Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)
Part 19
Ceux qu'on nommait ses martyrs se trouvaient dans les rangs de ses amis les plus chéris, de ceux pour lesquels elle ne connaissait pas l'inconstance, de ceux qui ne la quittaient presque jamais et dont la société lui était nécessaire, mais qui cependant se trouvaient malheureux par la contemplation de ses appas et auraient voulu avoir part à ses faveurs. On remarquait parmi eux Saint-Évremond, Regnier-Desmarais, la Mesnardière et le gentil et spirituel Charleval. Elle se plaisait tant avec ce dernier, qu'il eut toujours l'espoir de la fléchir, sans que jamais elle lui ait rien accordé. Mais quoiqu'elle ne demandât point dans ses amants les qualités qui rendirent le marquis de Soyecour si fameux dans les annales de la galanterie[342], cependant elle ne put jamais se résoudre à essayer d'un homme dont Scarron, en faisant allusion à la délicatesse de son corps et à la finesse de son esprit, disait qu'il avait été nourri par les Muses avec du blanc-manger et du blanc de poulet; ce qui ne l'empêcha pas de vivre jusqu'à l'âge de quatre-vingt ans[343]. Tallemant des Réaux nomme encore au nombre des martyrs de Ninon le comte de Brancas, et un jeune homme nommé Moreau, fils du lieutenant civil, remarquable par les agréments de sa figure et de son esprit; il faillit succomber à l'excès de sa passion pour Ninon.
Quelques-uns de ceux qui composaient le cortége habituel de Ninon ne supportaient pas aussi patiemment ses refus, et n'acceptaient point le martyre; alors ils cessaient de vouloir être comptés au nombre de ses amis, lorsqu'ils avaient perdu l'espoir de parvenir dans les rangs de ses favoris. Tel fut le grand prieur de Vendôme, qui, désespérant de l'emporter sur ses rivaux, se retira en lui faisant remettre ce quatrain injurieux:
Indigne de mes feux, indigne de mes larmes, Je renonce sans peine à tes faibles appas; Mon amour te prêtait des charmes, Ingrate, que tu n'avais pas.
Elle lui renvoya sur-le-champ son quatrain ainsi parodié:
Insensible à tes feux, insensible à tes larmes, Je te vois renoncer à mes faibles appas: Mais si l'amour prête des charmes, Pourquoi n'en empruntais-tu pas[344]?
[342] BRET, p. 94.
[343] VIGNEUL DE MARVILLE (Bonaventure d'Argonne), _Mélanges d'Histoire et de Littérature_, t. II, p. 243.
L'abbé de Châteauneuf a dit de Ninon que ses amants n'avaient pas de plus dangereux rivaux que ses amis, parce qu'en effet on savait que personne ne pouvait fixer son inconstance. Tout le monde connaît la singulière précaution que prit avec elle La Châtre, colonel général des Suisses, son amant favorisé. Il se voyait obligé de partir pour l'armée: dans un moment où le regret d'une séparation le rendait l'objet des plus tendres caresses, il demanda à son amante de lui signer un billet par lequel elle promettait de lui être fidèle jusqu'à son retour. A peine La Châtre fut-il parti, que Ninon choisit un autre amant; et dans le moment même de son infidélité, la promesse qu'elle avait faite lui revenant en mémoire, elle ne put s'empêcher de s'écrier en riant: «Ah! le bon billet qu'a La Châtre!» L'amant favorisé demanda à Ninon l'explication de ces paroles; elle la lui donna. Il raconta la chose; ce qui, dit Saint-Simon, accabla La Châtre d'un ridicule qui gagna jusqu'à l'armée[345].
[344] BRET, p. 24 et 25.
[345] SAINT-SIMON, _Mémoires_, édit. 1829, t. IV, p. 320.--BUSSY-RABUTIN, _Œuvres mêlées_, t. III des _Mémoires_, p. 264.--_Discours de Bussy à ses Enfants_, 1694, p. 161.
Cette humeur volage de Ninon laissait de l'espérance à tous ses poursuivants, surtout aux amis qui étaient toujours là pour en profiter. Ainsi, aucun des martyrs ne désespérait de pouvoir passer dans la classe des favoris. D'ailleurs elle-même les encourageait dans cet espoir, non par coquetterie, non par calcul, mais parce qu'en effet elle n'était jamais certaine de ses propres dispositions. A ceux de ses plus intimes amis qui la pressaient trop vivement, elle disait souvent: «Attends mon caprice.» Ses liaisons amoureuses n'étaient en effet à ses yeux que des caprices des sens. Interrogée sur le nombre de ses amants, Tallemant des Réaux lui a entendu répondre: «J'en suis à mon dix-huitième caprice. J'en suis à mon vingtième caprice[346].»
On conçoit facilement tout ce qu'un tel mode d'existence donnait d'activité à cette jeunesse qui entourait Ninon et composait ses cercles; combien sa seule présence excitait le désir de plaire; combien on calculait avec impatience la durée de ses caprices, et comment celui qui parvenait à la tenir plus longtemps engagée semblait, en quelque sorte, faire tort à tous les autres.
J'ai dit que le sentiment n'avait aucune part aux liaisons amoureuses de Ninon; il faut cependant admettre une exception à cette assertion, mais une seule exception dans tout le cours de sa vie. Une seule fois Ninon connut l'amour, ses peines, ses anxiétés, ses emportements, ses jalousies. Le marquis de Villarceaux fut le seul qui sut lui inspirer une passion forte et durable, peut-être parce qu'il fut pour elle l'amant le plus passionné, celui dont le cœur était le plus véritablement épris. Les familiarités de Ninon avec ses amis donnèrent à Villarceaux de telles craintes, lui occasionnèrent tant de jalousie, qu'il en tomba malade[347]. La douleur de Ninon fut alors excessive; et pour qu'il ne doutât pas de ses intentions de se consacrer uniquement à lui, elle coupa ses beaux cheveux, et les lui envoya. Il fut si vivement touché de cette marque de tendresse, qu'il guérit. Villarceaux, pour mieux s'assurer de sa précieuse conquête, l'emmena en Normandie, dans le château de Varicarville, son ami. Ninon amoureuse, Ninon se consacrant à un seul homme, fut un désappointement des plus violents pour toute cette brillante jeunesse dont elle faisait les délices, pour toutes les sociétés dont elle était l'âme. Ce fut à cette époque que Saint-Évremond lui adressa cette jolie élégie où, après lui avoir rappelé ses triomphes sur le duc de Châtillon et le duc d'Enghien, il tâche de lui faire honte de son asservissement actuel, et où il lui rappelle ses propres maximes:
Écoutez donc un avis salutaire, Sachez de moi ce que tous devez faire. Un dieu chagrin s'irrite contre vous: Tâchez, Philis, d'apaiser son courroux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il faut brûler d'une flamme légère, Vive et brillante, et toujours passagère; Être inconstante aussi longtemps qu'on peut: Car un temps vient que ne l'est pas qui veut[348].
[346] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 314; ou t. VII, p. 229, édit. in-12.
[347] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, 1834, in-8º, t. IV, p. 318; ou t. VII, p. 232, édit. in-12.
[348] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, t. II, p. 92, édit. de 1753.
Mais la passion de Ninon pour Villarceaux date de l'année 1652, et est ainsi postérieure de deux ans au choix qu'elle fit de Sévigné. Ceci me rappelle qu'il est nécessaire à mon sujet de raconter ce qu'on sait de cette femme célèbre antérieurement à cette époque, et de reprendre l'ordre chronologique des faits qui la concernent, que le désir de la faire connaître à mes lecteurs m'a fait abandonner. A cet égard, les Mémoires de Tallemant des Réaux me serviront de guide. Il dit que Villarceaux avait été le dernier amant de Ninon; il est donc évident qu'il écrivait à l'époque même de cette liaison, et il nous fournit un des témoignages les plus rapprochés des faits qu'il raconte.
Ninon était encore très-jeune lorsque son père, M. de Lenclos, gentil-homme de Touraine de la suite du duc d'Elbeuf, fut forcé de sortir de France pour avoir tué en duel le comte de Chabans, d'une manière peu honorable[349], Lenclos jouait fort bien du luth[350], et communiqua ce talent à sa fille. C'était son seul enfant, et il avait pris plaisir à la former. Elle fit de si grands progrès dans la musique, et dansait la sarabande avec tant de grâce, qu'elle fut, avec sa mère, invitée dans les cercles les plus brillants du Marais; et dans un âge aussi précoce elle se fit déjà remarquer par la vivacité de son esprit. Son père, homme d'une vie peu réglée, lui avait inculqué des principes conformes à ceux qu'il avait lui-même adoptés. Sa mère, nommée Abra Raconis, demoiselle de l'Orléanais, était au contraire très-pieuse, et avait cherché à inspirer à sa fille des sentiments semblables aux siens, et à combattre, autant qu'il était en elle, les effets de l'éducation paternelle; mais ce fut en vain; la fougue des sens entraînait la jeune Ninon, et l'empêchait d'écouter les sages conseils d'une mère que pourtant elle chérissait tendrement.
[349] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. VII, p. 225, édit. in-12; t. V, p. 202, édit. in-8º.
[350] Conférez TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 225--DOUXMESNIL, _Mém. et Lettres_, p. 4.--VOLTAIRE, _Mélanges_, t. XLIII, p. 48.
Saint-Étienne, capitaine des chevau-légers, homme d'une bravoure extraordinaire, qui ne dut sa fortune qu'à son épée, fut le premier amant de Ninon[351]. Il s'était présenté pour l'épouser, et la séduisit. Si l'on s'en rapporte à Segrais et à Voltaire[352], il paraîtrait que le cardinal de Richelieu en voyant la jeune Ninon ne put s'empêcher de ressentir des désirs. Saint-Étienne aurait été son intermédiaire; il portait les billets que l'Éminence adressait à Ninon, et rapportait les réponses. «Ce fut la seule fois, dit Voltaire, qu'elle se donna sans consulter son goût.» Cette assertion n'est peut-être pas exacte, même en supposant que l'anecdote soit véritable. Voltaire a négligé de rappeler les dates; et il a cru que lorsque Ninon fut en âge de pouvoir inspirer de l'amour, Richelieu approchait du terme de sa vie: le goût de l'antithèse a fait dire à Voltaire que Ninon avait eu les dernières faveurs de ce grand ministre, et qu'elle lui avait accordé ses premières. Mais il n'a pas fait attention qu'en 1632, lorsque Ninon avait seize ans, Armand de Richelieu n'en avait que quarante-sept; il était donc encore alors dans la force de l'âge, et tout le monde sait qu'il avait une fort belle figure. Voltaire ajoute que Richelieu fit à Ninon une pension de deux mille livres. Elle comptait au nombre de ses amis plusieurs créatures du cardinal[353]; et peut-être une pension généreusement accordée sur leur sollicitation par le ministre pour cette jeune et noble orpheline, peu favorisée par la fortune, a-t-elle donné lieu à la supposition d'une liaison qui n'exista point. Le récit du comte de Chavagnac est plus obscur et plus invraisemblable encore que celui de Voltaire; il le tenait de son frère, qui avait été l'amant de Marion de Lorme. Ce fut Marion de Lorme, selon Chavagnac, que Richelieu chargea d'offrir à la jeune Ninon cinquante mille écus pour prix de ses faveurs; et Ninon, qui depuis la mort de Cinq-Mars vivait avec un conseiller au parlement, refusa, dit-on, l'offre magnifique du cardinal[354].
[351] LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_, t. XII, p. 442.--TALLEMANT, _Historiettes_, t. IV, p. 31; ou t. VII, p. 225, édit. in-12.
[352] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, t. II des _Œuvres_, p. 133.--VOLTAIRE, _Œuvres_, édit. de Renouard, t. XLIII, p. 463.
[353] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. VII, p. 232 et 236, édit. in-12.
[354] CHAVAGNAC (Gaspard), _Mémoires_, 1699, in-12, t. I, p. 57.--_Ibid._, 3e édit., 1701, in-12.--BRET, p. 24 et 28.
Quoi qu'il en soit de ces assertions diverses et contradictoires, il est certain que s'il a existé une liaison entre Richelieu et Ninon, elle fut longtemps ignorée. Tallemant des Réaux, qui se montre très-bien instruit des anecdotes scandaleuses de son temps, et prend plaisir à les raconter, dans le long article qu'il a consacré à Ninon ne nous dit rien de sa liaison avec le cardinal de Richelieu; et il nous apprend que le chevalier de Rarai succéda à la passion qu'elle avait eue pour Saint-Étienne. Ce Rarai ou Raré nous paraît être le même personnage que Scarron a mentionné dans sa légende des eaux de Bourbon:
Raré, cet aimable garçon[355], Lequel a si bonne façon?
[355] SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 18.--TALLEMANT, t. VII, p. 225, édit. in-12; ou t. IV, p. 310.
Le chevalier de Raré était le fils de madame de Raré, gouvernante des filles de Gaston, duc d'Orléans; il fut tué le 17 août 1655, au siége de Condé. S'il n'y a pas confusion de deux personnages du même nom ou de la même famille, Raré aurait été de la maison de Grignan; et la femme qu'il épousa, et dont il eut au moins un enfant, devrait être comptée au nombre des amies de madame de Sévigné, car elle est souvent mentionnée dans sa correspondance[356].
[356] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 466.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 313.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 401, édit. de Monmerqué; t. VII, p. 142, édit. de G. de S.-G. (_lettre_ en date du 31 juillet 1680).--SAINT-SIMON, _Mém._, t. VIII, p. 154. Sur les de Lancy, marquis de Rarai, cousins maternels de mademoiselle de Sévigné, voyez la troisième partie de ces _Mémoires_, p. 133.
Il paraît, d'après une circonstance peu importante rapportée par Tallemant des Réaux[357], qu'à l'époque de son intrigue avec Raré, Ninon était surveillée de près par sa mère; ce qui prouverait qu'elle avait été bien précoce en ses amours, puisqu'il est certain qu'elle perdit sa mère en 1630, avant d'avoir atteint l'âge de quinze ans. La douleur qu'elle ressentit fut si vive, que le lendemain même de cette perte fatale elle alla se jeter dans un couvent, et annonça l'intention d'y rester[358]. Cette résolution ne dura pas. Son père mourut l'année suivante, âgé de cinquante ans. Ainsi à quinze ans Ninon se trouva maîtresse de sa fortune et de ses actions. Elle sortit du couvent, et reprit facilement le goût du monde.
[357] TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 226, édition in-12; t. IV, p. 312, édition in-8º.
[358] TALLEMANT DES RÉAUX, _ibid._--BRET, p. 40.--DOUXMESNIL, p. 6.--SCARRON, _Épître à Sarrazin_, t. VIII, p. 98, édit. de 1737.
La jeune orpheline fut d'abord accueillie avec empressement dans toutes les sociétés du Marais où elle avait été reçue du vivant de sa mère. Scarron, qui habitait aussi ce quartier du monde élégant, et qui d'un petit abbé au teint frais, à la taille svelte et bien prise, beau danseur, habile musicien, était devenu, par l'horrible maladie qui l'avait défiguré, l'objet de la pitié de ce même monde où il avait autrefois brillé, nous apprend, dans une de ses épîtres, quelles étaient les dames qui présidaient aux cercles où Ninon était admise, et qui toutes demeuraient dans ce quartier. C'étaient la princesse de Guéméné, la duchesse de Rohan, la marquise de Piennes, la maréchale de Bassompierre; mesdames de Maugiron, de Villequier, de Blerancourt, de Lude, de Bois-Dauphin (Souvré), la marquise de Grimault[359]. Plusieurs des femmes que nous venons de nommer étaient loin d'être irréprochables; cependant toutes blâmèrent sévèrement la conduite de la jeune Ninon, et s'accordèrent à ne plus la recevoir chez elles. Les sociétés de Ninon en femmes se trouvèrent donc réduites à Marion de Lorme[360], qui avait été célèbre par sa beauté et le scandale de sa vie; à la comtesse de la Suze, et à quelques autres _précieuses_ qui avaient secoué le joug de l'opinion.
[359] SCARRON, _Œuvres_, t. VIII, p. 28.--CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 81.
[360] SCARRON, _Adieu au Marais et à la place Royale_, t. VIII, p. 33.
Ce fut lors de son inclination pour Coligny, marquis d'Andelot, depuis duc de Châtillon[361], que Ninon jeta le masque et bannit toute contrainte. Cette conquête lui acquit dans tout Paris une célébrité qui s'était auparavant renfermée dans le cercle des sociétés dont elle faisait le charme. Avant cette époque, le secret de ses amours avait été si bien gardé, que l'on crut généralement que Châtillon avait été sa première inclination. Cette croyance était celle de Saint-Évremond, qui lui rappelle à elle-même cet accord ravissant de deux êtres qui aiment pour la première fois:
Ce beau garçon dont vous fûtes éprise Mit dans vos mains son aimable franchise[362]. Il était jeune, il n'avait point senti Ce que ressent un cœur assujetti: Et jeune encore, vous ignoriez l'usage Des mouvements qu'excite un beau visage; Vous ignoriez la peine et le plaisir Qu'ont su donner l'amour et le désir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Jamais les nœuds d'une chaîne si sainte N'eurent pour vous ni force ni contrainte; Une si douce et si tendre amitié Ne vit jamais un tourment sans pitié; Les seuls soupirs que l'amour nous envoie Furent mêlés à l'excès de la joie, Et les plaisirs sans cesse renaissants Remplirent l'âme et comblèrent les sens[363].
[361] CHAVAGNAC, _Mémoires_; Besançon, 1699, in-12, t. I, p. 57 et 105.--BUSSY, _Mém._, t. I, p. 82.
[362] Ce mot veut dire liberté, indépendance, dans le langage de ce temps; on pourrait en citer cent exemples.
[363] SAINT-ÉVREMOND, t. II, p. 88.
L'illustration d'une grande naissance était un des moindres avantages qui distinguaient Gaspard de Châtillon. Sa belle taille, son air noble, fier et doux, son teint frais et animé, ses grands yeux noirs et brillants, son esprit enjoué, son caractère complaisant, ses manières élégantes et polies, le rendaient un des hommes les plus séduisants de son temps. Renommé pour sa valeur dans les combats, il promettait à la France un grand capitaine, lorsqu'il fut tué dans la guerre de la Fronde, à l'attaque du pont de Charenton[364].
[364] CHAVAGNAC, _Mémoires_, t. I, p. 195.
A Châtillon succéda Miossens, depuis maréchal d'Albret; ce Miossens, dit Scarron,
. . . . . . . aux maris si terrible, Ce Miossens à l'amour si sensible, Mais si léger en toutes ses amours, Qu'il change encore, et changera toujours[365].
[365] SCARRON, _Épître chagrine_ ou _Satire_ II, t. VIII, p. 206.
C'est Miossens[366], Charleval et d'Elbène que Tallemant accuse d'avoir le plus contribué à inspirer à Ninon ces principes épicuriens et irréligieux dont elle faisait profession dans sa jeunesse, et qu'elle mettait en pratique. Nous avons déjà fait mention de Charleval. D'Elbène fut d'abord capitaine-lieutenant des chevau-légers, puis chambellan de Gaston, duc d'Orléans. Il était connu par l'originalité de son esprit et son insouciance pour les affaires; et il vécut toute sa vie de ses dettes, comme un autre de ses revenus[367]. C'est Miossens qui, par son faste, donna le plus d'éclat aux déréglements de Ninon. Cependant il fut promptement supplanté près d'elle par le jeune duc d'Enghien (depuis le grand Condé), tout resplendissant alors des premiers lauriers de la victoire. C'est ce que Saint-Évremond rappelle encore à Ninon dans la pièce de vers que nous avons déjà citée:
Un maréchal, l'ornement de la France, Rare en esprit, magnifique en dépense, Devint sensible à tous vos agréments, Et fit son bien d'être de vos amants. Ce jeune duc qui gagnait des batailles, Qui sut couvrir de tant de funérailles Les champs fameux de Norlingue et Rocroi, Qui sut remplir nos ennemis d'effroi, Las de fournir des sujets à l'histoire, Voulant jouir quelquefois de sa gloire, De fier et grand rendu civil et doux, Ce même duc allait souper chez vous. Comme un héros jamais ne su repose, Après souper il faisait autre chose; Et sans savoir s'il poussait des soupirs, Je sais au moins qu'il aimait ses plaisirs[368].
[366] TALLEMANT, _Historiettes_, t. IV, p. 315; ou t. VII, p. 230; t. V, p. 293; ou t. IX, p. 158.--DE LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_, t. X, p. 143.--BRET, _Vie de Ninon_, p. 23.
[367] LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_, t. VI, p. 14.--RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 56.--CHAPELLE et BACHAUMONT, p. 7 de l'éd. 1755.--_Lettre de Ninon à S.-Évremond_, dans DOUXMESNIL, p. 194.
[368] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, t. II, p. 89 et 90.
Ce fut peu de temps après sa liaison avec le duc d'Enghien, à l'âge de vingt-deux ans, c'est-à-dire en 1638, que Ninon de Lenclos fit une longue maladie, qui la conduisit aux portes du tombeau. Elle crut sa fin prochaine; entourée de ses nombreux amis et songeant à la brièveté de la vie, elle dit à toute cette jeunesse qui s'affligeait de la perdre: «Hélas! je ne laisse au monde que des mourants.»
Elle se rétablit, et quand sa convalescence fut terminée, elle reparut dans le monde plus belle encore qu'elle n'était avant sa maladie. Elle reprit son genre de vie habituel, et devenue plus hardie elle se montra plus gaie, plus folâtre que dans sa première jeunesse. Ses liaisons avec le marquis de Jarzé et le chevalier de Méré datent de cette époque[369].
[369] MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 196, _lettre_ 88.--MORÉRI, t. VII, p. 479.
Ninon fit, en 1648, un voyage à Lyon déguisée en homme, et courant la poste à franc étrier pour atteindre ce beau Villars, que sa mine héroïque fit surnommer Orondate[370]. Elle le quitta ou en fut quittée, et alla se renfermer au couvent. Elle plut aux religieuses par son enjouement, et le cardinal-archevêque de Lyon lui rendit de fréquentes visites. Peut-être, d'après les dispositions à la retraite qu'elle semblait montrer, conçut-il l'espérance de lui faire changer de conduite, et de la ramener à la religion par ses raisonnements et ses pieuses exhortations; mais cette tâche était difficile. Du Plessis de Richelieu, cardinal-archevêque de Lyon, était le frère aîné du ministre, et autant il le surpassait en vertus et en piété, autant il lui était inférieur par l'esprit et les talents[371].
[370] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 313; ou t. VII, p. 228, édit. in-12. Le beau Villars était le père du maréchal.
[371] TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 228.--_Biographie universelle_, t. XXXVIII, p. 33.