Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)
Part 3
Les _assises des états de Bretagne_ se composaient de tous les commissaires du roi, c'est-à-dire, du gouverneur, des lieutenants généraux, du premier président du parlement, de l'intendant, des avocats généraux, du grand maître des eaux et forêts, des receveurs généraux des finances, etc., au nombre d'environ vingt-cinq personnes. Puis venaient _nosseigneurs_ les députés de l'ordre de l'Église, au nombre de vingt-deux; ceux de l'ordre de la noblesse, au nombre de cent soixante-quatorze, le duc de Rohan, baron de Léon, à leur tête, et, en dernier lieu, soixante-dix députés de l'ordre du tiers[66]. Dans sa lettre en date du 5 août, madame de Sévigné dit: «Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ouvrir les états. Le lendemain, M. le premier président, MM. les procureurs et avocats généraux du parlement, huit évêques, M. de Morlac, Lacoste et Coëtlogon le père, M. Boucherat qui vient de Paris [c'est le même qui fut depuis chancelier de France], cinquante bas Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent communautés. Le soir, devaient venir madame de Rohan d'un côté, et son fils de l'autre, et M. de Lavardin, dont je suis étonnée[67].» Fort liée avec le marquis de Lavardin, madame de Sévigné avait des raisons de croire qu'il ne devait pas arriver si promptement.
[66] _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, de 1629 à 1723, manuscrit de la bibliothèque du Roi, Bl.-Mant., no 75, in-fol., p. 340, année 1671.--_Liste de nosseigneurs les états de Bretagne, tenant à Morlaix_, 20 octobre 1772. A Morlaix, chez Jacques Vatar, libraire.
[67] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1671), t. II, p. 172, édit. G.; t. II, p. 143, édit. M.
On a dit à tort que madame de Sévigné s'étonnait que M. de Lavardin fût venu, parce que, lieutenant général et non gouverneur, il ne pouvait paraître qu'au second rang, et que, dans ce cas, les lieutenants généraux s'absentaient souvent. Ce ne peut être le motif de l'étonnement de madame de Sévigné.
Non-seulement le duc de Chaulnes avait été nommé par lettres patentes commissaire du roi pour la tenue des états (le 6 mai), mais d'autres lettres patentes, datées du 25 juin, le nommaient aussi gouverneur et lieutenant général du duché de Bretagne; place vacante, disent ces lettres, «depuis la mort de la feue reine, notre très-honorée dame et mère.» Or, le marquis de Lavardin, nommé lieutenant général aux huit évêchés, devait présenter les lettres patentes de la nomination du gouverneur aux assises des états; ce qu'il fit dans la séance du 22 août, après avoir fait l'éloge du duc de Chaulnes. «Celui-ci était, dit le procès-verbal, placé sur une chaise à bras (un fauteuil) et sous le dais, le marquis de Lavardin à sa droite, sur une chaise à bras et sur une plate-forme plus basse.» Les motifs que le roi fait valoir pour demander des secours extraordinaires à la province sont: «pour la construction d'un grand nombre de vaisseaux, la fourniture de nos arsenaux, l'achèvement du superbe bâtiment du Louvre, etc.[68].» On dépensa cette année fort peu d'argent pour le Louvre, mais en récompense on en dépensa beaucoup pour la marine; et on doit compter, comme dépenses extraordinaires, l'hôtel des Invalides, qui fut commencé cette année; la fondation d'une académie d'architecture; les leçons publiques de chirurgie et de pharmacie, qui furent établies au Jardin royal (Jardin des Plantes)[69].
[68] Cet _et cætera_ termine l'énumération des besoins. _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, Mss. de la Biblioth. royale, cote Bl.-Mant., no 75, in-folio, p. 339-347.
[69] FORBONNAIS, _Recherches et considérations sur les finances de France_, édit. in-12, t. III, p. 95.
Madame de Sévigné regrette beaucoup que son gendre n'ait point à traiter avec les Bretons des intérêts du roi. Les états réunis à Vitré ne ressemblaient guère, en effet, à ceux tenus à Lambesc. Autant ces derniers s'étaient montrés parcimonieux et indociles envers le comte de Grignan, autant les premiers furent libéraux et prodigues pour le duc de Chaulnes[70]. «Les états, dit-elle, ne doivent pas être longs; il n'y a qu'à demander ce que veut le roi; on ne dit pas un mot: voilà ce qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité de présents, de pensions, de réparations de chemins et de villes, quinze ou vingt grandes tables, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande _braverie_, voilà les états; j'oublie trois à quatre cents pipes de vin qu'on y boit[71].»
[70] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1671), t. II, p. 274, édit. G.; t. II, p. 232, édit. M.
[71] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1671), t. II, p. 173, édit., G.; t. II, p. 144, édit. M.
A ces dîners, à ces bals, à ces comédies, madame de Sévigné assiste souvent, malgré le désir qu'elle aurait de se tenir toujours aux Rochers. Elle dit: «La bonne chère est excessive; on remporte les plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il faut faire hausser les portes[72].» Mais celui qui surpasse en luxe de table le gouverneur lui-même, c'est d'Harouïs, le trésorier des états de Bretagne, qui avait épousé une Coulanges, et était par conséquent allié à la famille de madame de Sévigné. Elle dit à madame de Grignan: «M. d'Harouïs vous écrira; sa maison va être le Louvre des états: c'est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit, qui attirent tout le monde[73].» D'Harouïs s'était engagé à payer cent mille francs aux états de plus qu'il n'avait de fonds, «et trouvait, dit madame de Sévigné, que cela ne valait pas la peine de le dire: un de ses amis s'en aperçut. Il est vrai que ce ne fut qu'un cri dans toute la Bretagne, jusqu'à ce qu'on lui ait fait justice: il est adoré partout[74].» On doit peu s'étonner d'après cela que ce comptable ait, par la suite, manqué pour une somme considérable, et se soit fait mettre à la Bastille, où il mourut[75]. Les grands repas sont ce qui fatiguait le plus madame de Sévigné, et, simple dans ses goûts, elle n'avait point cet appétit désordonné pour les mets recherchés, qui souvent aujourd'hui, dans le beau monde comme parmi les commis voyageurs, alimente tout l'esprit des conversations. Elle écrit à sa fille: «Demain je m'en vais aux Rochers, où je serai ravie de ne plus voir de festins, et d'être un peu à moi. Je meurs de faim au milieu de toutes ces viandes; et je proposais l'autre jour à Pomenars d'envoyer accommoder un gigot de mouton à la _Tour de Sévigné_ pour minuit, en revenant de chez madame de Chaulnes[76].» Mais dans ces festins on témoignait tant de plaisir à la voir, on buvait si souvent à sa santé et à celle de madame de Grignan[77], qu'elle ne pouvait s'empêcher de sympathiser avec la gaieté générale. Ce qui lui agrée le plus, ce sont les bals, à cause de la supériorité des Bretons pour la danse. «Après le dîner, dit-elle, MM. de Locmaria[78] et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des passe-pieds merveilleux et des menuets, d'un air que les courtisans n'ont pas à beaucoup près; ils y font des pas de Bohémiens et de bas Bretons avec une délicatesse et une justesse qui charment. Les violons et les passe-pieds de la cour font mal au cœur auprès de ceux-là. C'est quelque chose d'extraordinaire que cette quantité de pas différents et cette cadence courte et juste; je n'ai point vu d'homme comme Locmaria danser cette sorte de danse[79].» Elle revient encore, dans une autre lettre, sur la grâce de ce jeune Locmaria, «qui ressemble à tout ce qu'il y a de plus joli, et sort de l'Académie; qui a soixante mille livres de rentes, et voudrait bien épouser madame de Grignan.» La comédie, quoique jouée par une troupe de campagne, l'amusait et l'intéressait; elle vit jouer _Andromaque_, qui lui fit répandre plus de six larmes; _le Médecin malgré lui_ l'a fait pâmer de rire, le _Tartuffe_ l'intéressa[80]. Et tout cela ne l'empêche nullement de remplir exactement ses devoirs de religion, et de demander à sa fille toutes les fois qu'elle communie[81].
[72] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (_ibid._), t. II, p. 170, édit. G.; t. II, p. 142, édit. M.
[73] _Ibid._, t. II, p. 172, édit. G.; t. II, p. 143, édit. M.--(30 août 1671), t. II, p. 211, édit. G.; t. II, p. 176, édit. M.
[74] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1671), t. II, p. 124, édit. G.; t. II, p. 188, édit. M.
[75] Voyez notre édition des _Caractères de_ LA BRUYÈRE, p. 692.--_Lettre inédite de madame de Grignan au comte de Grignan, son mari_, publiée par M. Monmerqué, p. 11.--LA FONTAINE, _Épître au comte de Conti_ (nov. 1689), t. VI, p. 580, édit. 1827.
[76] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 187 et 188, édit. G.; t. II, p. 156, édit. M.--(30 août 1671), t. II, p. 216, édit. G.; t. II, p. 210, édit. M.
[77] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 183, édit. G.; t. II, p. 182, édit. M.
[78] Louis-François du Parc, marquis de Locmaria, qui fut lieutenant général des armées du roi, et mourut en 1709.
Les affaires, les divertissements et les festins ne faisaient pas oublier les jeux d'esprit, passés en habitude dans la haute société de cette époque. «Lavardin et des Chapelles ont rempli des bouts-rimés que je leur ai donnés; ils sont jolis, je vous les enverrai[82].»
[79] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 et 12 août 1671), t. II, p. 171 et 183, édit. G.; t. II, p. 142 et 152, édit. M.
[80] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet, 12 août, 13 septembre 1671), t. II, p. 127, 183, 223, édit. G.; t. II, p. 105, 152 et 187, édit. M.
[81] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 187, édit. G.; t. II, p. 156, édit. M.
[82] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 208, édit. G.
Madame de Sévigné, entraînée elle-même par la nécessité de paraître aux états d'une manière conforme à son rang et à la réception qu'on lui faisait, se pare d'un luxe qu'elle ne pouvait avoir à la cour et à Paris, mais qui dans sa province était convenable et de bon goût. Ainsi, quand elle rendait des visites dans ses environs, ou quand elle allait à Vitré, elle faisait atteler six chevaux à sa voiture; et elle témoigne naïvement à sa fille que son bel attelage et la rapidité de ses chevaux lui plaisent beaucoup[83].
[83] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juillet 1671), t. II, p. 121, édit. G.; t. II, p. 101, édit. M.
Pendant le temps que durèrent les assises des états, elle se rendait à Vitré le moins souvent qu'elle pouvait, et préférait se tenir à la campagne; mais elle n'était pas toujours maîtresse de suivre en cela sa volonté. D'ailleurs on ne la laissait jamais jouir en paix de ses champs et de ses bois; et la dépense que lui occasionnaient les visiteurs était pour elle un motif puissant pour céder aux instances qui lui étaient faites de sortir des Rochers.
Elle écrit de Vitré, le 12 août, à madame de Grignan[84]:
«Enfin, ma chère fille, me voilà en pleins états; sans cela, les états seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que j'eus cacheté mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs pages à cheval: c'étaient M. de Chaulnes, M. de Lavardin[85], MM. de Coëtlogon[86], de Locmaria, le baron de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-Malo, les messieurs d'Argouges[87], et huit ou dix autres que je ne connais point; j'oublie M. d'Harouïs, qui ne vaut pas la peine d'être nommé. Je reçois tout cela. On dit et on répondit beaucoup de choses. Enfin, après une promenade dont ils furent fort contents, une collation, très-bonne et très-galante, sortit d'un des bouts du mail, et surtout du vin de Bourgogne, qui passa comme de l'eau de Forges: on fut persuadé que cela s'était fait avec un coup de baguette. M. de Chaulnes me pria instamment d'aller à Vitré. J'y vins donc lundi au soir.»
[84] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 182, édit. G.; t. II, p. 151, édit. M.
[85] Il était lieutenant général aux huit évêchés et commissaire du roi aux états, le second après le duc de Chaulnes, gouverneur. (Conférez le _Registre des états de Bretagne_, de 1629 à 1723, Mss. de la Bibliothèque royale, no 75, p. 309 recto.)
[86] Le marquis de Coëtlogon était aussi un des commissaires du roi aux états, et non député. (_Registre des états de Bretagne._)
[87] Un des messieurs d'Argouges, président au parlement, était commissaire du roi aux états, et non député. (Voyez _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, Mss. de la Bibliothèque du Roi, Bl.-Mant., no 75, p. 339.)
Quatre jours après, elle écrit de nouveau de Vitré[88]: «Je suis encore ici; M. et madame de Chaulnes font de leur mieux pour m'y retenir; ce sont sans cesse des distinctions peut-être peu sensibles pour nous, mais qui me font admirer la bonté des dames de ce pays-ci; je ne m'en accommoderais pas comme elles, avec toute ma civilité et ma douceur. Vous croyez bien aussi que sans cela je ne demeurerais pas à Vitré, où je n'ai que faire. Les comédiens nous ont amusés, les passe-pieds nous ont divertis, la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes hier de grandes dévotions... Je meurs d'envie d'être dans mon mail. La Mousse et _Marphise_ ont grand besoin de ma présence.»
[88] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 187, édit. G.; t. II, p. 155, édit. M.
Les lettres que madame de Sévigné recevait de sa fille lui apprenaient que la Provence ne se montrait pas aussi facile que la Bretagne. «Vous me ferez aimer, lui dit-elle, l'amusement de nos Bretons plutôt que l'indolence parfumée de vos Provençaux[89]»; et elle mande à sa fille que M. d'Harouïs souhaite que les états de Provence donnent à madame de Grignan autant que ceux de Bretagne ont donné à madame de Chaulnes[90]. En effet, les états de Bretagne firent à la duchesse de Chaulnes présent de deux mille louis d'or, qui lui furent envoyés par une députation composée de dix-huit membres, à la tête desquels étaient les évêques de Quimper et de Nantes, chargés de la complimenter[91].
[89] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 210, édit. G.; t. II, p. 175, édit. M.
[90] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1671), t. II, p. 274, édit. G.; t. II, p. 232, édit. M.
[91] _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, de 1629 à 1723, Mss. Bl.-M., no 75 (Bibliothèque royale), p. 339.
Madame de Sévigné parle de ces dons avec un ton ironique qui décèle sa pensée: «On a donné cent mille écus de gratifications, deux mille pistoles à M. de Lavardin, autant à M. de Molac, à M. Boucherat, au premier président, au lieutenant du roi; deux mille écus au comte des Chapelles, autant au petit Coëtlogon; enfin des magnificences. Voilà une province[92]!» Oui; mais la Bretagne, mal défendue par ses députés contre les exactions du pouvoir, se révolta quatre ans après; et la Provence, sous la bénigne administration du comte de Grignan, qui se ruina en la gouvernant, fut heureuse et tranquille.
[92] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 29 septembre, 16, 20, 26 et 30 octobre, 24 novembre 1675.)
Madame de Sévigné est exacte pour les sommes données à Lavardin, premier lieutenant général, pour des Chapelles et Coëtlogon; mais elle se trompe pour M. de Molac, second lieutenant général, qui n'eut que 25,000 liv. Le marquis de Lavardin eut, en outre des 25,000 liv., 16,000 liv. pour ses gardes et officiers; le duc de Chaulnes, gouverneur, eut 100,000 liv., et 20,000 liv. pour ses gardes et officiers; le duc de Rohan eut 22,000 liv.; l'évêque de Rennes eut la même somme, et le premier président 20,000 liv. De Colbert, intendant de Bretagne, reçut 9,000 liv.; le marquis de Louvois, grand maître et surintendant des forêts, 8,000 liv., et tous les autres à proportion[93].
[93] _Recueil de la tenue des états de Bretagne dans diverses villes de cette province_, de 1629 à 1723, Mss. de la Bibliothèque du Roi, Bl.-Mant., no 75.
En accordant tout ce qui leur était demandé, les états firent des remontrances tendant à faire révoquer plusieurs édits nuisibles à la province; mais les réponses furent faites aux états tenus deux ans après, en 1673: elles prouvent que ces remontrances furent illusoires. Cependant quelques-unes sont des espèces de protestations contre certaines dispositions des édits royaux, qu'on affirme être contraires aux coutumes de la province. Pour toutes les demandes de cette nature, le roi promet de se faire informer de ces coutumes: il semble ainsi reconnaître qu'il veut les respecter[94].
[94] _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, de 1629 à 1723, Mss. Bl.-Mant. (Bibliothèque royale), p. 352-355.
Les assises des états furent terminées le 5 septembre. Madame de Sévigné, en annonçant à sa fille cette fin dans sa lettre datée de Vitré le lendemain, s'exprime ainsi[95]: «Les états finirent à minuit; j'y fus avec madame de Chaulnes et d'autres femmes. C'est une très-belle, très-grande et très-magnifique assemblée. M. de Chaulnes a parlé à _tutti quanti_ avec beaucoup de dignité, et en termes fort convenables à ce qu'il avait à dire. Après dîner, chacun s'en va de son côté. Je serai ravie de retrouver mes Rochers. J'ai fait plaisir à plusieurs personnes; j'ai fait un député, un pensionnaire; j'ai parlé pour des misérables, _et de Caron pas un mot_[96], c'est-à-dire, rien pour moi; car je ne sais point demander sans raison.»
[95] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1671), t. II, p. 216, édit. G.; t. II, p. 181, édit. M.
[96] Allusion à un dialogue de Lucien, intitulé _Caron ou les contemplateurs_, que madame de Sévigné avait lu dans la traduction de Perrot d'Ablancourt, t. Ier, p. 191; Paris, 1660. Conférez à ce sujet la note de M. Monmerqué, dans son édition des _Lettres de Sévigné_, t. II, p. 181. Madame de Sévigné répète encore ce même mot dans la lettre du 24 septembre 1675.
On voit que madame de Sévigné désapprouvait les prodigalités des états; mais son texte, pour ce qui la concerne, a besoin d'une explication, qui n'a jamais été donnée.
La terre de Sévigné[97] avait été démembrée, ou avait depuis longtemps cessé d'être la principale possession de la famille de ce nom[98]. Cette famille possédait la seigneurie des Rochers depuis le milieu du XVe siècle, par le mariage d'Anne de Mathefelon, fille et héritière de Guillaume de Mathefelon, seigneur des Rochers, avec Guillaume de Sévigné. Mais il restait à la famille de Sévigné de ses anciennes possessions une _terre de Sévigné_ près de Rennes, dans la commune de Gevezé, consistant en deux métairies, en moulins et quelques fiefs, dont la valeur totale est estimée par le fils de madame de Sévigné à 18,000 livres (36,000 fr.), tandis qu'il porte le prix de la terre des Rochers à 120,000 liv. (240,000 fr.)[99]. Parmi les fiefs restés à la famille de Sévigné, était, dans la ville de Vitré, une maison avec cour et jardin, qu'on appelait la _Tour de Sévigné_. Cette maison était un fief qui relevait du duc de la Trémouille, baron de Vitré[100]. Par acte passé le 2 septembre 1671 (trois jours avant la fin des états), madame de Sévigné fit une rente de cent francs aux bénédictins de Vitré, et hypothéqua cette rente ou pension sur la _Tour de Sévigné_[101].
[97] Dans la commune de Gevezé, près de Rennes.
[98] _Madame de Sévigné et sa correspondance_; 1838, in-8º, p. 58.
[99] _Lettre inédite du marquis_ DE SÉVIGNÉ _à la marquise de Grignan sa sœur, sur les affaires de leur maison_, publiée par M. MONMERQUÉ, 1847, in-8º (24 pages), p. 21.
[100] _Madame_ DE SÉVIGNÉ _et sa correspondance relative à Vitré et aux Rochers_, par LOUIS DUBOIS, sous-préfet de Vitré, 1838. Paris, in-8º, p. 70.
[101] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1671), t. II, p. 216, édit. G.; t. II, p. 181, édit. M.
Ce don fut sans doute fait en reconnaissance des réparations exécutées aux frais de la province à la grosse tour qui donnait son nom à la maison de Vitré. Voilà pourquoi elle dit, «J'ai fait un pensionnaire,» et qu'en même temps elle avance qu'elle n'a rien demandé, parce que la demande qu'elle avait formée ne pouvait souffrir aucune difficulté, puisque cette grosse tour était engagée dans les fortifications de la ville, et en faisait partie. M. le duc de Chaulnes, qui voulait faire venir à Vitré madame de Sévigné, prit ce prétexte pour la forcer à quitter son château des Rochers: il fit la plaisanterie de l'envoyer chercher par ses gardes, en lui écrivant qu'elle était nécessaire à Vitré pour le service du roi, attendu qu'il fallait qu'elle donnât des explications sur la demande qu'elle faisait aux états; et qu'en conséquence madame de Chaulnes l'attendait à souper[102].
[102] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1671), t. II, p. 203, édit. G.; t. II, p. 169, édit. M.
C'est dans cet hôtel de la _Tour de Sévigné_ que demeurait la brillante marquise lorsqu'elle restait à Vitré. Cette année, elle en laissa la jouissance à son fils, qui y donnait à souper à ses amis[103]. C'est aussi dans cette maison qu'allèrent loger, lorsqu'ils arrivèrent à Vitré pour la tenue des états, de Chesières, l'oncle de madame de Sévigné, son parent d'Harouïs, et un député nommé de Fourche[104]. Lorsqu'elle y restait, elle était accablée de visites. «Hier, dit-elle, je reçus toute la Bretagne à ma Tour de Sévigné[105].» Mais lorsque les états furent terminés, que le duc de Chaulnes fut parti, elle n'alla plus à Vitré. Son fils l'avait quittée depuis longtemps, et bien avant la fin des états, où son âge ne lui permettait pas d'être admis. Quoique l'été fût constamment froid et pluvieux[106], madame de Sévigné resta aux Rochers, pour que l'abbé de Coulanges pût surveiller les travaux de la chapelle[107], et pour avoir le temps de terminer les embellissements de son parc[108]. Elle avait envie d'aller visiter une autre terre qu'elle possédait en Bretagne, près de Nantes, nommée le Buron; mais, dit-elle, «notre abbé ne peut quitter sa chapelle; le désert du Buron et l'ennui de Nantes ne conviennent guère à son humeur agissante[109].» Madame de Sévigné se soumet, et ne va pas au Buron.
[103] _Ibid._ (10 juin 1671), t. II, p. 95, édit. G.; t. II, p. 79, édit. M.
[104] _Ibid._ (5 août 1671), t. II, p. 172, édit. G.; t. II, p. 152, édit. M.
[105] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet 1671), t. II, p. 125, édit. G.; t. II, p. 104, édit. M.
[106] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juin 1671). (Cette lettre est datée du coin de son feu), t. II, p. 107, édit. G.
[107] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8, 12, 19, 22 et 22 bis juillet 1671), t. II, p. 131, 138, 146, 152, édit. G.; t. II, p. 109, 115, 126, édit. M.--_Ibid._ (4 novembre 1671), t. II, p. 281, édit. G.
[108] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8, 12, 19 et 22 juillet, et 4 novembre 1671), t. II, p. 131, 138, 146, 152, 281, édit. G.--_Ibid._, t. II, p. 109, 115, 126, édit. M.
[109] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 160, édit. G.
Cette terre, à quatre lieues de Nantes, avait un château ancien, mais bien bâti[110]. Le marquis de Sévigné en fit abattre les arbres séculaires qui en faisaient tout l'agrément[111], et ce beau domaine fut ensuite dégradé et ruiné par un administrateur infidèle ou inintelligent, et par un fermier de mauvaise foi[112].
[110] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1689), t. VIII, p. 321, édit. M.
[111] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1679), t. II, p. 65, édit. M.--(27 mai et 19 juin 1680), t. II, p. 289 et 325.
[112] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet, 18 et 23 novembre 1689), t. IX, p. 25, 216 et 224, édit. M. Lettre inédite du marquis DE SÉVIGNÉ (27 septembre 1696).