Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)
Part 23
Il l'engageait à dissimuler avec tout le monde, à caresser tout le monde, à se servir de tout le monde, à se défier de tout le monde, à ne se faire aucun scrupule de se raccommoder avec des gens qui lui avaient fait du mal, et qu'elle avait juste sujet de haïr et de vouloir perdre; «car, dit-il, la règle de conduite des princes ne doit jamais être la passion de la haine ou de l'amour, mais l'intérêt et l'avantage de l'État et le soutien de leur autorité[446].» On voit que la politique de la reine tendait à faire offrir son alliance à tous les partis, pour écraser le parti contraire; mais elle y mettait pour condition première de l'aider à effectuer le rappel de son ministre. Mazarin, par sa correspondance, paraît avoir été assez certain de la fidélité de Le Tellier; mais nous voyons, par une lettre et un mémoire envoyés à la reine, que Mazarin considérait Servien, de Lyonne et Chavigny comme les soutiens du prince de Condé. La princesse Palatine était l'âme du parti de madame de Longueville, qu'elle cherchait à entraîner du côté de celui de la reine et de Mazarin, avec lequel elle était en correspondance secrète. La duchesse d'Aiguillon, artificieuse et intéressée, se servait du respectable Vincent de Paul, de madame de Saujeon et de Le Tellier, pour faire agir le duc d'Orléans dans un sens contraire à Mazarin, et pour créer des obstacles au retour de ce ministre, qu'elle n'aimait pas[447]. Ce que Mazarin surtout s'attachait à démontrer à la reine, comme le plus grand danger pour l'autorité du roi, qui dans quatre mois devait être majeur, c'était de donner trop de puissance au prince de Condé[448]. Par cette raison, il ne voulait pas que l'on favorisât l'ambition des maréchaux du Dognon, Palluau, Gramont, qui, ainsi que Chavigny, Servien et de Lyonne, étaient du parti de ce prince[449]. Il écrivit cependant à de Lyonne; mais c'était pour lui adresser des reproches. Selon lui, le prince de Condé avait réduit le _ministériat_ en république.
[446] MAZARIN, _Lettres_, etc., p. 76 (à M. de Lyonne, mai 1651).
[447] _Documents historiques_, _Lettres de_ MAZARIN _à la reine, et Mémoire dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de France_, t. II, p. 1, 15, 17, etc.--_Lettres du cardinal_ MAZARIN _à la reine, à la princesse Palatine, etc., écrites pendant sa retraite hors de France_, en 1651 et 1652; Paris, 1836, in-8º, p. 44.
[448] MAZARIN, _Lettres_, etc., p. 47.
[449] _Ibid._, p. 62 et 63.
Ce qu'il y a surtout de remarquable dans les lettres que Mazarin pendant son exil écrivit à la reine, c'est la vive expression contenue dans quelques-unes de ses sentiments pour elle, qui laisse peu de doute sur la nature de leur liaison[450]. Il lui conseille de plier jusqu'à la majorité du jeune roi, qui dans quelques mois devait avoir treize ans accomplis[451]; et elle conforme sa conduite envers le duc d'Orléans, le parlement et Condé, à ce conseil; simulant et dissimulant toujours[452].
[450] _Ibid._, p. 71. Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 471.
[451] Conférez la lettre du 11 mai 1651, p. 30, 38.
[452] Pag. 192, _lettre_ 30.
Au milieu de toutes ces intrigues politiques et galantes, de ces ruptures et de ces coupables négociations avec les ennemis de l'État, de ces projets d'assassinats ou d'arrestations nouvelles; quand on craignait que le roi ne s'enfuit, quand on redoutait que les princes ne voulussent l'enlever, la capitale semblait plongée dans le délire de la joie, dans le tumulte des plaisirs. Jamais autant de bals et de fêtes; jamais autant de gaieté et d'insouciance apparente; jamais les promenades publiques aussi fréquentées, les théâtres aussi encombrés de spectateurs[453]. A Saint-Maur, la comédie, la chasse, la bonne chère, contribuaient à grossir le nombre de ceux qui se préparaient à la guerre civile[454]. Partout les visages paraissaient calmes, et tous les cœurs étaient agités. C'était au milieu d'une contredanse que Monglat apprenait la nouvelle de l'armement de Paris; c'était parmi les pompeuses réunions, les jeux et les divertissements de tous genres, que le prétendant d'Angleterre, le frivole Charles II, de retour de sa malheureuse expédition, oubliait l'échec qu'il venait d'éprouver, et son trône perdu, et la sauvage Écosse par lui abandonnée. C'était aussi au milieu des fêtes splendides dont elle gratifiait deux fois la semaine toute la haute société[455], que MADEMOISELLE refusait la main de ce monarque dépossédé, plus courageux qu'heureux, plus aimable que grand. Enivrée des hommages dont elle était l'objet, elle s'imaginait déjà être reine de France, et prévoyait peu que celui qu'elle refusait dût régner un jour. Elle était bien loin de penser que, pour obtenir une couronne qu'on ne pensait pas à lui donner, elle en perdait une qui lui était offerte. Cependant, longtemps après, en écrivant ses Mémoires, malgré les regrets que le souvenir de ces temps devait lui faire éprouver, nous voyons qu'elle aimait à se rappeler le brillant et joyeux carnaval de cette année, comme une des plus riantes époques de sa vie.
[453] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 275.--RETZ, t. XLV, p. 299, 382.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 108.--PARFAICT, _Hist. du Théastre françois_, t. VII, p. 289 à 319.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 299.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 108.
[454] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 78.
[455] MONTPENSIER, t. XLI, p. 121, 145, 146, 152, 155.--LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 17 (14 janvier 1652); p. 21 (février).--_Vie de Jacques II, roi d'Angleterre, d'après les Mémoires écrits de sa main_, 1819, in-8º, t. I, p. 69 à 70.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 156. Conférez la troisième partie de ces _Mémoires_, chapitre XIV, p. 239 et suiv.
Madame de Sévigné ne prit part ni à ces intrigues ni à ces plaisirs. Elle termina aussi promptement qu'elle put les affaires qui l'avaient amenée à Paris, et elle repartit aussitôt pour aller dans sa terre des Rochers se livrer à sa douleur, et passer dans la solitude les premiers temps d'un veuvage qui ne devait finir qu'avec sa vie. Scarron, ami de son mari, avait envoyé chez elle avant son départ, pour lui faire connaître combien il regrettait que ses souffrances et ses infirmités ne lui permissent pas d'aller lui faire en personne ses compliments de condoléance. Il s'affligeait de ce qu'il était forcé de laisser échapper, même dans cette triste occasion, le plaisir de la voir au moins une fois avant de mourir. Madame de Sévigné, touchée de ses regrets, et peut-être aussi flattée de ses louanges (car à cette époque le pauvre Scarron, à l'apogée de sa réputation, était aussi le célèbre Scarron), lui fit dire que puisqu'il ne pouvait venir chez elle, elle lui promettait qu'aussitôt après son retour elle irait lui rendre visite. C'est alors que Scarron la pria, dans le style burlesque qui lui était familier, d'exécuter avant son départ une si séduisante promesse, parce que plus tard il ne serait plus temps, attendu qu'il serait mort. Madame de Sévigné partit, mais après avoir écrit à Scarron de ne pas mourir avant son retour, et avant qu'elle l'eût vu. Cette plaisanterie était permise avec un homme qui avait résolu de ne prendre rien au sérieux, pas même la douleur, pas même la mort. Ce fut alors qu'il lui écrivit la lettre suivante:
LETTRE DE SCARRON A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Madame,
«J'ai vécu de régime le mieux que j'ai pu, pour obéir au commandement que vous m'avez fait de ne mourir point que vous ne m'eussiez vu. Mais, madame, avec tout mon régime, je me sens tous les jours mourir d'impatience de vous voir. Si vous eussiez mieux mesuré vos forces et les miennes, cela ne serait pas arrivé. Vous autres dames de prodigieux mérite, vous vous imaginez qu'il n'y a qu'à commander: nous autres malades, nous ne disposons pas ainsi de notre vie. Contentez-vous de faire mourir ceux qui vous voient plus tôt qu'ils ne veulent, sans vouloir faire vivre ceux qui ne vous voient pas aussi longtemps que vous le voulez; et ne vous en prenez qu'à vous-même de ce que je ne puis obéir au premier commandement que vous m'avez jamais fait, puisque vous aurez hâté ma mort, qu'il y a grande apparence que pour vous plaire j'aurais de bon cœur reçue aussi bien qu'un autre. Mais ne pourriez-vous pas changer le genre de mort? Je ne vous en serais pas peu obligé. Toutes ces morts d'impatience et d'amour ne sont plus à mon usage, encore moins à mon gré; et si j'ai pleuré cent fois pour des personnes qui en sont mortes, encore que je ne les connusse point, songez à ce que je ferai pour moi-même, qui faisais état de mourir de ma belle mort. Mais on ne peut éviter sa destinée, et de près et de loin vous m'auriez toujours fait mourir. Ce qui me console, c'est que si je vous avais vue, j'en serais mort bien plus cruellement. On dit que vous êtes une dangereuse dame, et que ceux qui ne vous regardent pas assez sobrement en sont bien malades, et ne la font guère longue. Je me tiens donc à la mort qu'il vous a plu de me donner, et je vous la pardonne de bon cœur. Adieu, madame; je meurs votre très-humble serviteur; et je prie Dieu que les divertissements que vous aurez en Bretagne ne soient point troublés par le remords d'avoir fait mourir un homme qui ne vous avait jamais rien fait.
Et du moins souviens-toi, cruelle, Si je meurs sans te voir, Que ce n'est pas ma faute.
«La rime n'est pas trop bonne; mais à l'heure de la mort on songe à bien mourir, plutôt qu'à bien rimer[456].»
[456] _Les dernières Œuvres de M. Scarron_, 1669, t. I, p. 21; édit. de 1700, t. I, p. 12.--_Œuvres de M. Scarron_, 1737, in-12, t. I, p. 43. L'intitulé est: _A madame de Sévigny la veuve_, selon la manière habituelle d'écrire ce nom alors.--Conférez RICHELET, _Les plus belles Lettres françoises sur toutes sortes de sujets, tirées des meilleurs auteurs, avec les noms_; 4e _édition_, 1708, t. I, p. 50.
CHAPITRE XXII.
1651.
Réflexion sur l'état de l'âme quand un événement change notre destinée.--Courage des femmes dans l'adversité.--Caractère de madame de Sévigné.--Résolution qu'elle prend de consacrer sa vie à ses enfants.--Réflexions qui ont dû la déterminer.--Grandeur de son sacrifice.--Motifs tirés de la conduite de son mari.--Aveux qu'elle fait sur les deux années les plus heureuses de sa vie.--Ce qu'elle dit du temps de son existence écoulé depuis son veuvage.--Elle se replace sous la tutelle de l'abbé de Livry.--Il remet ses affaires en ordre.--Elle quitte les Rochers, et revient à Paris à l'entrée de l'hiver.--Citation de la Gazette de Loret à ce sujet.--Elle va rendre visite à Scarron.--Vers qu'il lui adresse.--État de Paris lorsqu'elle y arriva.--Tumulte au parlement le 21 octobre.--Lit de justice.--Majorité du roi déclarée.--Déjà il sait dissimuler.--Il signe l'ordonnance du rappel de Mazarin.--Position de la cour à l'égard de Condé.--La reine mère se décide à le poursuivre.--Elle sort de Paris avec le roi.--Le cardinal de Retz se trompe en croyant qu'il aurait pu empêcher ce départ.--Quelle était la position du cardinal de Retz à l'égard des partis.--Changements opérés dans les intentions et les projets du président Molé et de la princesse Palatine.--Le parti de Condé et celui de la Fronde s'affaiblissent.--Embarras de la reine.--Conduite du parlement, ses désirs et ses craintes.--Progrès de l'anarchie.--Preuve tirée de la conduite du comte du Dognon.--Désordre dans les finances.--Mazarin rentre en France, accompagné d'une armée.--Le parlement charge en vain le duc d'Orléans d'exécuter ses arrêts.--Pourquoi le pouvoir échappait au duc d'Orléans.
Quand un événement inattendu rompt subitement le cours de notre destinée, notre âme, étonnée du coup qui la frappe, semble d'abord douter d'elle-même, l'altération qu'elle éprouve réagit sur tout ce qui nous environne. Le monde nous apparaît sous un nouvel aspect; toutes nos illusions s'évanouissent. Dans nos longues rêveries, nous soumettons à un nouvel examen nos idées, nos opinions, et même nos affections. Nous interrogeons nos souvenirs; et le passé se montre alors sous un jour tout nouveau. Il semble qu'après avoir terminé toute une existence, avant d'en recommencer une autre, et de s'élancer vers un douteux avenir, on éprouve le besoin d'examiner autour de soi le sol sur lequel on se trouve transporté et les écueils qu'il faudra surmonter dans cette nouvelle carrière où le sort nous précipite. Cette nécessité réveille alors souvent en nous une puissance de réflexion, une force de résolution, que nous n'avions jamais connues; notre nature même semble changée. On a vu des individus soumis à une telle influence acquérir tout à coup, comme par un don surnaturel, les qualités et les vertus nécessaires à leur nouvelle vie. Pour justifier ces réflexions, l'exemple d'hommes longtemps inconnus et médiocres sous des conditions communes, qui soudainement, dans de grandes circonstances ou de grands revers, ont montré un courage et déployé des facultés qu'on ne leur aurait pas soupçonnés, ne manquerait pas; mais ces heureuses et étonnantes métamorphoses sont peut-être encore plus fréquentes et plus remarquables parmi les femmes; elles présentent du moins des contrastes plus frappants, plus étonnants. Quelque timide que soit une femme, quelque bornée même que soit son intelligence, il est rare qu'elle ne surprenne pas ceux qui la connaissent par une énergie et une présence d'esprit propres à la tirer des crises les plus difficiles, lorsqu'un sentiment profond l'anime, et surtout lorsque c'est celui de l'amour maternel. L'histoire nous en fournit d'illustres exemples. Plusieurs reines régentes ont fait voir dans les orages de leur courte administration une sérénité de caractère et une habileté dont peu d'hommes eussent été capables. Mais les faits les plus décisifs en ce genre ne sont pas ceux que l'histoire puisse consigner dans ses annales, puisqu'ils ont surtout lieu dans les conditions privées, où les sentiments naturels ont bien plus de force que dans les cours, que parmi les grands, condamnés aux tourments de l'ambition et de l'envie.
Madame de Sévigné, qui, sous une apparence de légèreté, joignait à une sensibilité exquise une grande élévation d'âme, eut dans la solitude où elle s'était renfermée tout le temps de faire les réflexions que lui suggéraient sa nouvelle position et le malheur qu'elle venait d'éprouver. Agée seulement de vingt-cinq ans; déjà célèbre par son esprit, son amabilité, ses attraits; libre de choisir entre un grand nombre de concurrents qui allaient se disputer sa main; assez versée dans la connaissance du monde pour espérer de faire un bon choix, elle pouvait, par un nouveau mariage, accroître sa fortune, et se promettre un bonheur que son premier époux semblait ne lui avoir fait connaître que pour lui en rendre la privation plus pénible. Mais elle se donnait un maître, elle en donnait un à ses enfants; elle faisait tort à leur fortune, si une nouvelle famille, résultant d'un nouvel hymen, nécessitait la division de son bien en un plus grand nombre de parts. Pouvait-elle se flatter alors de conserver les mêmes sentiments pour les deux chères créatures sorties de son sein? Une tendresse plus partagée serait-elle toujours aussi vive? Malgré ses résolutions, pouvait-elle être certaine de ne pas préférer un jour les enfants d'un mari vivant à ceux d'un mari qui n'existait plus, les enfants de celui qui la rendait heureuse aux enfants de celui qui n'avait payé son amour que par l'abandon et l'infidélité? N'est-ce pas d'ailleurs une des nécessités comme un des bienfaits de la nature, que l'inclination des mères pour leurs enfants soit toujours en raison des besoins qu'ils ont d'elles, et que l'enfant le plus jeune, ou le plus débile, soit toujours celui qu'elles préfèrent? Tout était donc en faveur des derniers survenants, et au détriment de leurs aînés. Pouvait-elle, de plus, espérer que le soin de plaire à un nouvel époux, les dissipations du monde qui en seraient la conséquence, ne l'empêcheraient pas de diriger l'éducation de ce fils et de cette fille, objets de toutes ses affections, de toutes ses pensées? Qui sait si cette tendresse même ne deviendrait pas une occasion de discorde et de contrariété entre elle et son époux? si elle ne serait pas forcée, pour ne pas nuire à l'union conjugale, de comprimer le plus fort comme le plus vertueux de tous ses penchants? Si donc un nouveau mariage lui promettait des jouissances et de la sécurité pour son avenir, il n'offrait pour ses enfants que pertes et que dangers. Après avoir fait toutes ces réflexions, madame de Sévigné n'hésita pas, et prit la résolution de se condamner toute sa vie au veuvage, de consacrer à ses enfants toute son existence. Lorsqu'on songe aux embarras de fortune que lui avait créés son mari, aux domaines qu'il lui fallait régir, et qui se trouvaient aux deux extrémités du royaume, à ses inclinations pour le plaisir, aux mœurs de cette époque, à tous les genres de séduction auxquels une jeune femme de la classe élevée était sans cesse en butte, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il y eut dans la résolution de madame de Sévigné un grand héroïsme maternel; et cette résolution, elle l'exécuta de manière à se rendre digne de servir de modèle à toutes les mères.
S'il est vrai d'affirmer que madame de Sévigné ne put trouver que dans sa tendresse pour ses enfants la force nécessaire pour consommer un sacrifice qui tant que dura sa jeunesse devait se renouveler à tous les instants, cependant on peut croire aussi que la conduite que tint son premier mari a pu lui faciliter ce sacrifice, en lui inspirant des craintes pour un second mariage. Les témoignages irrécusables de Bussy et de Tallemant ne nous laissent aucun doute qu'elle n'aimât son mari; et nous avons vu précédemment que longtemps après elle ne put sans s'évanouir supporter la vue de ceux qui avaient causé sa mort; mais nous avons son propre témoignage pour nous convaincre qu'elle n'était point aveugle sur ses défauts, et que si dans les premiers temps de leur union elle a joui de quelque bonheur, ce bonheur fut passager. Elle ressentit vivement la tyrannie dont plus tard il la rendit victime.
Trois ans seulement après la mort du marquis de Sévigné, dans une lettre écrite le 1er octobre 1654, madame de Sévigné s'étonne que Ménage lui ait parlé avec tant d'éloge du grand prieur de Malte, Hugues de Rabutin, brave gentil-homme, dit son neveu de Bussy, mais brusque, et d'une politesse telle qu'un corsaire en peut avoir[457]. Elle rappelle que le marquis de Sévigné l'appelait toujours _mon oncle le pirate_; et elle ajoute: «Il s'était mis dans la fantaisie que c'était sa bête de ressemblance, et je trouve qu'il avait assez raison[458].» Vers la fin de sa vie, en 1687, à l'âge de soixante ans, elle s'excuse envers Bussy de ne pouvoir lui donner les dates des changements de charge de son fils, et ajoute: «Je confonds quasi toutes les années, parce qu'il n'y en a qu'une ou deux dans mon imagination qui aient mérité d'y demeurer et d'y tenir place[459].» La curiosité de Bussy fut excitée par cet aveu; et, dans la réponse qu'il lui fit, il l'interroge ainsi: «Je voudrais bien savoir quelles sont les deux de vos années qui méritent de rester dans votre mémoire. D'une autre que vous, je dirais que c'est l'année où vous fûtes mariée, et celle où vous devîntes veuve[460].» Madame de Sévigné lui répond: «Je n'avais retenu de dates que l'année de ma naissance et celle de mon mariage; mais sans augmenter le nombre, je m'en vais oublier celle où je suis née, qui m'attriste et qui m'accable [parce qu'elle lui rappelle son âge], et je mettrai à la place celle de mon veuvage, et le commencement d'une existence qui a été assez douce et assez heureuse, sans éclat et sans distinction: mais elle finira plus chrétiennement que si elle avait eu de grands mouvements; et c'est en vérité le principal[461].»
[457] BUSSY, _Mémoires_, t. II, p. 62, édit. in-12, 1721; t. II, p. 274 de l'édit. in-4º.
[458] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1er octobre 1654, t. I, p. 28, édit. M.; t. I, p. 36, édit. G. de S.-G.
[459] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (en date du 31 mai 1687), t. VII, p. 446, édit. de M.
[460] SÉVIGNÉ, _lettre de Bussy_, 4 juin 1687, t. VII, p. 419, édit. de M.
[461] SÉVIGNÉ, 17 juin 1687, t. VII, p. 454, édit. de M.
Ainsi, madame de Sévigné n'eut jamais lieu de se repentir de la résolution qu'elle avait prise. Aussitôt après la mort de son mari, elle se remit sous la tutelle de l'excellent abbé de Livry, du moins pour la gestion de ses affaires, qui étaient dans une grande confusion. Après le gain de plusieurs procès et quelques années d'une sévère économie, les dettes furent payées, les terres remises en bon état, et l'ordre partout établi[462]. Cela se fit sans que madame de Sévigné fût obligée de se retirer du monde. Elle y reparut même avant la fin de son veuvage[463], et au milieu des événements qui occupaient alors toute la France. Loret crut devoir annoncer, dans la _Gazette_ du 19 novembre 1651, comme une nouvelle qui intéressait toute la capitale, le retour de cette jolie veuve:
Sévigné, veuve, jeune et belle, Comme une chaste tourterelle Ayant d'un cœur triste et marri Lamenté monsieur son mari, Est de retour de la campagne, C'est-à-dire de la Bretagne; Et, malgré ses sombres atours Qui semblent ternir ses beaux jours, Vient augmenter dans nos ruelles L'agréable nombre des belles[464].
[462] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 2 septembre 1687, t. VII, p. 470.
[463] M. DE SAINT-SURIN, _Notice_, p. 61, dit à tort qu'elle ne reparut qu'en 1654.
[464] LORET, _Muse historique_, liv. II, t. I, p. 157.
Fidèle à sa promesse, madame de Sévigné alla voir Scarron aussitôt après son arrivée; ce qui lui valut, de la part du pauvre malade, ce mauvais madrigal qui a été recueilli dans ses œuvres[465]:
Bel ange en deuil qui m'êtes apparue, Je suis charmé de votre vue: Je ne l'aurais pas cru Que vous fussiez de tant d'attraits pourvue. Sont-ils de votre cru? Ou, si l'on vous les vend, enseignez-moi la rue Où vous prenez de si charmants attraits Qui charment de loin et de près.
[465] SCARRON, _Œuvres_, 1737, in-18, t. VIII, p. 427, _Madrigal à madame de Sévigné_.