Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)
Part 11
C'était principalement entre les sociétés du _Faubourg_ et de l'_Arsenal_ que madame de Sévigné se partageait: dans la première, celle de la Rochefoucauld, du prince de Marsillac, de madame de la Fayette, elle apprenait les nouvelles de cour; dans la seconde, tout ce qui concernait la guerre. La tête en quelque sorte de cette seconde société était celle du comte de Lude, grand maître de l'artillerie. Cette société se composait de personnes demeurant dans le quartier, liées avec madame de Sévigné depuis sa jeunesse; qui, comme elle, avaient brillé au temps de la Fronde, et conservé, accru même leur influence dans le beau monde. C'étaient surtout la marquise et le marquis de Villars, qu'on avait surnommé _le bel Orondate_[370]; il fut une des brillantes conquêtes de la marquise de Gourville[371]. Chez la marquise de Villars se réunissaient madame de Fontenac et mademoiselle d'Outrelaise, deux femmes inséparables, dites les _divines_ dans le temps de leur jeunesse et qui conservaient encore ce surnom. La première, femme d'esprit et d'empire, dit Saint-Simon[372], refusa de suivre son mari lorsqu'il fut nommé, en cette année 1672, gouverneur du Canada[373]: c'est celle que madame de Maintenon a choisie pour conseil dans le moment le plus critique de sa vie[374]. La liaison de madame de Sévigné avec le comte de Guitaud[375] se resserra encore lorsque celui-ci obtint le gouvernement des îles Sainte-Marguerite, parce qu'alors il eut des rapports de service avec le comte de Grignan. Sa femme, beaucoup plus jeune que lui, devint grosse, et accoucha en même temps que madame de Grignan[376]. Madame de Guitaud, avec beaucoup d'esprit, était recherchée du grand monde, d'où l'écartait son penchant à la dévotion. Il n'en était pas ainsi de la comtesse de Saint-Géran[377], qui faisait partie de cette société de l'Arsenal, et qui attirait si souvent dans ce quartier madame de Sévigné. La comtesse de Saint-Géran, charmante d'esprit et de corps, poussant à un point extrême la recherche, la délicatesse, la propreté dans les plaisirs de la table, était fort recherchée à la cour, où sa charge de dame du palais de la reine lui donnait du crédit: réservée dans sa conduite, elle remplissait avec exactitude tous ses devoirs pieux; mais elle ne put résister aux séductions du brillant Seignelay, le fils aîné de Colbert. Il l'aima, et en fut aimé. Madame de Saint-Géran était l'amie intime de la marquise de Villars, et ces deux jeunes femmes se rendaient agréables à madame de Sévigné à cause de l'amitié qu'elles avaient pour madame de Grignan[378]. La duchesse de Brissac, coquette et légère, plaisait à madame de Sévigné par ses qualités aimables. Les mœurs dépravées du duc de Brissac[379] disposèrent tout le monde à l'indulgence pour les faiblesses et les intrigues galantes de sa femme[380] avec le jeune duc de Longueville (le comte de Saint-Paul), le comte de Guiche[381] et le marquis Henri d'Harcourt.
[370] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 29, 30; t. II, p. 215.--_Lettre de madame_ DE VILLARS, édit. 1762 ou édit, 1805.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 396 et 397.--Madame DE CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 415.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 août 1671), t. II, p. 48.--MONTAUSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 382.--LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 18.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 29, 30; t. II, p. 115.
[371] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. IV, p. 296, édit. in-8º.
[372] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 114, 115 et 299.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. IV, p. 417.--LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 10.--_Ménagiana_, t. IV, p. 7.--_Recueil de chansons historiques et choisies_, t. II, p. 193.
[373] Voyez le _Recueil de gazettes_, 1673, in-4º.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 114, 115, 299; t. VII, p. 174.--_Recueil de chansons choisies_, t. II, p. 193.--SEGRAIS, _Mémoires_, dans ses _OEuvres_, t. II, p. 147 et 229.--TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 236, 296, 417.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril, 23 décembre 1671), t. II, p. 45 et 306, édit. G.--SEGRAIS, _OEuvres_, 1758, in-12, p. 76.--BUSSY, _Nouvelles lettres_, t. V, p. 154.--_Lettres de madame de la Fayette à la marquise de Sablé_, dans l'ouvrage de DELORT, intitulé _Mes voyages aux environs de Paris_, t. I, p. 219.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LXIV, p. 457, 459 462.
[374] MAINTENON, _Lettres_, édit. de Sautereau de Marsy, chez Léopold Collin, t. II, p. 202. L'éditeur doute que ce soit la même que la _divine_, mais à tort.
[375] Guillaume Pechpeirou Comenge, comte de Guitaud, marquis d'Époisses.
[376] DELORT, _Histoire de l'homme au masque de fer_, p. 52.
[377] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 février et 20 mars 1671, 16 et 25 octobre 1673), t. I, p. 343, 388; t. III, p. 191 et 196.
[378] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 350.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril 1671, 8 janvier 1676, 25 décembre 1679, 22 décembre 1688, 19 mars 1696), t. II, p. 45; t. IV, p. 302; t. VI, p. 284; t. IX, p. 47, édit. G.--Le nom de madame de Saint-Géran était Françoise-Madeleine-Claude de Warignies. Sur le comte de Saint-Géran, voyez TALLEMANT DES RÉAUX, t. V, p. 162; 1666, in-8º.
[379] _Recueil de chansons_, t. IV, p. 37.
[380] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars et 22 avril 1671), t. I, p. 372; t. II, p. 30; édit. G.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 254.--_OEuvres_, t. IX, p. 64.
[381] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 janvier 1672), t. II, p. 345.--(19 mai 1676).--_Recueil de chansons historiques_, Mss. Biblioth. royale, t. V, p. 43.
Tout ce quartier de l'Arsenal était placé sous la surintendance de Louvois, qui jouissait alors d'une grande faveur. Louis XIV le fit ministre, et lui donna, comme tel, entrée au conseil[382]. Les détails qui nous ont été transmis sur les préparatifs de cette guerre nous apprennent avec quelle habileté Louis XIV avait su organiser sa vaste administration. Un ordre émané de lui régla que, lors de la jonction de plusieurs corps d'armée, le droit de commander en chef serait dévolu, après le roi, à MONSIEUR, ensuite au prince de Condé, puis à M. de Turenne, et que dans ce dernier cas tous les maréchaux de France seraient tenus d'obéir à celui-ci[383]. Cet ordre déplut aux maréchaux. Madame de Sévigné nous initie aux moyens de persuasion et de douceur que Louis XIV tenta auprès des plus renommés avant de forcer l'obéissance par des mesures de rigueur. Bellefonds, de Créqui et d'Humières firent des remontrances, et résistèrent aux volontés du monarque: ils furent exilés, et il ne leur fut permis de rentrer au service qu'après avoir promis une entière soumission. Louvois fomentait secrètement cette résistance des maréchaux en haine de Turenne, qu'il n'aimait pas; mais Louis XIV ne se confiait pas uniquement à son ministre, et concertait lui-même ses plans de campagne avec Turenne et avec le prince de Condé. Ces deux grands capitaines correspondaient, pour les principales résolutions stratégiques, avec le monarque directement, et avec Louvois pour les besoins de leur armée et le détail des opérations militaires[384]. Louis XIV écrivait de sa main des instructions pour Louvois; celui-ci faisait des rapports détaillés de tous les ordres donnés par lui au nom du roi. Le roi les renvoyait à Louvois après les avoir lus et avoir mis en marge ce qu'il approuvait ou désapprouvait, supprimant, modifiant, ajoutant au travail de son ministre, et dirigeant ainsi réellement par lui-même, jusque dans les moindres détails, toutes les opérations de la guerre, comme aussi les négociations qu'elle nécessitait.
[382] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (vendredi 5 février 1672), t. II, p. 376, édit. G.; t. II, p. 316, édit. M.
[383] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 124 et 125.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 29 avril. BUSSY, 1er mai 1672), t. II, p. 476-478-483, édit. G.; t. II, p. 402 à 415, édit. M.--_Recueil de gazettes_, p. 441 (5 mai 1672).
[384] LOUIS XIV, _OEuvres_, _Mémoires militaires_. Guerre de 1672, t. III, p. 115-193.--GRIFFET, _Recueil de lettres pour servir d'éclaircissements à l'histoire militaire du règne de Louis XIV_, t. I, p. 1-268.
Aussi se ressouvenait-il toujours avec un juste orgueil des succès de cette campagne, que Boileau immortalisa par un poëme[385], l'année même qu'elle se termina. Voici comme Louis XIV, dans les mémoires militaires qu'il a écrits longtemps après, résume lui-même d'une manière très-noble cette belle époque de sa vie[386]:
«Après avoir pris toutes les précautions de toutes les manières, tant par des alliances que par des levées de troupes, des magasins, des vaisseaux et des sommes considérables d'argent, j'ai fait des traités avec l'Angleterre, l'électeur de Cologne et l'évêque de Munster, pour attaquer les Hollandais; avec la Suède, pour tenir l'Allemagne en bride; avec les ducs d'Hannover et de Neubourg, et avec l'empereur, pour qu'ils ne prissent aucune part dans les démêlés qui allaient se mouvoir. Comme j'ai été obligé de faire des dépenses immenses de tous côtés pour cette guerre, tant devant que dans le fort de mes travaux, je me suis trouvé bien heureux de m'être préparé, comme j'ai fait depuis longtemps; car rien n'a manqué dans mes entreprises; et, dans le cours de cette guerre, je peux me vanter d'avoir fait ce que la France peut faire seule. Il en est sorti dix millions pour mes alliés; j'ai répandu des trésors, et je me trouve en état de me faire craindre de mes ennemis, de donner de l'étonnement à mes voisins et du désespoir à mes envieux. Tous mes sujets ont secondé mes intentions de tout leur pouvoir: dans les armées par leur valeur, dans mon royaume par leur zèle, dans les pays étrangers par leur industrie et leur capacité. Pour tout dire, la France a fait voir la différence qu'il y a des autres nations à celle qu'elle produit[387].»
[385] _Épistre au roi, du sieur D***_; in-4º de 10 pages. Paris, Léonard, 1672. (Le permis d'imprimer, signé _la Reynie_, est daté du 17 août 1672.)
[386] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 199.
[387] LOUIS XIV, _OEuvres_, t, III, p. 130.
Mais c'est à la promptitude de ses succès, c'est à la facilité avec laquelle il se contentait des résultats qui satisfaisaient son orgueil que sont dus les revers que Louis XIV subit à la fin de son règne. Ils le forcèrent enfin de convenir, à son lit de mort, qu'il avait trop aimé la guerre: non, s'il ne l'avait aimée que pour la grandeur de la France; car s'il eût alors consolidé, par une paix durable et d'utiles alliances, une partie de ses conquêtes, et s'il eût appliqué à la prospérité de l'agriculture et du commerce son aptitude aux grandes choses, il eût évité les reproches de sa conscience, et rien n'eût terni l'éclat d'un nom resté glorieux malgré tant de fautes.
Pour subvenir aux dépenses énormes de cette guerre, Colbert se vit forcé d'user de ressources ruineuses et d'aliéner les domaines de l'État: comme ils étaient inaliénables selon les lois, on viola les lois par un édit. Ce qui était un mal plus grave, pour faire enregistrer cet édit on corrompit les magistrats[388]; on augmenta les impôts, que Colbert faisait principalement peser sur l'agriculture, afin de protéger le commerce et l'industrie. Enfin, la Hollande était un pays éminemment protestant; et ce fut un effet désastreux de la guerre contre cette république, qui s'était affranchie du joug d'un despote catholique et persécuteur, d'exciter, pour les souffrances qui lui étaient infligées par le monarque français, les sympathies des protestants de France; de faire naître la défiance du monarque contre ceux de cette communion qui le servaient avec zèle et avec talent. De là des mesures de précaution et de sûreté qui lui aliénaient cette portion de ses sujets, presque tous hommes dévoués, magistrats pleins d'honneur, militaires éprouvés, riches commerçants, habiles manufacturiers. Sous ce rapport, on peut dire avec vérité que cette guerre contre la Hollande, qui paraît être la campagne la plus glorieuse du règne de Louis XIV, a au contraire été l'événement dont les conséquences devaient être les plus funestes aux intérêts de la France et de son monarque.
[388] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 495. Lettre de Colbert au roi, en date du 5 mai 1672.--CLÉMENT, _Histoire de Colbert_, p. 354.
Ce que les lettres de madame de Sévigné font bien ressortir sur les inconvénients de la guerre, c'est que chaque campagne était une cause de ruine pour la noblesse, principal soutien du trône. Tous ceux qui composaient la cour du roi et qui briguaient des commandements étaient endettés par le luxe de la cour, par les habitudes de jeu et de dissipation qui y régnaient; et comme il leur fallait acheter des chevaux, des armes, des équipages de guerre, pour pouvoir se rendre à l'armée, ils étaient obligés d'avoir recours aux usuriers, et s'endettaient encore: souvent ils n'avaient plus d'autre ressource que les libéralités du roi, toujours prodiguées au détriment des finances du royaume. Cette noblesse, qui par sa valeur se faisait en temps de guerre décimer sur les champs de bataille, était en temps de paix ou dans les intervalles des campagnes obséquieuse et mendiante auprès du pouvoir[389]. Madame de Sévigné fut contrainte à de grandes dépenses pour son fils; elle donna de l'argent à Barillon, pour le lui remettre pendant la campagne. Pour consoler son cousin Bussy de n'avoir pu obtenir du roi un commandement, elle lui dit que l'argent est si rare, et les emprunts qu'on est obligé de faire pour aller à la guerre si considérables et si difficiles qu'il peut se vanter d'être le seul homme de sa qualité qui ait conservé du pain[390]. Sans doute elle exagère; mais cette exagération prouve quelle était alors la détresse des courtisans et des hommes d'épée.
[389] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1672), t. II, p. 471, édit. G.
[390] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1672), t. II, p. 471 et 475, édit. G.; t. II, p. 400, édit. M.
Madame de Sévigné se plaint du vide qui s'est fait dans Paris après le départ du roi pour l'armée; elle exagère probablement le nombre des personnes qui en sont sorties, qu'elle porte à cent mille[391]. «Notre cardinal (de Retz), dit-elle, est parti hier; il n'y a pas un homme de qualité à Paris; tout est avec le roi, ou dans ses gouvernements, ou chez soi[392].» Ceux qui n'étaient pas commandés pour cette expédition obtenaient de partir comme volontaires; et madame de Sévigné flétrit par ses railleries le duc de Sully, qui, jeune, riche et en santé, «a soutenu de voir partir tout le monde, sans avoir été non plus ébranlé de suivre les autres que s'il avait vu faire une partie d'aller ramasser des coquilles[393].» Cette espèce de désertion honteuse était due à sa jeune et jolie femme, qui se montrait plus jalouse de la conservation de son mari que de sa gloire. Ce duc se retira à Sully, où il vécut presque toujours en disgrâce et loin de la cour[394]. Sévigné n'était point commandé pour cette expédition; et l'on voit que, malgré sa tendresse maternelle, madame de Sévigné eût plutôt engagé son fils à partir comme volontaire que de le voir rester oisif. Mais il n'en fut pas réduit à cette extrémité, et il put partir sous les ordres de son parent la Trousse, comme guidon des gendarmes du Dauphin[395], dont la Trousse était capitaine; ce qui convenait beaucoup à sa mère, parce qu'ainsi il se trouvait moins exposé. Cependant les alarmes de cette mère furent vives. Pour les calmer, Bussy lui écrivit une lettre toute militaire, où il apprécie à sa juste valeur le fameux passage du Rhin, si prodigieusement vanté, et décrit les dangers que courent à la guerre les officiers, selon la nature des armes et des grades. Il raconte aussi un propos fort graveleux du prince d'Orange, au sujet de l'opinion des jeunes filles sur les hommes, et des moines sur les guerriers. Cette plaisanterie fut bien accueillie par madame de Sévigné, et elle y répond avec beaucoup de gaieté. Son esprit était tranquille[396]; elle était rassurée par les lettres qu'elle avait reçues de son fils, qui lui annonçait la prise des villes, la Hollande presque entièrement conquise, la guerre terminée sans qu'il eût reçu aucune blessure.
[391] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 et 29 avril 1672), t. II, p. 482-489, édit. G.; t. II, p. 406, 413, édit. M.
[392] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 489, édit. G.
[393] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 août et 16 mai 1672), t. II, p. 489, et t. III, p. 29, édit. G.; t. II, p. 411 et 440, édit. M.
[394] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672), t. III, p. 107, édit. G.; t. III, p. 39, édit. M. Au chap. XII, p. 213 de ces _Mémoires_ (3e partie, 2e édit.), au lieu de la duchesse de Sully, qui n'eut jamais de liaison amoureuse avec Louis XIV, il faut lire la princesse de Soubise.
[395] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet 1672), t. V, p. 153, édit. M.
[396] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Lettre de Bussy, du 23 juin 1694), édit. M.
Mais quelle douleur dans la famille des Longueville, des Condé, des la Rochefoucauld et parmi toutes les femmes de la cour, lorsqu'on sut qu'au fameux passage avait succombé, par sa faute et son imprudente audace, ce beau comte de Saint-Paul, cet unique et orgueilleux héritier d'une noble maison, cher aux dames, cher aux guerriers, et à l'existence duquel se rattachaient tant de souvenirs, tant d'espérance et tant d'amour! Il faut lire dans madame de Sévigné le récit touchant et pathétique des scènes occasionnées par cette mort illustre. Elle-même, gagnée par la sympathie de la douleur, n'hésite pas à déclarer que la Hollande est achetée trop cher par la perte du précieux rejeton du duc de Condé, pour lequel le duc de la Rochefoucauld avait une tendresse de père[397]. Cependant, au milieu de ces tristesses, madame de Sévigné n'oublie pas d'égayer sa fille sur les femmes de la cour qui avaient eu des liaisons amoureuses avec ce beau jeune homme et qui toutes voulaient avoir des conversations avec M. de la Rochefoucauld. Dans ce nombre de pleureuses, qui, dit-elle, décréditent le métier, sont: la comtesse de Marans, à laquelle madame de Sévigné prête un discours de consolation ridicule adressé à mademoiselle de Montalais, sa sœur; madame de Castelnau, qui est consolée parce qu'on lui a rapporté que M. de Longueville disait à Ninon: «Mademoiselle, délivrez-moi donc de cette grosse marquise de Castelnau.» «Là-dessus elle danse. Pour la marquise d'Uxelles, elle est affligée comme une honnête et véritable amie[398].»
[397] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin, 22 juillet 1672), t. III, p. 65 et 106, édit. G.; t. II, p. 472, et t. III, p. 38, édit. M.
[398] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1672), t. III, p. 98 et 99, édit. G.; t. III, p. 31, édit. M.
Ce fut à la reine que Louis XIV adressa la relation officielle du grand fait d'armes de cette campagne, le passage du Rhin; ce fut à elle qu'il rendit compte de la prise des villes et des prodigieux succès de ses armes. Cette excellente princesse, incapable d'aucune intrigue, d'aucune brigue, n'occupait personne; et personne ne s'occupait d'elle, même à la cour. La _Gazette officielle_ rappelait seulement son rang et son existence toutes les fois qu'elle remplissait à sa paroisse ses devoirs de dévotion, ou qu'elle allait rendre visite et passer la journée aux Carmélites de la rue du Bouloir[399]. Louis XIV l'avait cependant fait déclarer régente pour gouverner le royaume en son absence, conjointement avec un conseil de régence dont faisaient partie le garde des sceaux, le Tellier et Colbert[400]: c'est pourquoi il lui adressait directement ses dépêches. Cela était digne et bien; mais ce qui n'était pas en harmonie avec une telle conduite, c'était l'éclat que Louis XIV donnait à ses amours; c'était l'exemple de ses offenses publiques envers la religion et les mœurs. La Vallière fut condamnée à rester à Saint-Germain en Laye pendant l'absence du roi. Il semble que Louis XIV croyait nécessaire à sa dignité d'avoir une maîtresse en titre, car alors le règne de la Vallière était passé: Montespan l'avait remplacée. Celle-ci l'emportait sur sa rivale par sa beauté et par la supériorité de son esprit. Déjà elle avait eu de Louis XIV plusieurs enfants, et se trouvait enceinte et presque à terme lorsqu'il partit pour l'armée[401]. Cependant, comme elle était mariée, on dissimulait ses grossesses et ses accouchements; mais madame de Sévigné était toujours bien instruite de ces choses, et avait soin d'en informer sa fille. Elle apprit d'abord vaguement qu'il y avait eu, au moment du départ, une entrevue pleine de tendresse et de touchants adieux[402]; mais ensuite, lorsqu'elle eut plus de détails, elle écrit à madame de Grignan:
«L'amant de celle que vous avez nommée _l'incomparable_ ne la trouva point à la première couchée, mais sur le chemin, dans une maison de Sanguin, au delà de celle que vous connaissez. Il y fut deux heures; on croit qu'il y vit ses enfants pour la première fois. La belle y est demeurée avec des gardes et une de ses amies; elle y sera trois à quatre mois sans en partir. Madame de la Vallière est à Saint-Germain; madame de Thianges est ici chez son père. Je vis l'autre jour sa fille; elle est au-dessus de tout ce qu'il y a de plus beau. Il y a des gens qui disent que le roi fut droit à Nanteuil; mais ce qui est de fait, c'est que la belle est à cette maison qu'on appelle _le Genitoy_. Je ne vous mande rien que de vrai; je hais et méprise les fausses nouvelles.»
[399] _Recueil de gazettes nouvelles_, 1673, in-4º, p. 48 et 71 (6 et 15 janvier 1672), p. 395 (17 avril 1672). A Saint-Germain en Laye la reine communie; le roi assiste à la grand'messe; Bourdaloue prêche, no 113, p. 967 (23 septembre 1672).--_Ibid._, p. 203, no 139 (29 novembre 1672), p. 1256, no 148 (12 décembre 1672).
[400] _Gazette officielle_; LOUIS XIV, _Mémoires militaires_, _Lettres à la reine_ (12 juin 1672), t. III, p. 195 des _OEuvres_. (La régence de la reine fut déclarée en avril 1672.)
[401] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 août 1672), t. II, p. 482, édit. G.; t. II, p. 410, édit. M.--_Ibid._ (29 avril 1672), t. II, p. 488, édit. G.; t. II, p. 413, édit. M.
[402] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mai 1672), t. II, p. 4, édit. G.; t. II, p. 419, édit. M.; t. II, p. 217 de l'édit. 1754, la première où cette lettre a été publiée.
Le _Genitoy_ est un château isolé, entre Jossigny et Bussy Saint-George, près de Lagny, dont l'origine est antérieure au XIIe siècle. Ce château appartenait, lorsque madame de Montespan alla s'y établir, à Louis Sanguin, seigneur de Livry, premier maître d'hôtel du roi[403]; ce qui explique pourquoi madame de Sévigné était si bien informée. C'est là que madame de Montespan accoucha du comte de Vexin[404], le 20 juin, c'est-à-dire sept semaines après son entrevue. Louis XIV était parti à l'improviste, la veille du jour qu'il avait fixé, à dix heures du matin, suivi seulement de douze personnes, pour se trouver à ce rendez-vous; et il rejoignit après toute sa suite, qui s'était dirigée sur la route de Nanteuil-le-Haudoin[405]. Si le roi vit là pour la première fois, au château de _Genitoy_, les enfants qu'il avait eus de madame de Montespan, madame Scarron, qui ne les quittait pas, devait être présente à cette entrevue: c'était donc l'amie de madame de Montespan que désignait madame de Sévigné: comme elle savait que sa fille la devinerait, elle s'abstient de la nommer.
[403] L'abbé LE BOEUF, _Histoire du diocèse de Paris_, t. VI, p. 202, p. 95 à 97.
[404] Cet enfant mourut en 1683.
[405] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril 1672), t. II, p. 482 et suiv., édit. G.; t. II, p. 406 et 410, édit. M.