Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)
Part 12
Bussy, ainsi que nous l'avons déjà dit, avait quitté subitement le château de Launay. Il s'était rendu à Paris, espérant y trouver madame de Sévigné. Il apprit qu'elle était allée avec son mari passer la belle saison chez son oncle l'évêque de Châlons, à Ferrières. Cette célèbre abbaye, dont on faisait remonter l'antiquité au temps de Clovis, était située sur les bords riants de la rivière de Loing, à trois lieues au nord de Montargis[223]. André Fremyot, archevêque de Bourges, frère de sainte Chantal, l'avait réformée et rebâtie, et y avait placé des bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Jacques Nuchèze, son neveu, nommé son coadjuteur, devint titulaire de cette abbaye, quoiqu'elle fût hors du diocèse de Châlons, dont il fut fait évêque[224]. Il aimait à y résider, à y jouir des délices de la campagne, et il y faisait bonne chère. Fils de Jacques de Nuchèze, baron de Bussy-le-Franc, et de Marguerite Fremyot, sœur de sainte Chantal, il était oncle de madame de Sévigné et de Bussy. Il se trouvait heureux de recevoir dans son riant séjour des hôtes jeunes et aimables tels que M. et madame de Sévigné, dont il avait béni le mariage[225]; et il eut d'autant moins de peine à les retenir près de lui, que les dissensions politiques avaient eu leur effet ordinaire. Tous les plaisirs étaient interrompus dans la capitale, toutes les relations sociales suspendues. La journée des Barricades avait eu lieu; la cour avait été obligée de s'enfuir à Saint-Germain. La paix offerte par le parlement ayant été acceptée aux conditions qu'il avait imposées, la cour était revenue à Paris, et Bussy avec elle. Le procès intenté contre lui pour le fait de l'enlèvement de madame de Miramion le força de s'en éloigner. Molé de Champlatreux, fils du premier président Molé, avait été chargé par le prince de Condé de s'entremettre entre Bussy et la famille de madame de Miramion, pour procurer un accommodement[226]; mais on exigea, pour condition préalable, que Bussy quittât Paris, pour ne mettre aucun obstacle à des négociations dont il désirait de voir la fin. Il se rendit d'abord dans ses terres de Bourgogne, où ses affaires le réclamaient; mais il se hâta de les terminer, et partit le 15 octobre 1648 pour aller à l'abbaye de Ferrières, charmé de l'idée de se trouver réuni dans la même habitation avec sa cousine. Entièrement occupé d'elle, il oubliait tout le reste, et serait reste longtemps dans cette agréable retraite, où les heures s'écoulaient avec une douce rapidité[227]. Mais au bout de dix jours une lettre de sa mère lui annonça que sa présence était indispensable à Paris pour y terminer son affaire[228]: il s'y rendit, et ne trouva point les choses aussi avancées qu'on le lui avait fait entendre. Il regrettait d'avoir quitté sa cousine, et se disposait à la rejoindre, lorsqu'il reçut des ordres du roi pour aller à Autun y compléter le régiment de chevau-légers du prince de Condé. Dans l'impossibilité où il se trouvait de retourner à Ferrières, il résolut d'écrire à madame de Sévigné; mais, comme il savait que sa lettre serait lue de son mari, il prit le parti d'écrire à tous deux en nom collectif, de manière à ne rien omettre de tout ce qu'il lui importait de dire, sans cependant faire naître les soupçons. Pour les écarter plus sûrement, il parle dans sa lettre d'une jeune beauté de Paris qui avait frappé ses regards. Naturellement vaniteux, il aimait à rendre sa cousine la confidente de ses amours passagères, afin de prouver qu'il ne manquait pas de moyens de se distraire de ses rigueurs, et qu'en l'aimant il lui sacrifiait plus d'une rivale.
[223] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 944; et t. XII, p. 156, 157 et 171.
[224] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 944.
[225] _Voyez_ ci-dessus, chap. III, p. 21.
[226] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 162.
LETTRE DE BUSSY A M. ET A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Paris, ce 15 novembre 1648.
«J'ai pensé d'abord écrire à chacun de vous en particulier; mais j'ai cru ensuite que cela me donnerait trop de peine, de faire ainsi des baise-mains à l'un dans la lettre de l'autre; j'ai appréhendé que l'apostille ne l'offensât; de sorte que j'ai pris le parti de vous écrire à tous deux l'un portant l'autre.
[227] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 165-179-184, p. 40.
[228] _Ibid._, t. I, p. 165.
«La plus sûre nouvelle que j'aie à vous apprendre, c'est que je me suis fort ennuyé depuis que je ne vous ai vus. Cela est assez étonnant; car enfin je suis venu voir cette petite brune pour qui vous m'avez vu le cœur un peu tendre: à la vérité, elle m'avait ce qu'on appelle sauté aux yeux, et je ne lui avais pas encore parlé. C'est une beauté surprenante, de qui la conversation guérit: on peut dire que pour l'aimer il ne faut la voir qu'un moment, car si on la voit davantage on ne l'aime plus; voilà où j'en suis réduit. Mais j'oubliais de vous demander des nouvelles de la santé de notre cher oncle. Je vous prie de l'entretenir de propos joyeux... Au reste, si vous ne revenez bientôt, je vous irai retrouver: aussi bien mes affaires ne s'achèveront qu'après les fêtes de Noël. Mais ne pensez pas revenir l'un sans l'autre, car en cette rencontre je ne suis pas homme à me payer de raisons.
«Depuis que je vous ai quittés, je ne mange presque plus. Vous qui présumez de votre mérite, vous ne manquerez pas de croire que le regret de votre absence me réduit à cette extrémité; point du tout: ce sont les soupes de messire Crochet qui me donnent du dégoût pour toutes les autres[229].»
[229] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 166, édit. in-12.--_Ibid._, t. I, p. 207, in-4º.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I., p. 9, édit. 1820. (Les deux versions diffèrent.)
Il ne faut pas s'étonner de voir Bussy s'extasier sur les soupes de messire Crochet. Je ne sais si les _artistes en gastronomie_ de notre siècle, qui prétendent bien du moins avoir une supériorité incontestable à cet égard sur les siècles qui l'ont précédé, pourraient nous donner une nomenclature de potages égale à celle des _officiers de_ _bouche_ de cette époque. Un livre qui paraît avoir eu alors beaucoup de vogue nous donne les noms et les recettes de trente-quatre potages différents[230].
[230] _L'Eschole parfaite des officiers de bouche_, seconde édition, chez Jean Ribou, 1666, in-12, p. 260 à 347.
La vie dissipée que madame de Sévigné menait alors, autant par inclination que pour plaire à son mari, ne contribuait pas peu à tenir en haleine la jalousie de son cousin, et lui faisait redouter d'être supplanté par un rival. Non-seulement la danse, la musique, les spectacles, les cercles brillants, et tous les plaisirs que son sexe préfère, étaient de son goût; mais elle aimait encore à partager ceux que les fatigues qu'il faut endurer semblent avoir exclusivement réservés aux hommes. C'est vers cette époque qu'elle alla passer quelques jours à la belle terre de Savigny-sur-Orges, non loin de Monthléry, possédée alors par Ferdinand de la Baulme, comte de Mont-Revel. Là, elle rencontra Charlotte de Séguier, marquise de Sully, fille du chancelier Séguier[231], et un certain M. de Chate, dont elle garda un long souvenir, puisque vingt-quatre ans après elle parle à sa fille des trois jours qu'elle passa avec lui, et durant lesquels elle s'adonna aux plaisirs de la chasse. «Je suis étonnée d'apprendre que vous avez M. de Chate: il est vrai que j'ai été trois jours avec lui à Savigny. Il me paraissait fort honnête homme; je lui trouvais une ressemblance en détrempe qui ne le brouillait pas avec moi. S'il vous conte ce qui m'arriva à Savigny, il vous dira que j'eus le derrière fort écorché d'avoir couru un cerf avec madame de Sully, qui est présentement madame de Verneuil[232].»
[231] LE BŒUF, _Hist. du Diocèse de Paris_, t. XII, p. 70.
[232] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 6 septembre 1671, t. II, p. 180, édit. de Monmerqué, t. II, p 215, édit. de G. de S.-G.
Plusieurs conjectures se présentent sur cette _ressemblance en détrempe_ que madame de Sévigné aimait à retrouver dans M. de Chate; mais il n'en est aucune que l'on puisse choisir de préférence et appuyer sur des faits; il vaut mieux les passer sous silence. Une erreur singulière est celle des commentateurs de madame de Sévigné, qui ont cru que ce de Chate était le même que le Clermont-Chate qui eut une intrigue avec la princesse de Conti en 1694, comme si les dates n'excluaient pas une telle supposition. On peut seulement présumer qu'il était son père, ou son frère aîné, beaucoup plus âgé[233].
[233] Madame de Verneuil, née en 1622, mourut en 1704, âgée de quatre-vingt-un ans et dix mois.
Nos lecteurs se sont déjà aperçus, par quelques circonstances de nos récits, que le temps de paix et de bonheur qui signala les premières années de la régence d'Anne d'Autriche avait cessé. Déjà la Fronde et la guerre civile étaient commencées; et cette jeunesse folâtre qui fréquentait les ruelles et les salons des princesses s'était précipitée dans les factions avec toute l'inexpérience et l'emportement de son âge. Quand tout ordre social fut rompu, quand aucune passion ne connut plus de frein, la galanterie dégénéra en licence, et le plaisir en débauche. Il est nécessaire de donner une idée exacte de cette aventureuse époque, pour savoir ce que devint madame de Sévigné en la traversant. Sans cela on ne pourrait comprendre ni ses lettres, ni les motifs de ses actions, ni ceux des personnages du règne de Louis XIV avec lesquels elle fut liée.
CHAPITRE XII.
1648-1649.
Fausses idées des historiens sur la Fronde.--Caractère de cette époque.--Causes anciennes qui l'ont fait naître.--Nécessité de les connaître.--Les Gaules préparées par les Romains à former un seul État.--Gouvernement féodal produit par la distribution des bénéfices.--Autorité royale réduite à son plus bas degré à l'avénement de Hugues Capet.--Des causes qui tendaient à la relever de son abaissement.--Ruine du gouvernement féodal achevée sous Philippe le Bel.--Louis XI abat la puissance des gouverneurs qui s'étaient rendus indépendants.--Il élève les parlements et les offices judiciaires.--Le tiers état, élevé par l'autorité royale, veut en réprimer les excès.--L'autorité royale se sert des parlements contre le tiers état.--Les parlements prennent de l'ascendant, et veulent partager le pouvoir avec l'autorité royale.--Les grands et les nobles profitent des divisions entre le roi et le parlement pour tâcher de ressaisir leur ancienne puissance.--Le tiers état incline vers l'un ou l'autre parti pour assurer ses droits.--Affaiblissement de l'autorité royale sous la minorité de Louis XIII.--Richelieu la relève, et établit le despotisme.--Il y était forcé par l'état des partis.--Mesures qu'il prend pour anéantir l'ascendant des gouverneurs de province, des gens de robe et de finance.--Après Richelieu, nouvelle régence.--Nouvel affaiblissement de l'autorité.--Avénement de Mazarin au ministère.--Il veut continuer le système de gouvernement créé par Richelieu.--Les grands, les parlements et la bourgeoisie s'y opposent.--Naissance de la Fronde.--Tous les partis réunis contre le ministre avaient des vues différentes.--Pourquoi Condé, Turenne, La Rochefoucauld, le cardinal de Retz, changent si facilement de parti.--La Fronde moins sanglante que la Ligue, mais due à des causes aussi puissantes.--La religion, comme dans la Ligue, y joue un grand rôle.--Naissance du jansénisme.--La réforme de Luther éclaire sur les abus de la cour de Rome, et donne le goût des discussions théologiques.--Doctrine de saint Augustin et de l'Église sur l'autorité des papes.--Doctrine des jansénistes sur la grâce.--Effet de cette doctrine sur la morale.--Cause de son succès.--Port-Royal des Champs.--Des solitaires qui s'y retirent.--Leur genre de vie, leurs travaux, leurs écrits.--Pourquoi ils se trouvaient liés avec les chefs de la Fronde, avec le cardinal de Retz.--Composition de la société à cette époque.--Les grands avaient des clients et des vassaux tenant à eux, changeant de parti avec eux.--Les Sévignés, parents du cardinal de Retz, le reconnaissaient pour chef et protecteur de leur famille.--Madame de Sévigné jetée par son mari dans le parti de la Fronde et des jansénistes.--Situation des affaires en 1648.--Habileté de Mazarin.--Barricades.--Paix avec le parlement.--Griefs contre Mazarin.--Mécontentements des grands.--On inspire des craintes au peuple.--Une nouvelle crise se prépare.
La Fronde n'a duré que quatre ans. Placée entre le despotisme de Richelieu et le long règne de Louis XIV, ce choc si vif, si animé de toutes les puissances du corps social, de toutes les grandes capacités qui s'étaient subitement développées durant cette mémorable époque, n'a paru à presque tous les historiens qu'un accident, qu'une espèce d'interrègne du pouvoir absolu, résultat passager de quelques ambitions personnelles, de quelques intrigues d'amour. Telle est surtout l'idée que Voltaire en donne; mais elle est fausse. La Fronde est une des époques les plus remarquables de notre histoire, par les lumières qu'elle y répand, par les enseignements politiques qu'elle fournit. C'est l'expression la plus concentrée, la plus dramatique d'une lutte dont les causes ont toujours existé et ont produit des révolutions qui durent encore; causes qui, par leurs actions, tantôt cachées, tantôt dévoilées, tantôt lentes et progressives, tantôt rapides et violentes, ont sans cesse modifié, altéré ou subitement changé nos lois, nos mœurs et nos habitudes.
Aussi, pour les bien comprendre, il faut nous replacer au berceau de notre histoire, et saisir d'un seul regard la vie entière de la nation. Pour trouver comment s'opèrent les débordements d'un fleuve, il est nécessaire d'en tracer le cours et de remonter jusqu'à sa source.
La réunion de tous les peuples gaulois, de tous les pays compris entre le Rhin et les Alpes, la mer et les Pyrénées, en une seule province romaine; les grandes routes que ce peuple dominateur y pratiqua, et qui en unissaient toutes les parties; la conquête de ce pays par les Francs; l'établissement du vaste empire de Charlemagne, et les assemblées régulières et générales de la nation sous les deux premières races, donnèrent à la France une force d'agrégation et un sentiment de nationalité que les partages et les guerres entre des princes ennemis, et entre les différentes provinces, ont souvent affaibli, mais n'ont pu anéantir entièrement.
La distribution des terres à cultiver, ou des bénéfices concédés pour un temps ou pour la vie, fut une conséquence nécessaire d'un grand territoire conquis par une armée peu nombreuse, et donna naissance à la vassalité. L'application à la race royale des lois qui chez les Francs régissaient la famille produisit le partage égal de la monarchie entre tous les enfants du monarque, et fut une cause de divisions, de crimes, de malheurs et d'anarchie qui affaiblit l'autorité royale. Les bénéficiers en profitèrent pour retenir, au delà du temps prescrit, et sans l'aveu des concessionnaires, les terres qui leur avaient été concédées; et leurs héritiers en conservèrent la possession comme de biens qui leur appartenaient, dès qu'ils remplissaient, comme leurs auteurs, les conditions de la concession. Ainsi les bénéfices et les fiefs donnés à temps et révocables devinrent héréditaires; la vassalité fut immobilisée: elle fut transportée des personnages aux terres. La même cause donna aux délégués des rois pour le gouvernement et la défense du pays, c'est-à-dire aux comtes, aux ducs et autres officiers de la couronne, les moyens d'être indépendants ou de se faire assez redouter pour rendre leurs charges et offices inamovibles, au lieu d'être, comme avant, révocables à volonté. Ils les firent convertir, sous de certaines conditions d'obéissance, en fiefs héréditaires. C'est ainsi que la féodalité prit naissance, et devint la loi des particuliers et la loi de l'État.
L'avénement de Hugues Capet au trône, ou le commencement de la troisième race, marque le plus haut degré du système féodal, et en même temps le plus grand abaissement de l'autorité royale. La France n'était alors qu'un ensemble d'États confédérés entre eux, et régis par la loi des fiefs. La couronne était un grand fief. Mais cependant même alors, au milieu de vassaux ayant tous des intérêts particuliers souvent opposés à ceux de l'État, et de serfs, qui n'étaient rien, celui qui portait cette couronne était le seul qui centralisât dans sa personne les intérêts généraux, et par conséquent le seul qui eût le grand caractère de nationalité; le seul qui par son titre, ses droits, ses pouvoirs, ses devoirs, avait les moyens de former un lien commun, de réaliser cette idée de France qui sous Clovis, sous Charlemagne, et sous le système de vassalité absolue, avait eu autrefois tant de force, mais qui, toute faible qu'elle était, ne s'était pas effacée.
Cette position tendait à augmenter sans cesse l'autorité de ceux qui s'y trouvaient placés, malgré les fautes qu'ils pouvaient commettre. Par la même raison, le pouvoir des grands vassaux, dont les intérêts réciproques étaient divergents, et souvent opposés à ceux de l'État, devait diminuer graduellement, quelque habileté qu'ils missent à le défendre ou à le conserver. On peut renverser par la violence des institutions fortes; mais tant qu'elles existent, on ne peut échapper à leurs conséquences.
L'abolition de l'esclavage personnel, due à la propagation de la morale évangélique, au véritable esprit du christianisme et aux progrès de l'industrie agricole, manufacturière et commerçante, fit surgir une nouvelle classe dans la nation, distincte de celle des nobles et du clergé. Cette classe s'accrut rapidement en nombre et en richesses; et ses efforts pour prendre dans l'État une influence proportionnée à sa puissance réelle amenèrent l'affranchissement des communes et le pouvoir des villes. Les appels successifs en matière de justice remontant jusqu'au roi, introduits par saint Louis et nécessités par la complication des intérêts sociaux, fondèrent la puissance des gens de loi ou des parlements.
Nos rois, en s'appuyant habilement sur les communes et les villes, ou sur le tiers état et sur les parlements, purent lutter avec avantage contre leurs grands vassaux, dont quelques-uns étaient de puissants monarques. Ils ressaisirent ainsi graduellement le pouvoir utile à tous, qu'ils avaient perdu; ils réunirent à la couronne les grands fiefs, qui recueillaient plus d'avantages à se mettre sous leur protection qu'à conserver leur indépendance ou leur allodialité. Ainsi se trouva peu à peu anéantie la féodalité dans ses rapports avec l'autorité royale. Philippe le Bel, par l'établissement des armées permanentes et le droit de battre monnaie enlevé à tous les seigneurs, acheva la ruine du gouvernement féodal.
Ce ne fut donc pas Louis XI, ainsi qu'on l'a dit, qui abattit la féodalité. Lorsque ce roi spirituel, rusé et cruel, parvint au trône, les provinces n'étaient point régies par des pairs du royaume, ni par de hauts barons, ni par les descendants des familles revêtues d'un droit héréditaire, mais par des gouverneurs nommés par l'autorité royale, et révocables à sa volonté. Seulement ces gouverneurs, il est vrai, étaient des princes du sang, des membres de la famille royale, qui avaient profité de l'état de démence de Charles VI et de l'indolence de Charles VII pour se rendre indépendants dans leurs gouvernements. Ce fut contre ces grands et récents usurpateurs que Louis XI eut à lutter. En rendant inamovibles les offices de judicature et de finance, et en les plaçant sous l'inspection et l'autorité des parlements, il restreignit la puissance des gouverneurs; mais en même temps, et sans le prévoir, il créa pour l'autorité royale des obstacles contre lesquels elle devait un jour se briser.
Le tiers état, après s'être en partie affranchi du joug féodal par le secours de la puissance royale, chercha en vain un point d'appui dans les états généraux contre l'envahissement et les abus de cette même puissance. Réduit à ses propres forces, et sans le secours des deux autres ordres, dont les intérêts étaient différents des siens, il ne put jamais parvenir à mettre hors de toute contestation sa part d'influence dans les affaires nationales; ce qui aurait dû être une conséquence des subsides et des subventions en hommes ou en nature accordés par l'organe de ses députés. Mais ses efforts pour acquérir une légitime indépendance furent souvent assez énergiques pour faire pressentir ce qu'on pouvait en redouter. Ce fut alors que les rois employèrent contre le tiers état les parlements, dont ils s'étaient heureusement servis contre la noblesse et le clergé. Les rois flattèrent l'orgueil de ces grandes compagnies judiciaires, en leur conférant en partie les attributions et l'autorité des états généraux, qu'ils redoutaient, et que la progression toujours croissante des taxes aurait forcé d'assembler trop fréquemment. Ainsi s'accrut successivement l'autorité des parlements, et particulièrement celle du parlement de Paris, qui renfermait dans son sein les pairs du royaume, les princes du sang, et les grands dignitaires de la couronne. Ces hautes cours nationales devinrent imposantes pour le monarque même. Toutefois, comme il en nommait les membres, tant que le gouvernement eut de l'énergie, les parlements servirent plutôt d'appui que d'obstacle au pouvoir; mais sous les faibles règnes de Charles IX et de Henri III les parlements cherchèrent leur tour à amoindrir l'autorité royale, pour accroître la leur. Les grands profitèrent alors des divisions qui s'établirent entre le roi et les parlements pour s'efforcer de reconquérir de nouveau l'indépendance qu'ils avaient perdue; et le tiers état inclina tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre de ces partis, selon qu'il avait plus à espérer ou à redouter des uns ou des autres. Les progrès de la réforme religieuse, qui augmentèrent encore les causes de discorde, et le fanatisme, en secouant ses torches sur ces matières inflammables, achevèrent de tout embraser. L'autorité royale, craignant de lutter à force ouverte, chercha à tromper et à diviser, et devint cruelle par peur. Un roi habile et victorieux, joignant l'énergie à la prudence, parvint à comprimer les éléments de trouble et de désordre, mais ne les anéantit pas. A la mort de Henri IV, et pendant la régence de Louis XIII, les grands, les gouverneurs de province, et les parlements, s'emparèrent de nouveau, à leur profit, des plus importantes attributions de l'autorité royale, au détriment du tiers état et des libertés publiques. Mais Richelieu parut.