Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6)

Part 11

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Ces arrangements pris, on repartit avec la rapidité de l'éclair. Madame de Miramion, recueillant ses forces et sa présence d'esprit, coupa avec un petit couteau qu'elle avait dans son sac les mantelets de sa voiture, et parvint ainsi à se mettre à découvert et à rétablir sa communication avec le dehors. Elle continuait ses exclamations et ses instances, et jetait de l'argent à tous ceux qu'elle rencontrait. Les marques de son désespoir, ses libéralités et ses prières devenaient surtout inquiétantes et embarrassantes pour ses ravisseurs, toutes les fois qu'ils étaient forcés de s'arrêter et de changer de chevaux; mais alors ils disaient à ceux qu'elle ameutait autour d'elle, que c'était une folle qu'ils allaient renfermer par ordre de la cour. Madame de Miramion, avec ses cheveux épars, sans coiffe, sans mouchoir sur son sein, les habits déchirés, les mains et le visage ensanglantés, ne donnait que trop de vraisemblance à ces assertions.

Bussy en voyant les efforts de sa captive pour lui échapper, et les signes non équivoques de sa profonde douleur, acquit la triste certitude qu'il n'y avait rien de simulé dans sa résistance; et il lui fut démontré que jamais elle n'avait donné son assentiment à un enlèvement. Il affirme dans ses Mémoires qu'il eut dès lors la pensée de la reconduire chez elle, mais qu'il en fut dissuadé par son frère. Celui-ci lui représenta que lorsque l'effroi de cette course rapide serait dissipé, il serait possible, à force de témoignages de respect et de bons traitements envers la belle veuve, d'obtenir quelque changement à ses résolutions; et que dans tous les cas si on se décidait à lui rendre sa liberté, il valait mieux le faire à Launay même, afin qu'il fût bien constaté qu'on avait agi de plein gré. La suite du récit et le témoignage de madame de Miramion, que nous a transmis l'abbé de Choisy, prouveront, au contraire, que ce fut Bussy lui-même qui persista le plus longtemps dans ses projets coupables, et que ses amis et ses complices furent obligés de le forcer à y renoncer[204].

[204] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 161.--CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, p. 13.

Enfin on arriva au château de Launay. Le fracas des chaînes de fer et des ponts-levis en s'abaissant, les sons lugubres et sourds que fit entendre le carrosse en roulant au-dessus des fossés, et sous la voûte obscure qui conduisait à la cour intérieure; le grand nombre de gentils-hommes armés qu'elle y vit rassemblés, et que Bussy avait réunis pour se défendre s'il était attaqué, ou si l'on entreprenait de pénétrer dans le château, tout contribua à accroître la terreur dont madame de Miramion était frappée. Elle ignorait les noms et les projets de ceux qui osaient se permettre envers elle tant de violence. La précaution qu'ils avaient prise de la séparer de sa belle-mère, le peu d'effet qu'avaient produit sur eux ses larmes et ses prières, les lui faisaient considérer comme des hommes féroces, inexorables, capables de tout. Aussi ne voulut-elle pas quitter sa voiture; et quand on eut dételé les chevaux, elle s'obstinait à y rester, et voulait y passer la nuit.

Alors se présenta devant elle un chevalier de Malte, quelle reconnut pour avoir fait partie de l'escorte, et être du nombre de ses ravisseurs[205]. Il la supplia, dans les termes les plus respectueux, de vouloir bien descendre, et de consentir à entrer dans le château.

[205] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 181; de l'édit. in-4º, t. I, p. 227.

Madame de Miramion, sans quitter sa place, demanda d'une voix ferme, à celui qui lui adressait ces paroles, si c'était par ses ordres qu'elle souffrait un pareil traitement. «Non, madame; c'est M. le comte de Bussy-Rabutin, qui nous a assuré avoir votre consentement pour vous conduire ici.»--«Ce qu'il vous a dit est faux!» dit-elle en élevant encore plus la voix.--«Madame, reprit le chevalier, nous sommes ici deux cents gentils-hommes amis de Bussy: s'il nous a trompés, nous vous servirons contre lui, et nous vous mettrons en liberté. Daignez seulement vous expliquer en présence de plusieurs de nous; et, en attendant, ne refusez pas de descendre et de vous reposer de vos fatigues.»

L'air doux, compatissant et suppliant du chevalier inspira de la confiance à madame de Miramion; cependant elle ne voulut point monter dans les appartements, mais elle consentit à entrer dans une salle basse et humide, qui n'avait été nullement préparée pour la recevoir. On se hâta d'y faire du feu, on y porta les coussins de son carrosse pour qu'elle pût s'asseoir[206]. En entrant, elle vit deux pistolets sur une table, s'en saisit, et, remarquant qu'ils étaient chargés, elle les mit auprès d'elle, et parut un instant rassurée: mais sa femme de chambre s'étant levée pour sortir, elle la fit rasseoir, et lui dit: «Non, non, demeurez; vous ne me quitterez point.» On lui servit à manger: elle écarta d'elle les plats sans y toucher. Pour se dérober aux premières explosions de son courroux, Bussy s'était tenu à l'écart. Il était extrêmement surpris de la voir si exaspérée, si inébranlable dans ses résolutions.--«On m'avait assuré, dit-il à ses complices, que c'était un mouton, et c'est une lionne en furie.» Toutefois, comme il présumait beaucoup de lui-même, il ne désespéra pas encore de la fléchir; mais il crut devoir faire préparer les voies par une gouvernante du château et par les personnes les plus notables de son escorte. Toutes vinrent assurer à madame de Miramion que les projets de Bussy n'avaient rien que d'honorable; qu'il était pour elle le plus passionné, le plus soumis des amants; que si elle voulait consentir à l'épouser, elle trouverait en lui un mari aussi tendre que complaisant. On fit l'éloge de Bussy, de son caractère, de son esprit; on n'oublia pas de faire valoir ses richesses, son rang, son crédit à la cour, l'amitié qu'avait pour lui le prince de Condé; on expliqua la cause de l'erreur qui avait donné lieu à l'enlèvement. Aucun de ceux qui l'accompagnaient n'aurait consenti à le suivre si, comme lui, on n'avait pas cru que cet acte apparent de violence n'était qu'une feinte, et qu'il avait lieu de concert avec elle. On ajoutait que Bussy, désespéré de sa méprise et des reproches qu'elle lui attirait, n'osait paraître devant elle. Pourtant c'est à son confesseur tout seul qu'elle devait s'en prendre des violences dont elle était victime; le père Clément seul était coupable, Bussy était innocent.

[206] _Vie de madame de Miramion_, t. I, p. 16, in-4º, et p. 17 de l'édit. in-12.

Ces explications, en faisant connaître à madame de Miramion la noire intrigue du père Clément, calmèrent un peu l'effroi qu'elle avait eu en entrant dans le château; mais elles excitèrent son indignation contre Bussy, qui parce qu'il se croyait puissant voulait la forcer à l'épouser, et employait de tels moyens pour y parvenir. Elle se refusa à toutes les instances qui lui étaient faites, et continua à insister pour que sa liberté lui fût rendue.

Lorsqu'on vit qu'elle était inaccessible à la persuasion, on essaya de la dompter par la crainte. On lui peignit le comte de Bussy, ordinairement si bon, si généreux, dans ce moment méconnaissable aux yeux de ses propres amis, tant son amour était violent, tant l'idée de se voir trompé dans ses espérances lui inspirait de projets sinistres. On cherchait à démontrer à madame de Miramion la nécessité, dans son propre intérêt, de ne pas réduire au dernier degré du désespoir un homme dans l'état où se trouvait Bussy. Tous ces discours ne purent faire fléchir un instant la jeune veuve ni lui arracher la moindre concession.

Bussy alors renvoya auprès d'elle le chevalier de Malte, qui seul était parvenu à la faire consentir à descendre de voiture: il lui dit que M. le comte de Bussy était résolu, puisqu'elle l'exigeait, à la remettre en liberté; mais qu'avant il demandait en grâce qu'elle voulût bien l'écouter un moment.

Aussitôt Bussy parut avec ceux qui l'avaient escorté. Mais avant d'entrer il mit un genou en terre, et se présenta les deux mains jointes, et dans l'attitude d'un suppliant[207]. A son aspect, et sans lui donner le temps d'articuler un seul mot, madame de Miramion se dressa sur ses pieds, leva une de ses mains vers le ciel, et dit: «Monsieur, je jure devant le Dieu vivant, mon créateur et le vôtre, que je ne vous épouserai jamais.» Puis elle retomba évanouie. Un médecin de Sens, que Bussy avait eu la précaution de faire venir au château, lui prit le pouls, et dit qu'il ne sentait presque aucun battement; il déclara qu'elle était dans un danger imminent. Quarante heures s'étaient, en effet, écoulées sans qu'elle eût pris aucune nourriture, et cette longue abstinence et ces continuelles agitations avait épuisé ses forces.

[207] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. V, p. 372, édit. in-8º, et t. IX, p. 235, édit. in-12.

Tandis que ces choses se passaient, la belle-mère de madame de Miramion, que Bussy avait si inhumainement laissée avec le vieil écuyer au milieu de la forêt de Livry, n'était pas restée oisive. Elle avait marché avec rapidité jusqu'au premier village; elle avait fait monter à cheval le vieil écuyer, pour aller en avant annoncer à sa famille l'événement sinistre qui avait eu lieu, et demander du secours. Elle prit pour elle, faute d'autres, des chevaux de charrue, qui la traînèrent jusqu'au faubourg de Paris. Elle apprit en arrivant que, d'après son message, un bon nombre de cavaliers, ayant M. de Rubelle en tête, étaient déjà partis, et s'étaient dirigés sur Sens[208].

[208] _Vie de madame de Miramion_, in-4º, p. 18; et p. 20 de l'édit. in-12.

Ils étaient depuis une demi-heure environ dans cette ville, lorsque madame de Miramion, par son serment, par l'évanouissement qui l'avait suivi, avait frappé de stupeur tous ceux qui se trouvaient présents. Ce fut dans cet instant qu'on vint annoncer à Bussy que toute la ville de Sens était en rumeur, et que six cents hommes étaient prêts à en sortir pour venir assiéger le château de Launay. Bussy ne se laissa point effrayer par cette nouvelle; mais voyant que madame de Miramion, par l'effet des secours qui lui avaient été prodigués, avait promptement repris ses sens, il résolut de faire une dernière tentative pour obtenir d'elle qu'elle consentît à rester au moins un jour à Launay.

Les plus humbles prières, les protestations les plus ferventes furent en vain mises en usage par Bussy. Comme il avait débuté par lui dire qu'il était incapable d'attenter à sa liberté[209], et que si elle voulait, il la ferait reconduire à Sens; pour toute réponse à ses demandes et à ses instances, elle se contenta de le prier de donner sur-le-champ des ordres pour son départ.

[209] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 161, édit. in-12; t. I, p. 201 de l'édit. in-4º.

«Mais hélas! madame, dit Bussy avec l'accent de la plus profonde douleur, si vous partez, je ne vous reverrai jamais...! Si encore vous me permettiez de réparer mes torts involontaires, et d'être tant que je vivrai votre serviteur!» Madame de Miramion, craignant qu'il ne rétractât la promesse qu'il avait faite, crut devoir céder à la position critique où elle se trouvait, et dissimuler. «Si vous me laissez partir, dit-elle avec douceur, vous réussirez plutôt par cette voie que par celle que vous avez prise.» Mais Bussy, qui savait lire dans les yeux d'une femme ses véritables sentiments: «Je ne m'y attends pas, madame, dit-il avec tristesse; mais, quoique persuadé du contraire, je suis trop honnête homme pour vous contraindre; et, quelles que soient vos rigueurs, je vous serai toujours dévoué.» Il la supplia ensuite de prendre quelque nourriture. «Quand les chevaux seront à mon carrosse, dit-elle, j'accepterai.»

Les chevaux furent mis, et, sans se faire presser, elle mangea deux œufs frais. Bussy remit en secret cinquante pièces d'or à la demoiselle Gabrielle, pour fournir, dit-il dans ses Mémoires[210], à la dépense du voyage, mais évidemment pour se la rendre favorable. Le carrosse partit, escorté par le chevalier de Malte, qui avait inspiré le plus de confiance à madame de Miramion, et deux autres gentils-hommes. Le chevalier se tenait près de la portière de la voiture, et tout le long du voyage il entretint madame de Miramion sur Bussy, protestant que son ami avait été trompé, et que ses intentions étaient pures. Cependant, craignant d'être arrêté par la justice de Sens, le chevalier fit faire halte à cent pas du faubourg de la ville. Le cocher et les postillons dételèrent les chevaux, l'escorte salua madame de Miramion; et maîtres, valets, coursiers disparurent, et s'enfuirent au château de Launay.

[210] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 162, édit. in-12; et édit. in-4º, t. I, p. 202.

Madame de Miramion resta seule avec la femme de chambre, et le fidèle domestique qui n'avait point voulu la quitter. Elle traversa le faubourg de Sens à pied, et trouva la porte de la ville fermée. Elle apprit, dans l'hôtellerie où elle se réfugia, que tout le monde y était en armes par ordre de la reine régente, pour aller au secours d'une dame que l'on avait enlevée de force. «Hélas! c'est moi,» dit-elle. Alors la nouvelle de son arrivée franchit bientôt les murs de la ville; et son frère, sa belle-mère, et l'abbé, depuis vicomte, de Marilly, son parent, vinrent la prendre. La joie qu'elle éprouva de se trouver au milieu des siens fut grande; mais l'ébranlement que cet événement avait produit était trop fort pour qu'elle y résistât. Elle tomba malade; on la transporta à Paris, pour être plus à portée de tous les secours. Le danger augmentant, on lui administra les sacrements, et on désespéra de sa vie. Cependant elle échappa à la mort; mais elle ne revint à la santé qu'après une longue et pénible convalescence.

Rubelle, aussitôt l'arrivée de sa sœur à Sens, avait envoyé au château de Launay le prévôt avec une troupe d'hommes armés, pour se saisir de Bussy; mais Bussy avait déjà disparu, avec tous ses complices.

La justice informa: ce fut contre la volonté de madame de Miramion, qui dans ses dépositions se montra aussi favorable à Bussy qu'elle le pouvait sans trahir la vérité. Elle supplia sa famille de vouloir bien pardonner au coupable repentant. On était d'autant moins disposé à céder à ses instances, que depuis cet événement elle se montra encore plus rebelle à toute proposition de mariage et qu'elle ne voulut en écouter aucune. Elle considérait tout ce qui s'était passé comme un avertissement du ciel. Elle prit avec elle-même l'engagement de rester toujours veuve, et de consacrer sa vie à Dieu et aux bonnes œuvres.

Le caractère qu'elle déploya, si éloigné de l'idée que Bussy s'en était formée, d'après de faux rapports, fit comprendre à celui-ci la gravité de son action. Il pria le prince de Condé d'intervenir. Condé écrivit à la famille une lettre, très-pressante, et demanda grâce pour Bussy. On eut égard aux sollicitations d'un prince qui, par la victoire de Lens, venait encore de sauver une fois la France[211].

[211] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 162 de l'édit. in-12; t. I, p. 203 de l'édit. in-4º.--_Vie de madame de Miramion_, p. 19, édit. in-4º, p. 20, in-12.

On suspendit les poursuites; mais on les reprit lorsque Condé et Bussy, tous deux du parti de la cour, faisaient la guerre au parlement et à la Fronde.

Bussy avoue que pendant cette guerre il eut l'idée d'incendier le château de Rubelle près Melun, propriété de madame de Miramion. «J'eusse pu, dit-il, par là mériter du côté de la cour, auprès de laquelle on se rendait recommandable par le mal que l'on faisait aux affaires du parlement.» Bien loin de céder à cette mauvaise pensée, Bussy mit dans ce château une sauvegarde, et empêcha qu'on ne prît rien ni au seigneur du lieu ni aux habitants du village. Il recueillit le fruit de sa bonne conduite. On cessa les poursuites; mais sous la condition que Bussy promettrait de ne jamais paraître devant madame de Miramion, et qu'il quitterait à l'instant tous les lieux où elle se trouverait.

Quelque humiliante que fût cette promesse, il la fit et y fut fidèle. Trente-six ans s'écoulèrent, sans qu'il revît une seule fois madame de Miramion. Au bout de ce temps il eut un procès où se trouvait engagée une partie de sa fortune[212]. Le gain ou la perte de ce procès dépendait du président de Nesmond, qui avait épousé la fille unique de madame de Miramion. Pour obvier au tort que pouvait lui faire dans l'esprit du gendre le souvenir de l'attentat qu'il avait commis contre la belle-mère, il eut l'idée de s'adresser à elle-même pour intercéder en sa faveur. Il savait que l'abbé de Choisy, son ami, était cousin germain de madame de Miramion. Par lui, il obtint qu'elle lui permettrait d'avoir avec elle un entretien particulier. Bussy fut donc admis en présence de celle qui avait été l'objet d'un des plus étranges événements de sa vie, événement dont la mémoire, malgré le laps des années, n'avait cessé de lui être présente et douloureuse. Au lieu de cette jeune beauté au regard doux et mélancolique, à la taille svelte et légère, revêtue de soie et de dentelles, dont il avait été à Saint-Cloud le ravisseur, il vit une femme forte, grasse, la tête enveloppée d'une grande coiffe, couverte d'une simple robe de laine grise, avec une large collerette de batiste non plissée, tombant sur ses épaules[213], et sur sa poitrine une croix suspendue à une petite tresse de cheveux. C'étaient ceux de sa fille. Les yeux de madame de Miramion avaient encore conservé de l'éclat, et les agréments de son visage n'avaient pas entièrement disparu sous l'embonpoint d'un double menton; l'expression de ses traits, son maintien, son costume, tout en elle était dans une parfaite harmonie; tout contribuait à exprimer l'absence des passions, la modération dans les désirs, et cette satisfaction intérieure, ce bonheur tranquille et doux que procurent une conscience pure et la pratique des vertus. C'était dans toute sa personne un calme si profond, qu'il semblait que jamais aucune joie n'avait exalté son âme, qu'aucun chagrin n'avait contristé son cœur. Bussy en fut si singulièrement frappé, qu'il resta comme interdit à son aspect. Mais il fut bientôt rassuré par le ton bienveillant avec lequel elle lui dit de s'asseoir, et l'empressement qu'elle mit à le prier de lui faire connaître le motif qui l'amenait près d'elle. Après que Bussy eut donné le détail de son affaire et démontré, avec clarté et évidence, son bon droit, madame de Miramion lui répondit qu'elle lui promettait de parler à son gendre et de tâcher de le rendre favorable à sa cause. Le jugement suivit de près ses promesses, et Bussy gagna son procès.

[212] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 168 de l'édit. in-12; t. I, p. 219 de l'édit. in-4º.--DE CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, p. 21, édit. in-12.

[213] _Vie de madame de Miramion_, p. 22, et _le Portrait de madame Miramion peint par_ DE TROY, _gravé par_ ÉDELINCK.

Tous ceux qui sont versés dans l'histoire du grand siècle reconnaîtront madame de Miramion à cette action généreuse. Ils savent que c'est cette même femme qui, après avoir fait le serment de se consacrer à Dieu, préféra ses devoirs de mère à l'oisiveté des cloîtres; soigna sa fille, presque toujours malade; consuma les belles années de sa jeunesse à faire son éducation; la produisit dans le monde, la maria, et assura son bonheur par tous les moyens que la tendresse maternelle peut suggérer[214]; puis, libre de tous soins domestiques, s'abandonna à cet immense amour de l'humanité, à cette charité ardente[215] qui semblait augmenter les forces de son corps et les ressources de son esprit, en raison de l'accroissement des misères qu'elle avait à soulager; que c'est cette même femme qui fonda à Paris, à Amiens, à la Ferté-sous-Jouarre, les communautés de son nom, et donna par là des maîtresses d'école aux pauvres filles, des garde-malades intelligentes et instruites aux habitants des campagnes[216]; qui ouvrit des ateliers de travail pour la vertu laborieuse, et des maisons de refuge pour le vice repentant[217]; qui pendant deux ans nourrit de son patrimoine sept cents pauvres que l'Hôpital général avait été obligé d'expulser faute de fonds[218]; qui aida saint Vincent de Paul à soutenir l'œuvre des enfants trouvés[219]; qui dans Melun désolé par une maladie contagieuse porta tous les genres de secours, et deux mois durant y brava la mort en soignant de ses propres mains ceux que leurs parents, leurs amis, frappés d'épouvante, avaient abandonnés[220]; qui contribua par ses largesses à l'établissement des missions étrangères, et fit bénir le nom français jusqu'aux extrémités du globe. C'est encore elle qui se prosterna aux pieds d'un père irrité, arrêta sur ses lèvres la malédiction qui allait frapper un fils, et en fit descendre le pardon. C'est elle que les princesses enviaient aux pauvres, dont elles demandaient les conseils dans leurs afflictions, dont elles imploraient la présence et les prières à leurs derniers moments. Louis XIV, avec ce discernement exquis qui le caractérisait, l'avait choisie pour être la distributrice de ses aumônes[221]; toutes les personnes qui aspiraient au mérite de détruire ou de combattre les maux qui affligent l'humanité ou accablent l'infortune croyaient ne pouvoir accomplir leurs œuvres bienfaisantes sans sa participation.

[214] _Vie de madame de Miramion_, 1706, in-4º, p. 24, 33, 35, 39-41.

[215] _Ibid._, p. 31.

[216] _Ibid._, p. 52, 65-194.

[217] _Ibid._, p. 143.--FÉLIBIEN, _Histoire de la ville de Paris_, vol. I, part. 2, p. 1492.

[218] _Ibid._, p. 50.

[219] _Ibid._, p. 139.

[220] _Vie de madame de Miramion_, p. 73.

[221] DANGEAU, _Mémoires_, 24 mars 1696, t. II, p. 41.--_Vie de madame de Miramion_, p. 71.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, 1829, t. I, p. 350, 351.--SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, 1791, t. XI, p. 35 et 36.--FÉLIBIEN, _Hist. de Paris_, p. 1520.

Madame de Sévigné qualifie madame de Miramion de _Mère de l'Église_, et elle dit avec raison que sa perte a été une perte publique[222]. Quand elle en parlait ainsi, le nom de madame de Miramion, béni par tous les pauvres, prononcé avec respect par tous les riches, était devenu célèbre; mais à l'époque dont nous nous occupons ses vertus comme sa beauté étaient ignorées du monde, où elle ne paraissait jamais. Aussi, au milieu des événements qui attiraient alors l'attention publique, l'attentat de Bussy fit peu de bruit. Madame de Sévigné paraît l'avoir ignoré, ou ne l'avoir connu que d'une manière inexacte, et propre, à justifier son cousin. Il est certain du moins que leur intimité n'en fut en rien altérée; au contraire, on verra, par la suite de notre récit, que la nécessité où fut Bussy d'échapper aux poursuites dirigées contre lui lui donna l'occasion, ou le prétexte, de résider pendant quelques jours sous le même toit avec sa cousine; ce qui augmenta encore cette familiarité qui existait entre elle et lui, qu'autorisait leur parenté, et qu'il considérait avec raison comme un des moyens les plus puissants de seconder l'exécution de ses desseins.

[222] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 31 janvier 1689, t. VIII, p. 317, du 29 mars 1696, t. X, p. 201.

CHAPITRE XI.

1648.

Bussy revient à Paris.--Il n'y trouve pas madame de Sévigné.--Il apprend qu'elle est à l'abbaye de Ferrières.--Antiquité de cette abbaye.--Pourquoi possédée par l'évêque de Châlons.--Parenté de l'évêque de Châlons et des Rabutins.--Événements qui ont engagé M. et madame de Sévigné à l'aller voir.--Molé de Champlatreux intervient pour arranger l'affaire de Bussy.--On exige que Bussy s'éloigne de Paris.--Il se rend à Ferrières.--Retourne à Paris.--Reçoit des ordres pour organiser à Autun une compagnie de chevau-légers.--Pourquoi il se décide à écrire à M. et à madame de Sévigné en nom collectif.--Lettre de Bussy.--Perfection de la gastronomie à cette époque.--Nécessité, pour l'objet du cet ouvrage, de donner une idée exacte de la guerre et des personnages de la Fronde.