Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)

Part 6

Chapter 63,684 wordsPublic domain

Madame de Sévigné quitte les Rochers, et retourne à Paris.--Elle y prend un nouveau logement.--Elle désirait revenir à Paris pour être utile à son gendre.--Ce qu'était l'administration des provinces sous Louis XIV.--L'évêque de Marseille, Janson, cherche à desservir M. de Grignan. Le marquis de Charost le défend.--Les affaires des états de Provence se terminent bien.--Louis XIV se prépare à la guerre contre les Hollandais, et ne semble occupé que des choses de la paix.--Dans cette persuasion, Boileau écrit son _Discours au roi_.--Négociations de Louis XIV.--Il accorde sa confiance à Condé.--Fête donnée, à Chantilly, au roi et à toute sa cour.--Création de l'Académie d'architecture.--Le roi propose un prix pour l'invention d'un nouvel ordre d'architecture, qui serait nommé l'_ordre français_.--Nouvelles constructions à Versailles, à Compiègne, à Fontainebleau.--On joue _la Comtesse d'Escarbagnas_ et _Psyché_.--La Fontaine publie un nouveau Recueil de fables et un nouveau Recueil de contes et de poésies diverses.--Ouverture du jubilé.--Le roi touche 1,200 malades.--Publication de _Poésies chrétiennes et diverses_.--Belle ode de Pomponne qui s'y trouve insérée.--Molière fait jouer _les Femmes savantes_.--Effet produit par cette pièce.--Elle anéantit la réputation de Cotin et le règne des _précieuses_.--De leur heureuse influence sur les mœurs et sur la littérature.--Julie d'Angennes n'existait plus lors de la première représentation des _Femmes savantes_.--Son admirable conduite et son courage.--Elle devient dame d'honneur de la reine.--Ses remords, ses chagrins à la cour.--Un fantôme lui apparaît.--Elle tombe malade, et meurt.--Madame de Richelieu est nommée à sa place dame d'honneur.--Ce que dit madame de Sévigné de cette nomination, attribuée à l'influence de madame Scarron sur madame de Montespan.--Madame de Sévigné soupe souvent avec madame Scarron.--Conduite de celle-ci.--Ses entretiens avec madame de Montespan déplaisent au roi.--Ses sentiments, et conduite de madame de Montespan en matière de religion.--Madame Scarron, d'après l'ordre du roi, se charge d'élever les enfants qu'il aura avec madame de Montespan.--Conduite admirable de madame Scarron.--Les enfants que le roi a eus de madame de Montespan lui inspirent une grande tendresse.--Le roi augmente sa pension.--Il lui donne un carrosse et des gens, et l'appelle à la cour pour rester auprès des enfants de madame de Montespan.

Décembre commençait; le froid était piquant; mais le ciel était bleu, et la lumière du soleil éclatait sur les bois dépouillés de verdure de la vaste campagne des Rochers, lorsque madame de Sévigné quitta sa solitude avec un regret dont elle était, disait-elle, épouvantée[201]. Elle se mit en route avec deux calèches attelées chacune de quatre chevaux, pour elle et sa suite; et afin d'éviter le mauvais pavé de Laval, elle prit d'abord la route de Cossé, alla coucher chez une parente de madame de Grignan, à Loresse, château situé dans la commune de Montjean. Le second jour de son voyage, elle coucha à Meslay; le troisième, à Malicorne, chez la marquise de Lavardin. En faisant ainsi environ dix lieues par jour, elle se trouva le dixième jour transportée à Paris, satisfaite de s'être rapprochée de sa fille, et ayant pris la résolution d'aller la rejoindre aussitôt que les frimas de l'hiver auraient disparu, et que le retour de la belle saison lui permettrait d'entreprendre ce long voyage.

[201] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9, 13, 18 décembre 1671), t. II, p. 307, 309, 313, édit. G.; t. II, p. 260, 261, 264, édit. M.

Elle avait quitté, après le mariage de sa fille, le logement qu'elle occupait à Paris rue du Temple, et transporté son domicile rue de Thorigny, où elle ne devait pas rester longtemps; car, tandis qu'elle était encore aux Rochers, des ordres avaient été donnés par elle de louer, rue Sainte-Anastase, une autre maison près de celle du comte et de la comtesse de Guitaut[202].

[202] Conférez t. I, p. 2, de la 1re partie de ces _Mémoires_.

On sait que le château d'Époisses en Bourgogne, qui appartenait au comte de Guitaut, n'était pas éloigné de Bourbilly, terre de madame de Sévigné. Aussi dit-elle, en écrivant alors au comte de Guitaut, qu'il est de sa destinée d'être partout sa voisine[203]. Madame de Sévigné, aidée de son oncle Saint-Aubin, employa une partie de l'hiver à faire arranger sa nouvelle demeure, fort rapprochée de celle qu'elle habitait, et elle y coucha pour la première fois le 7 mai 1672[204]. Elle y avait fait préparer un appartement pour sa fille et pour son gendre, et, quoique petite, cette maison lui suffisait; elle s'y trouvait commodément et agréablement[205]. Nous dirons comment depuis elle changea encore de logement, et occupa le bel hôtel Carnavalet[206]. Mais il est remarquable que, malgré son intime liaison avec madame de la Fayette et le duc de la Rochefoucauld, qui l'appelait si souvent à l'autre extrémité de la ville, elle ne quitta jamais le Marais ou le quartier du Temple et le quartier Saint-Antoine; et, dans ses divers changements, elle se rapprocha de plus en plus de la place Royale, où elle était née. Elle y trouvait l'avantage d'être près de toutes les connaissances de sa jeunesse, qui furent aussi les mêmes que celles de son âge avancé. Elle pouvait fréquenter toujours les mêmes églises, les Minimes, l'église Saint-Paul, celle des Jésuites, le couvent des Filles de Sainte-Marie du faubourg Saint-Antoine, dont les religieuses étaient ses bonnes amies, et qui avaient parmi elles sa nièce Diane-Charlotte, la fille aînée du comte de Bussy, dont l'esprit la charmait, dont la piété lui faisait envie[207].

[203] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (décembre 1671, au comte de Guitaut), t. II, p. 307, édit. G.

[204] _Ibid._ (4 et 6 mai 1672), t. III, p. 5 et 12, édit. G.; t. II, p. 420 et 425, édit. M.

[205] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1672), t. III, p. 16, édit. G.; t. II, p. 429, édit. M.

[206] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16, 19, 21 et 29 septembre 1677; 7, 15, 20, 27 octobre 1677).

[207] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 24 mai 1671), t. II, p. 73 et 75, édit. G.; t. II, p. 61 et 63, édit. M.--Sur Diane-Charlotte, conférez une lettre de mademoiselle Dupré à Bussy, en date du 1er juillet 1670, et la réponse de Bussy du 10 juillet, dans BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 163 et 166.

Un motif plus puissant que celui de se rapprocher de sa fille avait engagé madame de Sévigné à quitter les Rochers: c'était les services qu'elle pouvait rendre à son gendre depuis que Pomponne avait été nommé ministre. Lorsqu'elle revint à Paris, les états de Bretagne étaient depuis longtemps terminés; mais il n'en était pas de même de ceux de Provence: ouverts à Lambesc au mois de septembre, ils se prolongèrent jusqu'en janvier 1672[208]. Ainsi que nous l'avons dit, madame de Sévigné aida puissamment à ce que le lieutenant général gouverneur ne fût pas contraint de s'aliéner la population de la Provence en déployant contre ses représentants les rigueurs du pouvoir; aussi M. de Grignan appelait-il sa belle-mère son _petit ministre_[209]. Louis XIV travaillait alors à régulariser l'administration de son royaume; et comme les efforts des provinces, des villes et des départements pour conserver ce que la hache de Richelieu n'avait pu abattre de leurs priviléges et de leurs libertés, faisaient obstacle aux ordonnances du monarque absolu, il mettait tous ses soins à les anéantir ou à les comprimer. Ce fut surtout durant le cours des années 1671 et 1672 qu'il obtint les plus grands résultats[210]. Ce que le comte de Grignan faisait en Provence, le duc de Chaulnes l'exécutait en Bretagne, le prince de Condé en Bourgogne[211], le duc de Verneuil[212] en Languedoc. Les députés des états de cette dernière province avaient décidé qu'à l'avenir on commencerait les délibérations dans un ordre inverse de celui qui avait été en usage jusqu'alors; c'est-à-dire qu'on voterait d'abord les subsides, ou les dons gratuits à offrir au roi, avant de s'occuper des affaires particulières de la province[213]. Une telle résolution enlevait nécessairement à l'assemblée des états tout moyen de résister aux exigences de l'autorité. Aussi cette mesure fut-elle bien accueillie par Louis XIV, et on s'en entretenait beaucoup à la cour. Sur quoi madame de Sévigné raconte à sa fille l'anecdote suivante: «L'autre jour, on parlait, devant le roi, de Languedoc et puis de Provence, et puis enfin de M. de Grignan, et on en disait beaucoup de bien: M. de Janson [l'évêque de Marseille] en dit aussi; et puis il parla de sa paresse naturelle: là-dessus le marquis de Charost[214] le releva de sentinelle d'un très-bon ton, et lui dit: «Monsieur, M. de Grignan n'est point paresseux quand il est question du service du roi, et personne ne peut mieux faire qu'il a fait dans cette dernière assemblée: j'en suis fort bien instruit.» Voilà de ces gens que je trouve toujours qu'il faut aimer et instruire[215].»

[208] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 440 et 441.

[209] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 392, édit. G.; t. II, p. 333, édit. M.--Voyez l'_Abrégé des délibérations de l'assemblée générale des états de Provence_; Aix, chez Charles David, 1672, in-4º, p. 29 et 36. Le roi demandait 600,000 fr. de dons gratuits, on n'en voulait offrir que 400,000; on composa, et l'on vota 500,000 fr.

[210] ALEXANDRE THOMAS, _Une province sous Louis XIV_; 1844, in-8º, p. 40, 61, 63, 66, 70, 376, 387.

[211] _Ibid._, p. 399 et 405.

[212] Il était prince du sang, oncle du roi. Le marquis de Castries était lieutenant général.

[213] Baron TROUVÉ, _Essais historiques sur les états généraux du Languedoc_, 1818, in-4º, p. 183 et 184.

[214] Charost était gendre de Fouquet.

[215] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 février 1672), t. II, p. 390, édit. G.; t. II, p. 331, édit. M.

Madame de Sévigné était d'autant plus heureuse de l'issue favorable des affaires de Provence, qu'elle avait longtemps craint des résultats tout différents. Elle était naturellement enchantée de Louis XIV et de ses ministres, qui se montraient satisfaits des services de son gendre. Elle écrivait à sa fille: «J'ai tremblé depuis les pieds jusqu'à la tête; je croyais que tout fût perdu: il se trouve que vous avez attendu votre courrier, et que vous avez bu à la santé du roi votre maître. J'ai respiré, et approuvé votre zèle. En vérité, on ne saurait trop louer le roi: il s'est perfectionné depuis un an. Les poëtes ont commencé à la cour; mais j'aime bien autant la prose, depuis que tout le monde en sait faire pour conter et chanter ses louanges[216].»

[216] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 janvier 1672), t. II, p. 363.

En effet, depuis la paix d'Aix-la-Chapelle[217], Louis XIV semblait avoir renoncé aux projets ambitieux qu'il avait manifestés dans les commencements de son règne; et c'est alors qu'il négociait pour rompre l'alliance qu'avaient contractée entre elles la Hollande, l'Angleterre et la Suède[218], qu'il s'apprêtait à punir l'ingratitude et l'orgueil des Hollandais, tandis qu'on le croyait uniquement occupé des soins du gouvernement, de la prospérité de son royaume, des embellissements de Versailles et des plaisirs de sa cour[219].

[217] _Recueil des principaux traités de paix faits et conclus pendant ce siècle_; Luxembourg, 1698, in-12. _Préliminaires des traités faits entre les rois de France et toutes les provinces de l'Europe_; 1692, in-12, p. 296.

[218] MIGNET, _Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV_, t. IV, p. 5.

[219] BERRIAT SAINT-PRIX, édition des _OEuvres de Boileau_, 1830, in-8º, t. I, p. CXXXIV, no 24, et CXLI, no 28; et t. II, p. 9 et 23.

Ce fut sous l'inspiration de cette croyance générale que Boileau écrivit son _Épître au roi_, à laquelle madame de Sévigné fait principalement allusion, parce que cette épître, d'abord publiée séparément en 1670, le fut de nouveau au commencement de 1672, peu de temps avant que la guerre fût déclarée; et quoique le poëte eût opposé la sagesse pacifique du roi de France à la folie des monarques conquérants, les éloges donnés dans ses vers pleins de force, de grâce et de finesse, furent d'autant mieux accueillis, que Louis XIV craignait de voir toute l'Europe se soulever pour s'opposer à ses envahissements, et qu'il désirait persuader aux peuples et aux gouvernements qu'il n'armait que parce qu'il y était contraint pour sa sûreté et celle des autres États monarchiques, menacés par une république insolente; que tous ses vœux tendaient à conclure une paix durable.

Pomponne et Courtin en Suède, le chevalier de Gémonville à Vienne, le marquis de Ruvigny et Colbert de Croisy à Londres, le marquis de Villars et Bonzy, archevêque de Toulouse, à Madrid, conduisirent les négociations qui précédèrent cette guerre avec une activité et une habileté admirables. Ce ne fut que lorsque Louis XIV, par des traités secrets[220], eut détaché de la Hollande tous les États qui avaient intérêt à la soutenir, qu'il eut obtenu le concours des uns et la neutralité des autres, qu'il fit connaître ses desseins[221]. Les préparatifs des armements faits par lui, par son ministre Louvois, par Turenne, par Condé furent dissimulés avec le même soin, enveloppés du même mystère. Avant d'arrêter son plan de campagne, il ordonna à Louvois de le soumettre par écrit au prince de Condé, et voulut avoir l'avis de ce grand capitaine. Pour qu'il ne fût pas distrait de l'important travail qu'il lui confiait, le roi avait permis au duc d'Enghien de suppléer son père comme gouverneur de la Bourgogne[222], ce qui était une manière de lui assurer la survivance de cette place importante. Pour mieux divulguer la faveur que Condé avait acquise auprès de lui, Louis XIV accepta des fêtes que ce prince lui offrit à Chantilly. Le roi se rendit en ce lieu le 23 avril 1671; il était accompagné de la reine et de MONSIEUR. La fête dura deux jours, et, comme presque toutes les fêtes de Chantilly, celle-ci consista en divertissements de chasse, de pêche, en illuminations et en repas dans la forêt[223]. Cette forêt, mieux que celles de Fontainebleau et de Compiègne, mieux que les bois de Versailles, se prêtait à une heureuse alliance des gracieuses beautés de la nature avec les surprises et les magnificences de l'art. Le duc d'Enghien fut le principal ordonnateur des féeries de ces deux journées. C'est à lui que ce magnifique domaine devait ses derniers embellissements[224], et il montra dès lors ce goût, cette activité, cette prévoyance, cet esprit ingénieux dont il donna depuis tant de preuves dans de semblables circonstances[225].

[220] MIGNET, _Négociations_, in-4º, t. III, p. 258 (Traité secret entre Charles II et Louis XIV, 21 octobre et 31 décembre 1670); t. III, p. 291 (Traité entre le duc de Brunswick, 10 juillet 1671); t. III, p. 365 et 374 (Traité avec la Suède, le 14 avril 1671). Courtin appelle les Suédois les Gascons du Nord.

[221] MIGNET, _Négociations_, t. III, p. 666.

[222] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 478 (Lettres du roi au duc d'Enghien, 24 mai 1671).

[223] _Recueil de gazettes nouvelles, ordinaires et extraordinaires_; Paris, 1672, in-4º, p. 437, no 54. Gazette du 8 mai 1671.--_Histoire de la monarchie françoise sous le règne de Louis le Grand_, quatrième édition; Paris, 1697, t. II, p. 71.

[224] Il avait créé le petit parc. Voyez _Recueil des gazettes_ (8 mai 1671), p. 458, et GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 436.

[225] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, et une note dans notre édition de la Bruyère, p. 658.

Cette fête, qui coûta 360,000 livres, fut assombrie par le suicide de Vatel, qui se crut déshonoré parce que le rôti manqua à quelques tables et que le poisson n'arrivait pas en assez grande quantité[226]. Quant à Louis XIV, il ne donna point de fêtes dans l'année qui précéda l'invasion de la Hollande: d'autres pensées l'occupaient, et les besoins de la guerre prescrivaient de l'économie dans les dépenses. Cependant il faisait travailler les artistes, et surtout les sculpteurs, pour l'embellissement de Versailles; il allait les visiter dans leurs ateliers[227]. Il voulut loger plus grandement les soldats infirmes, dont les guerres avaient augmenté le nombre. Il commença donc à faire construire l'édifice qu'on voulait appeler l'hôtel de Mars, et qui fut depuis l'hôtel des Invalides, quand il eut été terminé et richement doté[228]. Louis XIV créa, vers la fin de l'année 1671, une académie d'architecture; et, par une pensée qui manifestait plus son patriotisme qu'un goût éclairé de l'art, il promit de donner en prix son portrait, enrichi de diamants, à l'inventeur d'un nouvel ordre d'architecture qui serait nommé l'_ordre français_; et il fit insérer le programme de ce prix dans la _Gazette_[229].

[226] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 26 avril 1671), t. II, p. 40 à 44, édit. G.; t. II, p. 33 à 36, édit. M.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 436.

[227] _Recueil des gazettes nouvelles et extraordinaires_; Paris, 1672, in-4º, p. 71. (11 janvier. Le roi va aux Gobelins voir les dessins de le Brun et les statues que Regnauldin exécutait pour Versailles.)

[228] _Histoire de l'hôtel royal des Invalides_; 1736, in-folio, p. 6 et 7.

[229] _Recueil des gazettes nouvelles_, p. 1100 (14 novembre 1671).

Il avait fait achever le palais des Tuileries; et la salle de spectacle qu'il avait ordonné d'y construire servit, cette année, aux représentations de _Psyché_. Il est remarquable que, pendant tout le cours de ce règne, on ne joua dans cette salle que ce seul opéra, et seulement cette année[230]. Soit que Louis XIV, pour la pompe et la magnificence de sa cour, se trouvât trop peu séparé de la foule, et gêné dans la populeuse ville de Paris; soit qu'il y fût désagréablement poursuivi par le souvenir de la Fronde, presque tous les actes émanés de lui sont, à l'époque où nous sommes parvenus, datés de Saint-Germain en Laye, de Versailles et de Fontainebleau. C'est à Saint-Germain en Laye qu'à la fin de l'année on joua _la Comtesse d'Escarbagnas_. En même temps que Molière, dans cette pièce, amusait la cour par les ridicules de la province, il faisait rire Paris par la farce bouffonne et spirituelle des _Fourberies de Scapin_. Quoique _Psyché_ eût été imprimée sous le nom seul de Molière, et même vendue à son profit[231], on était averti qu'il n'avait eu qu'une très-faible part à cette pièce, mise en musique par Lulli, et presque entièrement versifiée en quinze jours[232] par Quinault et par le grand Corneille, qui dans cette circonstance, à l'âge de soixante-cinq ans, écrivit les vers les plus gracieux et les plus passionnés qui soient sortis de sa plume[233].

[230] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, t. XI, p. 121-125, et p. 174 et 178.

[231] _Psiché_ (sic), _tragédie-ballet_, par L.-B.-P. MOLIÈRE; et se vend chez l'auteur à Paris, 1671.

[232] _Psiché_; Paris, 1671, p. 1 de l'avis au libraire.

[233] _Psiché, tragédie-ballet_; Paris, 1671, acte III, scène III, p. 45 et 51.

Cette fable de Psyché, la plus ingénieuse de toutes celles que l'antiquité nous a transmises, avait surtout été mise en vogue par le roman de la Fontaine. On admirait moins alors la prose élégante et facile de ce roman que les vers trop dédaignés depuis qu'il y a insérés pour décrire les prestiges de Versailles, et qui lui valurent l'honneur de présenter au roi sa nouvelle production[234]. Cette œuvre singulière, originale par la conception et l'exécution, contenait sur la littérature des dialogues pleins de goût et de sagacité: digressions qui tenaient d'ailleurs aussi peu au sujet principal du roman que les descriptions en vers des jardins de Versailles, où toute la cour se transportait souvent[235]. Mais ce qui, dans cette même année 1671, recommandait, plus encore que les représentations de _Psyché_, le nom de la Fontaine à la jeune génération et à celle qui l'avait précédée, c'est qu'il venait de publier deux recueils, tous deux avec privilége du roi, que les plus obséquieux courtisans comme les dames les mieux famées ne se faisaient pas scrupule de lire et de louer. L'un était un recueil de _fables nouvelles_, avec des poésies amoureuses et autres en faveur de Fouquet et des personnes qu'il recevait à Vaux[236]. Ce volume contenait aussi la description de Vaux, plus gracieuse, plus poétique encore que celle de Versailles. L'autre recueil était une troisième partie de _contes_ au moins égaux, peut-être supérieurs en agréments poétiques aux deux premières, qui avaient valu tant de célébrité à l'auteur. Madame de Sévigné envoya ces volumes à sa fille[237]; elle-même les lut avec délices. Ce n'étaient pas les seules productions où les poëtes et les beaux esprits se jouaient de ce qu'une certaine portion de la société de ce temps considérait comme trop respectable pour être en butte à de telles licences: alors que Boileau donnait tant de louanges au roi, il prenait pour sujet d'un poëme qui est l'œuvre la plus achevée de sa muse la satire des chanoines de la Sainte-Chapelle de Paris; et, par les lectures qu'il en faisait alors chez M. de Lamoignon, ses vers, retenus dans la mémoire de ceux qui y avaient assisté, étaient connus avant d'être publiés[238].

[234] _Les Amours de Psiché_ (sic) _et de Cupidon_, par M. DE LA FONTAINE; Paris, 1669, in-8º et in-12.--_Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine_, troisième édition, 1824, in-8º, p. 200.

[235] Le 12 septembre 1671, le roi donne à Versailles un divertissement, et on y joue la comédie. Voyez _Recueil des gazettes_, p. 904.

[236] _Fables nouvelles et autres poésies de M._ DE LA FONTAINE; Paris, 1671.--_Contes et Nouvelles_ en vers, par M. DE LA FONTAINE; Paris, 1671. Le privilége du roi dit: «Achevé d'imprimer le 27e jour de janvier 1671.»

[237] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars, 27 avril 1671; 9 mars 1672), t. I, p. 190; t. II, p. 140, 349 et 352, édit. M.

[238] Voyez Berriat Saint-Prix, _OEuvres de Boileau_, t. I, p. CXLI des Notices bibliographiques.

Cependant, cette même année 1671, l'ouverture d'un jubilé eut lieu dans la cathédrale de Paris le 23 mars, et, le 28 du même mois, le roi communia publiquement à l'église des Récollets, où il fit une station. Là, ayant à ses côtés le Dauphin et Bossuet, il toucha plus de douze cents malades qui se présentèrent avec l'espoir d'être guéris des humeurs froides par l'influence surnaturelle du descendant de saint Louis[239].

[239] Gazettes des 23 et 28 mars 1671, p. 315 et 339. Le jubilé fut terminé le 11 avril, p. 304.

La préférence donnée en cette occasion par Louis XIV à l'église du couvent des Récollets, une des moindres de Paris, pour un acte aussi solennel, était due à ce que ces religieux étaient en possession de lui fournir de zélés aumôniers pour ses armées[240].

[240] JAILLOT, _Recherches critiques, historiques et topographiques sur la ville de Paris_, 1773, in-8º, t. II, _quartier Saint-Martin des Champs_, p. 33 et 34.