Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)

Part 23

Chapter 233,626 wordsPublic domain

[671] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 février 1673), t. III, p. 145, édit. G.; t. III, p, 74, édit. M. (Lettres de madame de la Fayette.)

Madame de la Fayette gourmande aussi sur ses exigences madame de Sévigné, qui mettait en doute son amitié, parce qu'en raison de sa paresse naturelle elle négligeait de lui répondre. «Je suis très-aise, lui écrit madame de la Fayette, d'aimer madame de Coulanges à cause de vous. Résolvez-vous, ma belle, de me voir soutenir toute ma vie, de toute la pointe de mon éloquence, que je vous aime plus encore que vous ne m'aimez. J'en ferais convenir Corbinelli en un quart d'heure[672]; et vos défiances seules composent votre unique défaut et la seule chose qui peut me déplaire en vous. M. de la Rochefoucauld vous écrira[673].»

[672] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 160, édit. G.

[673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1673), t. III, p. 159, édit G.; t, III, p. 86, édit. M.

La Rochefoucauld n'écrivit pas aussitôt qu'il l'avait promis; car il se sert encore de la plume de madame de la Fayette pour consulter madame de Sévigné et aussi Corbinelli, sur une pensée qu'il avait probablement le projet d'insérer dans son livre de _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_. Il en avait déjà publié trois éditions: la seconde, avec des corrections et des retranchements; la troisième, corrigée et augmentée[674]; il en fut de même des trois éditions qui suivirent. La Rochefoucauld avait fait de la composition de ce petit livre l'amusement des loisirs de sa vieillesse; il y faisait participer sa société intime, et surtout madame de la Fayette. N'ayant reçu durant les guerres civiles qu'une éducation imparfaite[675], il était beaucoup moins lettré que son amie; mais, par la tournure de son esprit et par son expérience du monde, il était plus capable de peindre l'homme corrompu des cours et de rédiger avec concision et finesse le code honteux de leur morale que tous les gens de lettres et toutes les femmes spirituelles dont il était entouré. Il craignait toujours de trop grossir son recueil; et il essayait en quelque sorte l'effet de ses réflexions sur le public de son choix. Il acceptait différentes rédactions des mêmes pensées avant de les admettre à la publication. Segrais, auquel il soumettait la copie de chacune des éditions, dit qu'il y a des maximes qui ont été changées plus de trente fois[676].

[674] _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_; à Paris, chez Claude Barbin, 1665, in-12 (150 pages, 316 maximes).--_Ibid._, 1666, in-12 (118 pages, 302 maximes).--_Ibid._, 1671 (132 pages, 341 maximes), 3e édition, revue, corrigée et augmentée.

[675] SEGRAIS, _Mém. et anecdotes_, dans les _OEuvres diverses_; Amsterdam, 1723, in-12, t. I, p. 12.--_Ibid._, Paris, 1755, t. II, p. 12.

[676] SEGRAIS, _OEuvres diverses_; Amsterdam, 1723, in-12, t. I, p. 121.--_Ibid._, Paris, 1755, t. II, p. 111 et 112.--HUET, _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, lib. V, p. 316.

Madame de la Fayette termine ainsi une de ses lettres à madame de Sévigné: «M. de la Rochefoucauld se porte très-bien; il vous fait mille et mille compliments, et à Corbinelli. Voici une question entre deux maximes:

On pardonne les infidélités, mais on ne les oublie pas. On oublie les infidélités, mais on ne les pardonne pas.

«Aimez-vous mieux avoir fait une infidélité à votre amant, que vous aimez pourtant toujours, ou qu'il vous en ait fait une, et qu'il vous aime toujours[677]?» Et pour expliquer le sens de cette question entre deux maximes, question pourtant assez claire, madame de la Fayette dit qu'il s'agit ici d'infidélités passagères. Quant aux deux maximes, le choix de madame de Sévigné ne pouvait être douteux; mais, pour répondre à la subtile question que lui pose madame de la Fayette, une chose lui manquait, l'expérience; et elle pouvait, je pense, en renvoyer la décision à son amie. La Rochefoucauld avait déjà inséré dans la troisième édition cette maxime: «On pardonne tant que l'on aime[678].» Il ne parlait nulle part, dans cette édition, de l'infidélité entre amants. Dans la quatrième, il n'inséra aucune des deux maximes que rapporte ici madame de la Fayette; mais il en ajouta quatre nouvelles qui concernent «cette faute considérable en amour,» pour nous servir de l'expression qu'emploie madame de la Fayette dans sa lettre[679].

[677] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161-162, édit. G.; t. III, p. 88 et 89, édit. M.

[678] LA ROCHEFOUCAULD, _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_; Paris, Claude Barbin, 1671, p. 123, no 330.

[679] LA ROCHEFOUCAULD, _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_, 4e édition, revue, corrigée et augmentée depuis la troisième; Paris, Claude Barbin, 1675, in-12, p. 131, 132, 139, nos 359, 360, 381.

Les deux correspondantes de madame de Sévigné ne pouvaient, en l'instruisant des nouvelles du grand monde, lui laisser ignorer celles qui intéressaient la littérature. Au théâtre, deux pièces nouvelles avaient été jouées, et formaient événement; elles étaient de deux grands auteurs, entre lesquels se partageaient alors le public, la cour et l'Académie. Corneille avait fait jouer _Pulchérie_, et Racine _Mithridate_[680]; alors madame de Coulanges écrit à madame de Sévigné: «_Mithridate_ est une pièce charmante: on y pleure; on y est dans une continuelle admiration; on la voit trente fois, on la trouve plus belle la trentième fois que la première. _Pulchérie_ n'a point réussi[681];» et madame de la Fayette: «M. de Coulanges m'a assuré qu'il vous enverrait _Mithridate_.» Madame de Sévigné, avant d'aller rejoindre madame de Grignan, sept mois avant la représentation de _Pulchérie_, lui avait écrit, en lui envoyant la tragédie de _Bajazet_: «Je suis folle de Corneille; il nous donnera encore _Pulchérie_, où l'on reverra

La main qui crayonna La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna.

Il faut que tout cède à son génie[682].» Madame de Sévigné, lorsqu'elle écrivait ces lignes, avait-elle entendu une lecture de _Pulchérie_? Je le crois. Quoique Voltaire assure que cette tragédie est inférieure à ce que Coras, Bonnecorse et Pradon ont jamais fait de plus plat, il n'est pas moins vrai que Corneille a laissé dans cette pièce de nombreuses traces de son génie mourant. Il a su, dans le rôle de _Pulchérie_, faire parler l'amour avec cette élévation de sentiment et de fierté héroïque qui plaisait tant aux dames de l'hôtel de Rambouillet et aux héroïnes de la Fronde, tandis que Racine avait affadi, par le langage doucereux et galant de la cour de Louis XIV, le rôle de Mithridate, tracé par lui avec une admirable vigueur[683]. _Pulchérie_ néanmoins n'eut pas un grand succès. Racine, qui venait d'être reçu à l'Académie française, avait pu faire représenter sa tragédie par les excellents comédiens de l'hôtel de Bourgogne, tandis que Corneille fut obligé de confier la sienne à des acteurs médiocres, sur le théâtre du Marais, situé dans un quartier qui avait passé de mode. Mais comme ce quartier était habité par beaucoup de personnes de l'ancienne société, qui, de même que madame de Sévigné, y avaient passé leur jeunesse, Corneille devait y conserver beaucoup de partisans; ceux de Racine, au contraire, étaient principalement dans le faubourg Saint-Germain et le quartier du Louvre. La pièce de Corneille se soutint pendant quelque temps au théâtre, et même s'y maintint quelques années encore après la nouveauté[684]. _Pulchérie_ aurait pu dire aux spectateurs qui l'avaient applaudie et aux critiques qui en ont parlé avec tant de mépris:

. . . . . . . Je n'ai pas mérité Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

[680] Les frères PARFAICT, _Hist. du théâtre françois_, t. XI, p. 243 et 253.

[681] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février et 20 mars 1673), t. III, p. 143 et 149, édit. G.; t. III, p. 72 et 77, édit. M.--_Pulchérie_ fut jouée en novembre 1672, _Mithridate_ en janvier 1673. _Mithridate_, tragédie par M. Racine; Paris, Claude Barbin, 1673, in-12; achevé d'imprimer le 16 mars 1673 (81 pages). Les deux pièces parurent imprimées presque en même temps. _Pulchérie_, comédie héroïque, 1673, in-12 (72 pages).

[682] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 420, édit. G.; t. II, p. 356, édit. M.

[683] RACINE, _Mithridate_, act. II, scène IV, t. II, p. 186, édit. 1687, in-12. _Mithridate_, tragédie de M. RACINE; Paris, Claude Barbin, 1673 (81 pages, sans la _Préface_ de sa vie, achevée d'imprimer le 15 mars 1673), p. 26.--CORNEILLE, _Pulchérie_, acte I, scène I, t. V du _Théâtre de Corneille_, p. 325 de l'édition de 1692, la seule bonne.

[684] Les frères PARFAICT, _Hist. du théâtre françois_, t. XI, p. 246; FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU, _l'Esprit du grand Corneille_, 1819, in-8º, p. 370 et 371.

Mais dans les lettres que madame de Coulanges et madame de la Fayette adressèrent à madame de Sévigné tandis qu'elle était à Aix, nous cherchons en vain la mention de l'événement le plus désastreux pour la littérature et le théâtre, mention qui aurait dû précéder la lettre sur la représentation de _Pulchérie_. Le haut justicier, le hardi flagellateur des travers et des ridicules de son temps, le grand amuseur du grand roi, Molière, n'était plus; il avait succombé, à l'âge de cinquante et un ans, à la double passion d'auteur et d'acteur comique, dont l'attrait invincible l'avait, dès l'âge de puberté, entraîné loin du toit paternel.

La littérature et le théâtre ne firent jamais une perte plus grande et plus généralement sentie; il semblait que ce fin discernement, ce spirituel bon sens, cette humeur joviale, satirique et bouffonne qui distinguent le peuple français s'ensevelissaient dans la tombe où était renfermé cet homme.

Louis XIV rendit une ordonnance spéciale pour protéger contre la rapacité des comédiens de campagne la dernière œuvre de Molière, _le Malade imaginaire_[685], et versa ses bienfaits sur sa troupe, qui par cette mort fut menacée de désorganisation; mais elle se reforma, et se transporta du Palais-Royal dans la rue Mazarine[686]. Cependant Louis XIV ne voulut pas user de son autorité pour protéger contre les ressentiments de l'Église les restes mortels d'un homme qu'il regretta toute sa vie. La voix imposante de Bourdaloue se faisait entendre fréquemment dans la chaire de Saint-Germain en Laye[687], et le clergé s'opposait aux amusements du théâtre, comme contraires aux bonnes mœurs. Molière était nommément l'objet de ses attaques, parce que, par son génie, il était parvenu à inspirer au monarque et à toutes les classes de la nation (car il écrivit pour tous) le goût le plus vif pour la comédie. En cela le clergé remplissait un devoir, et Louis XIV le sentait bien; mais il ne put jamais faire ce sacrifice à sa conscience: il aima toujours le spectacle et la musique; et Molière et Lulli furent les deux hommes dont il ressentit le plus vivement la perte[688].

[685] J. TASCHEREAU, _Hist. de la vie et des ouvrages de Molière_, 3e édit., 1844, in-12, p. II de la Préface.

[686] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, 1747, in-12, p. 284.

[687] _Sermons du P._ BOURDALOUE _pour l'Avent_, 6e édition, 1733, in-12. Ce volume contient deux _Avents_, tous deux prêchés devant le roi.

[688] LE GALLOIS DE GRIMAREST, _Addition à la vie de Molière_, 1706, in-12, p. 62, cité par M. Taschereau, _Histoire de la vie et des œuvres de Molière_, 3e édit., p. 203.

L'abbé d'Aubignac, docteur en droit canonique, fit un livre pour réfuter l'écrit que Nicole, en 1659, avait publié contre les théâtres; mais l'abbé d'Aubignac composait lui-même des pièces, et d'ailleurs il n'avait, pour défendre une telle cause, ni l'éloquence de Bourdaloue ni le savoir de Bossuet[689]. Aux ministres de la religion est venu se joindre, comme antagoniste de Molière et de la comédie, le plus éloquent, le plus dialecticien des sophistes du XVIIIe siècle et le plus dangereux ennemi du christianisme. Jean-Jacques Rousseau a été plus loin peut-être, dans ses attaques contre Molière et la comédie, que Nicole, Bourdaloue et Bossuet; et cependant l'admiration pour le génie de Molière n'a cessé de s'accroître; jamais nous n'avons été plus généralement, plus constamment, plus fortement dominés par la passion du théâtre. Les licences contre les bonnes mœurs, si justement reprochées à Molière, n'ont fait depuis, malgré les efforts des pasteurs de l'Église, des moralistes et quelquefois des gouvernements, qu'usurper une large part sur la scène française: ces licences sont parvenues à un degré de dévergondage tel qu'il faut, dans les temps qui ont précédé la renaissance des lettres en Europe, reculer jusqu'au siècle d'Aristophane pour trouver des exemples qui les égalent.

[689] L'abbé D'AUBIGNAC, _Dissertation sur la condamnation des théâtres_; Paris, 1666, in-12.--BOSSUET, _Maximes et réflexions sur la comédie_; 1694, in-12, p. 18 et 19.

CHAPITRE XI.

1673.

Séjour de madame de Sévigné à Grignan.--Fête donnée à Grignan le 23 juillet, en réjouissance de la prise de Maëstricht par Louis XIV.--Causes de l'interruption de la correspondance entre Bussy et madame de Sévigné.--Bussy continue toujours à solliciter sa rentrée au service.--Sa liaison avec l'abbé de Choisy.--Liaison de l'abbé de Choisy avec madame Bossuet.--Bruit auquel cette correspondance donne lieu.--Elle cesse par la faute de Bussy.--Bussy cherche à marier sa fille aînée; le marquis de Coligny et le comte de Limoges se présentent.--Correspondance du comte de Limoges avec Bussy.--Bussy obtient la permission d'aller à Paris pour ses affaires.--Il renoue sa correspondance avec madame de Sévigné, avec la marquise de Courcelles et avec Corbinelli.--Attachement de Corbinelli pour madame de Sévigné.--Des personnes qui s'intéressent à Corbinelli.--Pourquoi il ne pouvait parvenir à rien.--Sa philosophie.--Ses sentiments religieux.--Ouvrage qu'il avait composé.--Il s'applique à l'étude de la philosophie de Descartes.--Proposition de madame de Grignan sur la liberté de l'âme.--Bien démontrée, selon Corbinelli, dans le traité de Louis de la Forge sur _l'esprit de l'homme_.--Détails sur ce traité.--Influence de la philosophie de Descartes à cette époque.--Caractère de cette philosophie. Elle se perd dans le mysticisme, et prépare le règne de la philosophie sensualiste.--De ses partisans et de ses adversaires.--Les femmes prennent part à ces hautes discussions.--De mademoiselle du Pré et de madame de la Vigne, et de leur correspondance avec Bussy.--Arrêt burlesque de Boileau.--Jugement sur le livre de Louis de la Forge.--Philosophie de madame de Sévigné.--Ses opinions religieuses sont puisées dans saint Augustin et dans les écrits des jansénistes.--Ses objections contre le cartésianisme.--Résultat des conférences tenues à Grignan sur ces graves matières.--Madame de Sévigné se confirme dans ses croyances.--Madame de Grignan devient sceptique;--Corbinelli, dévot mystique.--Le livre des maximes de Corbinelli.--Sa liaison avec madame le Maistre.--Le séjour de Grignan devait peu plaire à madame de Sévigné.--Elle se prépare à partir, et à retourner à Paris.

Madame de Sévigné avait tout le loisir de s'intéresser aux nouvelles du monde, de la littérature et du théâtre. Lorsqu'elle reçut les lettres de madame de Coulanges et de madame de la Fayette dont nous avons parlé, elle ne voyageait plus, elle ne s'occupait plus de la Provence ni des Provençaux; elle n'était plus à Aix, elle était à Grignan. Le lieutenant général gouverneur s'y était transporté pour y passer la belle saison, et madame de Sévigné jouissait encore, sans aucune jalouse distraction, du bonheur de s'entretenir avec sa fille à tout instant du jour, de la voir agir et commander dans son château, entourée de ses vassaux et de sa noble famille.

Après la prise de Maëstricht par Louis XIV, la joie fut telle à Paris que l'on alluma des feux et qu'on chanta le _Te Deum_ sans aucun ordre de l'autorité. Ces démonstrations d'enthousiasme pour le succès des armes françaises furent imitées dans presque toutes les villes du royaume[690]. Dans une des gazettes du mois d'août, on lit l'article suivant[691]:

«A GRIGNAN, en Provence, le 23 juillet, le comte de Grignan fit chanter le _Te Deum_, par deux chœurs de musique, dans l'église collégiale, où il se trouva avec plusieurs personnes de qualité; et sur le soir il alluma dans la place publique un grand feu qu'il avait fait préparer, et qui fut exécuté aux fanfares des trompettes et avec décharge de canons.»

[690] _Lettre de_ COLBERT _à Louis XIV_, Paris, 4 juillet 1673, dans LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 413.

[691] _Gazettes_, _Recueil de l'année 1673_, in-4º, 1674, p. 755 et 756.

Madame de Sévigné assista à cette fête avec tous les habitants de Grignan: huit jours auparavant elle avait, par une lettre datée de ce lieu, renoué sa correspondance avec Bussy, interrompue depuis un an[692].

[692] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juillet 1673), t. III, p. 164, édit. G.; t. III, p. 90, édit. M.

Cette interruption s'explique facilement. Les guerres interminables dans lesquelles Louis XIV se trouvait engagé par ses ambitieux desseins avaient persuadé à Bussy que tôt ou tard on aurait besoin des talents militaires et de la bravoure qu'on lui connaissait, et que, s'il ne revenait pas en faveur, on se trouverait en quelque sorte forcé, par le manque de bons généraux, de l'employer à son grade. Aussi cherchait-il à se mettre en état que le roi le fît sans répugnance; il tâchait de se faire des appuis parmi ceux qui entouraient le monarque, et il entretenait pour cet effet une nombreuse correspondance[693]. Des fragments de ses Mémoires à la louange du roi, des sonnets, des rondeaux, des madrigaux étaient surtout envoyés par lui au duc de Saint-Aignan, qui aimait et admirait les productions de son esprit et qui lui-même composait des vers plus médiocres que les siens[694]. Dans la galerie de son château Bussy avait un grand portrait de Louis XIV à cheval, au-dessous duquel il avait mis cette inscription:

LOUIS QUATORZIÈME, ROY DE FRANCE, ARBITRE DE L'EUROPE, FORT CONSIDÉRÉ ET MÊME CRAINT DANS LES AUTRES PARTIES DU MONDE, AIMABLE ET TERRIBLE, LE PLUS BRAVE ET LE PLUS GALANT PRINCE DE LA TERRE[695].

[693] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. IV et V; Paris, 1737, _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, Mss. de la biblioth. de l'Institut.

[694] BUSSY, _Mém. mss._ (25 mars 1673), p. 21 verso (4 avril 1674), t. V, p. 331.

La correspondance qu'il avait continuée assidûment avec sa cousine lui était doublement intéressante, non-seulement parce qu'il n'avait jamais cessé d'être charmé de sa personne et de son esprit, mais aussi parce que, par le grand nombre d'amis qu'il lui connaissait et par ses liaisons avec de Pomponne, il espérait bien employer le secours de sa parenté pour la réussite de ses projets. Mais, sous ce dernier rapport, ce n'était que lorsque madame de Sévigné habitait Paris que les lettres qu'il recevait d'elle pouvaient intéresser son ambition. Aussi, quand elle était aux Rochers, lui écrivait-il moins souvent. Cependant les relations de madame de Sévigné avec le duc de Chaulnes et d'autres personnages puissants de Bretagne étaient une considération qui lui faisait mettre quelque régularité dans sa correspondance. Il en fut tout autrement quand elle s'en alla voir sa fille; son éloignement de Paris faisait disparaître pour Bussy la possibilité de la faire intervenir en sa faveur, et le séjour en Provence lui ôtait l'espoir de recevoir des lettres d'elle utiles à ses projets, et lui donnait la crainte d'y trouver des motifs de contrariété. Il détestait les Grignan, et les Grignan ne l'aimaient pas; de sorte que, hormis ce qui avait trait à madame de Sévigné et à sa fille, il ne désirait rien savoir de ce qui se passait autour d'elles. Voilà sans doute le motif qui fit que Bussy interrompit pendant plus d'un an sa correspondance avec sa cousine[696]. Mais si pourtant il négligea de correspondre avec elle pendant le cours d'une année (depuis juillet 1672 jusqu'en juillet 1673), jamais il n'écrivit et ne reçut d'autres personnes un plus grand nombre de lettres; jamais, quoique ayant cinquante-cinq ans, il ne montra un plus grand désir de braver les fatigues et les périls de la guerre, et de faire oublier son âge par ses succès en amour. Ces passions surannées l'avaient lié avec un jeune homme, l'abbé de Choisy, qui n'est plus connu heureusement aujourd'hui que par de nombreux écrits non dépourvus d'agréments et d'instruction et irréprochables sous le rapport de la religion et des mœurs. L'abbé de Choisy avait quitté le nom de comtesse de Saincy ou des Barres; il ne portait plus d'habits de femme, et, après un voyage fait en Italie, il avait obtenu en 1663, par le crédit de sa mère, l'abbaye de Saint-Seine en Bourgogne[697], ce qui le forçait à résider souvent dans ce pays. Il avait à peine trente ans. Le temps de ses métamorphoses en jeune et jolie fille était passé, mais non pas les penchants qui y avaient donné lieu: seulement ils s'étaient affaiblis. Il aimait toujours le jeu et les femmes. Lorsque le sort lui avait été contraire, et qu'il était las de ses maîtresses, il quittait Paris, et allait en Bourgogne se renfermer dans son abbaye avec la résolution d'y résider pour faire des économies, et payer ses dettes. L'ennui le prenait, et il allait continuellement à Paris et à Dijon[698]. Ses traits étaient restés délicats et mignards; mais l'âge et le soleil d'Italie avaient donné à son charmant visage une apparence plus mâle[699]. Il obtint sans artifice, sans aucun perfide déguisement de nombreux succès auprès des femmes livrées à la galanterie[700]. A Dijon, il en rencontra une à laquelle il rendit des soins, et il s'en fit aimer; conquête plus facile à faire qu'à conserver: jeune, jolie, spirituelle, elle avait en outre la réputation d'écrire très-bien des lettres. Ce mérite était alors prisé dans la société et dans le monde comme aujourd'hui celui de la musique: l'abbé de Choisy le possédait, mais Bussy plus que personne.

[695] BUSSY, _Suite des Mém. mss._, p. 22 et 23 (30 mars 1673). C'est une réponse à l'abbé Fléchier, qui venait d'être reçu de l'Académie.

[696] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672), t. III, p. 106, édit. G.; t. III, p. 38, édit. M.--_Ibid._ (1er juillet 1673), t. III, p. 164, édit. G., t. III, p. 90, édit. M.

[697] _Histoire de madame la comtesse des Barres_, 1736, in-12, p. 136.

[698] D'OLIVET, _Vie de M. l'abbé de Choisy_, 1742, in-8º, p. 73.

[699] MONMERQUÉ, _Notice sur l'abbé de Choisy_, t. LXIII des _Mém. sur l'hist. de France_, p. 132 et 137.--_Histoire de la comtesse des Barres_, p. 13 et 14.--D'OLIVET, _Vie de l'abbé de Choisy_, p. 1 à 70.

[700] _Lettres de mademoiselle de Montpensier, de mesdames de Motteville et de Montmorency_, etc.; Paris, Léopold Collin, 1806, in-12, p. 128. (Lettre de madame de Montmorency à Bussy-Rabutin, du 5 novembre.)