Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)

Part 15

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Le lendemain du jour qui suivit le départ de cette lettre, Bussy partit de Saint-Denis dans la nuit, aux flambeaux, par un froid excessif; et au lever de l'aurore sa cavalerie se trouva rangée entre le parc de Vincennes et Conflans. Condé attaqua Charenton et s'en empara, mais seulement après trois combats meurtriers. Le marquis de Chaulieu du côté des frondeurs, et Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, du côté des royalistes, y furent tués[264]. Les frondeurs s'étaient emparés de Brie-Comte-Robert. On forma le projet de reprendre cette place, dans le dessein où l'on était d'affamer Paris. Le maréchal de Grancey eut cette commission, et le maréchal Duplessis-Praslin fut chargé de protéger ses opérations avec un corps de troupes. Les chevau-légers de Bussy en faisaient partie. Il marcha donc pour cette expédition, qui ne dura que huit jours[265]. Revenu dans son cantonnement de Saint-Denis, Bussy apprit que les gens du maréchal la Mothe-Houdancourt avaient rencontré sur la route ses chevaux que son cocher lui amenait, et qu'ils s'en étaient emparés. Bussy se décida à envoyer un trompette au maréchal pour les réclamer, et en même temps il chargea le trompette de la lettre suivante pour madame de Sévigné[266]:

LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.

«Saint-Denis, le 5 mars 1649.

«C'est à ce coup que je vous traite en ennemie, Madame, en vous écrivant par mon trompette. La vérité est que c'est au maréchal de la Mothe que je l'envoie, pour le prier de me renvoyer les chevaux du carrosse du grand prieur notre oncle, que ses domestiques ont pris comme on me les amenait. Je ne vous prie pas de vous y employer, car c'est votre affaire aussi bien que la mienne; mais nous jugerons, par le succès de votre entremise, quelle considération on a pour vous dans votre parti; c'est-à-dire que nous avons bonne opinion de vos généraux, s'ils font le cas qu'ils doivent de vos recommandations.

«J'arrive présentement de notre expédition de Brie-Comte-Robert, las comme un chien. Il y a huit jours que je ne me suis déshabillé: nous sommes vos maîtres, mais il faut avouer que ce n'est pas sans peine. La guerre de Paris commence fort à m'ennuyer. Si vous ne mourez bientôt de faim, nous mourrons de fatigue; rendez-vous, ou nous allons nous rendre. Pour moi, avec tous mes autres maux, j'ai encore une extrême impatience de vous voir. Si M. le cardinal (_Mazarin_) avait à Paris une cousine faite comme vous, je me trompe fort, ou la paix se ferait à quelque prix que ce fût; tant y a que je la ferais, moi, si j'étais à sa place, car, sur ma foi, je vous aime fort.»

[264] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 176 de l'édit. in-12, et p. 219 de l'édit. in-4º.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 56.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LI, p. 465--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXVIII, p. 183--MONTPENSIER, t. XLI, p. 47 et 50.--RETZ, _Mém._, t. XLIV, p. 325.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 158.--OMER TALON, _Mém._, t. LXI, p. 104.--AVRIGNY, _Mémoires chronologiques_, t. II, p. 425.--_Mémoires de ***, pour servir à l'hist. du dix-septième siècle_, t. LVIII, p. 102.--_Fastes des Rois des maisons de Bourbon et d'Orléans_, 1697, in-8º, p. 190.

[265] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 159.--DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 295.--OMER TALON, _Mém._, t. LXI, p. 424.

[266] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 177, édit. in-12; de l'édit. in-4º, t. I, p. 221.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. 1, p. 12, no 3.

Madame de Sévigné s'employa d'une manière active pour faire rendre à son cousin ses chevaux; mais le maréchal de la Mothe s'y refusa. Elle répondit à la lettre de Bussy, et lui apprit le mauvais succès de sa négociation. On voit, par la réponse qu'il lui adressa le même jour, l'empressement qu'il mettait à saisir toutes les occasions de correspondre avec elle, et le plaisir qu'il avait à la railler sur les défaites de son parti[267].

[267] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 177, et p. 222 de l'édit. in-4º.--_Lettres de Sévigné_, t. I, p. 13, no 9.--Cette lettre est mal daté dans les éditions.

LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.

«Saint-Denis, le 6 mars 1649.

«Tant pis pour ceux qui vous ont refusé mes chevaux, ma belle cousine; je ne sais pas si cela leur fera grand profit, mais je sais bien que cela ne leur fait pas grand honneur. Pour moi, je suis tout consolé de cette perte, par les marques d'amitié que j'ai reçues de vous en cette rencontre. Pour M. de la Mothe, _maréchal_ de la Ligue, si jamais il avait besoin de moi, il trouverait un chevalier peu courtois.

«Mais parlons un peu de la paix: qu'en croit-on à Paris? L'on en a ici fort méchante opinion: cela est étrange que les deux partis la souhaitent, et qu'on n'en puisse venir à bout.

«Vous m'appelez insolent, de vous avoir mandé que nous avions pris Brie. Est-ce que l'on dit à Paris que cela n'est pas vrai? Si nous en avions levé le siége, nous aurions été bien inquiets; car pour vos généraux, ils ont eu toute la patience imaginable: nous aurions tort de nous en plaindre.

«Voulez-vous que je vous parle franchement, ma belle cousine? Comme il n'y a point de péril pour nous à courre avec vos gens, il n'y a point aussi d'honneur à gagner: ils ne disputent pas assez la partie, nous n'y avons point de plaisir; qu'ils se rendent, ou qu'ils se battent bien. Il n'y a, je crois, jamais eu que cette guerre où la fortune n'ait point eu de part: quand nous pouvons tant faire que de vous trouver, c'est un coup sûr à nous que de vous battre, et le nombre ni l'avantage du lieu ne peuvent pas seulement faire balancer la victoire.

«Ah! que vous m'allez haïr, ma belle cousine! toutes les fleurettes du monde ne pourront pas vous apaiser.»

Cette paix que Bussy désirait tant fut conclue six jours après la lettre que nous venons de citer. Elle fut consentie le 11 mars entre la reine et les commissaires du parlement; mais on ne le sut à Paris que le 13, et la déclaration royale qui en réglait les dispositions ne fut approuvée par le parlement que le 1er avril. On convint d'une trêve de trois jours entre les parties belligérantes, à partir du jour où les commissaires du parlement étaient tombés d'accord des conditions de la paix avec la reine. On renouvelait cette trêve tous les trois jours avant qu'elle fût expirée, afin de procurer au parlement le temps de délibérer et de donner son approbation. Bussy, dans cet intervalle, entreprit de se rendre à Paris, afin de voir sa cousine. Arrivé à la porte Saint-Martin, où il se présenta accompagné de son frère et de deux autres personnes, l'officier du poste, à moitié ivre, voulut l'empêcher de passer outre, et lui demanda s'il avait un billet du maréchal Duplessis. Bussy lui répondit que la trêve était publiée, et qu'il n'avait pas besoin de billet pour entrer. L'officier lui dit qu'il n'entrerait pas sans billet. Bussy, contrarié de ce refus, déclara qu'il s'en allait aussi de son côté empêcher les gens de Paris d'entrer à Saint-Denis. Alors l'officier se mit à crier «au Mazarin!» Aussitôt Bussy fut enveloppé par une foule de gens qui sortirent des maisons environnantes: on l'assaillit lui et ses compagnons. Bussy reçut un coup de bâton sur la tête, qui lui fit une large blessure, et ce fut avec peine qu'on parvint à le faire entrer, ainsi que sa suite, dans un corps de garde voisin. On s'occupa à panser sa blessure; mais la multitude augmentait autour de lui et de ceux qui l'accompagnaient. On se pressait pour les voir comme des bêtes curieuses; on vociférait, on menaçait de les massacrer. Bussy, dans cette situation critique (il dit dans ses Mémoires qu'il n'a jamais vu la mort de si près), osa prendre à partie un homme qui s'emportait en injures contre le roi; mais comme en même temps Bussy, en défendant le roi, se mit à maudire Mazarin, il fut applaudi par le peuple et ne courut plus de danger: on lui permit d'écrire, et il en profita pour donner avis de son aventure au chevalier Dufresnoy, qui vint six heures après, muni d'un ordre du prévôt des marchands, délivrer les malheureux captifs. Le chevalier Dufresnoy prit Bussy dans son carrosse, et le conduisit au Temple, chez son oncle le grand prieur.

Bussy ne put jouir longtemps du bonheur de se trouver à Paris avec sa cousine. Le prince de Condé, qui avait contre lui des sujets de mécontentement graves, ou à qui son esprit caustique et son caractère présomptueux et moqueur avaient déplu, cherchait à lui occasionner des dégoûts; il voulait que Bussy vendît à Guitaut sa charge de capitaine-lieutenant des chevau-légers. Le comte de Guitaut était cornette dans cette compagnie, et il avait toute la confiance du prince[268]. Bussy résista; alors Condé donna l'ordre à sa compagnie de chevau-légers de marcher en Flandre. La guerre s'y continuait. Les Espagnols, profitant des troubles civils, avaient repris Ypres et Saint-Venant. Bussy évita cette fois l'obligation de se rendre à l'armée, en chargeant son maréchal des logis de l'exécution des ordres qu'il avait reçus, et en prétextant des affaires de famille qui exigeaient sa présence en Bourgogne, où en effet il eut soin de se rendre. Malheureusement pour lui, le prince de Condé y vint aussi, et Bussy se trouva dans la nécessité d'aller lui rendre ses devoirs à Dijon. Là, le prince lui réitéra l'ordre d'aller à l'armée; il fallait nécessairement ou vendre sa charge, ou faire la campagne: Bussy préféra ce dernier parti[269].

[268] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 181 de l'édit. in-12; et de l'édit. in-4º, p. 226.

[269] _Ibid._, t. I, p. 151, édit. in-12.

Ni les projets de mariage que Bussy formait à cette époque[270], ni la mort du seul frère qui lui restait, et dont il avait reçu des marques de dévouement et d'amitié[271], ni l'amour qu'il avait pour sa cousine, ne pouvaient arrêter ce besoin d'intrigues galantes qui le dominait. Pendant son séjour à Paris, il eut occasion de voir dans le Temple, où il demeurait, deux demoiselles[272]. Elles étaient sœurs, «aussi jolies femmes, dit-il, qu'il y en eût en France, et jusque alors en fort bonne réputation». Elles demeuraient avec leur mère. De concert avec un autre gentil-homme, qui devait l'accompagner à l'armée comme volontaire, Bussy s'introduisit chez elles, et se fit aimer de la cadette, tandis que son compagnon adressait ses hommages à l'aînée. Tous deux se montraient fort assidus dans cette maison, et n'en sortaient le soir que fort tard. D'après une lettre de Bussy, datée de Clermont en Beauvoisis le 15 septembre 1649, il paraît même que les deux galants passèrent avec les deux sœurs la nuit entière du jour qui précéda leur départ pour l'armée; mais cette lettre même prouve qu'ils ne purent parvenir à exécuter leurs coupables projets de séduction.

[270] _Ibid._, t. I, p. 183 de l'édit. in-12; et de l'édit. in-4º, p. 229.

[271] _Ibid._, t. I, p. 181 de l'édit. in-12; et de l'édit. in-4º, p. 227.

[272] _Suppl. aux Mémoires et Lettres de M. le comte de_ BUSSY, p. 37.

CHAPITRE XIV.

1649-1650.

Réflexions sur l'effet des dissensions civiles.--Bussy ne se détermine que par son seul intérêt.--Arrestation des princes.--Effets produits par cette mesure.--Récit des circonstances qui l'ont amenée.--Rôle que joue Gondi au milieu de ces événements.--Bussy offre de vendre sa charge à Guitaut, qui s'y refuse.--Bussy ne se déclare pour aucun parti.--Il se marie.--Il continue à suivre le parti de Condé.--Il enlève en Berry le régiment du comte de Saint-Aignan.--Bussy est toujours amoureux de madame de Sévigné.--Il charge Launay-Liais de lui remettre une lettre.--Lettre de Bussy à madame de Sévigné.--Vanité de Launay-Liais.--Tavannes lui adresse un mot humiliant.--Launay-Liais avait toute la confiance de Bussy.--Bussy, par son secours, se rend en Bourgogne, et échappe aux ennemis au moyen d'un déguisement.--Réflexions sur les travestissements pendant toute la durée de la Fronde.

Les dissensions civiles, en se prolongeant, ne manquent jamais de montrer le triste spectacle des torts de tous les partis; ceux même qui y étaient entrés avec les penchants et les illusions de la vertu, honteux des souillures qu'ils ont contractées dans la lutte, finissent presque toujours par se renfermer dans le cercle étroit des intérêts individuels, et achèvent de se dégrader, en ne reconnaissant plus pour seul mobile de leurs actions qu'un lâche égoïsme. Alors tout amour du bien public s'éteint; les cœurs deviennent insensibles à toute généreuse sympathie; l'âme se flétrit, tout ce qu'elle avait de divin disparaît; semblable à ces aromates qui, après avoir répandu au loin l'odeur et l'éclat de leur ardent brasier, ont perdu par la combustion jusqu'à la faculté de s'enflammer, et ne forment plus qu'une cendre vile, sans chaleur, sans lumière et sans parfum.

Bussy n'était pas même au rang de ceux dont le patriotisme avait besoin d'être détrompé par l'inutilité de ses efforts: jamais il ne s'était laissé guider par d'autre motif que par son ambition, sa cupidité et les autres passions qui le dominaient. Quoique mécontent du prince de Condé, il n'avait pas hésité à suivre son parti, parce que c'était en même temps celui de la cour, dont il attendait des grâces. Lorsque la paix fut faite, il se disposait à quitter le prince et à s'attacher à Mazarin, qui était devenu la source des faveurs, tandis que Condé perdait tous les jours de son crédit. Bussy avait consenti, dans ce but, à vendre à Guitaut sa charge de capitaine de chevau-légers; Condé le pressait de conclure. Le 18 janvier 1650 Bussy était allé rendre ses devoirs au prince, qui lui demanda si son affaire avec Guitaut était terminée, ajoutant que l'argent de ce dernier était tout prêt. C'était le prince qui le lui prêtait. Bussy promit de terminer cette affaire sans perdre de temps; et en effet telle était son intention[273]. Mais le soir même il apprit que le prince de Condé, le prince de Conti, son frère et le duc de Longueville, avaient été arrêtés au Palais-Royal, au sortir du conseil, et conduits à Vincennes comme prisonniers d'État[274].

[273] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 190 de l'édit. in-12, et p. 238 de l'édit. in-4º.

[274] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 102, ou p. 191 de l'édit. 1836 de M. Champollion-Figeac.--ARNAULD, t. XXXIV, p. 287.--BRIENNE, t. XXXVI, p. 160.--JOLY, t. XLVII, p. 97.

Cet événement inattendu, qui frappa de stupeur la cour, Paris, la France entière, paraîtrait inexplicable, si les Mémoires des principaux acteurs qui occupaient alors la scène politique, et qui pour cette seule année forment plusieurs volumes, ne nous avaient fait connaître jusque dans les plus petits détails les luttes secrètes des partis, la complication des intérêts individuels, la multiplicité des intrigues, qui rendirent un tel acte de l'autorité non-seulement possible, mais nécessaire. Autrement, on ne pourrait comprendre comment la reine et son ministre purent arbitrairement et injustement faire arrêter et conduire en prison le vainqueur de Rocroi et de Lens, le héros qui avait deux fois sauvé la France et la capitale des armes de l'Espagne, le prince du sang qui avait soutenu l'autorité du roi contre les Parisiens révoltés, le plus éminent des pairs de France; et cela sans qu'il eût conspiré contre l'État, sans qu'il pût être accusé d'aucun délit. On ne pourrait même deviner pourquoi toute la cour avait à se féliciter d'une si violente et si injuste rigueur; pourquoi le parlement, dont Condé avait maintenu l'autorité contre les séditieuses émeutes de la Fronde, ne songea pas à réclamer contre une telle atteinte portée aux lois du royaume, aux conventions protectrices de la liberté individuelle faites entre lui et le gouvernement; pourquoi, enfin, le peuple de Paris fit des feux de joie en apprenant la captivité de ce même prince dont il fêta depuis le retour par d'autres feux de joie, et des acclamations non moins unanimes et non moins bruyantes[275].

[275] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 7.--JOLY, t. XLVII, p. 100.--MONGLAT, t. L, p. 217.

Notre sujet exige que les lecteurs connaissent l'enchaînement des scènes politiques qui amenèrent de si étranges résultats.

L'accommodement fait l'année précédente était plutôt une trêve entre les partis qu'une paix solide. Le parlement avait conservé le droit de s'assembler et de délibérer sur les affaires d'État, ce que la cour avait voulu empêcher; et Mazarin resta ministre, quoique le parlement, le peuple, les princes mêmes eussent désiré qu'il cessât de l'être. Ce qui prolonge l'infortune des États, c'est que rarement parmi les hommes qui se montrent les plus actifs et les plus habiles au renversement d'un gouvernement, il s'en trouve qui soient capables de le conduire; et quand ils existent, le sort s'arrange presque toujours de manière à ce que les circonstances les empêchent de se placer au premier rang. C'était à Gaston, oncle du roi, lieutenant général du royaume, qu'appartenait, de concert avec la régente, la principale direction des affaires; mais Gaston se reconnaissait lui-même trop faible et trop incapable pour prétendre à se charger d'un tel fardeau. Il ne voulait rien décider, et se trouvait offensé quand on décidait sans lui. Jaloux de l'influence de Mazarin, plus jaloux encore de celle de Condé, aucun des deux ne pouvait prétendre à gouverner avec lui; et cependant Gaston était assez puissant pour avoir un parti et empêcher qu'on ne pût gouverner sans lui: propre à s'opposer à tout, inhabile à rien exécuter. Lors même qu'Anne d'Autriche eût consenti à éloigner son ministre, à vaincre sa répugnance pour la Fronde et les frondeurs, elle n'aurait pu former un gouvernement avec les chefs de ce parti. Le duc de Beaufort, son chef nominal, était sans instruction et sans esprit. Gondi, son véritable chef, homme éloquent, spirituel, hardi, habile dans la conduite des affaires, dans l'art de se faire des partisans, brave, généreux, loyal même quand il suivait les mouvements de son âme et ses inclinations naturelles, était sans foi, sans scrupule, sans retenue, sans prévoyance, quand il s'abandonnait à ses passions, qui le poussaient sans cesse à un libertinage excessif et hors de raison. Un tel homme n'eût pu remplacer celui qui s'était depuis longtemps formé aux affaires de France sous un maître tel que Richelieu; qui, profondément dissimulé, était inaccessible à tout sentiment qui aurait pu déranger les calculs de son ambition. D'ailleurs, ainsi que Mazarin, Gondi eût eu contre lui les princes, et n'eût pu résister à leurs nombreux partisans. Gondi avait, par l'ascendant de ses talents, une grande influence dans le parlement de Paris; mais on s'y défiait de lui, et cette compagnie, dans sa composition hétérogène, offrait plutôt des moyens à l'opposition que des forces au gouvernement. Condé, à qui l'État devait sa gloire et le roi sa sûreté, était donc le seul sur lequel Anne d'Autriche aurait pu s'appuyer; mais ce jeune héros était sans capacité pour les affaires. Il n'aurait donc pu remplir le vide qu'eût laissé la retraite de Mazarin. Condé, dont l'orgueil était encore exalté par les flatteries des jeunes seigneurs qui formaient sa cour, et qu'on appelait les petits maîtres, n'usait de l'influence que sa position lui donnait que pour arracher de Mazarin les places et les grâces dont il pouvait disposer: lui et ses adhérents se montraient insatiables. Ainsi, Condé se rendait redoutable et odieux à Mazarin, et se faisait détester du peuple comme soutien de Mazarin, en même temps qu'il choquait, par son arrogance, le parlement, déjà indisposé contre lui à cause de son avidité et de son ambition[276].

[276] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 65-105.

Tel était l'état des choses, lorsque des circonstances singulières, qui accompagnèrent le meurtre d'un des domestiques de Condé, firent croire à ce prince que les chefs de la Fronde avaient conspiré contre lui pour l'assassiner. Il crut, par ce crime, avoir trouvé une occasion d'anéantir cette faction dans la personne de ses chefs, et il intenta un procès en parlement contre les auteurs de ce meurtre. La voix publique en indiquait particulièrement deux, Beaufort et Gondi; et Condé, par son accusation, espérait les forcer à quitter Paris, où ils trouvaient dans le peuple leur principal moyen d'influence. Mais en attaquant ainsi, et pour ainsi dire corps à corps, les deux hommes les plus populaires, Condé ne ménageait pas davantage le premier ministre. Il se conduisait avec lui avec tant de hauteur et d'arrogance, que la jeune noblesse qui entourait ce prince, lorsqu'elle voulait le flatter, appelait Mazarin son esclave[277]. Un gentil-homme nommé Jarzé, attaché à Condé, s'imagina follement que la reine régente avait du goût pour lui; et il osa lui faire parvenir une déclaration d'amour. La reine, en présence de toute la cour, le tança en termes très-durs sur sa ridicule fatuité, et lui défendit de jamais paraître devant elle. Le prince de Condé se prétendit blessé de l'affront fait à Jarzé; et dès le lendemain il alla voir le premier ministre, et exigea insolemment que Jarzé fût reçu le soir même chez la reine. Anne d'Autriche se soumit, mais ne put supporter une telle humiliation sans chercher à s'en venger. Dans le cœur d'une femme, tout ressentiment cède à celui de l'orgueil irrité. Un billet écrit au coadjuteur, de la main même d'Anne d'Autriche, amena près d'elle ce singulier archevêque, ce tribun si redouté. Des négociations avaient précédé cette entrevue. Les conditions de l'accord furent facilement stipulées. Gondi, avec une inexprimable adresse et un bonheur extraordinaire, se joua au milieu des intrigues qui en furent la suite. Il parvint à se rendre le confident de Gaston; il le fit renoncer à son favori l'abbé de la Rivière; il l'engagea dans la coalition qui venait de s'opérer entre la cour et la Fronde, et il obtint son assentiment pour l'arrestation des trois princes. Tout réussit: la reine régente, au moment du conseil, donna l'ordre fatal, puis se renferma dans son oratoire. Elle fit mettre à ses côtés l'enfant-roi, afin qu'il priât Dieu de concert avec elle pour obtenir l'heureux achèvement d'un acte tyrannique, qui devait produire dans le royaume de nouveaux malheurs et rallumer le feu des guerres civiles[278].

[277] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 4.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 78.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 93.

[278] RETZ, _Mémoires_, t. XIV, p. 102.--L'ABBÉ ARNAULD, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 287.--BRIENNE, _Mémoires_, t. XXXVI, p. 160.--JOLY, t. XLVII, p. 97.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 7.--MONGLAT, t. L, p. 217.