Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)

Part 16

Chapter 163,951 wordsPublic domain

Cependant une grande partie de cette famille, prévenue de son arrivée, s'empressa de lui rendre visite à Montjeu. La première qui y vint fut Françoise de Rabutin, veuve du comte Antoine de Toulongeon, sœur du baron de Chantal, père de madame de Sévigné, et belle-mère de Bussy par sa fille Gabrielle, qu'elle avait perdue en 1646. Quoique alliée à leur famille par tant de titres, cette comtesse de Toulongeon n'était point aimée de madame de Sévigné ni de Bussy. Elle était fort avare, mais cependant charitable envers les pauvres[489]. Madame de Sévigné avait considéré comme un devoir indispensable de s'arrêter chez elle quelques jours[490]. Pour éviter la dépense que lui aurait occasionnée une telle réception, elle se hâta de prévenir madame de Sévigné. Cette tante de Toulongeon résidait à Autun. Son fils possédait la terre d'Alonne, du bailliage de Montcenis; il la fit par la suite ériger en comté de son nom, et, par ordre du roi, _Alonne_ se nomma _Toulongeon_. Ce lieu, voisin d'Autun, devint, par les embellissements qu'y fit le comte de Toulongeon, un des plus agréables séjours de la Bourgogne[491]. Chazeu, dont madame de Sévigné admirait tant la pureté de l'air, la belle situation et la vue riante, était aussi du bailliage d'Autun, dans la paroisse de Laizy, et très-rapproché de Toulongeon, de Montjeu, aussi bien que d'Autun; de sorte que lorsque Bussy allait se fixer dans cette demeure favorite, il ne manquait pas de société[492].

[489] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672, 4 juin 1687, 5 mars 1690), t. III, p. 41; t. VII, p. 449; t. VIII, p. 435; t. IX, p. 338.--BUSSY, _Lettres_, t. I, p. 306.

[490] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 décembre 1684), t. VII, p. 505, édit. G.[**;] t. VII, p. 222, édit. M.--(30 mai 1687), t. VII, p. 446, édit. M.

[491] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1685), t. VIII, p. 90, édit. G.--(18 janvier 1687), t. VII, p. 414, édit. M.; t. VIII, p. 208, édit. G.--GARREAU, _Description du gouvernement de Bourgogne_, 2e édit., 1734, in-8º, p. 641; 1re édit., p. 320.

[492] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 septembre 1677), t. V, p. 215, édit. M., t. V, p. 379, édit. G.--GARREAU, _Description de la Bourgogne_, p. 416; il écrit _Chaseul_.

Madame de Toulongeon s'empressa d'aller à Montjeu rendre visite à sa cousine; madame de Sévigné, qui la voyait pour la première fois, fut charmée de la trouver si jolie et si aimable. Bussy, dont elle était la belle-sœur, regrettait auprès d'elle tout ce que l'âge lui avait fait perdre[493]. Il disait qu'il lui avait donné de l'esprit, mais qu'elle le lui avait rendu avec usure: et, en effet, les vers les plus agréables qu'il ait faits sont ceux qu'elle lui a inspirés[494]. Elle était un des ornements de la société qui se réunissait à Montjeu, et il est probable qu'elle contribua beaucoup, ainsi que madame de Sévigné, à la réconciliation de Bussy avec Jeannin de Castille, qui eut lieu l'année suivante[495]. Cette réconciliation fut sincère; et le nom du seigneur de Montjeu revient assez fréquemment dans les lettres de madame de Sévigné et dans celles de Bussy[496]. Jeannin de Castille, plus heureux que Bussy, obtint plus tôt que lui la permission de se présenter devant Louis XIV, et termina heureusement ses affaires[497]. Si son fils, qui mourut avant lui, ne répondit pas à ses espérances, il eut la consolation de voir sa petite-fille épouser un prince d'Harcourt. Cette princesse d'Harcourt donna le jour à deux filles, qui furent la duchesse de Bouillon et la duchesse de Richelieu.

[493] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juillet 1672), t. III, édit. G.; t. III, p. 40, édit. M.--XAVIER GIRAULT, _Détails historiques sur les ancêtres, les possessions et les descendants de madame de Sévigné_, dans les _Lettres inédites de madame de Sévigné_, 1819, in-12, p. XLIV; dans les _Lettres de Sévigné_, édit. G., t. I, p. XCIII.

[494] BUSSY DE RABUTIN, _Lettres_ (10 et 21 juillet 1686 et 27 août 1687), t. VI, p. 180, 251, 254, édit. 1727, in-12.--(19 et 28 mars 1688), t. VI, p. 275 et 277.--(18 janvier, 3 mai 1690), t. VII, p. 119.--(5 septembre 1690), t. VII, p. 148.

[495] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 115, édit. M.; t. III, p. 195, édit. G.

[496] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 septembre, 13 octobre 1677, 27 juin 1678), t. V, p. 257, 261, 341.--_Ibid._ (9 décembre 1638), t. VIII, p. 201, édit. M.--_Ibid._ (14 août 1691), t. IX, p. 471.--BUSSY, _Lettres_ (20 février 1687), t. VI, p. 218.

[497] BUSSY, _Lettres_ (9 mars et 11 juillet 1687), t. VI, p. 224 et 250.--(28 avril 1690), t. VII, p. 114 à 119.

Madame de Sévigné s'arrêta cinq jours à Autun, et n'en partit que le samedi 23 juillet. Après un trajet de 51 kilomètres ou 12 lieues depuis Autun, madame de Sévigné arriva à Châlon-sur-Saône, où elle coucha. Elle s'embarqua le lendemain, dimanche 24, pour Lyon; et quoiqu'elle n'eût que 125 kilomètres ou 32 lieues à parcourir, elle n'arriva le jour suivant qu'à six heures du soir[498]. «M. l'intendant de Lyon (du Gué-Bagnols), sa femme et madame de Coulanges vinrent me prendre au sortir du bateau de midi (25 juillet). Je soupai chez eux; j'y dînai hier.»

[498] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1672), t. III, p. 109, édit. G.; t. III, p. 42, édit. M.--RICHARD, _Guide classique du voyageur en France_, p. 15, édit. 1833, in-12, p. 241.

Madame de Coulanges s'était rendue avec son mari à Lyon, immédiatement après Pâques[499], pour le mariage de sa sœur, mademoiselle du Gué, avec Bagnols, cousin issu de germain[500], riche de 45,000 livres de rente. Bagnols devint depuis intendant de Flandre; et le jeune baron de Sévigné nous forcera bientôt d'occuper nos lecteurs de sa femme. Elle ne plut guère à madame de Sévigné, qui fut bien aise que les nouveaux mariés se proposassent d'aller à Paris, plutôt que de céder aux invitations plus polies que sincères qu'elle était obligée de leur faire. Madame de Coulanges, bien autrement engagée aussi à faire ce voyage, promit de l'accompagner à Grignan, à condition que madame de Sévigné ne se hâterait pas trop de quitter Lyon. Le plaisir que toute cette famille de Bagnols eut à jouir pendant quelques jours de la société de madame de Sévigné fit qu'on ne crut jamais lui prodiguer assez de soins, assez d'attentions. «On me promène, on me montre, je reçois mille civilités. J'en suis honteuse; je ne sais ce qu'on a à me tant estimer[501].»

[499] Pâques, en l'année 1672, était le 17 avril.

[500] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 février 1672), t. II, p. 391, édit. G.; t. II, p. 332, édit. M.

[501] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1672), t. III, p. 109, édit. G.; t. III, p. 43, édit. M.

Elle alla dans une des deux bastilles de Lyon, celle de Pierre-Encise, rendre visite à un ami prisonnier, dont il est difficile de deviner le nom par la seule lettre initiale F. Il n'en est pas de même d'un monsieur M., chez lequel elle dit qu'on doit la mener pour voir «son cabinet et ses antiquailles.» Nul doute qu'il ne soit ici question de M. Mey, riche amateur des beaux-arts, Italien d'origine, dont les étrangers qui passaient à Lyon allaient visiter la maison, située à la montée des Capucins, célèbre par sa belle vue, la magnifique collection de tableaux et les beaux objets d'antiquité qu'elle renfermait. On y admirait surtout alors ce beau disque antique en argent connu sous le nom de _bouclier de Scipion_, qui fut acheté par Louis XIV après la mort de M. Mey et qui est aujourd'hui un des ornements du cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale[502].

[502] SPON, _Recherches des antiquités et curiosités de la ville de Lyon_; 1675, in-8º, p. 196, pl.--MARION DUMERSAN, _Histoire du Cabinet des médailles_; 1838, in-8º, p. 12.

Cependant ce ne fut pas chez l'intendant que logea madame de Sévigné, mais chez un beau-frère de M. de Grignan, Charles de Châteauneuf, chanoine-comte et chamarier de l'église de Saint-Jean de Lyon: «C'est, dit-elle, un homme qui emporte le cœur, une facilité et une liberté d'esprit qui me convient et qui me charme.» Elle fut aussi très-satisfaite de faire connaissance avec la sœur de M. de Grignan, la comtesse de Rochebonne, qui ressemblait à son frère d'une manière étonnante. Elle était veuve du comte de Rochebonne, commandant du Lyonnais. Madame de Sévigné reçut la visite d'une autre veuve parente de Bussy-Rabutin, Anne de Longueval, veuve de Henri de Senneterre, marquis de Châteauneuf, que sa mère fut accusée d'avoir fait assassiner[503]. La marquise de Senneterre porta longtemps le deuil, et sembla regretter son mari, mais elle trouvait peu de personnes disposées à sympathiser aux marques de sa douleur, et même à croire à leur sincérité[504].

[503] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, édit. de La Haye, 1726, in-12, t. I, p. 260. Le nom du marquis de Senneterre est en toutes lettres dans cette édition.

[504] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mai, 28 octobre, 26 décembre 1671), t. II, p. 78, 273 et 290, édit. G.--(19 août 1676), t. V, p. 83.--(17 janvier 1680.)

Après les trois jours donnés à madame de Coulanges, madame de Sévigné partit de Lyon, s'embarqua le vendredi 29 juillet au matin, et alla coucher à Valence. Puis elle fut confiée aux soins des patrons de barque choisis par l'intendant. «J'ai de bons patrons, dit-elle dans sa lettre à madame de Grignan; surtout j'ai prié qu'on ne me donnât pas les vôtres, qui sont de francs coquins: on me recommande comme une princesse.» Le trajet qu'elle avait parcouru dans cette journée était de 99 kilomètres, ou 24 lieues trois quarts. Le lendemain, samedi 30 juillet, elle était, à une heure après midi, à Robinet sur le Robion, lieu où l'on débarque pour se rendre à Montélimart. Madame de Grignan vint la prendre dans sa voiture; et, après avoir franchi les quatre lieues qui séparent le château de Grignan de Montélimart, la mère et la fille se trouvèrent enfin réunies sous le même toit. Leur séparation avait duré un an et sept mois[505]. La distance parcourue par madame de Sévigné depuis Paris était de 620 kilomètres ou 150 lieues de poste. Dix-sept jours avaient été employés pour faire ce trajet; mais on doit en retrancher huit pour les séjours à Montjeu et à Lyon; il en résulte que la journée moyenne était de 67 kilomètres ou de 16 lieues par jour. La durée de ce trajet eût été plus longue si une partie n'en avait pas été faite par eau. Rendue à Grignan sans autre accident que la perte d'un de ses chevaux qui se noya, madame de Sévigné, ainsi que son oncle, ses femmes de chambre et son abbé de la Mousse, arrivèrent en parfaite santé, quoiqu'elle annonce malignement que ce dernier, dès son entrée à Lyon, était tout étonné de se trouver encore en vie après un si grand et si périlleux voyage.

[505] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305, édit. G.; t. I, p. 231, édit. M.--_Ibid._ (27 juillet 1672), t. III, p. 110, édit. G.; t. III, p. 42, édit. M. Conférez ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 320.

CHAPITRE VIII.

1672.

Le court séjour de madame de Sévigné à Lyon accroît son intimité avec madame de Coulanges.--Dans les lettres que celle-ci lui écrit à Grignan, elle lui annonce l'arrivée de Villeroi à Lyon.--Cet exil est la cause du rappel du chevalier de Lorraine.--Fâcheux effets de ce rappel.--Débauche chez M. le duc d'Enghien.--Le chevalier de Lorraine habile à séduire les femmes.--Le marquis de Villeroi plus séduisant encore.--Il est nommé le _charmant_.--Aveu singulier de madame de Sévigné.--Son explication.--Conjectures sur la cause de l'exil de Villeroi.--Il se rend à l'armée de l'électeur de Cologne.--Le roi le force de retourner à Lyon.--Ses intrigues d'amour à Lyon.--Il se retire à sa terre de Neufville, désespéré de l'infidélité d'une maîtresse de la cour, désignée dans les lettres sous le nom d'_Alcine_.--Les indiscrétions de Villeroi sur cette liaison ont été la cause de son exil.--Alcine n'est point la comtesse de Soissons.--Détails sur cette comtesse et sur sa liaison avec Villeroi.--Le _gros cousin_ de madame de Coulanges n'est point Louvois, mais son frère l'archevêque de Reims.--Portrait de cet archevêque et détails sur ses liaisons avec la duchesse d'Aumont.--Il suit le roi à l'armée, et inaugure, dans la cathédrale de Reims, des drapeaux pris sur les Hollandais.--_Alcine_ est la duchesse d'Aumont.--Détails sur cette duchesse.--Son caractère, sa vie décente.--Ses liaisons amoureuses.--Dévote dans l'âge avancé.--Son genre de dévotion.--Contraste entre certaines dévotes.--Liaisons amoureuses de la duchesse d'Aumont, avant sa conversion, avec Caderousse, le marquis de Biran et le marquis de Villeroi.--Le mystère de sa liaison avec l'archevêque de Reims est dévoilé par le beau-fils de la duchesse d'Aumont, le marquis de Villequier.--On n'ajoute pas foi à ses révélations.--La comtesse de Soissons reprend son ascendant sur le marquis de Villeroi.--On s'intéressait aux intrigues amoureuses des hommes renommés par leurs séductions.--Cause de l'indulgence générale pour les fautes que l'amour fait commettre.--Vardes séduit mademoiselle de Toiras.--Scène de désespoir entre ces deux amants, jouée par madame de Coulanges et par Barillon.--Madame de Sévigné redoute la visite de Villeroi à Grignan.--Bruit qui court à Paris sur Vardes et Villeroi.--Madame de Coulanges part pour Lyon, et se rend à Paris.

Le court séjour de madame de Sévigné à Lyon et le peu de temps passé dans la société de madame de Coulanges accrurent encore leur attachement mutuel. Ces deux amies ne pouvaient se passer l'une de l'autre; toutes deux, connaissant parfaitement le monde et la cour, s'intéressaient plus vivement à tout ce qui s'y passait; toutes deux aimaient à railler et à médire[506], non par haine, non par malice, non par envie, mais pour exercer leur esprit, pour s'amuser et s'instruire mutuellement de ce qui se passait autour d'elles. Quand elles ne pouvaient converser ensemble, elles s'écrivaient. Madame de Sévigné, le jour même de son départ de Lyon, écrivit à madame de Coulanges, et puis encore le lendemain en arrivant à Grignan[507].

[506] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 397-400.

[507] COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1672), t. III, p. 112, édit. G.; t. III, p. 44, édit. M.

Une des réponses de madame de Coulanges roule presque en entier sur le marquis de Villeroi, gouverneur de Lyon, et qui venait d'y arriver; il regrettait beaucoup de n'y plus retrouver madame de Sévigné. Celle-ci, avant son départ de Paris, avait su que le marquis de Villeroi était exilé à Lyon, et elle avait mandé cette nouvelle à sa fille. Le motif de cette sévérité de Louis XIV envers un de ses courtisans qu'il aimait le mieux, et qui avait été le compagnon de son enfance, était inconnu. On savait seulement qu'il était le résultat d'une indiscrétion et de paroles imprudentes prononcées chez la comtesse de Soissons[508]. C'est cet exil qui donna occasion à MONSIEUR de demander au roi le rappel du chevalier de Lorraine. Ce rappel ne surprit pas moins que la défense faite à Villeroi d'accompagner Louis XIV à l'armée et l'ordre qu'il reçut de se rendre à Lyon. Au milieu des grands événements de la guerre, on s'en préoccupa à la cour. Les détails de l'entretien des deux frères au sujet de ce rappel nous prouvent combien était grand l'effet du despotisme de Louis XIV sur sa famille, la crainte qu'il inspirait à tout ce qui l'entourait et la profonde humiliation de MONSIEUR. Il faut que les singulières particularités de cet entretien aient été racontées par le roi lui-même ou par Monsieur, pour que madame de Sévigné, en les transmettant à sa fille, puisse lui écrire: «Vous pouvez vous assurer que tout ceci est vrai: c'est mon aversion que les faux détails, mais j'aime les vrais. Si vous n'êtes de mon goût, vous êtes perdue, car en voici d'infinis[509].» Il est difficile d'admettre qu'il y ait eu un seul témoin de cette étrange scène.

[508] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 avril 1671), t. II, p. 451, édit. G.--(24 juin 1672), t. III, p. 79, édit. G.; t. III, p. 15, édit. M.--(10 février 1672), t. II, p. 378, 380, édit. G.; t. II, p. 321, édit. M.

[509] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 février 1672), t. II, p. 379.

Ce retour du chevalier de Lorraine produisit, parmi les courtisans de MONSIEUR, un redoublement de débauche qui scandalisait cette cour galante et si peu scrupuleuse. C'est alors que les lettres de madame de Sévigné et les libelles du temps nous signalent un honteux libertinage, des fêtes, des parties de chasse et des repas splendides faits à Saint-Maur au milieu de la nuit, sans aucun égard pour les prescriptions du carême ou plutôt avec la coupable intention d'assaisonner la débauche par l'impiété. Le duc d'Enghien, fils du prince de Condé, était un des grands promoteurs de ces orgies; et madame de Sévigné figura dans une de ces parties, où se trouvaient les deux filles de la maréchale de Grancey, qu'on appelait les _anges_ (l'une, mademoiselle de Grancey, avait le titre de madame, parce qu'elle était chanoinesse; l'autre était madame de Marey), et avec elles mesdames de Coëtquen et de Bordeaux, et la comtesse de Soissons[510]. La présence à la cour du chevalier de Lorraine, qui était l'indispensable acteur dans toutes ces parties, fournit aussi à madame de Sévigné[511] l'occasion d'entretenir madame de Grignan d'une des filles d'honneur de la reine, mademoiselle de Fiennes. Elle avait été enlevée par le chevalier de Lorraine avant qu'il fût exilé; il la délaissa, quoiqu'il en eût eu un fils qui fut élevé avec les enfants de la comtesse d'Armagnac, à la vue du public, dit madame de Sévigné. Après son retour, il reconnut cet enfant.

[510] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 avril 1672), t. II, p. 449, édit. G.; t. II, p. 379, édit. M.--_La France galante, ou Histoire amoureuse de la cour_, nouv. édit., à Cologne, chez Pierre Marteau, 1695, in-18, p. 287, 355, 356, 357.--_Ibid._, p. 304, 385.

[511] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars, 1er et 20 avril 1672), t. II, p. 442, 446 et 447, édit. G.; t. II. p. 377, édit. M. Conférez ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. XII, p. 221.

Le chevalier de Lorraine, profondément dissimulé, avait cependant une physionomie ouverte et enjouée, qui convenait à madame de Sévigné; il déplaisait à sa fille, probablement meilleure physionomiste. Lui, Vardes et Villeroi étaient considérés comme les plus dangereux séducteurs; mais Villeroi l'emportait alors sur ses deux rivaux par sa jeunesse, par les agréments de sa personne, par la magnificence et le goût de sa parure, la grâce de ses belles manières, son habileté et son adresse dans tous les exercices du corps, sa force et sa belle santé, qui le rendaient en tout infatigable[512].

[512] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 28 juillet 1680), t. IV, p. 362 et 392, édit. M.; t. VII, p. 92 et 131, édit. G.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XII, p. 235, 238, édit. 1829, in-8º.--_OEuvres complètes de Louis de Saint-Simon_, t. XII, p. 155, édit. 1791, in-8º.

Madame de Coulanges ne tarit pas dans ses lettres sur les louanges qu'elle donne au _charmant_. Madame de Sévigné témoigne pour son amie, sur l'effet de cet engouement, des craintes qui paraissent sérieuses; et, à ce sujet, elle fait un aveu trop important pour que son biographe le laisse passer inaperçu.

Elle était à Livry, où son cousin Coulanges vint la voir; et elle écrivit à sa fille le 2 juin, alors qu'elle se disposait à se rendre à Lyon et en Provence: «M. de Coulanges, dit-elle, est charmé du marquis de Villeroi. Il (Coulanges) arriva hier au soir. Sa femme, comme vous dites, a donné tout au travers des louanges et des approbations de ce marquis. Cela est naturel; il faut avoir trop d'application pour s'en garantir. Je me suis mirée dans sa lettre, mais je l'excuse mieux qu'on ne m'excusait[513].» Le marquis de Villeroi n'était alors âgé que de vingt-neuf ans, et madame de Sévigné en avait quarante-six. Dans ce retour qu'elle fait sur elle-même, elle ne pouvait penser au temps présent; elle fait allusion à l'époque de sa jeunesse, alors que, compromise par la publication du perfide ouvrage de Bussy, elle ne trouva personne qui voulût l'excuser de s'être trop complue aux louanges que lui donnait son cousin, et de ne s'être pas assez refusée au plaisir que lui faisaient éprouver ses spirituelles saillies et sa réjouissante conversation[514].

[513] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juin 1672), t. III, p. 50, édit. G.; t. II, p. 458, édit. M.

[514] Conférez la 2e partie de ces _Mémoires_, chap. XXV, p. 360.

Le marquis de Villeroi alla d'abord à Lyon, pour obéir aux ordres du roi; mais il s'en écarta presque aussitôt, et partit pour se rendre près de l'électeur de Cologne, voulant servir Louis XIV au moins dans l'armée de ses alliés[515]. Ce zèle ne réussit pas, et le roi lui ordonna de retourner à Lyon[516].

[515] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juin 1672), t. II, p. 463, édit. M.; t. III, p. 56, édit. G.

[516] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juin 1672), t. III, p. 15, édit. M.; t. III, p. 79, édit. G.

A cette époque, le marquis de Villeroi était réellement amoureux d'une femme de la cour. Il avait retrouvé à Lyon une madame Salus, femme d'un financier, qu'il avait séduite. Quand il la revit après un assez long intervalle, il trouva chez elle une madame Carles, qui lui parut plus belle, et les attentions qu'il eut pour celle-ci divisèrent les deux amies[517]; mais ni l'une ni l'autre ne purent le distraire d'une passion où, contre son ordinaire, son cœur était engagé. Nous avons vu, par l'exemple de Sidonia, que, bien différent de Vardes, le marquis de Villeroi, quand il était véritablement épris d'une femme, ne gardait plus ni discrétion ni mesure. Il est probable que les paroles qu'il prononça chez la comtesse de Soissons et qui furent la cause de son exil avaient trait à cette passion. L'inconduite fut le seul motif qu'allégua Louis XIV pour justifier sa rigueur envers le jeune Villeroi; et le vieux maréchal duc, son père, reçut de la bouche royale l'assurance que la pénitence ne serait pas de longue durée[518]. Mais Villeroi, à la fois dévoré par l'amour et par l'ambition, était désespéré de se voir condamné à un honteux repos quand il aurait pu se distinguer à la conquête de la Hollande par des actions d'éclat, et gagner des grades à l'armée. Il était désolé surtout que son exil à Lyon l'éloignât d'une maîtresse adorée. Très-peu disposé à se prévaloir des liaisons qu'il avait formées ou à en chercher de nouvelles, il se retira dans sa terre de Neufville, à quatre lieues de Lyon, n'y recevant personne. Madame de Coulanges écrit à madame de Sévigné: «Écoutez, madame, le procédé du _charmant_. Il y a un mois que je ne l'ai vu; il est à Neufville, outré de tristesse; et quand on prend la liberté de lui en parler, il dit que son exil est long; et voilà les seules paroles qu'il ait proférées depuis l'infidélité de son _Alcine_[519]. Il hait mortellement la chasse, et il ne fait que chasser; il ne lit plus, ou du moins il ne sait ce qu'il lit; plus de Salus, plus d'amusement: il a un mépris pour les femmes qui empêche de croire qu'il méprise celle qui outrage son amour et sa gloire..... Je suis de votre avis, madame, je ne comprends pas qu'un amant ait tort, parce qu'il est absent; mais qu'il ait tort étant présent, je le comprends mieux. Il me paraît plus aisé de conserver son idée sans défauts pendant l'absence; Alcine n'est pas de ce goût; le _charmant_ l'aime de bien bonne foi: c'est la seule personne qui m'ait fait croire à l'inclination naturelle; j'ai été surprise de ce que je lui ai entendu dire là-dessus..... Le bruit de la reconnaissance que l'on a pour l'amour de mon gros cousin se confirme. Je ne crois que médiocrement aux méchantes langues; mais mon cousin, tout gros qu'il est, a été préféré à des tailles plus fines; et puis, après un petit un grand. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'un gros trouve sa place[520]?»

[517] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1672), t. III, p. 112, 114.