Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)

Part 18

Chapter 183,678 wordsPublic domain

En dépit de ses infirmités, du délabrement de sa fortune, des guerres civiles et des procès de famille, Scarron conservait sa gaieté, et les inclinations de sa jeunesse: il aimait les femmes, le vin, la bonne chère, la poésie et les beaux-arts. Assiégé sans cesse par tous les genres de souffrances, victime de tous les événements publics et privés, plus la nature et la destinée faisaient d'efforts pour l'accabler sous le poids des calamités, plus il semblait s'attacher à les narguer par son étonnant courage: non-seulement il les supportait, mais il ne paraissait pas même les ressentir. Stoïcien d'une nouvelle espèce, et bien plus véritablement tel que ceux qui dans l'antiquité se paraient de ce titre pompeux; bien plus vrai surtout, bien plus franc dans sa philosophie, il n'avait rompu avec aucun de ses goûts; et quoiqu'il perdît chaque jour les moyens de les satisfaire, il ne voulait pas reconnaître la nécessité d'y renoncer, tant qu'un souffle de vie lui restait pour éprouver les impressions du plaisir. Ainsi on apprend avec étonnement que, malgré la réduction qu'avaient éprouvé ses revenus, il continuait toujours à acheter des tableaux. Dans sa jeunesse, il avait cultivé la peinture avec assez de succès; il s'était trouvé (en 1634) à Rome avec le Poussin; et nous lisons dans les lettres de ce grand peintre que pendant la Fronde (en 1649-1650) il s'occupait à Rome de deux tableaux qui lui avaient été commandés par Scarron: l'un des deux devait représenter un sujet bachique[326].

[326] NICOLAS POUSSIN, _Lettres_, 1824, in-8º, p. 297 et 317; _lettres_ en date du 7 février 1649, et du 29 mai 1650.

La marquise de Sévigné, qui, bien loin d'être prude, a mérité le reproche d'avoir été un peu trop libre dans ses expressions, était cependant du nombre des jeunes femmes que la licence de Scarron et le cynisme de ses écrits effarouchaient. Il était d'ailleurs tellement difforme, qu'il dit dans plusieurs de ses lettres qu'on interdisait sa vue aux femmes enceintes; et, d'après les descriptions que nous avons de sa personne, il ne paraît pas que cette assertion fût seulement une plaisanterie, ni qu'elle eût rien d'exagéré. Enfin, une des femmes avec lesquelles Scarron se plaisait le plus était Ninon de Lenclos; et nos lecteurs seront, dans le chapitre suivant, instruits des motifs qu'avait la marquise de Sévigné pour éviter tous les lieux où elle pouvait se rencontrer avec cette femme, alors si scandaleusement célèbre.

Quelques-unes de ces causes, ou peut-être toutes ces causes réunies, ont empêché longtemps la marquise de Sévigné non-seulement d'admettre Scarron dans sa société, mais même de le voir, quoique ce fût alors une mode de l'avoir vu, et que par ses difformités mêmes il fût devenu l'objet d'une curiosité que chacun s'empressait de satisfaire. C'est ce dont lui-même se plaint amèrement, quand il dépeint, dans une de ses épîtres, le campagnard qui dans Paris séjourne,

Et, n'ayant rien à faire tous les jours, Lui rend visite avant l'heure du Cours, Comme on va voir un lion de la foire[327].

[327] SCARRON, _Épître chagrine au maréchal d'Albret_, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 216.

Madame Renaud de Sévigné, qui tenait chez elle des assemblées de beaux esprits, n'avait pas les mêmes motifs que la marquise pour éviter Scarron, et elle en avait plusieurs pour rechercher sa société. Aussi est-ce à elle qu'il s'adresse pour obtenir, par la lettre que nous avons transcrite, des recommandations pour le gouverneur du Havre, neveu de la duchesse d'Aiguillon, qu'il appelle sa grande-duchesse. Le placet pour le président Barrillon était probablement relatif au procès que Scarron perdit contre sa belle-mère, quelque temps après; et ce qui excuse en partie l'éditeur qui a le premier publié cette lettre, en 1669, d'avoir cru qu'elle était adressée à la marquise de Sévigné, c'est que celle-ci était alors liée avec Barillon autant que, de son vivant, l'avait été madame Renaud de Sévigné[328]. Mais ce qui est dit à la fin de cette lettre sur mademoiselle de La Vergne aurait dû, avec un peu d'attention, lui faire apercevoir son erreur. Remarquons de quelle manière Scarron fait l'éloge de cette jeune personne, «toute lumineuse, dit-il, toute _précieuse_.» Ce mot _précieuse_ était alors la louange la plus grande que l'on pût faire d'une femme. C'est parmi les précieuses que se trouvaient les meilleures amies et les protectrices de Scarron: c'est dans les rangs des précieuses qu'il obtenait le plus de succès, car en tout genre les extrêmes se touchent. Depuis que le mot _précieuse_ a changé de signification, il n'a été remplacé par aucun autre. Dans son acception primitive il exprimait par un seul mot la grâce et la dignité des manières unies à la culture de l'esprit et aux talents, l'accord parfait du bon goût et du bon ton; en un mot, tout ce qui dans les hauts rangs de la société peut donner l'idée d'une femme accomplie. Tout cela se trouvait alors renfermé dans cette courte phrase: «C'est une précieuse.»

[328] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 296; t. II, p. 394; t. VIII, p. 287, 299, 306, 363; t. IX, p. 464.

CHAPITRE XVII.

1650.

Le marquis de Sévigné devient amoureux de Ninon de Lenclos.--Le mari, le fils et le petit-fils de madame de Sévigné s'attachent à Ninon.--Nécessité de bien connaître les circonstances de sa vie pour éclaircir les faits qui se rattachent à celle de madame de Sévigné.--Époques de la naissance et de la mort de Ninon.--Trois périodes à distinguer dans sa longue vie.--Différences qui les caractérisent.--Fixité de ses principes.--Son inconstance en amour.--Sa constance en amitié.--Portrait de sa personne.--Noms de ses principaux amants.--Sa conduite envers les plus riches; elle les distingue en trois classes.--Jugement de Châteauneuf à son sujet.--Célébrée par les poëtes.--Épigramme du grand prieur de Vendôme contre elle.--Sa réplique.--Billet qu'elle donne à La Châtre.--Sa passion pour le marquis de Villarceaux.--Aventures de sa jeunesse.--Noms de ses premiers amants.--Admise d'abord dans la haute société du Marais.--Ses amours avec le duc de Châtillon.--Avec le duc d'Enghien.--Vers de Saint-Évremond à ce sujet.--Elle fait une maladie grave.--Mot qu'elle dit, croyant mourir.--Son trait d'espiéglerie envers Navailles.--Querelles produites par les passions qu'elle excite.--La reine régente veut la faire enfermer au couvent.--Réponse de Ninon à l'exempt.--Marque insigne de considération que lui donne le grand Condé.--Sa liaison avec Émery et les gens de finance.--Avec Coulon.--Avec d'Aubijoux.--Le comte de Vasse fait sa cour à la marquise de Sévigné, et est supplanté auprès de Ninon par le marquis de Sévigné.

Un peu avant l'époque du mariage de madame de La Vergne, dont nous venons de parler, le cœur de madame de Sévigné fut contristé par un malheur dont elle semblait plus que toute autre femme devoir être préservée. Jeune, belle, mère de deux enfants charmants, dont l'un continuait le nom de l'ancienne famille dans laquelle elle était entrée, pleine d'esprit, d'attraits, de grâce et d'enjouement, quelle autre femme pouvait mieux qu'elle se flatter de captiver un époux qu'elle aimait, et dont ses actions et sa conduite devaient lui concilier la tendresse? Nous avons déjà remarqué qu'il n'en fut pas ainsi. Madame de Sévigné eut à supporter les fréquentes infidélités d'un homme qu'aucun sentiment de devoir ne retenait, et qui trouvait dans la vertu même de sa femme des motifs pour se livrer avec plus de sécurité à la vie licencieuse dont il avait contracté l'habitude; mais du moins le cœur n'était pour rien dans ces liaisons passagères, et l'obscurité de celles qui en subissaient la honte les avait dérobées jusqu'alors à la malignité publique, et peut-être même à la connaissance de celle qu'elles offensaient. Mais madame de Sévigné apprit enfin (nous dirons bientôt par qui) que son mari se trouvait engagé dans les liens de la plus dangereuse des beautés du jour, de celle qu'on ne pouvait se résoudre à quitter, même lorsqu'on n'en était plus aimé, et qui, tel qu'un souverain altier, avait le privilége d'enchaîner à sa suite, et de retenir à sa cour, ses favoris disgraciés. Elle sut que le marquis de Sévigné était devenu l'amant préféré de Ninon de Lenclos.

Elle ne pouvait douter que cet attachement, trompant l'espoir de nombreux rivaux, allait être partout divulgué, et que personne n'ignorerait l'affront qu'elle se trouvait forcée de subir et la douleur qu'elle en ressentait.

Ninon de Lenclos avait alors trente-quatre ans, et par conséquent dix ans de plus que madame de Sévigné; et non-seulement elle lui enleva le cœur de son mari, mais elle inspira une folle passion à son fils, fut aimée de son petit-fils, et fit ainsi subir dans la même famille, après sa jeunesse écoulée, l'influence de ses attraits et la puissance de ses séductions à trois générations successives. L'antiquité païenne eût été moins que nous surprise d'un fait aussi singulier, et moins embarrassée pour s'en rendre compte: elle n'eût pas manqué d'y voir un effet de la volonté des dieux, un résultat de la fatalité et du destin, un prodige de la mère des Amours. La superstition du moyen âge eût infailliblement expliqué la chose par le pouvoir du démon, par des conjurations et des sorcelleries. Quant à nous, rejetons d'un siècle qui repousse toute illusion, nous avons à faire connaître quels sont les enchantements naturels qui produisirent de tels effets, et nous ne pouvons y parvenir qu'en recherchant tout ce qui peut nous donner une idée exacte de la personne et du caractère de cette femme séduisante.

Née le 15 mai 1616, et morte le 17 octobre 1705[329], Anne de Lenclos a vécu près de quatre-vingt-dix ans. Ornement de la fin du règne de Louis XIII, elle a brillé dans la régence, et a parcouru presque en entier le long règne de Louis XIV. Elle expira avant que les revers des dernières années de ce règne mémorable eussent terni la gloire du grand roi. Comme pour les personnes qui ont joui de l'existence dans toute sa durée, on doit distinguer dans sa vie trois phases différentes: la jeunesse, l'âge mûr, et la vieillesse. Mais pour Ninon de Lenclos, cette distinction ne suffit pas; elle n'est pas assez tranchée. On peut dire d'elle que dans les trois âges de sa longue carrière, par ses relations avec le monde, elle a été trois personnes différentes. Dans tous les temps l'histoire de sa vie se trouve mêlée avec celle de madame de Sévigné, à laquelle elle a survécu; aussi nous aurons souvent occasion de parler d'elle dans ces Mémoires. Nous dirons donc seulement ici ce qu'elle fut dans sa jeunesse et ce qu'elle a été depuis, jusqu'à l'époque où elle commença à se faire aimer du marquis de Sévigné.

[329] Et non en 1706. Conférez _Hist. de la vie et des ouvrages de La Fontaine_, 3e édition, p. 448.--DE B*** (de Bret), _Mémoires sur la vie de Lenclos_, 1751, in-12.--DOUXMESNIL, _Mémoires et Lettres pour servir à l'Histoire de la vie de mademoiselle de Lenclos_, 1751.--VOLTAIRE, _Œuvres_, édit. de Renouard, t. XLIII, p. 470; _Dictionnaire Philosophique_, t. XXXV, p. 224.

Mais il est impossible d'obtenir une image fidèle de cette femme extraordinaire dans un des divers périodes de sa vie, si on ne les compare pas entre eux; et rien ne peut mieux servir à établir d'une manière courte et précise les différences qui les caractérisent, que les noms mêmes par lesquels il fut d'usage de la désigner dans ces trois âges différents. Dans sa vieillesse, c'est, pour tout le monde, mademoiselle de Lenclos; madame de Sévigné elle-même ne la mentionne jamais alors que par ce nom, et elle en parle d'une manière conforme à la considération dont celle-ci jouissait parmi les femmes de la haute société, qui lui savaient gré de l'heureuse influence qu'elle y exerçait. Il en était de même parmi les hommes les plus graves, les plus élevés en dignités, qui s'honoraient d'être admis chez elle. Dans l'âge mûr, c'est Ninon de Lenclos, blâmée pour ses opinions en matière de religion, redoutée encore pour ses séductions, mais avec laquelle le monde s'habituait à compter; recherchée pour son esprit et son amabilité, et s'acquérant chaque jour de plus en plus l'estime générale, par la loyauté de son caractère et la sûreté de son commerce. Pour Saint-Évremond, pour les esprits forts et les libertins, comme on les appelait alors, c'est-à-dire les incrédules en religion, Ninon de Lenclos était à cette époque un sage, sous les atours des Grâces; c'était la moderne Léontium[330]. Dans sa jeunesse brillante et désordonnée, c'est pour ses nombreux adorateurs la charmante Ninon; mais le plus souvent, et surtout pour mademoiselle de Longueville, pour madame de Sévigné, pour toutes les dames de haut parage, pour le gazetier Loret, qui est leur parasite et leur écho, c'est la Ninon, la dangereuse Ninon, Ninon la courtisane[331].

[330] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, 1753, in-12, t. V, p. 173.

[331] LORET, _Muse historique_, liv. II, 1651, p. 14.

Qu'on ne croie pas que ces différences aient été les résultats des changements et des modifications qu'éprouvent souvent les natures les plus fermes et les plus énergiques pendant le cours d'une longue vie. Le temps a bien pu altérer les attraits de Ninon de Lenclos, mais il n'a eu aucune prise sur ses principes et sur son caractère. Jamais femme ne s'est montrée sous ce rapport plus constante et plus d'accord avec elle-même. De bonne heure formée au scepticisme et à une sagesse toute mondaine par la lecture de Montaigne et de Charron, elle se montra éprise des charmes de la société. Elle se fit aimer de toutes les personnes qui lui en faisaient goûter les jouissances. Son âme s'abandonna tout entière à l'amitié; elle chérit toutes les vertus, perfectionna en elle toutes les qualités qui font naître ou consolident ce sentiment. Quant à l'amour, elle ne le considérait que comme un besoin des sens, auquel la nature n'a attaché le plus vif de tous les plaisirs que pour nous ôter la volonté de lui résister. Selon elle, ce besoin ne produit en nous qu'un penchant aveugle, qui n'est fondé sur aucun mérite de l'objet aimé, et qui n'engage à aucune reconnaissance[332]. Abandonnée à elle-même dès l'âge de quinze ans[333], son ardente constitution lui fit peut-être de cette licencieuse doctrine une nécessité; et le degré d'intensité avec lequel cette nécessité pesa sur sa vie explique toute la différence qu'on observe chez elle dans les trois périodes dont nous avons parlé. Dans le premier, elle fut dominée par ses désirs; dans le second, elle put composer avec eux; dans le dernier, elle s'en vit entièrement délivrée; et sa raison forte, pure et radieuse, débarrassée de l'obstacle qui l'offusquait, brilla dans toute sa clarté, et lui concilia tous les suffrages. Sa société fut alors recherchée par les femmes avec autant d'empressement que par les hommes.

[332] L'abbé DE CHATEAUNEUF, _Dialogue sur la Musique des Anciens_, 1725.

[333] DOUXMESNIL, _Mémoires et Lettres pour servir à l'Histoire de Ninon de Lenclos_, 1751, in-12, p. 6.

Si dans l'effervescence de la jeunesse Ninon ne se fit aucun scrupule sur le nombre de ses amants, elle se montra pourtant très-délicate sur le choix. Tout ce qui était vulgaire, tout ce qui s'éloignait de cette politesse exquise, de cette élégance de manières dont elle avait contracté l'habitude, ne lui inspirait que du dégoût. Sous tous ces rapports, c'était une véritable _précieuse_. Mais, à part ces formes et ces apparences extérieures qui alors distinguaient fortement de la bourgeoisie les hautes classes de la société, Ninon n'était guidée dans ses liaisons amoureuses que par l'intérêt de ses plaisirs; et comme les sens que le cœur ne domine pas ont essentiellement besoin de variété, elle était dans ses amours d'une extrême légèreté. Non qu'elle eût recours aux perfidies ou aux infidélités: gardant toujours son indépendance quand elle voulait quitter un amant, elle lui déclarait ses intentions, et ne le traitait pas alors comme ami avec moins d'affection[334]. Mais il fallait qu'il se soumît, et cédât la place à son rival: ni soupirs, ni plaintes, ni gémissements, n'y pouvaient rien. S'il avait fait résistance, il aurait cessé d'être son ami et d'user du privilége de la voir. Il n'en était pas un que cette crainte ne retînt; tant cette femme enchanteresse savait captiver par les charmes de sa conversation, tant elle exerçait de puissance sur ceux qui l'approchaient[335]! D'ailleurs, le succès d'un rival n'empêchait pas qu'on eût l'espoir de le supplanter un jour, et en ne désertant pas la place, l'heureux moment du retour pouvait arriver, et arrivait quelquefois.

[334] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, t. IV, p. 306, _lettres à Ninon_.--VOLTAIRE, _Lettres sur Ninon, Mélanges_, t. XLIII _des Œuvres_.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. IV, p. 420 à 423.

[335] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques et complets_, 1829, in-8º, ch. XXXIV, t. IV, p. 420.--LA MESNARDIÈRE, _Poésies_, 1656, in-fol., p. 65.

Afin d'attirer autour d'elle une cour nombreuse d'adorateurs assez fervents pour se montrer dociles à ses capricieux désirs, il n'était pas besoin qu'elle fît aucun effort: la nature y avait pourvu.

Sa taille était grande et bien prise; toutes les parties de son corps, dans des proportions parfaites; la jambe fine, la main petite et potelée; les bras, le cou et la gorge admirables par leurs contours gracieux; la peau blanche, le teint légèrement coloré: elle avait cette sorte d'embonpoint modéré qui annonce une santé ferme et constante. Sa tête présentait un ovale régulier; ses cheveux étaient châtain brun; ses sourcils, noirs, bien séparés et bien arqués; ses yeux, grands et noirs, ombragés par de longues paupières, qui en tempéraient l'éclat. Son nez et son menton, bien modelés, étaient dans une harmonie parfaite avec le reste de ses traits; ses lèvres vermeilles, un peu saillantes et relevées vers les coins, et ses dents du plus bel émail, rangées avec une régularité remarquable, donnaient à sa bouche et à son sourire un attrait inexprimable[336]. Sa physionomie était à la fois ouverte, fine, tendre et animée. Quand rien ne l'affectait, et dans l'habitude de la vie, elle paraissait froide et indolente; mais au moindre objet qui faisait sortir son âme de cet état de repos, que la multiplicité de ses émotions semblait lui rendre nécessaire, toute sa personne paraissait transformée; ses traits se passionnaient, le son de sa voix allait au cœur; la grâce de ses gestes et de ses poses, l'expression de ses regards, tout en elle charmait les sens et excitait leur ardeur[337]. Parfaitement décente dans la manière de se vêtir, elle ne montrait de ses attraits que ce que la mode chez les femmes de mœurs sévères ne leur permettait pas de cacher. De riches habillements ne la couvraient jamais; ils étaient toujours de la plus élégante simplicité et de la plus exquise fraîcheur.

Telle était Ninon. Quand Homère nous raconte l'arrivée d'Hélène à Troie, il dépeint non-seulement les jeunes guerriers, mais les vieillards, ravis à son aspect. L'influence de la beauté est générale, et l'âge même ne nous en garantit pas. Qu'on juge donc de l'impression que dut faire une femme telle que nous l'avons dépeinte, dans un siècle de galanterie et de volupté, à une époque où plaire aux dames et s'en faire aimer semblait être un des plus grands besoins, une des principales occupations de la vie! Tout ce qu'il y avait de beau, de brillant et d'illustre parmi les jeunes seigneurs de la cour, ceux même qui comptaient des conquêtes dans les rangs les plus élevés, s'empressèrent d'accroître le nombre des adorateurs de Ninon, et briguèrent ses faveurs. Dans le nombre on remarqua le jeune duc d'Enghien, depuis si célèbre sous le nom de grand Condé; le comte de Miossens, depuis maréchal d'Albret; le comte de Palluau, depuis maréchal de Clérambault; le marquis de Créqui, le commandeur de Souvré, le marquis de Vardes, le marquis de Jarzé, le comte de Guiche[338], le beau duc de Candale, Châtillon, le prince de Marsillac, le comte d'Aubijoux, Navailles, et plusieurs autres.

[336] GÉDÉON TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 310 à 320, 1re édition; t. VII, p. 224 et 225, 2e édition.--DOUXMESNIL, _Mém. et Lettres_, p. 10.

[337] DOUXMESNIL, _Mém. et Lettres_, p. 12.

[338] SOMAIZE, _Grand Dictionnaire des Précieuses_, p. 53.

Ninon jouissait d'un patrimoine modique, mais suffisant pour la rendre indépendante. L'intérêt n'eut aucune part à ses choix; et même dans le second période de sa vie elle s'abstint de rien accepter de ses amants ou de ses amis qui eût quelque valeur[339]. Mais dans sa jeunesse, moins prudente et moins réservée, elle ne se refusa pas à entraîner dans d'assez grandes prodigalités ceux que lui asservissait l'amour: il lui semblait que c'était là une preuve de plus de l'effet de ses charmes, dont elle se plaisait à essayer la puissance. Comme les despotes, qui ne croient pas régner s'ils n'abusent de leur pouvoir, c'est envers ceux qui étaient les plus disposés au faste et à la magnificence qu'elle se montrait plus difficile. Un de ses contemporains nous apprend qu'alors on distinguait les adorateurs de Ninon en trois classes: les payants, les martyrs, et les favoris. Mais bien souvent les payants n'arrivaient pas à être classés parmi les favoris; et lorsqu'ils devenaient exigeants, elle n'en voulait ni comme amis ni comme amants. Tallemant des Réaux rapporte dans ses Mémoires qu'à Lyon un nommé Perrachon, frère d'un avocat célèbre[340], en fut tellement épris, qu'il la pria d'accepter de lui une superbe maison, sans réclamer d'elle d'autre faveur que la permission de la voir quelquefois. Elle y consentit, et l'acte de donation se fit; mais Perrachon ayant manifesté d'autres intentions, elle lui rendit sa maison, et le congédia. Un nommé Fourreau, homme fort riche, grand gourmet, qui savait par elle-même qu'il ne devait rien espérer d'elle que le plaisir d'être admis dans sa société, ne s'exposa jamais à être traité comme Perrachon. Sa générosité fut sans bornes comme son désintéressement. Quand elle avait besoin de répandre quelques bienfaits ou d'acquitter quelques dépenses, elle tirait sur lui, comme sur un banquier, des billets au porteur, qui commençaient toujours par ces mots: «Fourreau payera,» et Fourreau payait toujours. Ce fut Ninon qui se lassa la première de faire payer Fourreau, et qui cessa de tirer sur lui[341].

[339] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. VII, p. 229, édit. in-12.--VOLTAIRE, _Lettres sur Lenclos_, t. XLIII.

[340] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, 1834, in-8º, t. IV, p. 114; ou t. VII, p. 229, in-12. Voyez, sur Perrachon l'avocat, _le Faux satirique puni_; Lyon, 1696, in-8º.

[341] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 315; ou t. VII, p. 230, édit. in-12.--SCARRON, _Épître à Fourreau_, _Œuvres_, t. VIII, p. 131.