Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6)
Part 29
La préférence avouée qu'elle donnait à sa fille dans son affection l'obligeait envers ce fils si bon, si tendre pour elle à de grands ménagements. Aussi elle écrit de Paris à madame de Grignan: «Mon fils est aux Rochers, solitairement... Il vous aime tendrement, il en jure sa foi; je conserverai entre vous l'amour fraternel, ou j'y périrai[832].»
[832] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1679), t. VI, p. 160, édit. G.
Elle ne courait pas ce danger, et pour réussir il ne lui fallait pas faire de grands efforts. Si Sévigné était un amant faible et inconstant, incapable d'inspirer comme de ressentir une forte passion, il n'exista jamais[833] un fils plus tendre et plus dévoué, un frère plus généreux, plus aimant, un époux plus fidèle et plus attaché. Pendant cet hiver que madame de Sévigné fut forcée de passer aux Rochers, elle put reconnaître, par les soins et les attentions de son fils, combien elle en était aimée. Elle fut alors assaillie par bien des peines. Sévigné ne pouvait les faire disparaître, mais il parvint à la soulager dans toutes: il fut à la fois son confident, son lecteur, son garde-malade et un compagnon charmant. «Mon fils, dit-elle, nous amuse et nous est très-bon; il prend l'esprit des lieux où il est, et ne transporte de la guerre et de la cour, dans cette solitude, que ce qu'il en faut pour la conversation[834].»
[833] Voyez la Lettre inédite de SÉVIGNÉ _à madame de Grignan, sa sœur, sur les affaires de leur maison_, publiée par M. Monmerqué; Paris, Dondey-Dupré, 1847, in-8º (24 pages).
[834] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 242, édit. G.
De tous les tourments qu'éprouvait madame de Sévigné, le plus vif était celui qu'elle se faisait à elle-même par son amour pour sa fille. Elle la savait enceinte, et le moindre retard de la poste lui causait des inquiétudes mortelles. Ce sujet revient souvent sous sa plume, et elle sait admirablement en varier l'expression. Madame de Grignan accoucha, avant terme, d'un fils qui ne vécut que quelques mois. Sa mère lui écrit:
«Si on pouvait avoir un peu de patience, on épargnerait bien du chagrin. Le temps en ôte autant qu'il en donne. Vous savez que nous le trouvons un vrai brouillon, mettant, remettant, rangeant, dérangeant, imprimant, effaçant, approchant, éloignant, et rendant toutes choses bonnes ou mauvaises, et quasi toujours méconnaissables. Il n'y a que notre amitié que le temps respecte et respectera toujours. Mais où suis-je, ma fille? Voilà un étrange égarement; car je veux dire simplement que la poste me retient vos lettres un ordinaire, parce qu'elle arrive trop tard à Paris, et qu'elle me les rend au double le courrier d'après; c'est donc pour cela que je me suis extravaguée comme vous voyez. Qu'importe? en vérité, il faut un peu, entre bons amis, laisser trotter les plumes comme elles veulent: la mienne a toujours la bride sur le cou[835].»
[835] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre et 11 décembre 1675), t. IV, p. 216, 239, 242, édit. G.
Ainsi nul arrêt, nul intervalle entre ces lignes qu'elle écrivait avec tant de rapidité; et on s'aperçoit, par la différence des lettres qu'elle a dictées et de celles qu'elle a écrites elle-même, qu'elle avait besoin de s'aider du travail de ses doigts pour entretenir ses pensées, et que son imagination ne se retraçait plus les choses avec d'aussi vives couleurs quand elle se trouvait forcée de se servir d'une autre main que la sienne. Hélas! cette nécessité devait bientôt surgir, quoiqu'elle ne la soupçonnât point encore.
Le mois de décembre était doux et sec, et elle en jouissait encore avec délices, au milieu de ses belles allées[836] du Mail, surtout dans ces bois «dont l'air admirable nourrit le teint comme à Livry, hormis qu'il n'y a point de serein[837].» Mais elle ne se bornait pas aux oisives jouissances de ses rêveuses promenades, et elle s'occupait très-activement des embellissements de son parc. «Je m'amuse, dit-elle[838], à faire abattre de grands arbres. Le tracas que cela fait représente, au naturel, ces tapisseries où l'on peint les ouvrages de l'hiver: des arbres qu'on abat, des gens qui scient, d'autres qui font des bûches, d'autres qui chargent une charrette, et moi au milieu, voilà le tableau. Je m'en vais faire planter; _car que faire aux Rochers, à moins que l'on ne plante_[839]?
[836] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 278, édit. G.
[837] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit. G.
[838] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1675), t. IV, p. 215, édit. G.
[839] Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? LA FONTAINE, _le Lièvre et les Grenouilles_, II, 14.
«Nous avons (écrit-elle encore au beau milieu de janvier) un admirable hiver; je me promène tous les jours, et je fais quasi un nouveau parc autour de ces grandes places du bout du Mail. J'y fais planter quatre rangs d'allées; ce sera une très-belle chose: tout cet endroit est uni et défriché[840].»
[840] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1676), t. IV, p. 308 et 309, édit. G.
Sans les affaires, et surtout la hâte d'un procès qui l'appelait à Paris, elle n'aurait pu se résoudre à quitter son aimable désert[841]; mais elle avait un compte à terminer en Bretagne avec M. de Meneuf, président au parlement de Rennes, qui lui devait et refusait de payer la totalité de sa dette, parce qu'il voulait qu'on lui fit remise de cinq ou six mille francs, somme à laquelle il n'avait aucun droit. Le _Bien bon_ termina, avec son habileté ordinaire, cette contestation à l'avantage de madame de Sévigné. Elle fut payée du président Meneuf. «Ce président, écrit-elle à sa fille, m'est venu voir... Il avait avec lui un fils de sa femme, qui a vingt ans, et que je trouvai, sans exception, la plus agréable et la plus jolie figure que j'aie jamais vue. J'allais dire que je l'avais vu à cinq ou six ans, et j'admirais, comme M. de Montbazon, qu'on pût croître en si peu de temps. Sur cela il sort une voix terrible de ce joli visage, qui vous plante au nez, d'un air ridicule, _que_ _mauvaise herbe croît toujours_. Voilà qui fut fait, je lui trouvai des cornes. S'il m'eût donné un coup de massue sur la tête, il ne m'aurait pas plus affligée; je jurai de ne plus me fier aux physionomies:
Non, non, je le promets, Non, je ne m'y fierai jamais[842].»
[841] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), t. IV, p. 250, édit. G.
[842] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 299-10, édit. G.
Cependant, malgré le plaisir qu'éprouvait madame de Sévigné à diriger ses travaux, à respirer le bon air de ses bois, loin des exigences de la cour et de la ville, affranchie de l'ennui et de la fatigue des visites, de l'importunité de celles qu'on lui faisait et de l'inquiétude de celles qu'elle ne faisait pas[843], elle comptait dans le cours du mois de février se rendre à Paris, où l'appelaient les affaires de madame de Grignan et les siennes, ainsi que celles du bon abbé[844]; mais elle ne put exécuter sa résolution, et fut obligée de passer l'hiver entier aux Rochers. Sa robuste santé, qui déjà dans l'automne précédent avait reçu de fortes atteintes[845], succomba entièrement sous un rhumatisme général, accompagné de fièvre. Elle eut, ainsi que disait son fils, une maladie rude et douloureuse, la première qui l'ait atteinte en sa vie[846]. Il est presque certain que l'habitude qu'elle avait prise de demeurer dans les allées de son mail «au delà de l'entre-chien et loup,» a contribué à aggraver son mal et à mettre ses jours en danger[847]; mais cependant on doit remarquer que son cousin Bussy et Louis XIV, tous deux doués comme elle d'une forte constitution, eurent aussi la fièvre vers le même temps[848].
[843] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 225, édit. G.
[844] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1676), t. IV, p. 309, édit. G.
[845] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 503, édit. G.
[846] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 janvier 1676), t. IV, p. 321, édit. G.
[847] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 décembre 1675), t. IV, p. 248, édit. G.
[848] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de l'Institut, p. 157.--PELLISSON, _Lettres historiques_ (8 et 10 octobre 1675), t. II, p. 423, 424.
La maladie de madame de Sévigné dura quarante jours[849]. Sa fièvre s'apaisa; et aussitôt qu'elle fut hors de danger, dans son lit de satin jaune et dans sa petite alcôve flanquée de deux cabinets, elle dicta à son fils, qui ne l'avait pas quittée, une lettre pour madame de Grignan: elle voulut la rassurer contre les craintes que Sévigné n'avait pu parvenir à calmer durant ces longs jours de luttes et de souffrance.
[849] SÉVIGNÉ, _Lettr._ (21, 27, 29 janv. 1676), t. IV, p. 321, 323, 326, éd. G.
«Il est donc vrai que depuis cette sueur, à la suite de quelques autres petites, je me trouve sans fièvre et sans douleur! Il ne me reste plus que la lassitude du rhumatisme. Vous savez ce que c'est pour moi d'être seize jours sur les reins, sans pouvoir changer de situation. Je me suis rangée dans ma petite alcôve, où j'ai été très-chaudement et parfaitement bien servie. Je voudrais bien que mon fils ne fût pas mon secrétaire en cet endroit, pour vous dire ce qu'il a fait en cette occasion. Ce mal a été fort commun dans ce pays; et ceux qui ont évité la fluxion sur la poitrine y sont tombés; mais pour vous dire vrai, je ne croyais pas être sujette à cette loi commune; jamais une femme n'a été plus humiliée ni plus traitée contre son tempérament. Si j'avais fait un bon usage de ce que j'ai souffert, je n'aurais pas tout perdu; il faudrait peut-être m'envier; mais je suis impatiente, ma fille, et je ne comprends pas comment on peut vivre sans pieds, sans jambes, sans jarrets et sans mains. Il faut que vous pardonniez aujourd'hui cette lettre à l'occupation naturelle d'une personne malade; c'est à n'y plus revenir: dans peu de jours je serai en état de vous écrire comme les autres.»
Madame de Sévigné se trompait: à la fièvre succéda une enflure générale, plus forte aux mains que dans le reste du corps, et elle continua pendant quelque temps encore à user des secours de son fils, qui cependant put la quitter pour aller à Paris traiter de sa charge de guidon avec le jeune de Viriville[850]. Mais quoiqu'elle se portât dès lors de mieux en mieux, ses mains ne désenflèrent que lentement. Alors la jeune fille de la dame voisine des Rochers, dont nous avons parlé comme la rivale préférée de la du Plessis, fut pour elle «le petit secrétaire aimable et joli qui vint au secours de sa main engourdie et tremblante[851].» Ses lettres à madame de Grignan devinrent plus longues, plus _jaseuses_ et plus _abandonnées_, soit parce que sa santé s'améliorait, soit qu'elle craignît d'ennuyer son fils en le forçant d'écrire longuement sur sa maladie, soit qu'elle éprouvât quelque gêne à rendre le _frater_ confident de son excessive tendresse pour sa sœur[852].
[850] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 février, 14 et 15 mars 1675), t. IV, p. 351, 367, 370, édit. G. Conférez aussi la _Vie de la Fontaine_, et SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1676), t. IV, p. 371, édit. G.
[851] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 janvier 1676), t. IV, p. 323, édit. G.
[852] SÉVIGNÉ _Lettres_, (8, 11, 14 et 18 mars 1676), t. IV, p. 359, 363, 365.
Vers la fin de mars, elle commence à s'intéresser à ce qui se passe à Paris et à la cour; et, se ressouvenant de cette maîtresse de Bussy dont elle avait tant à se plaindre, elle parle à madame de Grignan d'un mariage qui, tel que celui de madame de Courcelles, dont il a été question dans ces Mémoires, montre jusqu'où Louis XIV poussait le despotisme quand il s'agissait de favoriser par des alliances ceux de ses généraux et de ses officiers qui se distinguaient à son service. «Le mariage, dit-elle, du duc de Lorges avec Geneviève de Fremont (fille de Nicolas de Fremont, seigneur d'Auneuil, garde du trésor royal) me paraît admirable; j'aime le bon goût du beau-père. Mais que dites-vous de madame de la Baume, qui oblige le roi d'envoyer un exempt prendre mademoiselle de la Tivolière d'entre les mains de père et mère, pour la mettre à Lyon chez une de ses sœurs? On ne doute point qu'en s'y prenant de cette manière elle n'en fasse le mariage avec son fils[853].»
[853] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1676), t. IV, p. 310-11; et conférez t. I, p. 184-187; t. III, p. 195, édit. G.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 418.
A ce sujet, le chevalier Perrin, le premier éditeur des lettres de madame de Sévigné, fait observer qu'ainsi que madame de Sévigné l'avait prévu Camille de la Baume, comte de Tallard, depuis maréchal de France et duc d'Hostun, épousa, par contrat du 28 décembre 1677, Marie-Catherine de Groslée de Viriville de la Tivolière. Il semble qu'il était dans la destinée de madame de la Baume de toujours nuire à madame de Sévigné sans en avoir l'intention, car ce mariage projeté de Tallard empêcha de Viriville d'acheter la charge de Sévigné. Et madame de Sévigné dit à sa fille: «Voilà nos mesures rompues; ne trouvez-vous pas cela plaisant, c'est-à-dire cruel? Madame de la Baume frappe de loin[854].»
[854] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 379, édit. G.
Enfin madame de Sévigné annonce son départ des Rochers; mais c'est encore avec la main de son petit secrétaire; car les siennes, toujours enflées, lui refusaient le service. «Je me porte très-bien, dit-elle; mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison. Je me sers donc de la petite personne pour la dernière fois; c'est le plus aimable enfant du monde. Je ne sais ce que j'aurais fait sans elle: elle me lit très-bien ce que je veux; elle écrit comme vous voyez; elle m'aime; elle est complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan. Enfin, je vous prie de l'aimer sur ma parole[855].»
[855] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 mars 1676), t. IV, p. 373, édit. G.
On regrette de ne pas connaître le nom de cette jeune fille, à laquelle madame de Sévigné a su nous intéresser en nous faisant connaître l'amour qu'elle lui avait inspiré. Dans la lettre datée de Laval le mardi 24 mars, jour où elle partit des Rochers pour se rendre à Paris, elle dit:
«Et pourquoi, ma fille, ne vous écrirais-je pas aujourd'hui, puisque je le puis? Je suis partie ce matin des Rochers par un chaud et charmant temps; le printemps est ouvert dans nos bois. La petite fille a été enlevée dès le grand matin, pour éviter les grands éclats de sa douleur: ce sont des cris d'enfant qui sont si naturels qu'ils en font pitié. Peut-être que dans ce moment elle danse; mais depuis deux jours elle fondait: elle n'a pas appris de moi à se gouverner. Il n'appartient qu'à vous, ma très-chère, d'avoir de la tendresse et du courage[856].»
[856] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mars 1676), t. IV, p. 377, édit. G.
Rien ne nous prouve mieux que ces lignes combien le cœur de madame de Sévigné était souvent blessé par la froide raison de sa fille et par le défaut de cette faculté sympathique qu'on nomme sensibilité, cause de tant de jouissances et encore plus de tant de tourments.
Quoique madame de Sévigné se trouvât bien du changement d'air, que sa santé se rétablît assez promptement, sa main, continuant à être gonflée et tremblante, la forçait toujours à dicter ses lettres; néanmoins, quand elle écrivait à sa fille, elle aimait mieux s'en servir que d'employer la main de l'ami le plus intime. Rendue à Paris, elle y trouva Corbinelli, qui un jour, pour la soulager, écrivit dans une de ses lettres les nouvelles qu'elle voulait mander à madame de Grignan; mais en reprenant la plume elle ajoute aussitôt: «Je n'aime point à avoir des secrétaires qui aient plus d'esprit que moi; ils font les entendus, je n'ose leur faire écrire toutes mes sottises. La petite fille m'était bien meilleure[857].»
[857] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 383, édit. G.
C'est le 8 avril que nous la retrouvons à Paris écrivant ainsi à madame de Grignan. Elle avait passé huit jours au château de Malicorne, où elle s'arrêta comme elle avait fait cinq ans auparavant[858]. Là elle fut choyée par la marquise de Lavardin comme une amie convalescente qu'on avait craint de perdre. Les Lavardin étaient de l'illustre maison de Beaumanoir, et Coulanges avait dans ses chansons célébré la beauté de la grande salle du château de Malicorne, que décoraient tous les portraits des Beaumanoir et des personnages illustres avec lesquels cette famille avait formé des alliances[859]. Madame de Sévigné et madame de Lavardin vivaient à une époque trop féconde en grands événements, en hommes illustres pour avoir envie de s'entretenir des siècles passés. Le souvenir de Turenne ne s'effaçait pas, et les regrets de sa mort ne pouvaient se calmer; la publication de l'oraison funèbre de ce héros par Fléchier les avait encore ranimés. Madame de Sévigné, que sa maladie avait empêchée de se mettre au courant des événements qui survenaient et des nouveautés littéraires, ne connaissait pas ce discours, chef-d'œuvre de ce très-élégant et très-spirituel écrivain. Elle avait entendu, elle avait lu l'œuvre de Mascaron sur le même sujet: «C'est une action pour l'immortalité, avait-elle dit;» et elle s'était figuré que l'éloquence de l'évêque de Tulle ne pouvait être surpassée ni même égalée[860].» Mais à Malicorne elle changea d'avis. «En arrivant ici (écrit-elle à son gendre)» madame de Lavardin me parla de l'oraison funèbre de Fléchier; nous la fîmes lire; et je demande mille et mille fois pardon à M. de Tulle; mais il me parut que celle-ci était au-dessus de la sienne: je la trouve plus également belle partout. Je l'écoutai avec étonnement, ne croyant pas qu'il fût possible de trouver encore de nouvelles manières d'exprimer les mêmes choses; en un mot, j'en fus charmée[861].»
[858] Conférez _Mém. sur madame_ DE SÉVIGNÉ, IVe part., p. 3, ch. I.
[859] DE COULANGES, _Chansons_, ms. aut. de la Bibl. nat., p. 66 verso. Dans la protestation contre le pape Innocent XI (Paris, 1688, in-18, p. 3), Lavardin se nomme lui-même Henri-Charles, sire de Beaumanoir, marquis de Lavardin.
[860] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 10 novembre 1675), t. IV, p. 194-196.--_Ibid._ (1er janvier 1676), t. IV, p. 285, édit. G.
[861] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 378 et 380, édit. G.
Madame de Sévigné était partie de Paris le 9 septembre[862] (1675); elle y était revenue le 7 ou 8 avril de l'année suivante (1676): elle était donc restée sept mois absente de la capitale, du centre des affaires et des nouvelles; et comme dans cet intervalle madame de Grignan était informée de tout aussi rapidement qu'elle-même, madame de Sévigné s'abstint dans ses lettres de lui en parler, ou elle ne lui en parla que brièvement. Durant ces sept mois néanmoins de grands événements eurent lieu; la guerre sur terre et sur mer se continua, glorieuse pour la France, entre Louis XIV et les puissances de l'Europe coalisées contre lui. Le 14 septembre, le prince de Condé fit lever le siége de Saverne; trois jours après mourut à Birkenfeld Charles IV, duc de Lorraine, et la France fut délivrée d'un ennemi dangereux, d'un allié plus dangereux encore[863]. Le 7 octobre l'armée française envahit le pays de Waës. Cependant les négociations se poursuivaient, et l'on convint de prendre Nimègue pour le lieu de réunion d'un congrès européen. Nimègue devait devenir un lieu célèbre par la conclusion d'une paix que toutes les puissances désiraient avec ardeur et qui fut pourtant encore longtemps différée. Les prétentions variaient selon les victoires ou les défaites. La douceur de l'hiver permettait de continuer les opérations de la guerre. Le 9 janvier 1676 Duquesne défit la flotte espagnole près des îles de Strombali; le 22 mars on rasa la citadelle de Liége; le 25 du même mois le maréchal de Vivonne tailla en pièces sept mille hommes près de Messine. C'est par madame de Grignan que madame de Sévigné apprend cet exploit de son ami _le gros Crevé_; et l'on voit, par ce qu'elle en dit, combien elle détestait ces tueries: «Quelle rage aux Messinois d'avoir tant d'aversion pour les Français, qui sont si jolis! Mandez-moi toujours toutes vos histoires tragiques, et ne vous mettez point dans la tête de craindre le contre-temps de nos raisonnements: c'est un mal que l'éloignement cause, et à quoi il faut se résoudre tout simplement[864].» Vivonne s'était emparé de Messine; mais la licence des troupes françaises occasionna des révoltes et des conspirations; il fallut en venir à des rigueurs, à des massacres, enfin abandonner la Sicile[865].
[862] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. IV, p. 87.--_Ibid._ (8 avril 1676), t. IV, p. 383, édit. G.
[863] Sur le duc de Lorraine, conférez les _Mémoires sur Sévigné_, 1re part., p. 347, 359, 401, 404, 405, 413, 418, 432, 441; 2e part., p. 191, 394, 440, 441; 3e part., p. 200.
[864] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 380, édit. G.
[865] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 190, édit. G.--BOILEAU, _Œuvres_, lettre au maréchal de Vivonne, t. IV, p. 17-21.
Le 26 avril la ville de Condé fut forcée par le roi, après huit jours de siége[866]; le 12 mai Bouchain fut pris après huit jours de tranchée. Le 31 juillet Aire est pris en six jours par le maréchal d'Humières, qui, le 9 août, s'empara aussi du fort de Linck.
[866] PELLISSON, _Lettres historiques_ (22, 23, 24 et 27 avril 1676, au camp devant Condé), t. III, p. 2-28.
La nouvelle de la mort de Charles IV, duc de Lorraine, ne parvint à Versailles, où était alors Louis XIV, que le 23 septembre; et madame de Sévigné n'en parle dans une de ses lettres que quatre jours après[867]. Pavillon ne s'est point écarté de l'histoire, quand il dit dans l'épitaphe satirique de ce duc:
Ci-gît un pauvre duc sans terres, Qui fut jusqu'à ses derniers jours Peu fidèle dans ses amours, Et moins fidèle dans ses guerres.
Il donna librement sa foi Tour à tour à chaque couronne; Il se fit une étrange loi De ne la garder à personne.
Trompeur même en son testament, De sa femme il fit une nonne, Et ne donna rien que du vent A madame de Lillebonne[868].
[867] PELLISSON, _Lettres historiques_ (23 septembre 1675), p. 415.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 118, édit. G.
[868] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 octobre 1675), t. IV, p. 151, édit. G.--PAVILLON, _Œuvres_, 1715 et 1720, in-12.
Madame de Lillebonne était la fille du duc de Lorraine; lorsqu'elle en parlait, elle disait toujours _Son Altesse mon père_[869]. C'est pourquoi madame de Sévigné, lorsqu'elle apprend cette grande nouvelle, écrit à sa fille: «Mais n'admirez-vous point le bonheur du roi? On me mande la mort de _Son Altesse royale mon père_, qui était un bon ennemi; et que les Impériaux ont repassé le Rhin pour aller défendre l'empereur des Turcs, qui le pressent en Hongrie. Voilà ce qui s'appelle des étoiles heureuses; cela nous fait craindre en Bretagne de rudes punitions[870].» Ainsi la Bretagne était à ce point désaffectionnée de Louis XIV qu'elle désirait qu'il eût des revers pour qu'il fût plus facile de s'opposer à son despotisme.
[869] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 septembre 1675), t. IV, p. 77, édit. G.
[870] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 119, édit. G.
Madame de Sévigné écrivit, au sujet de la mort du duc Charles IV, à madame de Lillebonne et à sa belle-fille la princesse de Vaudemont. Aimable, belle, discrète et dévouée, la princesse de Vaudemont avait été fréquemment employée dans les négociations du duc Charles IV[871], et elle fut de tout temps l'amie intime de madame de Grignan. Lorsque cette princesse, longtemps après l'époque dont nous traitons, résidait à Rome avec son mari, pensionnée par l'Espagne, et que toute liaison avec la France lui était interdite, elle eut durant le conclave une entrevue secrète avec Coulanges, au risque de se rendre suspecte au parti espagnol et d'être privée de ses revenus. Elle ne voulait que s'entretenir avec lui de madame de Grignan et le charger de lui transmettre l'assurance de sa constante amitié[872].