Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)

Part 17

Chapter 173,835 wordsPublic domain

[518] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 février 1672), t. II, p. 384 et 386, édit. G.; t. II, p. 325, édit. M.

[519] Allusion au septième chant de l'_Orlando furioso_, qui contient l'histoire de _Ruggiero_ et d'_Alcina_.

[520] MADAME DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 octobre 1672), t. III, p. 122, édit. G.; t. III, p. 52. édit. M.

Et quatre mois après, de retour à Paris ainsi que Villeroi[521], madame de Coulanges écrit encore à son amie: «Le marquis de Villeroi est si amoureux qu'on lui fait voir ce que l'on veut. Jamais aveuglement ne fut pareil au sien; tout le monde le trouve digne de pitié, et il me paraît digne d'envie: il est plus charmé qu'il n'est _charmant_; il ne compte pour rien sa fortune, mais la belle compte Caderousse pour quelque chose, et puis un autre pour quelque chose encore: un, deux, trois, c'est la pure vérité! Fi! je hais les médisances.»

[521] MADAME DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 143 et 144, édit. G.; t. III, p. 73, édit. M.

Madame de Coulanges, toujours préoccupée et en quelque sorte tourmentée de l'illusion de Villeroi et de la ruse dont il est la dupe, dit encore: «L'histoire du _charmant_ est pitoyable; je la sais..... Orondate était peu amoureux auprès de lui: c'est le plus joli homme, et son _Alcine_ la plus indigne femme[522].»

[522] MADAME DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673), t. III, p. 149, édit. G.; t. III, p. 53, édit. M.

Ni ces dernières paroles ni celles qui les précèdent ne peuvent, sous la plume de madame de Coulanges, s'appliquer, ainsi qu'on l'a prétendu[523], à madame Dufresnoy. C'est dans cette même lettre, où madame de Coulanges parle de l'_indigne femme_, qu'elle apprend à madame de Sévigné l'admiration qu'excita madame Dufresnoy, dont la beauté, dit-elle, «efface sans miséricorde celle de mademoiselle S****[524], réputée si belle.» Madame de Coulanges ne tarda pas à se lier intimement avec madame Dufresnoy[525]. Elle ne parle jamais que favorablement de l'_amie intime_ de son cousin ministre. _Alcine_ n'est pas plus la comtesse de Soissons que le gros cousin n'est Louvois. Il est bien vrai que le marquis de Villeroi était alors (avec plusieurs autres) engagé dans les liens de la comtesse[526], et qu'il eut du regret de les voir rompre, lorsque des soupçons trop fondés forcèrent cette femme criminelle à s'exiler[527]. De toutes les nièces du cardinal Mazarin dont Louis XIV adolescent fut entouré, Olympe Mancini fut celle qu'il parut d'abord préférer; et comme les effets de la première effervescence de l'âge sur lui étaient un secret maternel soigneusement gardé[528], son inclination naissante pour Olympe Mancini, qui le révéla à toute la cour, devint l'objet de l'attention générale. Fouquet obtint alors de son poëte favori un joli madrigal pour célébrer cette première victoire de l'amour, remportée par les yeux d'Olympe sur le cœur du jeune monarque[529]. Ambitieuse, sensuelle, Olympe Mancini comprit les obstacles que pourrait mettre à son établissement la préférence que lui donnait le roi; et elle chercha à diriger sur sa sœur Marie, plus sensible, plus capable d'un attachement sincère, les mouvements de ce cœur que tourmentait le besoin d'aimer et d'être aimé.

[523] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 octobre 1672), t. III, p. 198, édit. 1811, de Grouvelle. Cet éditeur est le premier auteur des notes de cette lettre; ces notes ne se trouvent pas dans les deux éditions du chevalier Perrin: c'est à tort que M. G. de Saint-Germain les lui attribue. Voyez t. III, p. 123; et dans l'édit. de M. t. III, p. 53.

[524] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673), t. III, p. 148. L'initiale S désigne peut-être mademoiselle d'Usa de Salusse, inscrite la première dans la liste des filles d'honneur de la reine. Voyez _État de la France_, 1669, in-12, p. 361.

[525] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 142.--L'_État de la France_, 1678, p. 376.--La charge de dame du lit fut créée le 2 avril 1673.

[526] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. I, p. 205.

[527] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1680), t. VI, p. 331, édit. G.; t. VI, p. 133, édit. M.

[528] Voyez ci-dessus, 3e partie de ces _Mémoires_, chap. IX, p. 104 et suiv.

[529] LA FONTAINE, _OEuvres_, t. VI, p. 187 de l'édit. 1826, in-8º; p. 264 de l'édit. 1827; 580 de l'édit. 1835, in-8º, 1 vol., _Sixain pour le roi_.

Olympe Mancini obtint plus d'ascendant sur Louis XIV en servant sa passion qu'en la partageant: en facilitant ses rendez-vous, en l'entourant de tous les agréments de sa jeune société, qu'elle animait par son esprit, elle sut se rendre indispensable. Elle voulait que la faveur dont elle jouissait servît à lui assurer un établissement proportionné à ses ambitieux désirs. Sa sœur Louise-Victoire avait épousé le duc de Mercœur[530]. Lorsque le prince de Conti se décida à prendre pour femme une des nièces de Mazarin, il choisit la belle et vertueuse Martinozzi. Olympe ne dissimula point le dépit qu'elle ressentait de n'avoir pas été préférée à sa cousine germaine[531]. Offerte au grand maître, fils du maréchal de la Meilleraye, Olympe fut refusée; mais ce fut un bonheur pour son orgueil et son ambition, puisqu'elle épousa le prince Eugène de Savoie, comte de Soissons[532]; et la charge de surintendante de la maison de la reine, que Mazarin fit alors créer pour elle, la plaçait dans un rang élevé, ajoutait à sa fortune et lui donnait de grandes prérogatives.

[530] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 20.

[531] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. IV, p. 368.

[532] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. IV, p. 398.

«Rien n'est pareil, dit Saint-Simon, à la splendeur de la comtesse de Soissons, de chez qui le roi ne bougeait avant et après son mariage, et qui était la maîtresse de la cour et des grâces, jusqu'à ce que la crainte d'en partager l'empire avec les maîtresses la jeta dans une folie qui la fit chasser avec Vardes et le comte de Guiche. La comtesse de Soissons fit la paix, et obtint son retour par la démission de sa charge, qui fut donnée à madame de Montespan[533].»

[533] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. IV, p. 394 et 395.

Cette folie dont parle Saint-Simon est, on le sait, l'intrigue ourdie par la comtesse de Soissons, Vardes et mademoiselle de Montalais, pour faire chasser la Vallière[534]. Après son retour, la comtesse de Soissons perpétua son pouvoir par ses liaisons, ses intrigues et ce charme magique que donne à la femme sans pudeur l'expérience de la faiblesse de l'homme. L'ambition et la volupté étaient les enchantements qu'employait cette Circé de la cour pour inspirer à ses amants le désir de ne pas se séparer d'elle; mais, avec ses appas surannés et ses habitudes volages, il ne pouvait subsister entre elle et eux de sentiments passionnés ni une constance qu'elle ne s'imposait pas à elle-même. Aussi Villeroi, qui avait succédé à Vardes dans ses bonnes grâces, avait pu céder aux charmes attrayants de madame de Monaco et à la passion que lui inspira ensuite la marquise de Courcelles, sans exciter le ressentiment de la comtesse de Soissons, sans faire cesser les habitudes d'une liaison que renouaient par intervalle les calculs de l'intérêt et les caprices des sens. La comtesse de Soissons ne pouvait s'empêcher d'accorder à Villeroi cette large part d'indulgence qu'elle réclamait pour elle-même.

[534] Conférez partie II, chap. XX de ces _Mémoires_, p. 299 à 301.

Tel n'est point le caractère de la passion qui subjuguait alors le marquis de Villeroi, telle n'est point l'idée que nous en donne l'amie de madame de Sévigné et madame de Sévigné elle-même. C'est un amour récent, dont la violence et l'aveuglement étonnent surtout madame de Coulanges. C'est donc une jeune femme, dont les déréglements, s'ils étaient réels, sont encore enveloppés de mystère, puisque Villeroi se refuse à y croire. Mais il y avait peu de mystères de ce genre pour madame de Coulanges: sa vie dissipée et toute mondaine, sa parenté avec un ministre, sa familiarité avec les plus hauts personnages de la cour lui donnaient les moyens, dont elle usait amplement, de surprendre les secrets des intrigues les plus cachées, même celles des femmes qui, succombant aux séductions qui les assiégeaient, tenaient assez à leur réputation pour conserver les apparences d'une conduite régulière. Telle était celle qui avait fasciné le marquis de Villeroi. En tout temps soumise aux pratiques extérieures de la religion, il lui était facile de dissimuler l'intimité d'une liaison coupable avec un ecclésiastique. Cet ecclésiastique, ce rival heureux de Villeroi, était ce gros abbé auquel, lorsque, par l'effet d'une faveur inouïe, il fut nommé à l'un des premiers siéges épiscopaux de France[535], madame de Coulanges disait: «Quelle folie d'aller à Reims! Et qu'allez-vous faire là? vous vous ennuierez comme un chien. Demeurez ici, nous nous promènerons[536].»

[535] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 458 et suiv. Reçu alors seulement comme coadjuteur; mais cela lui assurait le siége à vingt-sept ans.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 279.

[536] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1671), t. II, p. 386, édit. G.; t. I, p. 298, édit. M.

Oui! l'amant d'_Alcine_ ne peut être que cet abbé le Tellier, que cet autre cousin de madame de Coulanges, avec lequel madame de Grignan n'avait cessé, depuis sa jeunesse[537], d'être en correspondance, à qui elle négligeait de répondre, même après qu'il lui avait écrit deux lettres consécutives; cet abbé que ni sa mère, ni elle, ni madame de Coulanges, toutes les fois qu'elles en parlaient[538], ne pouvaient se résoudre à prendre au sérieux, quoiqu'il fût l'un des princes de l'Église de France; spirituel, instruit, habile administrateur; cachant sous des manières brusques l'adresse du courtisan; mais présomptueux, arrogant, aimant le luxe, la magnificence et la bonne chère, et, par ses allures décidées et tranchantes, ressemblant plus à un colonel de dragons qu'à un prélat[539].

[537] Voyez, ci-dessus, la 3e partie de ces _Mémoires_, t. I, p. 80, 386 et 407.

[538] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 164, édit. M.; t. III, p. 254, édit. G.--_Ibid._ (19 janvier 1674), t. III, p. 220, édit. M.; t. III, p. 319, édit. G.--_Ibid._ (5 février 1674), t. III, p. 324, édit. M.; t. III, p. 336, édit. G. (Récit de l'homme renversé.)--(12 août 1675), t. III, p. 394, édit. M.; t. IV, p. 16, édit. G.--(22 février 1695), t. X, p. 60, édit. M.; t. XI, p. 135, édit. G.; et ci-dessus, 3e partie de ces _Mémoires_, p. 78.

[539] SAINT-SIMON, _Mémoires_, chap. VIII, t. II, p. 85.

Il y a lieu de croire que quelques paroles prononcées chez la comtesse de Soissons par Villeroi, et qui occasionnèrent son exil, étaient de nature à blesser la réputation de cet archevêque de Reims, alors en grande faveur à la cour. Ce qui est certain, c'est que pour cette campagne, qui fut la plus glorieuse de toutes celles de son règne, Louis XIV écarta de l'armée et condamna à un honteux repos un jeune guerrier compagnon de sa jeunesse, dont il devait faire un jour un maréchal de France[540], et qu'il permit à un archevêque, qui n'était point alors son grand aumônier[541] et que le devoir obligeait à résider dans son diocèse, de l'accompagner. Tandis que Villeroi, retiré à Neufville, s'indignait de son oisiveté, le Tellier, de retour de sa guerrière excursion, le samedi 15 octobre (1672), arborait triomphalement, dans la nef de l'église de Notre-Dame de Reims, dix-neuf enseignes d'infanterie prises sur les Hollandais[542].

[540] BUSSY, _Lettres_ (avril 1672), t. I, p. 110 (supplément).

[541] C'était alors le cardinal de Bouillon, depuis le 10 décembre 1671. Voyez l'_État de la France_, p. 12.

[542] _Mémoires de M._ FR. DE MAUCROIX, _chanoine et sénéchal de l'église de Reims_; 1842, in-12, 2e partie, p. 41.

La femme que madame de Coulanges et madame de Sévigné désignent sous le nom d'_Alcine_ est la duchesse d'Aumont. Des trois filles de la maréchale de la Mothe, toutes trois belles, toutes trois mariées fort jeunes à des hommes d'une haute naissance qu'elles ne purent aimer, la duchesse d'Aumont était l'aînée et la plus belle: ce fut aussi celle qui mit le plus de discrétion dans le nombre et le choix de ses amants. Le duc d'Aumont, beaucoup plus âgé qu'elle, avait, lorsqu'il l'épousa, deux fils et deux filles de sa première femme, Madeleine le Tellier, sœur de Louvois et de l'archevêque de Reims; de sorte que la duchesse d'Aumont se trouvait apparentée avec le Tellier et par conséquent aussi avec madame de Coulanges[543].

[543] L'_État de la France_; 1677, in-12, p. 78.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. VI, p. 4-6; t. VII, p. 127, et t. IX, p. 142.

La duchesse d'Aumont, dans son âge avancé, compta parmi les femmes qui, après avoir été célèbres par leurs aventures galantes, se faisaient remarquer par leur grande dévotion; mais c'était de cette dévotion fastueuse qui s'annonçait à tous par l'absence de rouge, par de grandes manches et une mise particulière, par une affectation de pratiques rigoureuses, par un grand renfort de directeurs et de confesseurs. Madame de Sévigné, dans les lettres toutes confidentielles qu'elle écrit à sa fille, exerce souvent sur ces femmes sa spirituelle malice; et ses éloges railleurs font présumer qu'elle croyait peu à la sincérité de leur foi. Nous pensons qu'elle se trompait: la vanité est un défaut tellement inhérent à notre nature que le plus grand triomphe du christianisme est d'empêcher que ce méprisable sentiment ne se glisse involontairement jusque dans l'exercice des actions les plus vertueuses. La foi la plus sincère ne nous garantit pas toujours de ce danger. Ce qui faisait naître la défiance de madame de Sévigné sur les femmes qui restaient dans le monde après leur conversion, et qui semblaient aspirer à la gloire de lui servir d'exemple et de modèle, c'est la comparaison qu'elle faisait d'elles avec ces grandes pécheresses dont la subite transformation, opérée par une grâce toute divine, excitait à la fois sa surprise et son admiration. Si humbles, si douces, si bonnes, si retirées, si entièrement dévouées aux bonnes œuvres, à la pénitence, au repentir, si complétement absorbées par le saint amour de Dieu, et en même temps si calmes, si contentes, si réjouies de leur état, elles étaient les premières à condamner et à flétrir la folie de leur vie passée; elles en parlaient sans exagération et sans vains détours, avec une joyeuse pitié, comme d'un désir maladif dont on est heureusement guéri[544]; et tout cela sans avoir besoin de conseils, d'exhortations, d'éloquents sermons; n'aimant le prêtre qu'à l'autel et au confessionnal, n'implorant de lui que le pain céleste, l'absolution et la prière. Telle alors se montra, après le brisement de cœur causé par la mort du chevalier de Longueville, la comtesse de Marans, cette _Mélusine_ envers laquelle madame de Sévigné s'était longtemps montrée si cruelle et dont, par une sorte d'amende honorable, elle trace à sa fille une admirable peinture, bien propre à faire envier à celle-ci, au milieu des grandeurs du monde, de ses agitations et de ses tourments, l'oubli de toutes les peines, de toutes les passions et le calme bonheur de cette nouvelle convertie.

[544] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672, 14 juillet 1673). (Lettre de madame de la Fayette: «La Marans est une sainte; il n'y a point de raillerie, cela me paraît un miracle.»)--(1er, 5 et 15 janvier 1674), t. III, p. 67, 70, 100, 195, 197, 211, édit. M.; t. III, p. 72, 137, 309, édit. G. Voyez aussi sur madame de la Sablière, _ibid._, _Lettres_ (8 novembre 1679, 21 juin et 14 juillet, 4 août 1680), t. VI, p. 335, 373, 405, édit. M.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XV, p. 434, trace un portrait semblable de la marquise de Créquy.

Il n'est pas impossible que la religion, qui domina la duchesse d'Aumont dans son âge mûr, ne lui ait inspiré dans sa jeunesse assez de crainte et de respect pour qu'elle se soumît à ses prescriptions, mais sans lui donner la force suffisante pour résister à la violence des penchants qui l'entraînaient. Dans ce siècle, les exemples de ce genre sont fréquents, sans compter celui de Louis XIV. Alors s'explique comment une certaine exactitude à remplir ses devoirs religieux aurait donné à la duchesse d'Aumont plus de retenue[545], et comment ses liaisons amoureuses furent plus cachées et causèrent moins de scandale que celles de ses deux sœurs, la duchesse de la Ferté et la duchesse de Ventadour.

[545] _La France galante_; Cologne, 1695, in-12, p. 345, 380 et 385.--_Histoire amoureuse des Gaules_, 1754, in-12, t. V, p. 106 et 175.

Cependant le secret des amours de la duchesse d'Aumont fut assez connu pour fournir, quand elle vivait, le sujet d'un de ces romans où l'auteur, comme Bussy dans son libelle, montre une trop grande connaissance des noms, des qualités, des caractères et de l'âge des personnages qu'il met en scène pour que les faits principaux qu'il leur attribue ne soient pas le résultat de ce qui se disait, à tort ou à raison, à la cour et dans le grand monde. Nous avons encore une autre preuve de la vérité des assertions du romancier: c'est que lorsque parurent les Caractères de la Bruyère, toutes les clefs écrites et mises en marge de ce livre par les personnes du temps portaient le nom de la duchesse d'Aumont auprès des caractères qui peignent les femmes à la fois galantes et dévotes[546].

[546] LA BRUYÈRE, _Des femmes_, nos 35, 43, 46; t. I, p. 204, 207, 209; t. II, p. 672, 673, 674, 689, édit. 1845, in-8º.

Les faits énoncés sous la forme d'un roman acquièrent une valeur historique lorsqu'ils ont été sérieusement avancés par des personnes placées de manière à en être bien informées. Or, dans les libelles diffamatoires du genre des _Amours des Gaules_, publiés en Hollande du vivant de la duchesse d'Aumont, dans les chansons du temps et dans les notes historiques de ces chansons, les deux derniers amants qu'on lui prête sont précisément ceux que nomme madame de Coulanges: Caderousse et l'archevêque de Reims[547]; et ils dépeignent ce dernier comme ayant un embonpoint remarquable. Cet archevêque, dans tous ces libelles, ne se trouve mêlé à aucune autre intrigue de ce genre: la séduction de la duchesse d'Aumont est le seul méfait qu'on lui attribue; ce qui prouve que ces auteurs ont écrit avant les préférences marquées qu'il eut pour la marquise de Créquy, sa nièce, fille de Madeleine le Tellier et du duc d'Aumont[548]. Par la même raison, ils n'ont pu ajouter la belle-fille à la belle-mère dans la scandaleuse histoire du _gros cousin_ de madame de Coulanges. Ce surnom de _gros cousin_ était au moins aussi applicable à l'archevêque de Reims qu'à son frère le ministre Louvois. Si dans les répertoires des intrigues de l'époque il n'est pas fait mention de Villeroi, c'est que, relativement à lui, le secret de cette liaison, par suite de la sévérité du roi, aura été mieux gardé.

[547] _Chansons historiques_, t. VII, p. 87, Mss. de la Biblioth. royale, collection Maurepas.

[548] _La France galante, ou Histoire amoureuse de la cour_, nouvelle édition, augmentée de pièces curieuses; Cologne, chez Pierre Marteau, p. 295 à 385, 394, 414 et 415. Voir le recueil intitulé _Histoire amoureuse des Gaules, par_ BUSSY-RABUTIN; 1754, in-12, t. V, p. 79, 172, 174, 216.

La duchesse d'Aumont fut mariée à l'âge de dix-neuf ans. Villeroi en avait vingt-neuf et elle vingt-deux[549] lorsqu'il en fut épris; mais ils se connaissaient dès leur première jeunesse. Sous le nom de mademoiselle de Toucy, qu'elle portait alors, la duchesse d'Aumont, à l'âge de treize ans, avait, ainsi que le duc de Villeroi, et en compagnie de mademoiselle de Sévigné, figuré dans les _ballets_ dansés par le roi. Lorsque mademoiselle de Toucy parut sur ce dangereux théâtre en 1666, âgée de seize ans, dans le _ballet_ des _Muses_ (Molière y figura, personnifiant la Comédie), elle représentait avec Villeroi une scène de bergère avec son berger[550]. Ces souvenirs de jeunesse ont pu contribuer, quelques années après, à l'attrait qui les unit. Il est probable que la duchesse d'Aumont sacrifia Caderousse à Villeroi[551]; peut-être le marquis de Biran (depuis duc de Roquelaure) succéda-t-il à Caderousse, comme le disent les libellistes. Villeroi ne crut pas qu'elle le trahissait pour l'archevêque de Reims. Mais madame de Coulanges, qui connaissait bien son _gros cousin_ et de quoi il était capable, pensait tout différemment; et, comme de fréquents et solitaires entretiens avec un archevêque qui affectait de prendre parti pour les jansénistes contre les jésuites[552] n'avaient rien qui pût porter ombrage, madame de Coulanges ne connaissait aucun moyen de dessiller les yeux de Villeroi. Son amour paraissait devoir durer longtemps, et madame de Sévigné s'en étonne. Elle n'y voit de remède que par la comtesse de Soissons, habile, quand la fantaisie lui en prenait, à ressaisir ses jeunes amants trop longtemps écartés d'elle et à semer la division entre eux et ses rivales.

[549] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. IX, p. 142 et 143.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 124 et 129.

[550] BENSERADE, _OEuvres_, 1697, in-12, t. II., p. 364.--_État de la France_, 1677, p. 78.--SAINT-SIMON, _Mémoires_. Conférez BUSSY, LETTRES, t. V, p. 124 et 129. Voyez MONMERQUÉ, _Lettres de Sévigné_, t. IV, p. 151, note.--_La France galante_, édit. 1695, in-12, p. 287, 290.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 125 et 129.

[551] _La France galante_, 1695, in-12, p. 348, 414, 415.--_Histoire amoureuse des Gaules_, 1654, in-12, t. V, p. 79, 166, 173, 174, 218, et _madame_ DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673), t. III, p. 149, édit. G.; t. III, p. 53, édit. M.

[552] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, chap. VII, t. II, p. 84.

Comme la duchesse d'Aumont avait beaucoup d'embonpoint[553] et peu d'esprit, madame de Sévigné écrivait à sa fille: «Je ne puis comprendre la nouvelle passion du _charmant_; je ne me représente pas qu'on puisse parler de deux choses avec cette matérielle Chimène. On dit que son mari lui défend toute autre société que celle de madame d'Armagnac. Je suis comme vous, mon enfant; je crois toujours voir la vieille _Médée_, avec sa baguette, faire fuir, quand elle voudra, tous ces vains fantômes matériels[554].»

[553] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. IX, p. 142: «La duchesse douairière d'Aumont mourut; c'était une grande et grosse femme.»

[554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 281, édit. G.; t. IV, p. 154, édit. M.

La défense faite à _Alcine_ prouve que le duc d'Aumont avait des soupçons sur sa femme. La duchesse d'Armagnac, amie de M. et de madame de Coulanges, était une précieuse sévère et d'une réputation intacte. Cette défense prouve encore que la liaison de Villeroi et de la duchesse d'Aumont fut tenue secrète, et que le duc d'Aumont était loin de la soupçonner. La duchesse d'Armagnac, sœur du maréchal de Villeroi, était la tante du marquis de Villeroi, qui avait, par cette parenté, de faciles occasions de voir plus souvent son _Alcine_[555].

[555] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. VI, p. 75.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 janvier 1695), t. XI, p. 124, édit. G.; t. X, p. 50, édit. M.

Ce qui peut avoir servi à donner le change à l'opinion, c'est qu'il paraît qu'à cette époque le marquis de Villequier, fils unique du duc d'Aumont, revenu des voyages entrepris pour achever son éducation, aurait, par le moyen d'une femme de chambre, acquis la preuve du commerce de son oncle l'archevêque avec la duchesse d'Aumont: mais l'inconduite de Villequier et la haine[556] qu'on lui connaissait pour sa belle-mère la défendirent contre les imprudentes révélations de ce jeune étourdi. Elles ne firent tort qu'à lui-même, et lui attirèrent le blâme de Louis XIV. Villeroi refusa d'y croire. C'est ce qui fit dire à madame de Coulanges que «rien ne pouvait lui dessiller les yeux.»