Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)
Part 21
Le lendemain jeudi, 22 décembre, elle écrit à sa fille deux fois dans la journée, à midi[603] et à minuit; et toujours l'évêque de Marseille l'accompagne. «Nous dînâmes hier chez M. de Marseille; ce fut un très-bon repas. Il me mena l'après-dîner faire les visites nécessaires, et me laissa le soir ici. Le gouverneur me donna des violons, que je trouvai très-bons; il vint des masques plaisants: il y avait une petite Grecque fort jolie: votre mari tournait autour. Ma fille, c'est un fripon. Si vous étiez bien glorieuse, vous ne le regarderiez jamais. Il y a un chevalier de Saint-Mesmes qui danse bien, à mon gré; il était en Turc; il ne hait pas la Grecque, à ce qu'on dit... Si tantôt il fait un moment de soleil, M. de Marseille me mènera _béer_.» Et dans la lettre écrite à minuit: «J'ai été à la messe à Saint-Victor avec l'évêque; de là, par mer, voir la Réale et l'exercice, et toutes les banderoles, et des coups de canon, et des sauts périlleux d'un Turc. Enfin on dîne, et après dîner me revoilà, sur le poing de l'évêque de Marseille, à voir la citadelle et la vue qu'on y découvre; et puis à l'arsenal voir tous les magasins et l'hôpital, et puis sur le port, et puis souper chez ce prélat, où il y avait toutes les sortes de musique.» Et c'est à la suite de cette petite fête qu'il lui avait donnée qu'elle eut le courage de lui faire des reproches sur l'affaire du courrier. «Il n'y a point de réponse, dit-elle, à ne pas me vouloir obliger dans une bagatelle, où lui-même, s'il m'avait véritablement estimée, aurait trouvé vingt expédients au lieu d'un.» Elle termine cependant en disant: «Soyez certaine que, quand je serais en faveur, il ne m'aurait pas mieux reçue ici[604].»
[603] _Lettres de_ MARIE RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, 1726, t. I, p. 313.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1734, t. II, p. 218, édit. 1754, t. II, p. 321; t. III, p. 56, édit. M.; t. III, p. 126, édit. G. (Jeudi 22 décembre 1672).
[604] _Lettres de_ MARIE RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, 1726, t. I, p. 315.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1734, t. II, p. 220; édit. 1754, t. III, p. 323; t. III, p. 58, édit. M.; t. III, p. 128, édit. G. Dans toutes ces éditions, la date est: A Marseille, jeudi à minuit 1672; il faut la compléter, et mettre Jeudi 22 décembre, et transposer les deux lettres.
Madame de Sévigné partit le lendemain vendredi, 23 décembre, à cinq heures du matin, pour se rendre à Grignan[605]. Elle revint à Aix avec sa fille, qui faillit de mourir en accouchant. On peut juger des angoisses de madame de Sévigné tant que dura le danger[606]. Probablement l'enfant ne vécut point, il n'en est nulle part fait mention.
[605] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673), t. III, p. 149, édit. G.; t. III, p. 77, édit. M. C'est une lettre de madame de Coulanges. Conférez encore celle du 24 février, t. III, p. 73, édit. M.; t. III, p. 144, édit. G.
[606] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 et 27 juillet 1673), t. III, p. 164 et 168, édit. G.; t. III, p. 90 et 94, édit. M.--BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, édit. 1737, t. I, p. 117, 118 et 121.
Madame de Grignan fut cependant promptement rétablie, puisque, ayant accouché en mars, elle n'éprouvait plus au commencement d'avril, du mal qu'elle avait ressenti, qu'une grande lassitude[607].
[607] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1673), t. III, p. 149 et 150, édit. G.; t. III, p. 78, édit. M.
Madame de Sévigné passa à Aix, chez son gendre, tout l'hiver et une partie de l'été suivant.
CHAPITRE X.
1673.
Séjour de madame de Sévigné en Provence.--Des lettres qu'elle écrit à ses amis de Paris.--Des lettres qu'elle reçoit.--Nouvelles qui lui sont données par M. de la Rochefoucauld, madame de Coulanges, madame de la Fayette.--Levée du siége de Charleroi.--Crédit de madame Dufresnoy.--Occupations nombreuses de Louis XIV.--Ses égards pour la reine.--Il laisse madame de Montespan à Courtray.--Habileté de sa politique.--Il fait à cheval toute la campagne de 1673.--Madame de Coulanges se fait peindre.--Voit en secret madame Scarron.--Rendez-vous du beau monde chez la maréchale d'Estrées.--Détails sur cette dame,--sur madame de Marans,--la comtesse du Plessis, de Clérambault,--M. de Mecklembourg.--Congrès pour la pacification.--De madame de Monaco et du comte de Tott.--De l'abbé de Choisy en Bourgogne.--L'abbé Têtu déplaît à madame de Coulanges.--Madame de la Fayette.--De sa paresse à écrire.--Ses vapeurs, ses prétentions à dominer la société parisienne.--Le roi donne une rente à son fils.--Recherchée par le fils du prince de Condé.--Sa correspondance avec Briord quand M. le Duc est à l'armée.--Madame de la Fayette et sa société vont dîner à Livry.--Chez qui.--Nouvelles de conversions et d'aventures galantes.--Du marquis d'Ambres.--Sur le titre de _monseigneur_.--Influence personnelle de Louis XIV sur la politique et les destinées de l'Europe.--Alliance intime de Louis XIV et de Charles II.--On s'occupait dans le monde de ce qui se passait dans les deux cours.--De Montaigu.--De sa liaison avec la duchesse de Brissac.--De son mariage avec la comtesse de Northumberland.--Le roi prend Maëstricht.--La Trousse est envoyé en Bourgogne.--Sévigné reste à Paris.--Il obtient un congé.--Il devient amoureux de madame du Ludres.--Il a besoin d'argent.--Madame de la Fayette en demande pour lui à sa mère.--Question entre deux maximes, faite par madame de la Fayette à madame de Sévigné.--Détails sur la Rochefoucauld et sur son livre des _Maximes_.--Corneille donne _Pulchérie_, et Racine _Mithridate_.--Mort de Molière.
Durant les quatorze mois des années 1672 et 1673, que madame de Sévigné se trouva réunie avec sa fille en Provence[608], on est privé du journal presque quotidien qu'elle lui transmettait, et qui nous instruit d'une foule de particularités importantes pour l'histoire de son siècle.
[608] Quatorze mois et six jours. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi 27 juillet 1672, jeudi 5 octobre 1673), t. III, p. 109 et 176, édit. G.
Mais l'âge n'avait rien fait perdre à madame de Sévigné de sa vive imagination et de la faculté qu'elle avait de se rendre présente à ses amis même lorsqu'elle en était séparée par de grandes distances, et de les intéresser à tout ce qui se passait autour d'elle. Aussi aimait-on à recevoir de ses lettres, et c'est une grande perte pour la littérature et l'histoire que la disparition de celles qu'elle écrivit, pendant son séjour en Provence, à son fils, à son cousin de Coulanges, à madame de la Fayette, à madame de Coulanges, à mademoiselle de Meri, sa cousine, sœur du marquis de la Trousse, qui transmettait les nouvelles de l'armée qu'elle recevait de son frère[609], et enfin au duc de la Rochefoucauld. Celui-ci, dont la réputation était grande comme bon juge des ouvrages d'esprit, auquel les Boileau, les la Fontaine, les Molière soumettaient leurs écrits, était plus charmé que tout autre à la lecture des lettres de madame de Sévigné, parce que, comme homme de cour, comme bel esprit, il appréciait mieux que tout autre le talent qui s'y montrait. Il commence ainsi la réponse à la première lettre qu'il reçut d'elle de Provence: «Vous ne sauriez croire le plaisir que vous m'avez fait de m'envoyer la plus agréable lettre qui ait jamais été écrite: elle a été lue et admirée comme vous le pouvez souhaiter; il me serait difficile de vous rien envoyer de ce prix-là[610].» Et madame de Coulanges lui écrit: «J'ai vu une lettre admirable que vous avez écrite à M. de Coulanges; elle est si pleine de bon sens et de raison que je suis persuadée que ce serait méchant signe à qui trouverait à y répondre. Je promis hier à madame de la Fayette qu'elle la verrait; je la trouvai tête à tête avec un appelé M. le duc d'Enghien [le fils du grand Condé]. On regretta le temps que vous étiez à Paris, on vous y souhaita: mais, hélas! ils sont inutiles les souhaits! et cependant on ne saurait s'empêcher d'en faire[611].»
[609] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 133, édit. G.; t. III, p. 63, édit. M.
[610] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673), t. III, p. 139, édit. G.; t. III, p. 69, édit. M.
[611] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673).
Heureusement que l'on possède quelques-unes des réponses qui ont été faites aux lettres qu'elle écrivit de Provence à ses amis, et qu'on peut, par ces réponses, suppléer en partie aux lettres qu'elle aurait écrites à sa fille si elle n'avait pas été en Provence.
Ces réponses sont de M. de la Rochefoucauld, de madame de Coulanges et de madame de la Fayette en dernier.
Madame de Coulanges était la mieux placée pour donner des nouvelles. Son oncle le Tellier était malade: c'est chez lui que les courriers descendaient. C'est elle qui apprend à madame de Sévigné la levée du siége de Charleroi[612], qui valut à Montal une belle récompense, une lettre flatteuse de Louis XIV[613], et des lettres de félicitations de Bussy, qui, pour rentrer en grâce, ne laissait échapper aucune occasion de flatter les généraux en faveur[614].
[612] Le 22 décembre 1672. Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 133, édit. G.; t. III, p. 63, édit. M.
[613] LOUIS XIV, _Mémoires militaires_ (Lettre de Compiègne, du 26 décembre 1672, au comte de Montal), t. III, p. 292.
[614] BUSSY, lettre à Montal, datée de Chaseu le 6 janvier 1673, dans la suite des _Mémoires de_ BUSSY. Manuscrit (biblioth. de l'Institut), p. 1. Ce ms. renferme les années 1673-1676, inédites.
Elle lui dit: «Nous avons ici madame de Richelieu; j'y soupe ce soir avec madame Dufresnoy; il y a grande presse chez cette dernière à la cour.»
Il n'est pas étonnant qu'on se montrât très-empressé auprès de cette maîtresse de Louvois: le ministre était à l'apogée de sa puissance et de sa faveur. Louis XIV avait quitté le théâtre de la guerre, et y avait laissé Louvois, auquel il transmettait ses ordres de Compiègne et ensuite de Saint-Germain. Le roi continuait à diriger l'ensemble des opérations militaires et des négociations auxquelles elles donnaient lieu, et il entretenait personnellement et sans aucun intermédiaire une correspondance très-active avec son ministre, avec Turenne et avec Condé. Il se relevait souvent la nuit pour répondre à de longues dépêches de Louvois, écrites en chiffres; et il dictait ses réponses à mesure qu'on les déchiffrait. Il ne lui cachait rien; il lui donnait les instructions les plus étendues et un pouvoir absolu pour l'exécution de ses ordres[615]. La maladie de le Tellier lui occasionna un surcroît de travail, parce qu'il ne voulut confier à personne le secret des lettres que le courrier portait à ce ministre; et il se les faisait remettre pour y répondre lui-même.
[615] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 261, 302. _Lettres de Louis XIV, relatives à la fin de la campagne de 1672._ (Du 19 au 30 décembre.)
Charles II, son allié, lui était dévoué, et se conduisait par ses conseils. Louis XIV comprenait mieux que les ministres du roi d'Angleterre la constitution anglaise et la tactique parlementaire; ce fut lui qui empêcha Charles II de casser son parlement, et qui lui fit sentir la nécessité de le satisfaire. Ce fut lui qui donna à ce roi faible et dominé par la volupté une maîtresse française, mademoiselle de Kerouel, que Charles II fit duchesse de Portsmouth: Louis XIV la dota de la terre d'Aubigny-sur-Nière, et fixa d'avance le sort des enfants que le roi d'Angleterre pourrait en avoir, comme il aurait fait des siens propres[616].
[616] _Lettre de_ COLBERT _à Louis XIV_ (mars 1673). _Lettres patentes du mois de décembre 1673_, portant donation de la terre d'Aubigny-sur-Nière à mademoiselle de Kerouel.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. VI, p. 451-456.
Les historiens se sont mépris quand ils ont accusé Louis XIV d'avoir quitté l'armée par amour pour Montespan. Il crut que la reine était enceinte[617]; il la rejoignit et ne la quitta pas, soumettant même ses départs et le transport de sa cour d'un lieu dans un autre aux exigences de sa dévotion[618]. Lui-même aussi donna l'exemple de l'accomplissement des devoirs religieux. Le 1er avril (la veille du jour de Pâques en 1673), il communia solennellement dans l'église paroissiale de Saint-Germain en Laye: dans le jardin des Récollets il toucha 800 malades, et termina, à pied, ses stations du jubilé dans l'église des Augustins de la forêt[619]. Il avait laissé madame de Montespan à Courtray[620], et ne prenait d'autres distractions que celles de la chasse, le plus souvent dans les bois de Versailles. Aussitôt son arrivée à Saint-Germain, il écrivit à Louvois ces mots: «Il serait d'éclat d'agir pendant l'hiver[621];» et il donna des ordres pour attaquer en Flandre les Espagnols, qui avaient fourni au prince d'Orange des troupes et des canons[622]. Il était arrivé le 2 décembre (1672) à Saint-Germain, et il en repartit le 1er mai, accompagné de la reine, voyageant à cause d'elle à petites journées. Un heureux accouchement était pour lui d'un intérêt politique, et à cette considération il subordonnait toutes choses, même ses passions. Il n'arriva que le 15 à Courtray[623]. Il fit à cheval toute cette glorieuse campagne de 1673, dont il s'est complu à écrire lui-même l'histoire, comme la plus glorieuse de toutes celles qu'il ait faites.
[617] _Lettre de madame_ DE LA ROCHE _au comte de Bussy, en date du 8 janvier 1673_. Dans la suite des _Mémoires de_ BUSSY (Mss. de la biblioth. de l'Institut), p. 8.
[618] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 271, 273, 274, 299, 300 et 301.
[619] _Gazettes_, année 1673; Paris, in-4º, 1674, p. 314.
[620] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 15, édit. G.
[621] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 262.
[622] LOUIS XIV, _OEuvres_. Lettres à Louvois, datées de Verberie des 22 et 23 décembre, t. III, p. 271, 273, 274, 276.
[623] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 300, 301, 307.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 156, édit. G.; t. III, p. 84, édit. M.
Madame de Coulanges donne à madame de Sévigné toutes les nouvelles qui peuvent l'intéresser; elle se fait peindre, pour envoyer son portrait à M. de Grignan, qui le lui avait demandé. Elle n'oublie pas de parler à madame de Sévigné de leur amie commune, madame Scarron, dont la vie mystérieuse occupait vivement la cour. «Aucun mortel, dit madame de Coulanges, n'a commerce avec elle. J'ai reçu une de ses lettres; mais je me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela m'attire[624].»
[624] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 134.
Madame de Coulanges dit encore dans cette lettre: «Le rendez-vous du beau monde est les soirs chez la maréchale d'Estrées.» C'était la sœur du marquis de Longueval de Manicamp, la veuve de François-Annibal d'Estrées, frère de Gabrielle d'Estrées, la maîtresse de Henri IV. Ce fut à l'âge de quatre-vingt-treize ans que François-Annibal épousa en troisièmes noces mademoiselle de Manicamp. On ne doit pas confondre cette maréchale d'Estrées, dont parle madame de Coulanges, avec la fille de Morin le financier, laquelle fut aussi maréchale d'Estrées par son mariage avec le comte d'Estrées, fils d'Annibal. L'hôtel de celle-ci fut, plus longtemps encore que celui de sa belle-mère, le rendez-vous du beau monde à Paris[625].
[625] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 64, édit. M.--_Ibid._ (6 mai 1676), t. IV, p. 280; il est fait mention de madame de Longueval, chanoinesse, sœur de la maréchale.--_Ibid._ (14 février 1687), t. VII, p. 419, édit. G. Françoise de Longueval, chanoinesse de Remiremont, était aussi sa sœur. (Mardi, 9 avril 1689), t. VII, p. 69, édit. M. La femme du fils du maréchal d'Estrées le marin: c'est Marie-Marguerite Morin. Voyez SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, année 1714, t. XI, p. 176; et sur Morin, conférez Saint-Évremond, édit. 1753, in-12, t. I, p. 164; t. V, p. 70.
De toutes les lettres adressées à madame de Sévigné pendant son séjour en Provence, celles de madame de la Fayette ressemblent le plus à celles de madame de Coulanges par la facilité du style et par l'intérêt des nouvelles qu'elles renferment. Madame de Coulanges et madame de la Fayette étaient très-liées, et faisaient leurs visites ensemble. Madame de Coulanges annonce que madame la princesse d'Harcourt, comme madame de Marans, tourne à la dévotion, et a paru sans rouge à la cour. Puis vient le mariage de la comtesse du Plessis, récemment veuve, avec le marquis de Clérambault, dont elle était amoureuse[626]. Cette comtesse du Plessis est cette petite-cousine de Bussy, dont mademoiselle d'Armentières et le comte de Choiseul font mention dans leurs lettres[627]. Elle suivit MADAME HENRIETTE en Angleterre, et était de retour de ce pays au 30 juin 1670. Madame de Coulanges raconte encore sa visite au Palais-Royal, en compagnie avec madame de Monaco, chez MONSIEUR, qui lui fit beaucoup de caresses en présence de la maréchale de Clérambault. Cette dernière était gouvernante des enfants de MONSIEUR et une des plus singulières personnes de la cour: dans le tête-à-tête pleine d'esprit naturel, causant délicieusement; en société silencieuse par dédain du monde et par ménagement pour sa poitrine; aimant à jouer sans risquer de grosses sommes; riche et avare, dédaignant les modes, toujours en grand habit, et la dernière qui ait conservé l'usage du masque de velours noir pour conserver son teint, qui était fort beau[628]. Elle fut regrettée de MADAME lorsqu'elle perdit sa charge, et qu'on la sacrifia à madame de Fiennes, à madame de Grancey, au chevalier de Lorraine et à tous ces gens avides et corrompus qui gouvernaient et entouraient MONSIEUR; ce qui justifia bien son mépris pour le genre humain, dont l'accuse madame de Sévigné[629]. Quant à madame de Monaco, toujours belle et blanche, elle est, dit madame de la Fayette, «engouée de cette MADAME-ci comme de l'autre, et sa favorite[630].» Madame de la Fayette ridiculisait M. de Mecklembourg de ce qu'il était à Paris lorsque tout le monde était à l'armée[631]. Un congrès de toutes les puissances de l'Europe s'était formé pour parvenir à la pacification générale. La Suède, qui recevait des subsides de la France, avait été admise comme médiatrice. Elle envoya pour ambassadeur extraordinaire le comte de Tott, qui fut reçu avec beaucoup de distinction par Louis XIV. Sur le point de retourner dans son pays, le comte de Tott venait tous les jours voir madame de la Fayette et madame de Coulanges; tous les jours il parlait de madame de Sévigné, et des regrets qu'il avait de quitter Paris sans la voir[632]. Jeune, beau, noble dans ses manières, parlant français aussi facilement, aussi élégamment qu'aucun des courtisans de Louis XIV; grand joueur, dissipateur, galant et spirituel, de Tott, dit l'abbé de Choisy, était adoré et flatté par toutes les femmes[633]. Il revint à Paris l'année suivante, mais ce fut pour y mourir le dernier de sa noble race. M. de Chaulnes part, Langlade va en Poitou, Marsillac à Barréges. Madame de Coulanges annonce à madame de Sévigné tous ces départs, et aussi ceux de Vaubrun et de la Trousse; celui-ci est envoyé pour commander en Franche-Comté, sur la nouvelle qu'a eue le roi d'une révolte en ce pays. La Trousse s'afflige de n'avoir pu consoler madame de Coulanges de l'absence de tous ses amis; et comme elle n'a ni madame de Sévigné ni madame Scarron, elle ajoute plaisamment: «Je n'ai rien cette année de tout ce que j'aime; l'abbé Têtu et moi nous sommes contraints de nous aimer[634].» Ce vaporeux abbé, académicien, prédicateur, poëte, rimant des madrigaux et des poésies chrétiennes[635], recherchait trop les femmes pour que Louis XIV voulût consentir à en faire un évêque, malgré les instances qui lui furent faites à cet égard par les grandes dames de sa cour. Têtu fut surtout longtemps et fortement occupé de madame de Coulanges, qui se jouait de son amour et avec laquelle il rompit avec une sorte d'éclat[636].
[626] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XX, p. 341.
[627] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 296; t. V, p. 87, 157, 160.
[628] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 138, édit. G.
[629] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 décembre 1679), t. VI, p. 238, édit. G.--DUCHESSE D'ORLÉANS, _Mémoires et fragments historiques_, 1832, in-8º, p. 18. Madame de Clérambault mourut en 1722.
[630] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161, édit. G.--_Ibid._, t. III, p. 88, édit. M.
[631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 138.
[632] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février et 15 avril 1673), t. III, p. 142 et 151, édit. G.; t. III, p. 71 et 80, édit. M.--CHOISY, _Mémoires_, liv. IV, t. LXIII, p. 266.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 275.--_Gazettes_ de 1673; Paris, 1674, in-4º, p. 394. (Le 13 avril, le comte de Tott eut son audience de congé à Saint-Germain.)--MIGNET, _Négociations sous Louis XIV_, t. IV, p. 146.
[633] _Recueil de gazettes nouvelles et extraordinaires_, 1675, in-4º, p. 712 (8 juillet 1674).--CHOISY, _Mémoires_, liv. IV, t. LXIII, p. 286.
[634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 142.
[635] _Stances chrétiennes sur divers passages de l'Écriture sainte et des Pères_, 2e édit.; Paris, 1675, in-12 (173 pages).--Cette seconde édition est anonyme sur le titre; mais l'auteur est nommé sur le titre de la 5e édition; Paris, 1703, in-12;--Recueil de gazettes nouvelles, ordinaires et extraordinaires; 1675, in-4º, p. 712, etc. (8 juillet 1674). Un musicien, nommé Oudot, mettait en musique les stances de l'abbé Têtu. Voyez le _Recueil des chansons historiques_ (Mss. Maurepas), t. VII, p. 83, et t. IV, p. 167.
[636] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet 1680), t. VII, p. 133, édit. G.; t. VI, p. 394, édit. M.--_Ibid._ (26 mai 1673), t. III, p. 156, édit. G.; t. III, p. 83, édit. M.
Quoique madame de Sévigné se plaigne beaucoup de la paresse que madame de la Fayette met à lui répondre, cependant les lettres qui nous restent de celle-ci pendant le séjour de madame de Sévigné en Provence sont en plus grand nombre que celles de madame de Coulanges, et elles suffisent pour nous peindre l'existence de l'auteur de _Zaïde_ et de _la Princesse de Clèves_, sujette aux vapeurs, aux fièvres, à la migraine. On la voit sans cesse tourmentée par le désir de jouer un rôle brillant; elle s'y croyait appelée par son esprit et par ses liaisons avec les grands personnages auxquels elle plaisait. Elle aurait aussi voulu tenir le haut bout de la société dans Paris, remplacer les Rambouillet, les Sablé, les Choisy, précieuses nullement ridicules, qui avaient disparu de la scène du monde; mais sa déplorable santé et plus encore l'instabilité de son humeur s'y opposaient. Bien vue de Louis XIV, il fallait qu'elle parût de temps en temps à la cour, ce qui était pour elle une grande fatigue. M. de la Rochefoucauld annonce à madame de Sévigné que madame de la Fayette ne peut lui répondre, parce qu'elle était allée le matin à Saint-Germain pour remercier le roi d'une pension de cinq cents écus qu'on lui a donnée sur une abbaye[637], pension qui lui en vaudra mille avec le temps. «Le roi a même accompagné ce présent de tant de paroles agréables qu'il y a lieu d'attendre de plus grandes grâces.»
[637] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673), t. III, p. 140, édit. G.; et t. III, p. 69, édit. M.--Conférez ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. XIX, p. 391 à 393.
M. le Duc, fils du prince de Condé, se plaisait beaucoup dans la société de madame de la Fayette: il allait fréquemment la voir; et quand il était à l'armée, elle entretenait une correspondance avec Briord, son premier écuyer, qui devint ambassadeur à Turin, fut envoyé à la Haye, et fait conseiller d'État d'épée. C'est par lui qu'elle apprend le plaisant trait de ce bourgeois d'Utrecht qui, voyant M. le Duc prendre, en sa présence, des familiarités un peu trop grandes avec sa femme jeune et jolie, lui dit: «Pour Dieu! monseigneur, Votre Altesse a la bonté d'être trop insolente[638].»