Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)

Part 22

Chapter 223,854 wordsPublic domain

[638] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 156, édit. G.; t. III, p. 84, édit. M. Toutes les éditions ont mis à tort _Briole_. L'éditeur des _Lettres de la Fayette_, collection de Léopold Collin, 3e édit., t. III, p. 23, a copié les éditeurs de Sévigné.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, édit. in-8º, 1829, t. I, p. 455; t. II, p. 364; t. III, p. 184; t. IV, p. 113.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 378. (Lettre du roi à Louvois, le 23 décembre 1672. Louis XIV envoie Briord au prince de Condé.)--Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 février 1674), t. III, p. 337.

J'ai dit ailleurs combien le fils du grand Condé avait de goût pour embellir Chantilly, cette magnifique et royale demeure, et pour y organiser des fêtes[639]. Madame de la Fayette était invitée à toutes les fêtes que donnait M. le Duc. Elle alla à une de ses chasses en carrosse vitré, et la migraine l'empêcha de rendre compte à madame de Sévigné de ce _voyage de Chantilly_, qu'elle avait, dit-elle, commencé l'année passée, mais qu'elle ne put continuer, parce que la fièvre la prit sur le Pont-Neuf[640]. Mais, selon elle, «de tous les lieux que le soleil éclaire, il n'y en a point de pareil à celui-là;» et quand, par le triste bénéfice de l'âge, on a vu, au milieu de cette magnifique forêt, ce château, ces belles eaux, ces bosquets dans toute leur splendeur, on ne trouve rien là d'exagéré. Elle y resta six jours, et dit à madame de Sévigné: «Nous vous y avons extrêmement souhaitée, non-seulement par amitié, mais parce que vous êtes plus digne que personne du monde d'admirer ces beautés-là.» Le jour où madame de la Fayette écrivait cette phrase, qui n'était pas une flatterie[641], elle allait dîner à Livry avec MM. de la Rochefoucauld, Morangiès et Coulanges; il lui paraît étrange d'aller dans ce lieu sans madame de Sévigné. Le plus grand nombre des lecteurs doivent être également surpris que madame de la Fayette et ceux qui l'accompagnaient aillent dîner à Livry lorsque madame de Sévigné et son oncle en sont absents. Mais il faut se rappeler que l'abbaye de Livry n'était pas alors la seule maison où l'on dînât bien: Claude de Sanguin, seigneur de Livry, dont la terre fut par la suite érigée en marquisat, possédait au milieu de la forêt un très-beau château[642]; et, vu sa qualité de premier maître d'hôtel du roi, il devait avoir la prétention de donner au moins d'aussi bons dîners que l'abbé de Coulanges. Ce fut, à n'en pas douter, chez ce personnage que, vers la fin du mois de mai, lorsque les arbres de la forêt couvraient le sol de leurs ombres printanières, se rendirent tous ces amis de madame de Sévigné. Ils durent penser au temps où, jeunes, ils l'avaient vue dans ce même château, sous ces mêmes ombrages, avec son poëte Sanguin de Saint-Pavin[643].

[639] LA BRUYÈRE, 1re édit. complète, 1845, p. 658, 659.

[640] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 26 mai 1673), t. III, p. 152 et 154.

[641] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 26 mai 1673), t. III, p. 156.

[642] L'abbé LE BOEUF, _Hist. du diocèse de Paris_, t. VI, p. 204; _État de la France_, année 1678, p. 35.

[643] _Poésies de Saint-Pavin et de Charleval_, 1769, p. 4 et 68.--Conférez le chap. VI de la 1re partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 76-77.

Cette même année (1673) la fête de Livry fut célébrée; on rendit le pain bénit, et sur ce sujet l'intarissable Coulanges chanta, pendant le repas, une longue chanson intitulée _le Pain bénit de Livry_, qu'il avait composée sur l'air populaire _Allons-nous à quatre_. Il y parle de madame de Sévigné, de son absence, prolongée par le plaisir qu'elle éprouve en contemplant sa fille, plaisir pareil à celui de la Niquée du roman d'_Amadis des Gaules_, qui fut enchantée en voyant Fleurize son amant.

. . . . . . . . . Certaine marquise, Dit un garde-bois, Qu'on voyait tant autrefois, Où s'est-elle mise Depuis treize mois? Un moine s'avance, Qui répond: Hélas! Ne savez-vous pas Qu'elle est en Provence, Elle et ses appas? Elle est enchantée Auprès de Grignan, Et se plaît en la voyant Tout comme Niquée Voyant son amant[644].

Madame de la Fayette et madame de Coulanges n'oublient ni l'une ni l'autre, dans leurs lettres, aucune de ces anecdotes satiriques ou galantes qui peignent les mœurs de la cour à cette époque. Dans les lettres de madame de Coulanges, c'est la princesse d'Harcourt qui a paru à la cour par pure dévotion. Nouvelle qui efface toutes les autres; Brancas (son père) en est ravi[645]. Dans les lettres de madame de la Fayette, c'est la Bonnetot dévote[646] qui ôte son œil de verre et ne met plus de rouge ni de boucles. Madame de Sévigné était au reste fort curieuse de ces sortes de nouvelles, et les provoquait par ses demandes. «Pour répondre à vos questions, lui écrit madame de la Fayette, je vous dirai que madame de Brissac [Gabrielle-Louise de Saint-Simon] est toujours à l'hôtel de Conti, environnée de peu d'amants, et d'amants peu propres à faire du bruit. Le premier président de Bordeaux est amoureux d'elle comme un fou. M. le Premier et ses enfants sont aussi fort assidus auprès d'elle[647].»

[644] _Recueil de chansons choisies_, 1694, in-12, p. 16.--Seconde édit., 1698, t. I, p. 33; et _Chansons historiques_ (Mss. de Maurepas), t. IV, p. 67 (année 1673).

[645] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 135, édit. G.; t. III, p. 65, édit. M.

[646] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161, édit. G.

[647] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 155, édit. G.--_Chansons historiques_ (Mss. Maurepas, Bibliot. royale), t. IV, p. 67 (année 1673).

Puis après vient le scandaleux procès du marquis d'Ambres: «Je dois voir demain madame du Vill....; c'est une certaine ridicule à qui M. d'Ambres a fait un enfant; elle l'a plaidé, et a perdu son procès; elle conte toutes les circonstances de son aventure; il n'y a rien au monde de pareil; elle prétend avoir été forcée: vous jugez bien que cela conduit à de beaux détails[648].»

[648] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161, édit. G.

Ce n'est pas seulement le nom, mais toute l'existence de François Gelas de Voisin, marquis d'Ambres, qui se rattache à un changement de cérémonial et d'étiquette très-prononcé et à des modifications que le despotisme de Louis XIV introduisait dans les habitudes, sinon plus serviles, au moins plus respectueuses du langage. On écrivait _monseigneur le Dauphin_; mais en parlant de lui on ne disait jamais que _M. le Dauphin_; et ainsi pour les autres fils de France et princes du sang, ou les personnages moins élevés en dignité. Louis XIV décida qu'on dirait _monseigneur_ en parlant au Dauphin[649]. Cette innovation (à laquelle Montausier et quelques autres ne se conformèrent jamais) en amena beaucoup d'autres: d'abord pour les princes de la famille royale; puis, dans une assemblée du clergé, les évêques prirent une délibération par laquelle ils convinrent qu'en s'écrivant ils se donneraient mutuellement le titre de _monseigneur_[650]. Ils ne réussirent d'abord à se le faire donner que par le clergé séculier et subalterne; mais le temps, ce grand maître de l'usage, fit accorder généralement ce titre aux évêques. Ensuite, et successivement, les ducs, les maréchaux, les ministres secrétaires d'État[651], les intendants même prétendirent au titre de _monseigneur_; mais ceux auxquels l'ancienneté de la naissance, le grade ou la fierté naturelle du caractère donnaient de la répugnance pour cette exigence de l'usage refusaient de s'y conformer. A une époque où ce point d'étiquette était fixé, où personne ne songeait à s'en écarter, Saint-Simon se vante[652] de ne s'y être jamais conformé, même en parlant au duc d'Orléans régent, dont il était l'ami et le partisan, et d'avoir été le seul qui lui dît _Monsieur_.

[649] Voyez la note de RICHELET sur l'épître dédicatoire des fables de LA FONTAINE au Dauphin, t. I, p. 2 de mon édit. des _OEuvres de la Fontaine_, édit. 1827.

[650] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. VII, p. 151, 152.

[651] _Id._, _Mémoires_, t. II, p. 284-286.

[652] _Id._, _Mémoires_, t. VII, p. 154.

Le marquis d'Ambres, dont Saint-Simon blâme la hauteur, était de la même humeur que lui. Le père de ce marquis avait été fait chevalier des ordres du roi en 1633[653]. Colonel du régiment de Champagne en 1657, il fut ensuite, au moyen d'un payement de 200,000 francs, nommé lieutenant général pour le roi dans le gouvernement de Guyenne[654]. D'Albret, comte de Miossens, maréchal de France, était gouverneur de cette province. C'était à l'époque où les militaires d'un haut grade hésitaient à donner le _monseigneur_ aux maréchaux de France. Grignan, Lavardin, Beuvron et autres évitaient la difficulté en faisant écrire leurs femmes, leurs mères, leurs sœurs. Le marquis d'Ambres, plus franc ou plus fier, refusa net le _monseigneur_ au maréchal d'Albret[655]; et tous deux en appelèrent au jugement du roi sur ce différend. Le roi ordonna à d'Ambres de donner le titre de _monseigneur_ à d'Albret. Cette décision fut la loi à laquelle tout le monde se soumit. D'Ambres, dont elle choquait l'orgueil, en s'y conformant, écrivit à d'Albret une lettre insolente, qui lui attira une réponse de même sorte. Le résultat de cette querelle fut que d'Ambres quitta le service[656]. C'était, dit Saint-Simon, un «grand homme très-bien fait, très-brave homme, avec de l'esprit et de la dignité dans les manières.» Il fut despote dans ses domaines et à la cour, où il paraissait souvent, quoique froidement accueilli par le roi, auquel il survécut, ayant prolongé sa carrière jusqu'à l'âge de quatre-vingt-un ans[657].

[653] _Id._, _Mémoires authent._, t. XVIII, p. 346.

[654] ROUX DE ROCHELLE, _Histoire du régiment de Champagne_; Paris, Didot, 1839, in-8º, p. 411.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril 1671), t. I, p. 319, édit. M.

[655] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril 1671), t. I, p. 411, édit. G.; t. I, p. 319, édit. M.

[656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 27 août 1675), t. IV, p. 29 et 69, édit. G.; t. III, p. 406, 433 et 434, édit. M.

[657] Il mourut en 1721, sa femme en 1693.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1693), t. X, p. 446, édit. G.

Ce n'était pas seulement par ses victoires, par la bravoure de ses troupes, par le génie de ses généraux et de ses marins que Louis XIV agitait toutes les puissances de l'Europe et pesait sur elles; c'était encore par l'activité de ses négociations, l'adresse et l'habileté de ses diplomates. Jamais toutes ces causes de succès n'agirent avec plus d'évidence et de force que durant les conférences de Cologne et dans tout le temps qui précéda la paix de Nimègue. Jamais monarque ne sut plus que Louis XIV profiter avec habileté de la bonne fortune; ce qui est peut-être plus rare que de savoir trouver des ressources contre la mauvaise. C'est bien à tort qu'en s'emparant des fautes de la vieillesse de Louis XIV on a voulu lui ravir la gloire due à ses belles années, et attribuer l'éclat de cette partie de son règne aux seuls grands hommes dont il savait s'entourer. Aujourd'hui que tout ce qu'il y a d'important à connaître de cette grande époque de notre histoire a été mis au jour, nous savons que tout aboutissait à ce roi; et si Condé, Turenne, Louvois lui soumettaient leurs idées pour la guerre; si Colbert, Louvois, Pomponne, le Tellier traitaient et préparaient les grandes affaires de l'intérieur et de l'extérieur, c'était lui seul qui ordonnait; lui seul répartissait le travail entre ses ministres, ses commandeurs, ses guerriers, ses chefs d'escadre; de sorte qu'aucun conflit d'autorité ne pouvait nuire à l'action du gouvernement. Il saisissait avec un coup d'œil d'aigle l'ensemble et les résultats des opérations militaires, les intérêts compliqués des différents États, s'attachant à connaître et à influencer les personnages qui les gouvernaient. Il ne confiait de ses secrets, de ses pensées, à ses serviteurs les plus dévoués, que ce qui leur était strictement nécessaire pour bien opérer dans les différentes affaires dont ils étaient chargés. Les deux puissances qu'il avait eu le talent d'enchaîner aux intérêts de la France étaient la Suède et l'Angleterre. Pour ce dernier pays, il avait employé toutes les ressources de l'intrigue, de la corruption; et il était parvenu à entraîner Charles II, ses ministres et ses ambassadeurs dans la sphère de son ambitieuse politique, contre les intérêts de l'Angleterre, contre la volonté du parlement anglais, affaibli dans son opposition à la couronne par le souvenir récent des dernières révolutions et dominé par la crainte d'en produire encore une nouvelle. Il résultait de cette situation des deux États une sorte d'alliance et de confraternité entre la cour de France et celle d'Angleterre; et la seconde imitait la première, beaucoup plus brillante et plus riche.

Charles II, qui pendant l'usurpation de Cromwell avait passé en France sa jeunesse, conservait sur le trône ses inclinations pour les mœurs faciles, élégantes de ce pays. Sa cour, comme celle de Louis XIV, fut brillante, polie, remarquable par l'éclat des fêtes, des beautés qui y brillèrent; et elle fut aussi le théâtre de beaucoup d'intrigues amoureuses, auxquelles les courtisans se complaisaient, à l'exemple du monarque. Ces rapports de goûts, d'occupations, de divertissements contribuèrent à former les liens qui unissaient les souverains et la noblesse des deux pays: on s'occupait en France des aventures, des intrigues galantes d'Angleterre, comme en Angleterre de celles de France.

Une des femmes qui avaient fait le plus de bruit à Paris, pour sa beauté, était la comtesse de Northumberland.

Madame de la Fayette envoya, le 30 septembre 1672, à madame de Sévigné, à Aix, une lettre du comte de Sunderland, la chargeant de la faire remettre à la comtesse de Northumberland, à Aix. «M. de la Rochefoucauld, que le comte de Sunderland voit très-souvent, s'est chargé de lui remettre ce paquet. Comme vous n'êtes plus à Aix, ajoute-t-elle, je vous supplie d'écrire un mot à madame de Northumberland, afin qu'elle fasse réponse, et qu'elle vous mande qu'elle l'a reçu: vous m'enverrez sa réponse. On dit ici que si M. de Montaigu n'a pas un heureux succès de son voyage; il passera en Italie, pour faire voir que ce n'est pas pour les beaux yeux de madame de Northumberland qu'il court le pays. Mandez-moi un peu ce que vous verrez de cette affaire, et comme quoi il sera traité[658].»

[658] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 137, édit. G.; t. III, p. 66, édit. M.

Montaigu était alors l'amant de la duchesse de Brissac; il la négligea dès qu'il commença à faire sa cour à la comtesse de Northumberland[659].

[659] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 155, édit. G.; t. III, p. 83, édit. M.

D'après ce que nous venons de dire des cours de France et d'Angleterre, on serait tenté de croire que le mystérieux paquet de l'ambassadeur anglais était relatif à une intrigue d'amour, et que le comte de Sunderland, qui avait succédé à Montaigu en qualité d'ambassadeur en France, était encore son rival à l'égard de la comtesse de Northumberland.

Ces apparences n'avaient rien de réel. La réputation de la comtesse de Northumberland fut toujours intacte; et Robert Spencer, second comte de Sunderland, qui fut deux fois ambassadeur en France et deux fois premier ministre d'Angleterre, avait épousé une très-belle femme: c'était Anne Digby, fille du fameux lord Digby, comte de Bristol, dont Bussy a raconté, dans son libelle, les amours avec la duchesse de Châtillon[660].

[660] _Madame de Sévigné and her contemporaries_; London, 1841, in-12, t. II, p. 236.--BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_, p. 142 et 149, édit. avec l'estampe du salon de la Bastille, in-18 de 258 pages.--HAMILTON, _Mémoires de Gramont_, t. I, p. 201 des _OEuvres_, édit. de Renouard, in-8º, 1802.

Lord Digby, dont la vie si remplie d'aventures fut, selon l'expression d'Horace Walpole, une contradiction perpétuelle, avait été fort lié, au temps de la Fronde, avec le duc de la Rochefoucauld, et il ne manqua pas de lui recommander son gendre et sa fille. Celle-ci fut présentée à la cour de Louis XIV, où, parmi tant de femmes remarquables, sa beauté fit sensation[661].

[661] _Recueil des gazettes de 1673_, p. 100 et 292, 28 janvier et 27 mai 1673.

Il n'en fut pas ainsi de lady Northumberland, au jugement de madame de la Fayette, dont les appréciations, il faut le dire, sont presque toujours sévères et souvent peu bienveillantes quand il s'agit des personnes de son sexe. Dans sa lettre du 15 avril 1673, elle écrit à madame de Sévigné: «Madame de Northumberland me vint voir hier; j'avais été la chercher avec madame de Coulanges. Elle me parut une femme qui a été fort belle, mais qui n'a plus un seul trait de visage qui se soutienne ni où il soit resté le moindre air de jeunesse: j'en fus surprise. Elle est assez mal habillée, point de grâce: enfin, je n'en fus point du tout éblouie. Elle me parut entendre fort bien tout ce qu'on dit, ou, pour mieux dire, ce que je dis; car j'étais seule. M. de la Rochefoucauld et madame de Thianges, qui avaient envie de la voir, ne vinrent que comme elle sortait. Montaigu m'avait mandé qu'elle viendrait me voir; je lui ai fort parlé d'elle; il ne fait aucune façon d'être embarqué à son service, et paraît très-rempli d'espérance[662].»

[662] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1673), t. III, p. 151, édit. G.; t. III, p. 79, édit. M.

En effet, Montaigu partit le 24 mai, pour se rendre en Angleterre; lady Northumberland, deux jours après[663]. Elle le rejoignit à Titchefield, au château de Wriothesley, dans le Hampshire, où le mariage se fit. C'était le château de la famille de lady Northumberland, ou d'Élisabeth Wriothesley. Elle était la plus jeune des filles du lord trésorier Southampton, et sœur de l'héroïque épouse de ce Russell dont la mort fut un des crimes et une des plus grandes fautes du règne de Charles II. Ainsi, par les Russell lady Northumberland se trouvait alliée au marquis de Ruvigny, calviniste et mandataire des Églises réformées en mission, qui lui permit de rendre de grands services comme diplomate, lorsque Louis XIV n'était pas encore devenu intolérant et persécuteur. Élisabeth Wriothesley avait hérité des grands biens de son aïeul maternel; elle fut mariée très-jeune à Josselyn Percy, onzième comte de Northumberland. Les deux époux se rendirent à Paris pour raison de santé, accompagnés de Locke, leur médecin, devenu depuis si célèbre par ses ouvrages de métaphysique. Le comte continua son voyage jusqu'en Italie, et mourut à Turin de la fièvre, en 1670. Sa femme, restée à Paris, avait été confiée par lui aux soins de Locke et à Montaigu, alors ambassadeur d'Angleterre. Celui-ci mit toute son application à consoler la jeune et riche veuve, et, par ses assiduités et sa constance, parvint à se faire agréer d'elle comme époux. Elle mourut à quarante-quatre ans, en 1690. Montaigu fit un second mariage plus riche encore, et surtout plus extraordinaire. Il épousa la folle duchesse d'Albermale, dont il ne put obtenir le consentement qu'en lui faisant croire qu'il était l'empereur de la Chine[664]. Il lui fit rendre tous les honneurs comme à une véritable impératrice de Chine, et la retint renfermée dans ce même hôtel de Montaigu, si célèbre depuis qu'il est devenu le Musée britannique[665] (_British Museum_).

[663] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), tom. III, p. 155, édit. G.--MIGNET, _Négociations sous Louis XIV_, t. IV, p. 238.--LALLY-TOLENDAL, _Biographie universelle_, t. XXXIX, p. 343, article _Bussy_.

[664] _Madame de Sévigné and her contemporaries_; London, t. II, p. 219-222-229.

[665] Sur Ralph Montaigu, conférez encore BUSSY, _Amours des Gaules_, et les _Mémoires de Gramont_, t. I, p. 132 et 341 des _OEuvres d'_HAMILTON, édition in-8º; Paris, Renouard, 1812. _Memoirs of count Gramont_; London, 1809, in-8º, t. I, p. 209, 277; t. III, p. 131.

Que faisait Sévigné tandis que sa mère était en Provence; que son parent le marquis de la Trousse quittait Paris pour commander en Bourgogne; que Louis XIV laissait Saint-Germain et Versailles, allait sans Turenne ni Condé, mais assisté de Vauban, assiéger et prendre la forte place de Maëstricht[666]? Sévigné, ennuyé des fatigues de la guerre, demandait un congé qu'il était bien sûr d'obtenir, puisqu'il employait, pour le solliciter, l'intermédiaire de madame de Coulanges, très-désireuse de conserver auprès d'elle ce jeune et aimable _guidon_[667]. Avec elle, il allait dîner chez la duchesse de Richelieu; il allait voir les nouvelles pièces au théâtre: _Mithridate_, _Pulchérie_; il l'accompagnait à Saint-Germain, ainsi que madame de la Fayette; et toutes deux, très-satisfaites de pouvoir disposer d'un tel cavalier, donnent de ses nouvelles à sa mère, et font son éloge. Et comme il lui fallait toujours un attachement de cœur, ce n'était plus d'une actrice ou d'une femme philosophe, aux appas surannés, qu'il était épris, mais de la belle madame du Ludres, cette chanoinesse de Poussay, si affectée dans son parler, si coquette, dame d'honneur de la reine et amie de madame de Coulanges. Elle n'avait pas encore attiré les regards du roi[668], et le chevalier de Vivonne et le chevalier de Vendôme se disputaient alors ses faveurs. Mais madame de la Fayette jugeait de Sévigné comme Ninon: «Votre fils, écrit-elle à sa mère, est amoureux comme un perdu de mademoiselle de Poussay; il n'aspire qu'à être aussi transi que la Fare[669].» M. de la Rochefoucauld dit que l'ambition de Sévigné est de mourir d'un amour qu'il n'a pas, «car nous ne le tenons pas, ajoute-t-il, du bois dont on fait les passions[670].»

[666] _Campagne de Louis XIV en 1673, écrite par lui-même_, dans les _OEuvres_, III, p. 339, 392. Cette place fut prise le 30 juin.

[667] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 143, édit. G.; t. III, p. 72, édit. M.--_Ibid._ (20 mars 1673), t. III, p. 147, édit. G.; t. III, p. 76, édit. M.

[668] _Recueil de chansons historiques_ (Mss. Maurepas), vol. IV, p. 57.

[669] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673, _post-scriptum_ de madame de la Fayette dans une lettre de la Rochefoucauld), t. III, p. 141, édit. G.; t. III, p. 71, édit. M.--LA FARE, _Mémoires_, p. 125, dans la notice par M. Monmerqué.

[670] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. III, p. 153, édit. G.; t. III, p. 81, édit. M. (Lettre de madame de la Fayette.)

Cependant un autre motif que son amour pour madame du Ludres retenait Sévigné dans la capitale plus longtemps peut-être qu'il ne l'aurait voulu: c'était le besoin d'argent. Sans avoir aucun vice ou aucun goût ruineux, il avait peu d'ordre; et sa mère lui ayant déjà avancé de fortes sommes pour l'acquisition de sa charge de _guidon_ et pour ses équipages, il n'osait plus rien réclamer. Aussi, malgré l'intimité qui régnait entre elle et lui, il crut devoir lui faire cette demande par l'intermédiaire de madame de la Fayette et de d'Hacqueville. La manière un peu sévère dont madame de la Fayette rappelle à son amie qu'elle est beaucoup plus prodigue pour sa fille que pour son fils prouve que l'on aimait moins la sœur que le frère, et que, comme tous les amis de madame de Sévigné, madame de la Fayette désapprouvait l'excessive faiblesse et la continuelle admiration de son amie pour madame de Grignan:

«Je ne vous puis dire que deux mots de votre fils: il sort d'ici; il m'est venu dire adieu, et me prier de vous écrire ses raisons sur l'argent: elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de les expliquer fort au long, car vous voyez, d'où vous êtes, la dépense d'une campagne qui ne finit point. Tout le monde est au désespoir et se ruine: il est impossible que votre fils ne fasse pas un peu comme les autres; et, de plus, la grande amitié que vous avez pour madame de Grignan fait qu'il en faut témoigner à son frère. Je laisse au grand d'Hacqueville à vous en dire davantage[671].»