Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)

Part 12

Chapter 123,161 wordsPublic domain

De toutes les femmes que connaissait madame de Montespan, madame Scarron était celle qui pouvait le moins faire naître sa jalousie. La rigueur des principes religieux de la gouvernante de ses enfants, sa conduite si sage, si réservée écartaient d'elle tout soupçon. Le roi était encore dans le feu de la jeunesse et des passions, et, pour faire excuser ses propres faiblesses, il était plus disposé à les tolérer dans les autres qu'à y résister lui-même. Ainsi il usait de sa toute-puissance pour protéger contre de justes ressentiments la duchesse de Mazarin, qui voyageait incognito en aventurière en Italie et en France, afin de fuir le domicile marital[406], et qui allait partout répétant plaisamment ce cri général au temps de la Fronde: «Point de Mazarin!» Le scandale donné par le roi, si nuisible aux bonnes mœurs, était encore plus fatal au bonheur des femmes de la cour. Paraissait-il une jeune femme pourvue de quelque attrait, appelée dans cette cour galante par sa naissance, le rang et les dignités de sa famille, elle était aussitôt assiégée par une foule de séducteurs aimables, puissants, adroits, qui avaient le plus souvent pour complices celles qui, par leur âge, leurs fonctions, leur haute position, auraient dû être les protectrices de son innocence, les guides de son inexpérience.

[406] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 309, édit. G. (15 avril 1676 et 27 février 1671).--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. X, p. 390 et 392.--SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, 1753, in-12, t. VIII, p. 64, 74, 76.--LA FAYETTE, _Mémoires_, t. LXIV, p. 386.

Madame de Sévigné nous parle, dans ses lettres, de la marquise de Courcelles, qui était en prison et dont le procès attirait fortement l'attention publique; madame de Sévigné disait, en plaisantant, que «ce procès allait faire renchérir les charges de juges.» Il est donc nécessaire de raconter les aventures singulières de cette victime de la corruption des cours[407].

[407] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 26 février 1671), t. I, p. 340, édit. G.; t. I, p. 260, édit. M.--(9 et 26 mars 1672), t. II, p. 339 et 357, édit. M.--(16 mars 1672), t. II, p. 362, édit. M.--(25 décembre 1675), t. IV, p. 147, édit. M.; t. IV, p. 274, édit. G.--(18 septembre 1678), t. V, p. 363, édit. M.--(27 septembre 1678), t. VI, p. 37, édit. G.

La rivalité des ministres de Louis XIV, leurs intrigues pour l'élévation de leurs familles, l'abus qu'ils faisaient de leur pouvoir, les maux causés par l'ambition, la soif des richesses, l'emportement des passions et tout ce qui caractérise le mauvais côté d'une époque glorieuse se reflètent dans la vie de cette femme, dont les infortunes, malgré ses écarts, sont de nature à intéresser les cœurs les plus insensibles et les esprits les plus indifférents. D'ailleurs la vie de la marquise de Courcelles explique tant de choses dans l'histoire de ce temps, les noms de tous les personnages qu'elle met en scène reviennent tant de fois sous la plume de madame de Sévigné que ce serait mal remplir les promesses du titre de cet ouvrage si l'on ne faisait pas connaître une destinée aussi singulière.

CHAPITRE VI.

1672.

HISTOIRE DE LA MARQUISE DE COURCELLES (1651-1685).

Naissance de Sidonia de Lenoncourt.--Elle entre au couvent de Saint-Loup, à Orléans.--Devient, par la mort de son père et de ses frères, une riche héritière.--Colbert veut la marier à un de ses frères.--Sa tante, l'abbesse de Saint-Loup, veut la retenir au couvent.--Le roi donne l'ordre de l'amener à la cour.--Elle est placée sous la direction de la princesse de Carignan.--Détails sur cette princesse, sur la comtesse du Soissons, sa belle-fille, et sur sa société habituelle.--Sidonia refuse Colbert de Maulevrier.--Menars, beau-frère de Colbert, en devient amoureux.--Louvois forme le projet de la séduire.--Il lui fait épouser le marquis de Courcelles.--Elle ne peut vivre avec son mari.--Louvois lui fait la cour.--Sa belle-mère, la duchesse de Bade et la marquise de la Baume sont les complices de Louvois.--Persécution qu'elle éprouve.--Elle devient amoureuse du marquis de Villeroi.--Elle s'entend avec lui pour tromper son mari.--Intrigues de Louvois et de la princesse de Monaco.--Langlée soupçonne ces mystérieuses intrigues.--L'abbé d'Effiat servait à les couvrir.--Comment il s'en récompensait.--Comment ce secret se dévoile à Saint-Cloud chez la duchesse d'Orléans.--Sidonia est abandonnée de Villeroi, et livrée aux persécutions de sa famille.--Elle fait une maladie grave.--Elle se retire au couvent de Saint-Loup.--Rétablit sa santé, et reparaît belle dans le monde.--Louvois revient à elle.--Elle a plusieurs amants, et mène une vie dissipée.--Louvois la fait enfermer au couvent des Filles Sainte-Marie, et ensuite à l'abbaye de Chelles.--Elle trouve, dans ces deux couvents, la duchesse de Mazarin.--Elle a des liaisons avec Cavoye.--Duel entre Cavoye et le marquis de Courcelles.--Sidonia est transportée au château de Courcelles, et gardée à vue.--Sa liaison avec Rostaing de la Ferrière.--Son mari lui intente un procès en adultère.--Elle est mise en prison à Château-du-Loir.--Condamnée à être cloîtrée et à être privée de sa dot.--Par le secours de M. de Rohan, elle s'échappe de prison, et va à Luxembourg.--Revient à Paris, se constitue prisonnière, et en appelle.--Ce que dit madame de Sévigné au sujet de ce procès.--S'évade encore de prison.--Va en Angleterre.--Y retrouve la duchesse de Mazarin.--Revient en France.--Du Boulay devient amoureux de Sidonia.--Il est son appui, et il la conduit à Genève.--Elle y est admirée et chérie.--Ce que disent d'elle Bayle et Gregorio Leti.--Détails sur ce dernier.--Madame de Sévigné parle de la fuite de Sidonia à Genève.--Ses sentiments pour du Boulay.--Jalousies de du Boulay.--Il la surprend avec un rival d'une condition inférieure.--Du Boulay dénonce sa conduite aux amis qu'elle avait à Genève.--Lettre touchante qu'elle lui écrit.--Se réfugie en Savoie.--Premier arrêt rendu sur son procès.--Mort du marquis de Courcelles.--Sidonia veuve revient à Paris.--Elle est arrêtée et conduite à la Conciergerie.--Elle y reçoit Gregorio Leti.--Dernier arrêt qui la condamne comme adultère.--Elle devient libre.--Elle épouse Tilleuf, capitaine de dragons, et meurt.

Marie-Sidonia de Lenoncourt était la fille de Joachim de Lenoncourt, marquis de Marolles, qui fut lieutenant général des armées du roi et gouverneur de Thionville[408]. Sa mère, Isabelle-Claire-Eugène de Cromberg, appartenait à l'une des plus illustres maisons d'Allemagne. Lenoncourt fut tué par un coup de canon[409]. Il eut quatre fils, qui périrent jeunes; deux avaient embrassé l'état ecclésiastique, les deux autres furent tués à la guerre. Aussitôt après la mort de son père, Sidonia fut enlevée à sa mère, dont l'inconduite notoire et ensuite un second mariage contracté avec un homme sans naissance l'empêchèrent toujours de faire valoir les droits qu'elle avait sur sa fille. Agée alors de quatre ans, Sidonia fut confiée à sa tante Marie de Lenoncourt, abbesse de Saint-Loup, à Orléans. Celle-ci n'épargna rien pour l'éducation de sa nièce; et les plus excellents maîtres, secondés par des dispositions naturelles, développèrent en elle des grâces, un esprit et des talents dont la renommée franchit bientôt l'enceinte du couvent qui la dérobait aux regards des gens du monde.

[408] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite en partie par elle-même_; PARIS, 1808, in-12, p. VI.

[409] Conférez notre Vie de Maucroix, dans les _Nouvelles œuvres diverses de J. de la Fontaine_, et _Poésies de Maucroix_, 1820, in-8º, p. 173, 174, 215, note 4; la Chesnaye des Bois, note 1, _Dict. de la noblesse_, t. VIII, p. 607, no 12.

Sidonia n'avait pas encore quatorze ans lorsque la mort du seul frère qui lui restait et d'une sœur la laissa unique héritière de tous les biens de sa famille et en possession de trois choses que les jeunes filles, dans leurs rêves les plus exaltés, considèrent comme les premiers éléments d'une félicité suprême: la liberté de se choisir un époux, une grande fortune et une éclatante beauté.

Sidonia a tracé d'elle-même un minutieux portrait[410]; et il est loin d'être flatté, si on le compare à celui qu'en a donné Gregorio Leti[411] dans sa lettre au duc de Giovanazzo, l'ambassadeur de Turin. Ce n'était pas cependant sa taille grande et élancée, les flots abondants de sa chevelure brune, qui encadrait si heureusement l'ovale de son visage aux couleurs fraîches et vives, ses traits fins et réguliers, sa physionomie mobile et spirituelle; ce n'était pas ses mains charmantes, ses jambes fines et ses petits pieds, les gracieux contours de son cou, de ses épaules, de ses seins; ce n'était pas dans ces attraits rarement réunis, mais qui pouvaient lui être communs avec d'autres beautés, que consistaient ses plus puissants moyens de séduction: ils résidaient entièrement dans l'effet irrésistible de son regard et de sa parole. Ses yeux n'étaient ni bleus ni bruns, mais d'une couleur qui tenait de ces deux nuances: presque toujours et naturellement à moitié ouverts, ils lançaient à son gré des flammes d'un éclat si doux et si mystérieux qu'elles attendrissaient les natures les plus insensibles. Quand elle parlait, le son harmonieux et touchant de sa voix, ses discours si faciles et si pleins de charme, versaient son âme dans la vôtre, et la transformaient à son gré[412].

[410] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite en partie par elle-même_, p. 3.

[411] GREGORIO LETI, _Lettere sopra differenti materie_; 1701, 2 vol. in-8º, lett. 37, t. I, p. 193; et dans la _Vie de madame_ DE COURCELLES, p. 166, 195, il célèbre «i lumi della più bella dama che orni forse il nostro secolo in bellezza.»

[412] GREGORIO LETI, _Lettere_ dans la _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 194. «Da ogni sua sillaba si forma una nuova anima di chi l'ascolta.»

Lorsqu'à la cour il fut connu que la jeune héritière des Lenoncourt était nubile, on s'occupa de la marier, et un grand nombre de partis s'offrirent. Colbert, qui ne négligeait aucune occasion de grandir sa famille, forma le projet de donner pour époux à Sidonia son frère Maulevrier[413]; et il obtint pour ce projet le consentement du roi. Dès lors il s'inquiéta peu de celui de la jeune fille, ne doutant pas qu'il ne pût la contraindre, si elle refusait à le donner.

[413] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 6.

Par sa gaieté, son esprit, ses grâces, l'égalité de son humeur, son caractère facile, quoique résolu et entier, Sidonia s'était fait chérir de ses compagnes et des religieuses; mais sa tante l'aimait avec une tendresse comparable à celle de madame de Sévigné pour sa fille. Marie de Lenoncourt ne pouvait même supporter l'idée d'être obligée de se séparer de sa nièce. Permettre que dans un âge si tendre elle vécût à la cour, c'était lui ravir le fruit de l'éducation religieuse qu'elle lui avait donnée; la marier sans qu'elle eût aucune connaissance du monde, c'était risquer et détruire son bonheur dans l'avenir.--N'importe: Louis XIV ne pouvait souffrir qu'une simple abbesse mît obstacle à ses volontés; et, sur son refus, il envoya, dans une de ses voitures, des femmes chargées d'enlever Sidonia à celle qui lui avait servi de mère. Douze gardes et un exempt chargé de signifier l'ordre du roi les accompagnaient. Marie de Lenoncourt résista en pleurant à cet ordre inhumain; il fallut arracher Sidonia de ses bras; et lorsque celle-ci partit, l'abbesse la suivit dans son carrosse, et ne se décida à retourner à son couvent qu'après que les ravisseurs lui eurent refusé de la conduire elle-même au roi. Sidonia avait appris que récemment plusieurs jeunes seigneurs s'étaient proposés pour l'épouser; elle avait entendu parler de la cour comme d'un séjour de délices et de féerie: jouir des plaisirs qu'on y goûtait était depuis quelque temps l'objet de ses rêves les plus délicieux. Elle savait que, par sa fortune et la perte de tous les siens, elle ne devait dépendre que de sa propre volonté; et Marie de Lenoncourt, en lui inculquant l'idée des droits que lui donnait sa noblesse au respect et aux égards, avait encouragé son orgueil à considérer comme un privilége de naissance la conservation de son indépendance et la faculté de suivre en tout ses penchants et ses caprices. Sa vanité de jeune fille fut singulièrement flattée que le roi eût pensé à elle pour la faire sortir du cloître; et toutes les passions de l'adolescence, qui fermentaient en elle, acquirent plus d'intensité par cet événement inattendu. Cependant, comme elle se sentait coupable d'ingratitude en se séparant avec joie de sa respectable parente, elle dissimula, et opposa de la résistance à celles qui voulaient l'emmener. Au moment du départ, par une inspiration enfantine, elle se déroba pendant quelques instants à celles qui la gardaient, et elle alla se cacher dans le feuillage qui entourait la margelle d'un puits, où elle faillit tomber et se noyer; mais, comme elle l'avait bien prévu, on sut promptement la reprendre. Le carrosse qui la transportait rompit deux fois avant de sortir de la ville: elle parut s'en réjouir, sachant bien que ces petits accidents retardaient son départ, mais ne l'empêcheraient pas[414].

[414] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_, p. 7.

Aussitôt après son arrivée à Paris, elle fut présentée au roi en habit de pensionnaire du couvent. Louis XIV lui dit qu'il récompenserait en elle les services que sa famille lui avait rendus, et qu'elle pouvait compter sur sa protection. Il lui laissa le choix de demeurer auprès de la reine ou auprès d'une princesse du sang. La jeune fille, à laquelle de perfides conseils avaient déjà été donnés, choisit la princesse de Carignan.

Marie de Bourbon, princesse de Carignan, était la veuve de Thomas-François de Carignan, dont le fils, comte de Soissons, avait épousé Olympe Mancini, qui demeurait avec elle. Olympe Mancini, la plus dangereuse, la plus perverse des nièces du cardinal Mazarin, aimée du roi dans sa première jeunesse[415], conservait encore alors, par ses intrigues, de l'influence sur lui. Dans l'hôtel de Soissons, que fréquentait la duchesse de Chevreuse, amie intime de la princesse de Carignan, vivait aussi la princesse de Bade, ayant les mêmes inclinations, la même réputation que les trois autres[416].

[415] Madame DE LA FAYETTE, _Hist. de Henriette d'Angleterre_, t. LXIV, p. 406.

[416] LA FAYETTE, _Histoire de madame Henriette_, t. LXIV, p. 406.

C'est à ces femmes, initiées à toutes les intrigues et à tous les vices de la cour, que fut confiée, à peine âgée de quatorze ans, la nièce de la respectable abbesse de Saint-Loup, la riche héritière des Lenoncourt.

En peu de mois on parvint facilement à étouffer les principes religieux que les instructions du couvent avaient inculqués dans Sidonia, mais n'avaient pu faire prévaloir sur ses inclinations pour le monde.

Huit jours après son arrivée, on lui parla de son mariage, projeté et comme arrêté, avec le frère du ministre Colbert. Intimidée, elle n'eut pas la force de refuser ouvertement; mais cette proposition lui déplut. L'alliance des Colbert, sortis récemment de la roture, lui paraissait peu digne d'elle; et elle fut outrée du soin que prit le ministre de monter sa maison, de choisir ses femmes, ses gens sans la consulter. Il était évident qu'on avait formé le projet de lui ravir cette indépendance qu'elle s'était promis de garder et de défendre avec résolution. Heureusement Maulevrier était en Espagne; et, quoiqu'on lui eût écrit de revenir, il ne pouvait être de retour avant trois semaines.

Dans cet intervalle, Menars, frère de madame Colbert, qui fut depuis premier président, alors fort jeune, était devenu éperdument amoureux de Sidonia. Il s'introduisit subitement dans sa chambre[417], et lui fit une telle frayeur qu'elle s'évanouit et se fit une blessure à la tête. Cette aventure lui servit de prétexte pour rompre avec la famille Colbert, et refuser Maulevrier, qu'elle n'avait jamais vu.

[417] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 12.

La jeune Sidonia ne pouvait deviner qu'en agissant ainsi elle n'était que l'instrument des femmes perfides qui la dirigeaient. La princesse de Carignan, la duchesse de Bade et la comtesse de Soissons semblaient favoriser les Colbert, et invitaient sans cesse chez elles tous ceux de cette famille; mais elles étaient au contraire secrètement liguées avec Louvois, l'ennemi de Colbert. Louvois aimait les femmes; il savait s'en faire aimer et employer, pour s'en assurer la conquête, tous les moyens de séduction. Les charmes de Sidonia l'avaient vivement frappé. Si elle se mariait à un Colbert, la crainte de s'attirer le courroux du roi son maître l'eût empêché de penser à elle. Louvois était aussi envieux de l'élévation de la famille de Colbert que Colbert l'était de la sienne. Louvois ne voulait pas que Colbert s'appropriât la fortune d'une si riche héritière. Pour la satisfaction de sa haine et de son amour, il fallait donc faire rompre le mariage projeté; mais comme le roi et Colbert étaient d'accord, il ne pouvait parvenir à son but que par Sidonia elle-même.

Afin de faire réussir un tel dessein, il était nécessaire que Sidonia se mariât. Louvois n'avait pas alors entrée au conseil; il n'avait pas le rang de ministre, mais il en avait toute la puissance. Il ne pouvait cependant entretenir de coupables liaisons avec une jeune fille d'une si haute naissance, dont le roi était le protecteur et en quelque sorte le tuteur. Il résolut donc de la faire épouser à un militaire qui aurait besoin de lui pour son avancement; et il jeta les yeux sur Charles de Champlais, lieutenant général d'artillerie, marquis de Courcelles, neveu du maréchal de Villeroi. Louvois savait que cet homme était, quoique assez bien de sa personne, rude et grossier, et peu propre à plaire à une jeune femme. Courcelles était perdu de dettes et de débauches, et Louvois pouvait le maintenir facilement dans sa dépendance. Par sa naissance, Courcelles n'était nullement un parti sortable pour Sidonia de Lenoncourt: cependant, fort de l'appui de toutes les femmes ses complices qui entouraient la jeune héritière, il se présenta; et, à peine âgée de seize ans[418], obsédée par les conseils intéressés de la famille des Villeroi, de la princesse de Carignan, des duchesses de Mazarin et de Bade et de tous leurs amis, en haine des Colbert, qui voulaient disposer d'elle par ordre du roi, Sidonia admit Courcelles au nombre de ceux qui prétendaient à sa main. Cependant elle avait pour ce mariage plus de répulsion que d'inclination; mais on lui donna l'assurance que jamais son mari ne la forcerait à quitter Paris et la cour, et qu'on insérerait même cette promesse dans son contrat. Courcelles n'était ni frère ni fils de ministre, et il ne pouvait se prévaloir de sa réputation d'homme de guerre ni de son rang pour gêner Sidonia dans son indépendance; et comme c'était pour en jouir pleinement qu'elle désirait surtout prendre un époux, elle finit par préférer Courcelles à tous ceux qu'on lui avait présentés, et donna son consentement.

[418] COURCELLES, _Vie_, p. 6, 14, 19.--GREGORIO LETI, _Lettere_, t. I, p. 37, et la suite de la _Vie de madame_ DE COURCELLES, p. 169.

Ce mariage se fit avec une pompe extraordinaire. Le roi signa le contrat; la reine vint souper à l'hôtel de Soissons, et, selon une pratique d'étiquette dont nous trouvons quelques rares exemples dans ce siècle, la reine fit à Sidonia l'honneur de lui donner la chemise[419].

[419] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_, p. 16, 19, 22.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. V, p. 103; t. X, p. 449.