les parlements répondraient devant Dieu de tant de calamités, oubliant ainsi la part qu'elle y avait elle-même. Ce n'était pas tout. Les Espagnols s'avançaient sur nos frontières, et entraient en France comme alliés du prince de Condé, mais dans la réalité pour profiter de nos divisions. Turenne leur fit offrir de l'argent pour se retirer, et les menaça d'une bataille s'ils n'y consentaient. Ils prirent l'argent, et délivrèrent ainsi les troupes royales de la crainte d'avoir deux armées à combattre[552].

[550] _Lettres de feu_ BALZAC _à M. Conrart_, 1659, in-12, p. 135, liv. II, _lettre_ 25, en date du 20 novembre 1651; p. 151, liv. III, _lettre_ en date du 19 février 1652; p. 166, _lettre_ 8, en date du 3 avril 1652; et p. 181, en date du 29 avril 1652.

[551] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 33.--LA PORTE, _Mém._, t. LIX, p. 432.--DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 427 et 429.

[552] DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 296.

Chaque parti se montrait jaloux de rejeter la cause des malheurs qu'on éprouvait sur les partis contraires; tous parlaient de paix et semblaient la désirer, et tous la voulaient en effet; mais chacun d'eux avait la volonté d'en régler seul les conditions. Toutefois, pour éloigner d'eux l'odieux de la continuation de la guerre civile, le parlement et les princes envoyèrent des députés à Saint-Germain, où la cour s'était retirée: ces députés étaient munis de pouvoirs pour négocier; mais ils avaient ordre de ne point voir Mazarin, et de ne pas communiquer avec lui directement ni indirectement. Lorsqu'ils furent introduits auprès de la reine, Mazarin était à côté d'elle. Les conférences s'engagèrent donc entre eux et le ministre proscrit. Alors ces députés perdirent la confiance de leurs partis, et augmentèrent beaucoup les divisions qui s'y trouvaient, par la crainte qu'ils firent naître que ceux qui semblaient parler avec plus de véhémence et d'acharnement contre Mazarin ne fussent déjà entrés en arrangement avec lui[553].

[553] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 40.--LORET, liv. III, p. 58, en date du 28 avril (1652); et liv. III, p. 59, en date du 5 mai.--MONGLAT, t. L, p. 339.--_Vie du cardinal_ DE RAIS, 1836, in-8º, p. 361.

CHAPITRE XXIV.

1651-1652.

Situation de la capitale pendant le séjour qu'y fit madame de Sévigné.--Paris se ressentait peu des désastres des provinces.--Succès des théâtres.--Les malheurs publics ramenaient à la méditation et à la religion.--Le nombre des solitaires de Port-Royal augmente.--Leur influence sur les gens de lettres et sur certaines réunions.--Madame de Sévigné alors très-répandue dans le monde.--Courtisée par le duc de Rohan et le marquis de Tonquedec.--Ses liaisons intimes avec sa tante la marquise de La Troche; avec mademoiselle de La Vergne.--Détails sur cette dernière et sur mademoiselle de La Loupe, son amie.--Mademoiselle de La Loupe est promise en mariage au comte d'Olonne.--Le cardinal de Retz tente de la séduire.--Il est secondé dans cette intrigue par le duc de Brissac, amoureux de mademoiselle de La Vergne.--Récit que le cardinal de Retz fait lui-même de son aventure avec mademoiselle de La Loupe.--Celle-ci épouse le comte d'Olonne.--Sa visite au camp du duc de Lorraine, et commencement de son intrigue avec le comte de Beuvron.--Liaison du cardinal de Retz avec madame de Pommereul.

Nous avons exposé dans le chapitre précédent les intrigues et les événements dont Paris fut occupé, et qui fournissaient matière aux entretiens de tous les salons et de toutes les ruelles pendant l'hiver qu'y passa madame de Sévigné, c'est-à-dire depuis la mi-novembre 1651 jusqu'aux premiers jours d'avril 1652. Dans cet intervalle de temps, cette capitale jouissait d'une assez grande tranquillité, et se ressentait peu des malheurs qui affligeaient les provinces. Paris avait refusé d'ouvrir ses portes aux troupes de tous les partis, qui avaient successivement cherché à s'introduire dans son enceinte, et l'ordre y était maintenu par des régiments de gardes bourgeoises, dont les colonels étaient tous des membres du parlement, ou des personnages nobles, ou considérables par leur fortune et leur naissance. La Fronde y était peu active, les émeutes rares et promptement apaisées[554]. La guerre même avait contribué à faire affluer dans Paris un grand nombre de personnes qui, ne se trouvant pas en sûreté dans leurs châteaux ou dans les faubourgs de la ville, avaient été obligées de se mettre sous la protection de ses remparts. Cet accroissement de consommation et de richesses donnait une forte impulsion au commerce, et faisait prospérer les affaires d'une population de tout temps remarquable par l'activité de son industrie. Les bals ne discontinuaient pas; et MADEMOISELLE, de retour de son expédition d'Orléans, avait recommencé de nouveau à donner des fêtes brillantes, à réunir chez elle toute la haute société. La jeunesse de cette époque saisissait avec ardeur toutes les occasions de se divertir; elle aimait à mêler le plaisir aux intrigues, les jouissances de la mollesse aux périls des combats[555].

[554] LORET, liv. III, p. 45, _lettre_ du 7 avril 1652.

[555] LA FARE, t. LXV, p. 144.

Raymond Poisson, comme auteur et comme acteur, attirait alors la foule au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil; et là aussi le grand Corneille produisait _Nicomède_, qui ne fut pas sa dernière tragédie, mais la dernière digne de lui. Ce chef-d'œuvre disputait la vogue au _Don Japhet d'Arménie_ de Scarron, à la _Folle gageure_ et aux _Trois Orontes_ de l'abbé de Boisrobert, depuis si complétement oubliés. Mais ce qui faisait fureur et surpassait encore le succès de _Nicomède_ et des autres pièces qui partageaient, avec celle de Corneille, l'attention publique, c'était une pastorale insipide, intitulée _Amaryllis_, originairement composée par Rotrou, refaite par Tristan, et augmentée de trois scènes qui ne tenaient pas à la pièce, mais dans laquelle jouait, déguisée en homme, une actrice qui excitait l'enthousiasme et attirait les applaudissements universels. L'engouement pour ce spectacle dura tout le temps du carnaval et une grande partie du carême[556], et se renouvela dans l'été de l'année suivante. Ainsi, dans tous les temps, comme aujourd'hui, l'effet des représentations théâtrales est plus redevable au talent des acteurs, à l'habileté des danseurs, à l'excellence de la musique ou à la beauté des décorations, qu'au génie des auteurs dramatiques.

[556] LORET, _Muse historique_, l. III, p. 39, 17 mars 1652.--Les frères PARFAICT, _Hist. du Théastre françois_, t. VII, p. 328-366.