Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)

Part 24

Chapter 243,939 wordsPublic domain

La nouvelle maîtresse de l'abbé de Choisy était madame Bossuet[701], femme de Bossuet, trésorier général des états de Bourgogne, frère aîné de Jacques-Bénigne Bossuet. Elle était la fille de Nicolas Dumont, gentilhomme de Bourgogne, et d'Anne-Catherine de Hautoy, d'une maison distinguée de Lorraine. Nicolas Dumont s'était attaché avec trois de ses frères à la fortune de Condé; il avait suivi ce prince dans l'exil, et ce fut Condé qui, après sa rentrée en France, maria la jeune et belle fille de Dumont, et procura à son mari la place de trésorier général des états de Bourgogne. Ce mariage eut lieu le 26 avril 1662; et, lors de la mort du père des Bossuet, en 1667, madame Bossuet avait déjà deux fils. A l'époque de son mariage, son mari était le personnage le plus notable de la famille des Bossuet; il fut depuis intendant de Soissons et maître des requêtes; mais, lors de sa liaison avec l'abbé de Choisy, le beau-frère de madame Bossuet était l'évêque de Condom, le précepteur du Dauphin, le grand Bossuet, alors à l'apogée de sa gloire et de sa fortune[702].

[701] Renée-Marie-Madeleine de Gaureau-Dumont.

[702] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, liv. II, p. 22 et 24; t. I, p. 168 et 171 de l'édit. in-12.

Madame Bossuet désira entrer en correspondance avec Bussy, et faire connaissance avec ce personnage célèbre dans toute la Bourgogne. Elle manifesta ce désir à l'abbé de Choisy, qui mit d'autant plus d'empressement[703] à la satisfaire que nulle pensée jalouse ne le tourmentait à l'égard d'un rival dont l'âge était si fort disproportionné avec le sien. Il écrivit à ce sujet à Bussy, qui, toujours avide des louanges qu'on donnait à son esprit, ne manqua pas, dans un voyage qu'il fit à Dijon pour ses affaires, de rendre visite à madame Bossuet. Au moment de son départ ne l'ayant pas trouvée chez elle, il lui fit ses adieux par une lettre où il lui demandait son amitié[704]. Craignant sans doute le ridicule de se commettre avec une si jeune et si belle femme, il mit peu d'empressement à lui écrire; mais elle lui envoya la tragédie de _Bérénice_ de Racine, qui venait de paraître; et, à propos et sur le sujet de cette pièce[705], il engagea avec elle une correspondance suivie; de telle sorte que, peu à peu séduit par les louanges qu'elle lui donnait, il finit par lui parler le langage de la galanterie et de l'amour. C'est où elle avait voulu l'amener. L'abbé de Choisy était retourné à Paris, et c'est à elle qu'il adressait les lettres qu'il écrivait à Bussy, et qui de Dijon étaient transmises à ce dernier dans le lieu de la Bourgogne où il se trouvait. De même Bussy faisait passer à madame Bossuet les lettres qu'il écrivait à l'abbé de Choisy[706], principalement pour qu'elle se procurât le plaisir d'en prendre lecture, et qu'elles lui valussent de nouveaux éloges[707].

[703] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, édit. 1737, in-12 (10, 20, 28 et 30 juillet 1671), t. III, p. 375, 376, 377.--Lettres de mademoiselle de Montpensier, de mesdames de Motteville, etc.--Lettre de madame de Montmorency (5 novembre), dans le recueil de Léopold Collin, 1806, in-12, p. 128.

[704] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (10 juillet 1671), t. III, p. 367.--(10 septembre 1671), t. III, p. 417.

[705] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (1er, 3, 5 et 13 août 1671), t. III, p. 387, 389.

[706] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (24, 26, 29, 30 août, et 2 septembre 1671), t. III, p. 400 à 412.--_Ibid._ (10 septembre, 6 novembre, 19 et 22 décembre 1671), t. III, p. 436 à 445.

[707] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (4 mars, 12 et 15 avril, 6 et 9 mai 1672), édit. 1737, in-12, t. III, p. 470, 481-483, 495-497.

Comme madame Bossuet ne faisait aucun mystère des lettres que lui écrivait Bussy, qu'elle en tirait même vanité, on sut dans toute la Bourgogne, et même à Paris[708], que le comte de Bussy-Rabutin entretenait une correspondance avec elle; et l'historien des Amours des Gaules fut mis au nombre des amants de cette belle-sœur de l'évêque de Condom. Madame de Montmorency, madame la comtesse de la Roche et mademoiselle de Scudéry, qui recevait chez elle l'abbé de Choisy, apprirent à Bussy que cela se disait à Paris[709].

[708] BUSSY, _Lettres_ (15 février 1673), t. V, p. 292.--Lettre de madame de Montmorency (8 avril 1673), t. V, p. 293.--Lettre de la comtesse de la Roche.

[709] BUSSY-RABUTIN (14 et 16 septembre 1672), t. III, p. 525 et 528.

Le 17 février 1673, madame de Scudéry écrivait[710]: «On dit que madame Bossuet est cachée à Paris, et qu'on la fait chercher pour l'enfermer dans un couvent. M. de Condom, son beau-frère, me loua l'autre jour sa beauté et son esprit; mais je vois bien qu'il n'est pas content de sa conduite. Est-il vrai, ne vous déplaise, que c'est vous qui l'avez amenée à trois ou quatre lieues de Paris? Notre ami l'abbé de Choisy a, dit-on, de grands soins d'elle. Il y a trois mois que je ne l'ai vu: l'amour démonte extrêmement la cervelle.»

[710] _Lettres de mesdames_ SCUDÉRY, DE SOLIAN, DE SALIEZ, etc. (17 février 1673); 1806, in-12, p. 104. (Le nom de Bossuet est en toutes lettres dans cette édition, et aussi dans la _Suite des Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, mss. 221 de l'Institut, p. 10.)--BUSSY, _Lettres_, t. IV, p. 27.

On pourrait croire que la beauté de madame Bossuet était connue du roi, car madame de Scudéry termine sa lettre ainsi: «Vous me deviez bien venir voir quand vous amenâtes madame Bossuet à Paris. Je ne prétends pas que vous me veniez visiter malgré les défenses du roi. Il ne pardonnerait pas un voyage qu'on ne ferait que par amitié; mais je crois qu'il vous pardonnerait celui que vous avez fait pour madame Bossuet, s'il le savait; car le tyran qui vous a fait marcher est de sa connaissance[711].»

[711] BUSSY, _Lettres_ (17 février 1673), t. IV, p. 28.--SCUDÉRY, _Lettres_, p. 105 et 106.--_Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss., p. 10 v{o}.

Mais en examinant cette correspondance avec attention, on s'aperçoit qu'un certain marquis, amoureux de madame Bossuet, s'était offert à elle pour servir d'intermédiaire entre elle et le roi, ce qu'elle refusa, craignant des indiscrétions[712]. Bussy, qui n'était point allé à Paris, répondit à mademoiselle Scudéry: «M. de Condom a raison de vous louer la beauté et l'esprit de madame Bossuet, mais surtout son esprit: personne ne l'a plus agréable qu'elle. Pour sa conduite, ce n'est pas la même chose: elle ne plaît à personne, pas même à ses amants en faveur, à qui elle est si mauvaise; et ce n'est pas seulement comme beau-frère ou comme évêque que M. de Condom y trouve à redire. Il a eu d'autres raisons; je ne sais si elles durent encore.»

[712] BUSSY, _Lettres_ (26 et 30 août 1671), t. III, p. 402 à 407.--(9 novembre 1671), t. III, p. 440-442.

Cette perfide insinuation caractérise bien l'envie et la méchanceté de Bussy. Il détestait Bossuet, non-seulement alors une des gloires de la France, mais aussi une puissance en Bourgogne, par l'amitié intime qui le liait au grand Condé, gouverneur de cette province et ennemi déclaré de Bussy. L'amitié qui unissait Condé et Bossuet était ancienne, et datait de la jeunesse de tous les deux. Lorsqu'âgé de vingt et un ans Bossuet soutint sa thèse de bachelier, Condé, qui n'en avait que vingt-six et qu'illustraient déjà les victoires de Fribourg, de Nordlingue et de Dunkerque, avait assisté, avec tout son état-major et les seigneurs de sa suite, au triomphe du jeune théologien. Depuis lors il était resté son ami et son admirateur, et il fut en toute occasion le protecteur de sa famille. Bussy avait des moyens de donner de la consistance à ses calomnies sur l'évêque de Condom. Il avait vu Bossuet très-jeune, avant qu'il fût entré dans les ordres, présenté chez Fouquet par madame Duplessis-Guénégaud, qui fut une de ses premières protectrices. Madame de Sévigné, dès le commencement de son mariage, avait fait connaissance avec Bossuet à l'hôtel de Rambouillet; et, depuis, elle eut des occasions plus fréquentes encore de se lier plus familièrement avec lui, lorsqu'il était un habitué de l'hôtel de Nevers[713]. L'historien du prélat est obligé d'avouer qu'à cette époque le jeune Bossuet n'avait pas cette sévérité de mœurs, cette répulsion pour les amusements mondains qu'il manifesta depuis; qu'il fréquentait les spectacles et aimait la comédie, bien qu'il la proscrivit depuis dans un de ses meilleurs écrits. De dix enfants qu'avait eus le père Bossuet, Bénigne était le septième; par conséquent son frère aîné était beaucoup plus âgé que lui. Bénigne Bossuet était fort bel homme, et n'avait que trente-quatre ans lors du mariage de sa belle-sœur. Mais, nonobstant ces faits, les perfides insinuations de Bussy ne nuisaient alors qu'à lui-même quand elles s'attaquaient à Bossuet[714]. La calomnie respecta ce grand homme tant qu'il vécut, et elle n'osa essayer de noircir sa vie que quand il fut descendu dans la tombe. Bussy, continuant sa lettre, dit: «Où avez-vous appris cette belle nouvelle, que j'ai mené madame Bossuet à Paris? Je vous assure qu'il n'y a rien de si faux.

[713] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, t. III, p. 16-29, chap. I.

[714] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, liv. I, p. 10, 11, 12, 13; liv. II, p. 22, 24; Pièces justificatives, no 1, t. I, p. 3, 18, 19, 22, 168, 171-359, 4e édit., 1824, in-12.

Pour conduire un objet charmant, Au hasard de déplaire au maître, Il faudrait être son amant, Et je n'ai pas l'honneur de l'être[715].

[715] BUSSY, _Suite des Mémoires_, mss., p. 11 (22 février 1673).--_Ibid._, _Lettres_, t. IV, p. 29; mais dans l'imprimé il n'y a que les initiales des noms, et ces mots de la citation (p. 305), _ou comme évêque_, sont retranchés.

«La vérité est que je ne l'ai pas vue depuis l'année passée, au mois d'août, que je l'ai quittée à Dijon; et quoiqu'elle fût assez de mes amies, je n'ai appris de ses nouvelles que par le bruit public. Elle a été à Paris et puis en Lorraine, et puis est retournée à Paris, où elle est (dites-vous) cachée, et l'abbé de Choisy avec elle[716].»

[716] BUSSY, _Suite de ses Mémoires_, mss., p. 12. Tout ce paragraphe a été retranché dans l'édit. des lettres.

Dans une de ses lettres, Bussy dépeint ainsi madame Bossuet: «C'est une des plus jolies femmes que j'aie jamais vues, de quelque côté qu'on la regarde.» Il en parle aussi comme aimant à exciter la passion sans la partager: ce qui était vrai pour lui, mais non pour l'abbé de Choisy[717].

[717] BUSSY, _Lettres_ (9 avril 1672), t. III, p. 479.

Les flatteries que Bussy adressait à madame Bossuet dans les lettres qu'il lui écrivait prouvent qu'il n'eût pas demandé mieux que d'être son amant: s'il en fut autrement, c'est que madame Bossuet, entourée de plus jeunes galants, ne voulait pas pousser sa correspondance romanesque avec Bussy jusqu'au dénoûment[718]. Cette correspondance était pour elle un exercice d'esprit et un agréable entretien de confiance amicale; mais Bussy avait voulu donner à ses flatteries et à ses lettres un sens plus prononcé, qui tendit plus directement au but qu'il désirait atteindre; et il lui écrivit: «On ne peut longtemps avoir de l'amitié pour vous sans trouver que Patry avait raison de dire

Qu'il est malaisé Que l'ami d'une jeune dame Ne soit un amant déguisé[719].»

Elle répondit:

«Si Patry avait fait pour moi les vers que vous m'avez adressés, je lui aurais répondu:

Soyez amant, si vous voulez; Je ne le défends à personne; Brûlez, parlez, persévérez; Mais sachez que mon cœur se donne Moins aisément qu'une couronne[720].»

[718] Conférez BUSSY, _Lettres_ (13, 26 et 30 août 1671), t. III, p. 370, 401, 403, 407.--(6 novembre 1671), t. III, p. 436.--(19 décembre 1671), t. III, p. 446.--(12 et 15 avril 1672), t. III, p. 481 et 482.--(6 et 9 mai 1672), t. III, p. 495 à 497.

[719] BUSSY, _Lettres_ (2 octobre 1671), t. V, p. 207.

[720] BUSSY, _Lettres_ (3 octobre 1671), t. V, p. 210.

Piqué au vif de se voir traité si lestement, Bussy se vengea de madame Bossuet par les propos indiscrets qu'il tint sur son compte, et leur correspondance cessa. Mais Bussy en eut regret; il reconnut ses torts, et écrivit pour réparer sa faute à madame Bossuet, qui n'avait pas, comme autrefois madame de Sévigné, des motifs de parenté et de tendre affection pour lui pardonner. Elle lui répondit de manière à le convaincre que leur rupture était définitive[721]. Il avait donc cessé depuis quelque temps toute correspondance avec elle, lorsqu'elle disparut de Dijon. On la fit chercher dans Paris, où l'on crut que Bussy, rompant son ban, l'avait secrètement conduite. Sa lettre à madame de Scudéry était donc sur cela en tout point, conforme à la vérité. Bussy ne cacha pas même à cette amie qu'il avait été fortement épris de madame Bossuet. «Il n'est pas vrai, lui écrivait-il, que je sois fâché que la conduite de madame Bossuet m'ait empêché de l'aimer, car je ne veux plus avoir de passions; mais il est certain que, si du temps que j'en voulais, j'eusse trouvé une femme faite comme elle, fidèle et tendre, je l'eusse aimée plus que ma vie[722].»

[721] BUSSY, _Lettres_ (30 juillet et 2 août 1672), t. V, p. 261 et 262.

[722] _Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss., p. 20 v{o}. (Lettre de Bussy, datée de Chaseu, à madame de Scudéry, du 23 mars 1673.)

Alors que Bussy permettait à son imagination de s'arrêter sur la folie de passions si peu faites pour son âge, il cherchait à marier sa fille aînée, celle qu'il avait eue de sa première femme. Privée de sa mère dès son bas âge, mademoiselle de Rabutin fut élevée chez la comtesse de Toulongeon, son aïeule, et ensuite au couvent des sœurs de Sainte-Marie. Lors de son exil, Bussy l'emmena avec lui en Bourgogne, où, dit-il, «je lui ai plus appris à vivre que toute autre chose.» Avec lui, en effet, son esprit se développa, son goût se forma; elle apprit à bien réciter des vers et même à en faire; elle jouait la comédie avec grâce et avec naturel; enfin, elle faisait le charme de la société que Bussy réunissait dans ses deux châteaux[723]. C'était à elle que le P. Rapin envoyait les nouveautés littéraires qu'il jugeait dignes d'être lues par elle et par son père. Il lui fit parvenir surtout la comédie des _Femmes savantes_, de Molière, qui lui plaisait plus que toute autre pièce de cet inimitable auteur[724]. Parmi les divers partis qui se présentèrent, le marquis de Coligny[725], qui devait par la suite obtenir sa main, fut d'abord écarté par Bussy, qui donna la préférence au comte de Limoges, fils du marquis de Chandenier, capitaine des gardes du corps[726]. Bussy lui trouvait assez de noblesse, mais pas assez de bien; et il voulait transmettre en héritage ce qu'il possédait à son fils aîné, et ne donner qu'une faible dot à sa fille.

[723] BUSSY, _Lettres_ (18 et 22 janvier 1673), t. IV, p. 7 et 10.--_Ibid._ (8 septembre 1669), t. V, p. 93.

[724] BUSSY, _Lettres_ (18 janvier, 14 février et 25 mars 1673), t. IV, p. 8, 25 et 63.

[725] _Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss., p. 118.

[726] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, p. 23.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672; 15 décembre 1673), t. III, p. 107 et 165, édit. G.; _ibid._, t. III, p. 40, 173, édit. M.--Le comte de Limoges était Charles-François de Rochechouart.

Le jeune homme, dans l'espoir d'épouser mademoiselle de Rabutin, dont il était amoureux, s'embarqua sur l'escadre du comte d'Estrées, pour gagner un grade à la guerre, et y fut tué[727]. Mais alors il avait été refusé par mademoiselle de Bussy, qui épousa le marquis de Coligny. Elle, ainsi que sa tante madame de Sévigné, parlent avec dédain de ce comte de Limoges[728]. Cependant, tant qu'il fut question de ce mariage, Bussy y gagna un correspondant de plus; et quoiqu'il en eût de bien zélés et de bien notables, et que le nombre eût été augmenté de l'abbé Fléchier, qui venait d'être reçu de l'Académie française, et de Despréaux, qui ne devait y entrer que dix ans plus tard, cependant les lettres qu'il reçut alors du jeune comte de Limoges surpassent en importance historique toutes celles de cette époque contenues dans le recueil de Bussy. Ce jeune homme s'était trouvé au célèbre combat des flottes combinées d'Angleterre et de France contre celles de Hollande, où, malgré la grande inégalité des forces, Tromp et Ruyter parvinrent à sauver leur patrie d'une ruine entière[729]. Les lettres du comte de Limoges, écrites de Londres et des côtes de la Grande-Bretagne[730], renferment sur nos voisins alliés, et alors alliés très-dévoués, des détails piquants et curieux qui devaient beaucoup plaire à Bussy. Elles lui valurent aussi des lettres du comte d'Estrées, qui commandait en chef la flotte. Le comte d'Estrées s'intéressait au comte de Limoges, à cause de sa bravoure. Il était brave en effet celui dont Villeroy disait que, dans les siéges, il n'avait d'autre lit que la tranchée[731]!

[727] BUSSY, _Lettres_ (25 avril 1678), t. VI, p. 22.

[728] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 janvier 1675), t. III, p. 368, édit. G.; t. III, p. 252, édit. M.

[729] BUSSY, _Suite des Mémoires manuscrits_ (29 mai, 8 et 25 juin 1673), t. IV, p. 25, 27, 28.

[730] BUSSY, _Lettres_ (30 mai, 23 juin, 7 juillet 1673), t. IV, p. 71, 79.--_Ibid._ (2 et 15 novembre 1671, 30 août 1675), t. V, p. 212, 213, 364 et 365.

[731] BUSSY, _Lettres_ (15 avril 1678), t. VI, p. 22.

Bussy ne cessait de solliciter des services et d'adresser au roi des plaintes sur son exil, demandant qu'il lui fût permis au moins d'aller à Paris, pour vaquer à des procès d'où dépendait une grande partie de sa fortune. Il ne recevait point de réponse, et il se désespérait, lorsque tout à coup la permission de se rendre dans la capitale lui fut accordée sur une demande qu'il n'avait point écrite, dont il n'avait aucune connaissance. C'était cette excellente amie madame de Scudéry qui, sachant ses projets, ses désirs, l'urgence des affaires qui lui commandaient de se rendre à Paris, avait intéressé en sa faveur la duchesse de Noailles. Celle-ci avait sollicité son mari, et son mari le roi. Madame de Scudéry avait elle-même dressé la requête au nom de Bussy; elle l'avait signée et fait présenter comme de lui, sans lui en parler. Lorsqu'elle eut réussi, elle lui envoya la lettre du duc de Noailles, qui lui notifiait la permission du roi[732].

[732] _Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss. autogr. de l'Institut, in-4º, p. 33-35 (7, 8 et 12 juillet 1673).--BUSSY, _Lettres_, édit. 1737, t. IV, p. 74-78 (7 et 10 juillet 1673).--_Madame_ DE SCUDÉRY, édit. de Léopold Collin, 1806, in-12, p. III.

Bussy alors se ressouvint qu'il avait négligé d'écrire à madame de Sévigné depuis qu'elle était en Provence[733]. Il savait que l'époque de son retour à Paris approchait, et qu'il aurait besoin de son intervention pour se réconcilier avec ses ennemis, et obtenir son rappel à la cour. Il y croyait, il était gonflé d'espérance[734]. Déjà en effet la _Gazette de Hollande_[735], instruite de son prochain voyage à Paris, avait annoncé qu'il allait avoir un commandement dans l'armée. Il avait négligé la marquise de Gouville autant que madame de Sévigné; et, en arrivant dans la capitale, il ne pouvait se dispenser d'aller lui rendre visite. Il résolut de renouer ces deux correspondances, dont il avait été autrefois si fortement préoccupé[736]. La lettre que Bussy adresse à madame de Sévigné est courte, et telle qu'il la fallait pour provoquer une réponse plus longue. Bussy promet d'envoyer de nouveaux projets de généalogie des Rabutin, sur lesquels il serait bien aise d'avoir l'avis de l'abbé de Coulanges[737]. Comme il regrettait de ne plus recevoir aucune lettre de Corbinelli, il termine ainsi la sienne: «Madame, mandez-moi de vos nouvelles; je suis en peine aussi de n'en avoir aucune de notre ami. Quelqu'un m'a dit qu'il était dans une dévotion extrême. Si c'était cela qui l'empêchât d'avoir commerce avec moi, j'aimerais autant qu'il fût déjà en paradis.»

[733] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1672), édit. G., t. III, p. 115; _ibid._, t. III, p. 46, édit. M.--BUSSY, _Lettres_, t. I, p. 112 et 113.

[734] BUSSY, _Lettres_ (11 juillet 1673), t. IV, p. 304.

[735] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1673), t. III, p. 168, édit. G.; t. III, p. 94, édit. M.

[736] BUSSY, _Lettres_ (26 juin 1673), t. IV, p. 300. Conférez la 2e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., chap. III et V, p. 30 et 48.

[737] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, mss. de l'Institut, p. 33 (30 juin 1673); dans les éditions, 26 juin 1673.--BUSSY, _Lettres_, édit. 1737, t. I, p. 116.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 163, édit. G.; t. III, p. 89, édit. M.

Bussy ne tarda pas à recevoir de madame de Sévigné une lettre très-amicale. Elle lui disait: «Au mois de septembre j'irai à Bourbilly, où je prétends que vous viendrez me trouver[738].»

[738] Texte du manuscrit.--_Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, p. 37 v{o} (15 juillet 1673), et 38 (la lettre de Corbinelli).--BUSSY, _Lettres_ (t. I, p. 125, édit. 1837).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 165, édit. G.; t. III, p. 90, édit. M.

Corbinelli fit une plus longue lettre. Son attachement pour madame de Sévigné augmentait à mesure qu'il la voyait plus souvent, et sa société était pour lui un besoin de tous les jours[739]. Allait-elle à Grignan, il se rendait à Grignan; retournait-elle à Paris, il revenait à Paris. Dans la conversation de ce savant, de cet érudit homme du monde, madame de Sévigné trouvait des distractions sans nombre, une intarissable source d'instruction, un empressement bien doux à lui rendre service et à la consoler dans les chagrins qu'elle-même se créait. Corbinelli, en effet, naturellement sensible et affectionné, s'occupait toujours des amis qu'il s'était faits, et tous ses amis s'occupaient de lui. Madame de la Fayette avait alors écrit à son sujet à madame de Sévigné[740]: «Mandez-moi de ses nouvelles: tant de bonnes volontés seront-elles toujours inutiles à ce pauvre homme? Pour moi, je crois que c'est son mérite qui lui porte malheur; Segrais porte aussi guignon. Madame de Thianges est des amies de Corbinelli, madame Scarron, mille personnes, et je ne lui vois plus aucune espérance de quoi que ce puisse être. On donne des pensions aux beaux esprits; c'est un fonds abandonné à cela: il en mérite mieux que ceux qui en ont. Point de nouvelles; on ne peut rien obtenir pour lui.»

[739] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, t. III, p. 390.

[740] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 160, édit. G.; _ibid._, p. 87, édit. M.

Les causes qui empêchaient Corbinelli d'augmenter sa trop modique fortune étaient faciles à deviner, et sans doute madame de la Fayette avait trop de pénétration pour ne pas les reconnaître; mais il devait lui convenir de feindre l'ignorance sur ce point. La Rochefoucauld, Marsillac, dont elle disposait, madame Scarron, madame de Thianges, Segrais et tant d'autres avaient à la cour d'autres choses à faire qu'à user leur crédit pour obtenir des grâces en faveur d'un ami qui ne les sollicitait pas, qui ne flattait personne, qui restait attaché aux grands dont il était l'ami, même lorsqu'ils étaient exilés, comme Vardes et comme Bussy. En ne se montrant pas plus empressés que lui de changer pour un peu d'argent son heureuse existence, ne lui rendait-on pas service? Pouvait-on lui donner des fonctions lucratives sans lui imposer en même temps des devoirs à remplir, sans lui ôter l'admirable emploi qu'il faisait de ses loisirs indépendants? Lui qui avait toujours vécu libre et heureux, lui qui donnait tous ses moments à la satisfaction de son cœur et de son esprit, comment eût-il pu supporter le supplice d'avoir pour pensée principale le soin d'amasser de l'argent? Comment eût-il pu subir la torture d'assujettir toutes ses actions à ce but unique? Un si dur esclavage eût été incompatible avec le bonheur dont il a joui pendant sa vie séculaire. Son calme philosophique se peint tout entier dans cette réponse à Bussy: