Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, (4/6)

Part 10

Chapter 103,807 wordsPublic domain

[341] Un ami de Saint-Pavin. Voyez l'édition de ce poëte, 1759, p. 35, et la note de M. Monmerqué à l'endroit cité.

Ces efforts, ainsi que nous l'avons dit, ne furent ni entièrement inutiles ni complétement victorieux; et madame de Sévigné, après avoir révélé[342] les confidences les plus intimes de son fils à celle à qui elle ne cachait rien, termine ainsi cette curieuse partie de sa correspondance avec madame de Grignan:

«Je crois que le chapitre de votre frère vous a fort divertie. Il est présentement en quelque repos: il voit pourtant Ninon tous les jours, mais c'est en ami. Il entra l'autre jour avec elle dans un lieu où il y avait cinq ou six hommes: ils firent tous une mine qui la persuada qu'ils le croyaient possesseur. Elle connut leurs pensées, et leur dit: «Messieurs, vous vous damnez si vous croyez qu'il y ait du mal entre nous; je vous assure que nous sommes comme frère et sœur.» Il est vrai qu'il est comme fricassé; je l'emmène en Bretagne, où j'espère que je lui ferai retrouver la santé de son corps et de son âme. Nous ménageons, la Mousse et moi, de lui faire faire une bonne confession[343].»

[342] Conférez surtout la lettre du 8 avril 1671. Cette lettre se trouve dans les deux premières éditions de 1726, et le chevalier Perrin fut ainsi forcé de la reproduire dans la sienne.

[343] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril 1671), t. II, p. 45.

Effectivement, Sévigné se trouva heureux du séjour des Rochers. Là, sous l'influence d'une mère aussi gaie, aussi aimable, aussi spirituelle que Ninon, et de dix ans plus jeune qu'elle, il goûta des joies tranquilles, et passa dans une sérénité parfaite des jours exempts d'inquiétude et de remords. Sa santé, que son double amour avait altérée, se rétablit. Mais, né avec un caractère faible, il est probable qu'après son retour à Paris il eût cédé à de nouvelles séductions, ou que, à l'exemple de plusieurs de ses compagnons d'armes, il se fût laissé entraîner dans de vulgaires débauches[344] si la guerre que Louis XIV préparait ne l'eût forcé de se rendre à l'armée[345].

[344] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1671), t. II, p. 31, édit. G.; t. II, p. 25, édit. M.

[345] _Ibid._ (1er janvier 1672); t. II, p. 329, édit. G.; t. II, p. 279, édit. M.

CHAPITRE V.

1672.

Des causes qui ont amené Louis XIV à faire la guerre aux Hollandais.--Commencements de cette guerre, qui produit une coalition et se termine par la paix de Nimègue.--Des diverses sociétés que fréquentait alors madame de Sévigné.--Personnages de la cour, de la robe.--Beaux esprits.--Lettres de madame de Sévigné pendant les six premiers mois de cette année, pour les nouvelles de guerre.--Des matériaux historiques.--Le désir d'aller voir sa fille la tourmente, parce qu'elle est retenue par la prolongation imprévue de la maladie de sa tante la Trousse.--Elle s'attriste d'être obligée de rester à Paris, lorsqu'elle avait résolu de partir.--Ce qu'elle répond à sa fille, qui lui avait demandé si elle aimait la vie.--Le comte de Grignan reconnaît tout ce qu'il lui doit pour le succès de ses démarches à la cour.--Elle faisait encore de la musique.--Elle se partage entre la société du _Faubourg_ et celle de l'_Arsenal_.--Quelles étaient les personnes qui composaient cette dernière société.--L'Arsenal était sous la surintendance de Louvois.--Faveur de ce dernier.--Il est fait ministre et admis au conseil.--Louis XIV règle les préséances dans le commandement de l'armée.--Il donne à Turenne la suprématie sur quatre maréchaux.--Résistance de ceux-ci.--Plusieurs sont exilés.--Ils se soumettent, et sont rappelés.--Résumé de cette campagne par Louis XIV.--Passage du Rhin.--Épître de Boileau.--Résultats glorieux.--Inconvénients de cette guerre.--On aliène des domaines de l'État, on mécontente les protestants, on ruine et on décime la noblesse.--Rareté de l'argent.--Équipages à faire.--On partait comme volontaire.--Sévigné part en qualité de guidon des gendarmes du Dauphin.--Paris désert.--Douleur de toutes les dames lorsqu'elles apprennent la mort du comte de Saint-Paul.--Louis XIV nomme un conseil de régence, et fait la reine régente.--Madame de la Vallière reste à Saint-Germain en Laye.--Madame de Montespan se retire au lieu nommé le Genitoy, où Louis XIV va la voir.--Il voit aussi ses enfants.--Madame Scarron était à ce rendez-vous.--Conduite qu'elle se trace.--Quelle est la cause principale de l'influence qu'elle commence à acquérir.--Effets fâcheux du scandale donné par le roi.--Pour excuser ses faiblesses, il les protége dans les autres.--Il soustrait la duchesse de Mazarin à la puissance maritale.--Dangers auxquels étaient exposées les femmes jeunes et jolies à la cour de Louis XIV.--Nécessité de faire connaître les aventures de la marquise de Courcelles.

On était loin sans doute de ce fanatisme cruel qu'avaient développé chez tous les peuples de l'Europe les progrès de la réforme. La belliqueuse Allemagne ne se divisait plus pour assurer, sur les champs de bataille, le triomphe d'une opinion religieuse. L'Angleterre, quoique mécontente de son roi, ne se rappelait pourtant qu'avec effroi les maux causés par le puritanisme et la tyrannie de Cromwell. La France abhorrait les souvenirs de la Ligue; et les déchirements de la Fronde n'avaient servi qu'à lui faire mieux goûter la tranquillité dont on jouissait. Mais le désir de l'indépendance avait été à la fois la cause et l'effet du protestantisme; il avait germé dans tous les cœurs, il était devenu un besoin pour cette classe toujours croissante de la population, qui s'élevait par le commerce et l'industrie. Lorsque cette inquiète agitation des esprits eut cessé de se diriger vers les questions religieuses, elle envahit les théories politiques: on vit naître alors cette sourde haine contre l'autorité, ce penchant au républicanisme, dont les souverains de l'Europe ressentirent d'autant plus promptement les effets qu'il avait trouvé un organe puissant par tout l'univers dans la Hollande.

Ces provinces néerlandaises, que les rois de l'Europe aidèrent à s'affranchir de la dépendance de l'Espagne, avaient, lors du traité d'Aix-la-Chapelle, protégé l'Espagne contre l'ambition de Louis XIV. En moins d'un siècle, cette réunion de petites républiques était devenue la première puissance maritime du monde: orgueilleuse de ses colonies, de ses richesses et de son influence en Europe, elle donnait refuge à tous ceux que blessait l'autorité despotique des monarques; elle réimprimait les libelles publiés contre eux, et surtout ceux contre le roi de France, contre sa politique et son gouvernement; elle faisait frapper des médailles où se manifestait l'arrogance républicaine; et, usant du droit d'un État libre, elle faisait des lois de douanes utiles à son commerce, mais nuisibles au commerce de la France. Louis XIV, qu'elle blessait par tant de côtés, sut la priver de tous ses alliés[346] en leur persuadant qu'en déclarant la guerre à la Hollande il n'avait pour but que de mortifier l'orgueil de marchands assez audacieux pour s'ériger en arbitres des potentats. La Hollande fut envahie par une armée de 176,000 hommes, conduite et dirigée par Turenne et Condé[347], le roi présent avec l'élite de la noblesse de France[348]. Il n'en fallait pas tant pour accabler la malheureuse république, aussi habile à combattre sur mer qu'elle était incapable de se défendre sur terre, autrement que par son or. Cependant le patriotisme et le courage du désespoir l'empêchèrent de succomber sous les premiers et terribles coups qui lui furent portés. Fille de l'Océan, sur lequel elle avait conquis son territoire, elle appela l'Océan à son secours, et lui livra ses vertes campagnes. Les flots qui les couvrirent protégèrent contre l'ennemi vainqueur les remparts qui renfermaient les principales richesses et les derniers défenseurs de la république. Tous les souverains s'émurent à la nouvelle de cette terrible et menaçante invasion; ils armèrent: Louis XIV, qui eut à combattre seul contre tous, fut obligé de diviser sa redoutable armée pour faire face à tous ses ennemis, et la Hollande fut sauvée. Alors on ouvrit à Cologne des conférences, qui, prolongées depuis à Nimègue, se terminèrent, après cinq ans, par une paix générale[349]. La guerre n'en continua pas moins pendant le cours de ces négociations. La correspondance de madame de Sévigné jette quelquefois une vive lumière sur les événements de cette glorieuse période de notre histoire nationale.

[346] MIGNET, _Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV_, t. III, p. 258 (21 et 31 décembre, traité entre Charles II et Louis XIV), p, 291; (10 juillet 1671, traité avec le duc de Brunswick), p. 348; (avec l'empereur, 21 novembre et 18 décembre 1671), p. 548 et 553. (La Suède est aux enchères. Courtin appelle les Suédois les Gascons du Nord. Le 14 avril 1672, le traité de confédération de la Suède et de la France contre la Hollande est signé).--_Ibid._, t. III, p. 558, 638. (Bonsy, archevêque de Toulouse, et le marquis de Villars négocient à Madrid.)

[347] MIGNET, _Négociations, etc._, t. III, p. 666; t. IV, p. 1.

[348] Voyez la longue liste des beaux noms que donne du Londel dans ses _Fastes_, p. 207.

[349] MIGNET, _Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV_, t. III, p. 610. (Manifeste de guerre contre la Hollande), t. III, p. 160; t. IV, p. 269. (Paix entre l'Angleterre et la Hollande), t. IV, p. 277. (Rupture des conférences, l'électeur de Cologne enlevé), t. IV, p. 289. (Seconde conquête de la Franche-Comté), t. IV, p. 299. (Belle campagne de Turenne en Alsace), t. IV, p. 299, 364, 366, 521. (Charles II devient hostile à la France), t. IV, p. 678 et 706. La paix se conclut.

Les cercles dans lesquels madame de Sévigné se trouvait mêlée par la nécessité des affaires, par les convenances de société ou les besoins de l'amitié comprenaient tout ce qu'il y avait alors dans Paris de personnages illustres ou considérables. Déjà nos lecteurs en connaissent une grande partie; mais la suite de la correspondance de madame de Sévigné nous introduit auprès de beaucoup d'autres, sur lesquels les mémoires du temps nous donnent des détails curieux. Nous nous contenterons de rappeler ici les noms des principaux: MADEMOISELLE[350], les Condé et Gourville; avec eux, les duchesses de Rohan, d'Arpajon, de Verneuil, de Gesvres; les Lavardin[351], surtout la femme du duc de Chaulnes; les d'Albret, les Beringhen, les Richelieu, les Duras, les Charost, les Villeroi, les Sully, les Castelnau, les Louvigny. C'est dans ces sociétés que brillaient l'abbé Têtu et Barillon, qui fut ambassadeur en Angleterre: celui-ci était alors, ainsi que le marquis de Beuvron, éperdument amoureux de madame Scarron; mais elle sut contenir toute cette passion dans les limites de l'amitié la plus dévouée[352]. Dans l'épée, nous citerons Dangeau, le comte de Sault, qui fut duc de Lesdiguières[353], illustré par les vers de Boileau; le comte de Guiche, frère de madame de Monaco, et l'amant de la duchesse de Brissac[354]. Dans les femmes d'un rang plus ou moins élevé, nous devons nommer: la maréchale d'Humières, dont le mari était parent de madame de Sévigné et de Bussy; madame du Puy du Fou[355], madame Duplessis-Bellière, les Créqui, les Guiche, les Sully; l'abbesse de Fontevrault, madame de Thianges, la comtesse de Fiesque, sa sœur, et sa voisine, cette belle madame de Vauvineux, que madame de Sévigné appelait Vauvinette; les Verneuil, les d'Entragues, la comtesse d'Olonne, la marquise de Courcelles, la marquise d'Huxelles, madame de Puisieux, et avec eux toute la société de la cour[356]. Dans la robe, les d'Ormesson[357], le président et la présidente Amelot[358], les de Mesmes, les d'Avaux, que l'abbé de Coulanges recevait à Livry[359]; les Colbert, les Pomponne, les Louvois. A cette nombreuse liste il faut ajouter encore, comme étant de la société intime de madame de Sévigné, toutes les personnes d'Aix qui avaient vu sa fille, tous ses amis et ses parents; Turpin de Crissé, comte de Sansei, et sa femme; Anne-Marie de Coulanges, le marquis et la marquise de la Trousse, ses cousins; enfin Retz, que madame de Sévigné appelait _son cardinal_. N'omettons par les beaux esprits du temps, Molière, Racine, Despréaux, qui lisait alors dans ces sociétés _le Lutrin_ et l'_Art poétique_, et la Fontaine le conteur; puis après, Guilleragues, Benserade, Corbinelli, Langlade[360], l'abbé de la Victoire; et encore d'autres alliés, d'autres parents, le duc de Brancas, la bonne madame de Troche (_Trochanire_), bien établie à la cour, qui eut le talent de s'y faire beaucoup d'amis, et si jalouse de l'attachement que madame de Sévigné portait à madame de la Fayette[361]. On peut remarquer que madame de Sévigné prend part à tout ce qui passe autour d'elle dans la haute société, et que cependant elle est très-exacte à se rendre à la messe des Minimes de la place Royale, qui était celle de la noblesse et du grand monde; qu'elle ne manquait pas un sermon de Bourdaloue et de Mascaron, ce qui ne l'empêchait pas d'aller aussi admirer la Champmeslé dans _Bajazet_, de se rendre à la belle fête donnée à l'hôtel de Guise pour le mariage de mademoiselle d'Harcourt et du duc de Cadaval[362], et d'assister à la magnifique pompe funèbre du chancelier Séguier. Sa plume trace le récit de la mort de la princesse de Conti, cette nièce de Mazarin, la mère des pauvres, tant regrettée; celle de MADAME douairière, qui laissait MADEMOISELLE maîtresse du Luxembourg: elle nous fait assister à l'incendie de l'hôtel du comte de Guitaud et aux noces du mariage de la belle la Mothe-Houdancourt avec le hideux duc de Ventadour[363].

[350] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 189, édit. M.

[351] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1671 et 1672 _passim_).--L'abbé ARNAULD, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 302-306.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. III, p. 207.

[352] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 415-420.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 juin 1684), t. I, p. 428.

[353] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 avril, 23 décembre 1671), t. II, p. 317, édit. G.; t. II, p. 37, 69, 159, 162.

[354] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril 1672), t. II, p. 486.

[355] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 490.

[356] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 273.--CAYLUS, _Mém._, t. LXVI, p. 415.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril, 23 décembre, 13 mai, 14 octobre 1671).--_Ibid._ (6 avril 1672), t. II, p. 451.--_Ibid._ (11 mars 1671), t. I, p. 369, édit. G.

[357] TALON, _Mémoires_, t. LXII, p. 130 et 193.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. X, p. 151-153.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 décembre 1671), t. II, p. 319 et 320.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. III, p. 76, 133; t. IV, p. 36 et 253.

[358] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 et 18 février), t. II, p. 322 et 330.--CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 33.--RETZ, _Mémoires_, t. XLVI, p. 87; t. XLVII, p. 217.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 340 et 342. Cette historiette de Tallemant, sur le président Amelot, est démentie par Conrart et les Mémoires contemporains les mieux informés.

[359] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 août 1672), t. II, p. 492.--_Ibid._, années 1671 et 1672, _passim_.--_Ibid._ (13 mai 1671), t. II, p. 68, édit. G.--BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. V, p. 91.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. III, p. 47.

[360] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 373, et 13 octobre 1673.

[361] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1671, 3 février 1672, 26 mars 1680, 2 mai 1689), t. I, p. 311; t. II, p. 372; t. VI, p. 416.--(2 mai 1689), édit. G.--_Ibid._, t. I, p. 236; t. II, p. 315; t. VI, p. 210; t. IX, p. 295.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. IV, p. 311.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. III, p. 311.--_Lettres de_ SÉVIGNÉ, années 1671-1672 _passim_.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 196; t. II, p. 207.--SOMAIZE, _le Grand Dictionnaire des Précieuses_, 1661; in-12, t. I, p. 79.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 27 avril 1671), t. II, p. 48 et 465, édit. G.--(22 août 1676), t. IV, p. 407, édit. G.--(11 décembre 1675), t. IV, p. 240.--(13 février, 1er mai 1672, 28 décembre 1673, 24 novembre 1679, 28 septembre 1680), t. I, p. 324; t. II, p. 54; t. III, p. 282; t. VI, p. 216, 217.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 305 à 308.

[362] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 janvier, 9 février 1671), t. 1, p. 229-315, édit. G.; t. I, p. 225 et 238, édit. M.--_Ibid._ (6 mai 1672), t. III, p. 7-11, édit. G.; t. II, p. 422, édit. M.--_Ibid._ (27 février et 13 mars 1671), t. I, p. 347, 373, édit. M.--(27 juin, 13 mars), t. I, p. 265 et 288, édit. M.--LA FAYETTE, _Mémoires_, t. LXIV, p. 422.--CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 282.

[363] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1672), t. II, p. 374, édit. G.--_Ibid._ (6 avril 1672), t. II, p. 450, édit. M.--L'abbé Guiton ou Guéton, mentionné dans la lettre sur l'incendie de l'hôtel du comte de Guitaud, était un ami du poëte Santeul. Voyez SANTOLII _opera poetica_, 1696, p. 361.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1672), t. II, p. 450, édit. G.--_Recueil de gazettes_ (30 avril 1672), p. 1072.--Marguerite, duchesse douairière d'Orléans, mourut à cinquante-sept ans.

Toutes ces occupations, tout ce monde ne faisaient pas oublier à madame de Sévigné Blanche, sa petite-fille, ni le fils de Bussy, étudiant au collége de Clermont[364]. C'est surtout dans les six premiers mois de l'année 1672, si fertiles en grands événements militaires, que la correspondance de madame de Sévigné avec sa fille est très-active, et offre plus d'instruction pour l'histoire. Jamais elle ne mena une vie plus agitée et plus tourmentée. Le bruit courait que la guerre allait avoir lieu; son fils était parti pour l'armée; non-seulement elle était privée de sa société, mais ses craintes maternelles étaient grandes[365]. Elle avait promis à sa fille de l'aller voir en Provence, et elle était dévorée du désir de remplir sa promesse; mais la maladie de sa tante la retenait à Paris. Chaque jour madame de la Trousse était près de sa fin, et cependant des semaines, des mois s'écoulaient dans des crises qui, sans donner aucun espoir de salut, ne permettaient pas de fixer l'époque du terme fatal. Tantôt madame de Sévigné espérait que la maladie traînerait en longueur; alors elle se décidait à se mettre en route; mais à peine sa résolution était-elle prise que des symptômes alarmants se manifestaient et que la crainte d'abandonner dans ses derniers moments cette tante qu'elle aimait la forçait à différer son départ. Cette alternative cruelle, ces anxiétés constantes, ce combat entre les pieux devoirs qu'elle remplissait près de sa parente et la privation de cette joie du cœur, qu'elle se promettait depuis si longtemps, d'aller rejoindre sa fille; ce projet de voyage, caressé par sa vive imagination, toujours près d'être exécuté et toujours différé, lui donnaient des mouvements d'impatience, et lui faisaient former des vœux que réprimaient aussitôt de poignants remords. Cette torture de l'âme fut portée à son plus haut degré par la douleur que lui causa la mort du chevalier de Grignan, le plus aimable de tous ceux de son nom: il plaisait à sa fille, jusqu'à donner matière à la malignité des chansonniers; il était aussi le compagnon de son fils, et fut pleuré par les deux familles[366]. Madame de Sévigné, dans cet état de profonde tristesse et de découragement[367] qui nous fait souvent regretter d'avoir reçu une existence qui doit finir, exprime à sa fille ses plus intimes pensées, où tant de personnes sensibles et pieuses se reconnaîtront[368]. «Vous me demandez, ma chère enfant, si j'aime toujours bien la vie. Je vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort: je me trouve si malheureuse d'avoir à finir tout ceci par elle que, si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse: je suis embarquée dans la vie sans mon consentement; il faut que j'en sorte, cela m'assomme. Et comment en sortirai-je? par où, par quelle porte? quand sera-ce? en quelle disposition? souffrirai-je mille et mille douleurs qui me feront mourir désespérée? aurai-je un transport au cerveau? mourrai-je d'un accident? comment serai-je avec Dieu? qu'aurai-je à lui présenter? n'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? que puis-je espérer? suis-je digne du paradis? suis-je digne de l'enfer? Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fou que de mettre son salut dans l'incertitude, mais rien n'est si naturel; et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre. Je m'abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre éternellement? Point du tout; mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé mourir entre les bras de ma nourrice: cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément.» Ainsi parlait une femme riche, honorée, aimée, brillante de santé; qui enfin, par les bienfaits privilégiés de la Providence, se trouvait en possession de tous les éléments de bonheur!

[364] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1672), t. II, p. 475, édit. G.; t. II, p. 400, édit. M.

[365] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier, 17 février, 9 mars 1672), t. II, p. 329, 331, 418, 420, édit. G.; t. II, p. 279, 332, 355.

[366] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10, 12, 24 février 1672). Voyez, ci-dessus, 2e partie des _Mémoires_, p. 286.

[367] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1672), t. II, p. 469, édit. G.; t. II, p. 395, édit. M.

[368] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 424, édit. G.; t. II, p. 361, édit. M.

Pourtant madame de Sévigné ne se laissait point abattre par la mélancolie. Elle mettait à profit le retard qu'éprouvait son voyage pour se rendre utile à son gendre. Sans cesse elle allait à la quête des nouvelles les plus récentes et les plus sûres, pour les écrire sur-le-champ à sa fille. Il faut que le comte de Grignan ait exprimé vivement, dans une des lettres qu'il lui écrivit, sa reconnaissance du service qu'elle lui avait rendu, puisqu'elle juge à propos de repousser comme des flatteries ce qu'il avait dit à cet égard.

«Vous me flattez, mon cher comte: je ne prends qu'une partie de vos douceurs, qui est le remercîment que vous me faites de vous avoir donné une femme qui fait tout l'agrément de votre vie. Oh! pour cela, je crois que j'y ai un peu contribué; mais pour votre autorité dans la province, vous l'avez par vous-même, par votre mérite, votre naissance, votre conduite: tout cela ne vient pas de moi.» Puis elle ajoute aussitôt, en s'adressant à sa fille, un détail qui prouve que, malgré son âge et les tourments qui l'assiégeaient, elle s'occupait encore de musique[369]. «Ah! que vous perdez que je n'aie pas le cœur content! Le Camus m'a prise en amitié; il dit que je chante bien ses airs, il en fait de divins: mais je suis triste, et je n'apprends rien; vous les chanteriez comme un ange. Le Camus estime fort votre voix et votre science. J'ai regret à ces sortes de petits agréments que nous négligeons: pourquoi les perdre? Je dis toujours qu'il ne faut pas s'en défaire, et que ce n'est pas trop de tout. Mais que faire quand on a un nœud à la gorge?»

[369] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juin 1672), t. III, p. 52, édit. G.; t. II, p. 460, édit. M.; t. II, p. 169, édit. 1734.