Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6)

Part 24

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Plus le séjour de madame de Sévigné aux Rochers se prolongeait, plus forte devenait l'amitié qu'avait pour elle la princesse de Tarente, et plus les confidences que madame de Sévigné faisait à son sujet à sa fille étaient explicites: «La bonne princesse et _son bon cœur_ m'aiment toujours... Elle dit toujours des merveilles de vous; elle vous connaît et vous estime. Pour moi, je crois que, par métempsycose, vous vous êtes trouvée autrefois en Allemagne. Votre âme aurait-elle été dans le corps d'un Allemand? Non, vous étiez sans doute le roi de Suède, un de ses amants; car la plupart _des amants sont des Allemands_[683].» Ces derniers mots sont d'une jolie chanson de Sarrazin, fort en vogue dans la jeunesse de madame de Sévigné[684].

[683] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1676), t. IV, p. 298, édit. G.--_Ibid._ (1er mai 1671), t. II, p. 52, édit. G.; t. IV, p. 170, et t. II, p. 43, édit. M.

[684] SARRAZIN, _Œuvres_; Paris, Cramoisy, 1694, in-12, p. 414.

La maxime de la Rochefoucauld à laquelle madame de Sévigné fait allusion dans sa plaisanterie sur _Marphise_ est celle-ci: «On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais eu qu'une.» Une quatrième édition de ces Maximes avait paru au commencement de l'année (1675)[685], revue, corrigée et augmentée par l'auteur, qui fit de ce petit livre l'œuvre de toute sa vie; et nul doute qu'aussitôt après en avoir reçu un exemplaire madame de Sévigné ne se soit empressée de le lire. C'est aux Rochers que madame de Sévigné faisait surtout ses grandes lectures. A Paris, elle était trop distraite par le plaisir et par les affaires.

[685] _Réflexions ou sentiments et maximes morales_, 4e édition, revue, corrigée et augmentée depuis la troisième; Paris, Claude Barbin, 1675, in-12 (157 pages), sans l'avis du libraire ni la table; achevé d'imprimer le 17 décembre 1674. La maxime est page 27, no 73. Dans la 3e édition (1665) elle est p. 41, no 83. Dans la 6e comme dans la 4e.

Ramenée par les événements et les malheurs de la Bretagne aux lectures sérieuses, surtout à l'histoire, son ardeur pour ce genre de distraction s'accrut encore en la trouvant partagée par son fils, revenu de l'armée pour passer avec elle l'hiver aux Rochers; elle la communiqua à sa fille, de sorte que toutes deux trouvèrent, par leur correspondance, des sujets d'entretien bien préférables à ceux que l'éloignement de Paris et de la cour leur enlevait. «C'est une belle conversation, dit madame de Sévigné, que celle que l'on fait de deux cents lieues. Nous faisons de cela ce qu'on en peut faire[686].»

[686] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 286.

Madame de Sévigné se montre surtout ravie que sa fille ait entrepris de lire la grande histoire des Juifs de Flavius Josèphe, dont la traduction était l'œuvre la plus considérable de son vénérable ami Arnauld d'Andilly, qu'elle avait perdu depuis peu de temps (le 7 septembre 1674). Elle ne tarit pas sur les éloges qu'elle donne au grand historien du peuple juif[687]. Elle envoya à sa fille, par Rippert, la troisième partie des _Essais de morale de Nicole_, parmi lesquels elle a distingué trois traités: _de l'Éducation d'un prince_, _de la Connaissance de soi-même_, _de l'Usage qu'on peut faire des mauvais sermons_[688]. La mère et la fille étaient du même avis sur ces excellents Essais de Nicole; il n'en était pas de même de Sévigné, auquel le premier tome déplaisait, qui trouvait ces traités obscurs, et se plaignait que la Marans et l'abbé Têtu avaient accoutumé sa sœur aux choses fines et distillées[689]; mais, au contraire, il défendait à juste titre le nouvel opéra de Quinault contre le dédain de madame de Grignan, et sur ce sujet il était de l'avis de sa mère[690]. Heureuses les familles où, comme dans celle de madame de Sévigné, il n'y a pas d'autre sujet de division!

[687] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 et 13 novembre 1675), t. IV, p. 189, 193, édit. G.--_Ibid._ (1er décembre 1675), t. IV, p. 227, édit. G.--_Ibid._ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit. G.--_Ibid._ (27 novembre 1675), t. IV, p. 221, édit. G.

[688] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre, 11 et 18 décembre 1675, 12 janvier 1676), t. IV, p. 204, 245, 260, 307-8, édit. G.; t. IV, p. 182, édit. M.

[689] _Ibid._ t. IV, p. 204, édit. G.; t. IV, p. 76 et 85, édit. M.--_Ibid_, _Ibid._ (8 mars 1676), t. IV, p. 362, édit. G.

[690] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1676), t. IV, p. 331-2, édit. G.; t. IV, p. 199, édit. M.--_Ibid._ (19 janvier 1676), t. IV, p. 318, édit. G.; t. IV, p. 188, édit. M.--_Ibid._ (12 janvier 1676), t. IV, p. 182, éd. M.; t. IV, p. 307 et 309, édit. G.--_Ibid._ (5 janvier 1676), t. IV, p. 293.

Ce nouvel opéra de Quinault était _Atys_, que ni madame de Grignan, qui était en Provence, ni Sévigné ni sa mère, qui étaient aux Rochers, n'avaient pu voir alors représenter à Saint-Germain en Laye le 10 janvier (1676), jour où, en présence de Louis XIV, il fut joué pour la première fois[691]. Mais tous les trois ils l'avaient lu, et un exemplaire de l'imprimé parvint aux Rochers neuf jours après la première représentation. Cet opéra fit grand bruit, parce qu'il parut à une époque de forte cabale contre Quinault. Parmi les gens de lettres et certaines personnes du beau monde, il était devenu de mode de déprécier les œuvres de ce poëte, trop applaudi par la cour. C'était là le premier symptôme d'une altération dans l'opinion publique, jusqu'alors si enthousiaste de la gloire de Louis XIV[692]. On était las des succès guerriers chèrement achetés par la continuation d'une lutte sanglante sur terre et sur mer; et alors que des conférences étaient ouvertes à Nimègue et donnaient des espérances de paix, on écoutait avec déplaisir les paroles par lesquelles se terminait le prologue d'_Atys_:

Préparons de nouvelles fêtes, Profitons des loisirs du plus grand des héros: Le temps des jeux et du repos Lui sert à méditer de nouvelles conquêtes[693].

[691] _Le Théâtre de M. Quinault_; Paris, 1715, in-12, t. IV, p. 265, 328.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1676), t. IV, p. 332, édit. G.--_Ibid._ (19 janvier 1676), p. 318 et 319, édit. G.

[692] GERMAIN BOFFRAND, _Vie de Quinault_, t. Ier, p. 41 et 42 du _Théâtre de M._ QUINAULT.

[693] QUINAULT, _Théâtre_, 1715, in-12, t. IV, p. 270.

Boileau, qui possédait à un degré suprême l'art de cadencer des vers qui se gravent dans la mémoire, ne contribuait pas peu à faire méconnaître le mérite de Quinault. La renommée du satirique était populaire, et son influence croissait à chaque nouvelle publication de ses ouvrages. Il avait donné, deux années de suite, de nouvelles éditions de ses poésies. Elles contenaient neuf de ses Satires, cinq Épîtres, son _Art poétique_ et les quatre premiers livres du _Lutrin_. On voit par les citations qu'en fait madame de Sévigné qu'elle savait par cœur les beaux passages de ce dernier poëme[694]. Boileau n'avait rien retranché, dans cette nouvelle édition, des vers qu'il avait faits contre Quinault; mais, afin de montrer quelque déférence pour l'approbation que le roi donnait à l'opéra d'_Atys_, il crut devoir, dans cette dernière édition, laisser en blanc le nom de Quinault dans un vers de sa satire IX, et déguiser ce nom sous celui de _Kainaut_ dans les autres satires: dans l'édition publiée l'année précédente il n'y avait, pour ce nom, ni déguisement ni suppression[695]. Mais de pareils ménagements servaient plutôt qu'ils ne contrariaient la malice du poëte.

[694] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 191, édit. G.; t. IV, p. 73, édit M.--_Œuvres diverses du sieur_ D*** (DESPRÉAUX); Paris, Louis Billaine, 1675, p. 211, 213. _Le Lutrin_, chant second.

[695] _Œuvres diverses du sieur_ D***; Paris, Denys Thierry, 1674, in-4º, p. 66.--_Ibid._, Paris, Louis Billaine, 1675, in-12, p. 26, 38, 92. M. Berriat Saint-Prix prétend qu'il y a un carton pour le feuillet où un blanc remplace le nom de Quinault: je n'ai pas trouvé de trace de ce carton dans l'exemplaire que je possède.

Quoique madame de Sévigné mande à sa fille qu'elle se livrait avec avidité à toutes sortes de lectures, histoire, morale, fictions, poésies, etc., c'est principalement par des lectures instructives qu'elle cherchait un soulagement à l'affliction que lui causaient, pendant ce calamiteux hiver, les maux qui fondaient sur sa province, et les souffrances dont elle fut affligée. Après ces _Essais de morale_ de Nicole, qui la consolaient et dont elle parle sans cesse, aucune lecture ne lui plaisait plus que celle sur l'histoire de France du temps des croisades. Malgré sa répugnance pour le style du P. Maimbourg, elle y lisait avec délices les hauts faits des Castellane et des Adhémar, ancêtres de la maison de son gendre; elle ajoutait à cette lecture celle de l'histoire de son temps, si remplie du souvenir de sa jeunesse. «Le matin, dit-elle à madame de Grignan, je lis l'_Histoire de France_; l'après-dînée (c'est-à-dire après midi, on était alors en décembre), un petit livre dans les bois, comme ces _Essais_ (de Nicole, dont elle vient de parler), la _Vie de saint Thomas de Cantorbéry_, que je trouve admirable, ou _les Iconoclastes_; et le soir tout ce qu'il y a de plus gros en impression: je n'ai point d'autre règle[696].» Pour ses lectures du soir, c'était surtout l'_Histoire de la prison et de la liberté de M. le Prince_ qui obtenait la préférence. «On y parle, dit-elle, sans cesse de notre cardinal; il me semble que je n'ai que dix-huit ans; je me souviens de tout; cela divertit fort. Je suis plus charmée de la grosseur des caractères que de la bonté du style.» Cette histoire lui retraçait les temps les plus heureux et les plus agités de sa jeunesse[697]: elle était l'œuvre d'un frondeur, de Claude Joly; mais les faits y sont racontés, sinon avec talent, du moins avec impartialité[698].

[696] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre et 1er décembre 1675), t. IV, p. 221, 227, édit G.

[697] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1675), t. IV, p. 224, édit. G.

[698] _Histoire de la prison et de la liberté de M. le Prince_; Paris, A. Courbé, 227 pages.--MOREAU, _Histoire des Mazarinades_, t. II, p. 52, 144, 227; t. III, p. 23, 261.

Ce n'était pas seulement dans les livres imprimés qu'elle cherchait à raviver les souvenirs de la Fronde[699], mais encore par des documents manuscrits: «La princesse (de Tarente) et moi, dit-elle, nous ravaudions l'autre jour dans des paperasses de feu madame de la Trémouille; il y a mille vers; nous trouvâmes une infinité de portraits, entre autres celui que madame de la Fayette fit de moi sous le nom d'un inconnu. Il vaut cent fois mieux que moi; mais ceux qui m'eussent aimée, il y a seize ans, l'eussent pu trouver ressemblant.»

[699] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 228.

Ainsi c'est à la fin de l'année 1659 ou dans les premiers mois de 1660 que madame de la Fayette[700] commença sa réputation de bel esprit et d'habile écrivain en traçant le portrait de son amie. C'est alors que mademoiselle de Scudéry plaçait sous le nom de _Clarinte_, entre les mains des nombreux lecteurs du célèbre roman de _Clélie_[701], un autre portrait de madame de Sévigné: elle était depuis longtemps vantée comme une des précieuses les plus célèbres dans la Gazette de Loret, dans le Dictionnaire de Somaize, et louée dans les madrigaux et les poëmes de Ménage, de Montreuil, de Marigny, et enfin inscrite, avec la superlative épithète de SUBLIME, comme l'ANGE SUR LA TERRE, la GLOIRE DU MONDE, dans le singulier livre du _Mérite des Dames_, de Jean Gabriel[702]. Ainsi l'époque où madame de Sévigné se trouvait ramenée par ce portrait trouvé dans les papiers de la duchesse de la Trémouille était celle où, âgée de trente-trois ans, sans avoir rien perdu de ses attraits et de sa fraîcheur, elle avait acquis plus de connaissance du monde, plus d'instruction, d'amabilité; où elle possédait, dans toute sa puissance, ses moyens de plaire; où elle jouissait de sa célébrité; c'était enfin dans un temps où le calme, les plaisirs et les fêtes avaient succédé aux troubles de la Fronde, c'était l'époque de la paix des Pyrénées, du mariage du roi et des réjouissances qui en furent la suite[703].

[700] _Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal_, 1re partie, ch. VI, p. 60, et 2e partie, p. 166.

[701] _Ibid._, 2e partie, p. 162.

[702] _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 381 et 382.

[703] _Mémoires sur la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal_, 2e partie, p. 176-187, ch. XIV.

La duchesse de la Trémouille, mère du prince de Tarente, qui avait le goût des vers et qui avait réuni les portraits et les écrits des beaux esprits de son temps, était Marie de la Tour-d'Auvergne, cousine germaine du duc son mari et fille cadette du maréchal de Bouillon, prince souverain de Sedan, et d'Élisabeth de Nassau, sa seconde femme[704]. Marie était une femme forte et de grande capacité, qui réussissait, dit son fils, dans tout ce qu'elle entreprenait. Pendant la guerre dont nous avons parlé, elle sut déterminer son mari à lui abandonner la conduite de toutes les affaires de la maison de la Trémouille[705]; elle l'aidait de ses conseils, que cependant il ne suivait pas toujours, et elle parvint, dit madame de Motteville[706], à faire révolter toutes les provinces. Habile et ambitieuse, elle voulait que son mari fût prince, comme étant issu, par les femmes, de Charlotte d'Aragon, héritière du royaume de Naples. Marie de la Trémouille crut que, pour parvenir à ses desseins, il fallait faire quelque mal ou quelque peur aux ministres, et comme les la Trémouille étaient de puissants et riches seigneurs, il leur fut facile d'émouvoir des troubles dans les provinces où ils résidaient. Ces nouvelles donnèrent de l'irritation aux ministres, et M. le Prince en eut du chagrin. Il avait répondu de la famille de la Trémouille, qui avait l'honneur de lui appartenir; et afin de ne pas passer pour dupe en cette affaire, il montra dans le conseil une lettre du prince de Tarente, fils aîné du duc, qui le suppliait d'assurer le roi et la reine de sa fidélité[707]. A la même époque, la duchesse de Montausier, pendant que son mari était au lit, malade, repoussait les révoltés de la Saintonge, que la duchesse de la Trémouille avait soulevés[708].

[704] GRIFFET, dans les _Mémoires de_ TARENTE, p. VII de la Préface.

[705] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 239.--Prince DE TARENTE, _Mémoires_, p. 111.

[706] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. LXVIII, pag. 239.--_Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 74 et 104, et ci-dessus, p. 295 de ces _Mémoires sur Sévigné_.

[707] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 86, 92, 94; et _Mémoires sur Sévigné_, 1848, 4e partie, p. 85, chap. III.

[708] SISMONDI, _Histoire des Français_, 1840, in-8º, t. XXIV, p. 260, 261, 316, 319, 341, 348; et _Vie du duc de Montausier_.

On s'étonne du nombre de femmes remarquables par le courage, la vigueur d'esprit, la force du caractère que ce siècle a produit. Presque toutes aimaient la poésie, la littérature, les sciences; et toutes celles qui par leur rang ou leurs richesses se trouvaient en mesure de protéger les gens de lettres en adoptaient quelques-uns: ainsi la duchesse de Bouillon, Montespan, madame de Thianges, la Sablière et plus tard madame d'Hervart, prirent en quelque sorte successivement la tutelle du bon et indolent la Fontaine. Madame de la Sablière donna aussi asile à l'orientaliste d'Herbelot; elle recueillit Bernier, le voyageur philosophe, Roberval et Sauveur, mathématiciens. L'abbesse de Fontevrault et après elle madame de Maintenon eurent le bonheur de ranimer la plume de Racine. Madame de Sévigné avait Ménage, Montreuil, Marigny. La duchesse Marie de la Trémouille, dont le mari avait combattu, contre Mazarin et le roi, avec Turenne et Condé, appartenait à cette noblesse rancuneuse qui se tenait fièrement dans ses vastes domaines et n'allait point à la cour. Cependant elle était au courant de ce qui s'y passait, et savait quelles étaient les femmes qui y brillaient et les vers qu'on y composait.

CHAPITRE XIV.

1675-1676.

Malheurs de la Bretagne.--Le duc de Chaulnes veut s'opposer à un envoi de troupes.--Forbin marche sur cette province avec six mille hommes.--Madame de Sévigné s'indigne de la lâcheté de l'assemblée des états.--Le parlement est exilé.--Journal de ce qui s'est passé en Bretagne.--Extrait des lettres de madame de Sévigné.--Révolte.--M. de Chaulnes est insulté.--Se venge par des cruautés.--Madame de Sévigné le désapprouve.--Belle conduite du parlement de Rennes.--Date de son institution.--Tenue des états de Provence.--Contraste entre ceux-ci et ceux de Bretagne.--M. de Chaulnes est détesté.--M. de Grignan est aimé.--On envoie M. de Pommereuil comme intendant en Bretagne.--Suite des affaires de ce pays.--M. de Chaulnes vient à Vitré.--Détails sur les affaires de Bretagne et sur celles des provinces.--Madame de Sévigné va à Vitré pour recevoir le gouverneur.--Inimitiés entre M. de Chaulnes et M. de Coëtquen.--Madame de Sévigné conserve son courage et sa sérénité.--Sa liaison avec la famille Duplessis.--Ridicules de mademoiselle Duplessis.--Correspondance de madame de Sévigné avec ses amis de Paris; avec madame de Vins.--Sévigné est dégoûté de sa charge de guidon; n'obtient pas d'avancement; a peu de goût pour le métier des armes.--Bien différent en cela du jeune Villars et du chevalier de Grignan.--Détails sur ceux-ci.--Madame de Grignan approuve la sévérité de M. de Chaulnes.--Elle est blâmée par sa mère.--Sa correspondance avec madame de Vins.--Madame de Sévigné se crée des occupations et des distractions par les travaux qu'elle entreprend, par ses liaisons avec ses voisins.--D'Hacqueville est l'informateur et l'agent d'affaires de madame de Sévigné et de madame de Grignan.--Liaison de madame de Sévigné avec madame de Pomponne et madame de Vins, sa sœur.--Liaison de madame de Sévigné avec madame de Villars.--Détails sur cette dame et sur le marquis de Villars.--Liaison de madame de Sévigné avec madame de Saint-Céran.--Détails sur cette dame.

Mais toutes les distractions que se donnait madame de Sévigné par ses lectures, par ses entretiens avec la princesse de Tarente ne pouvaient écarter d'elle les inquiétudes et la tristesse que lui causait la Bretagne accablée, ruinée, dévastée par les troupes du roi et devenue un objet d'horreur et de compassion par la révolte, la misère et les supplices.

Quoique madame de Sévigné vît toujours à regret l'établissement de nouveaux impôts en Bretagne, cependant elle trouvait mauvais que les Bretons se fussent révoltés pour ne pas payer. Elle sut grand gré à son ami le duc de Chaulnes de se refuser d'abord à l'introduction des troupes du roi en Bretagne; mais quand elle sut qu'il ne pouvait apaiser la sédition par les troupes municipales et par ses harangues, et qu'on l'avait grossièrement insulté, elle trouve bon que le comte de Forbin eût été envoyé avec six mille hommes à Nantes: elle espérait qu'il suffirait de montrer des uniformes pour apaiser la rébellion et assurer la tranquillité publique.

Quant à Vitré, madame de Sévigné croyait cette ville garantie de toute vexation par la présence de la princesse de Tarente, à laquelle la duchesse de Chaulnes devait venir rendre visite[709]. Mais lorsque madame de Sévigné vit que l'on s'en prenait aux hautes classes de la population, aux membres du parlement irrités par l'oppression, alors elle redevint bonne Bretonne, et elle s'expliqua ouvertement sur la lâcheté de la noblesse des états, qui votaient si facilement d'énormes dons gratuits; elle loua le courage du parlement, qui aima mieux être exilé à Vannes que de laisser bâtir une citadelle dans la ville où il résidait; elle fut offensée que, malgré les réclamations de la princesse de Tarente, appuyée par MADAME, sa nièce, on envoyât des troupes à Vitré, où l'on n'avait nulle envie de se révolter; elle s'indigna que le gouverneur songeât plus à se venger qu'à faire bonne justice; enfin elle considéra la Bretagne comme perdue à jamais, et fit entendre à sa fille qu'à l'exemple de quelques personnes qui ont exécuté leurs projets elle songe à abandonner cette province et à n'y plus conserver de séjour. La puissante ironie qui se révèle dons les récits de madame de Sévigné, par le contraste de son ton froidement léger et plaisant avec la gravité des faits qu'elle raconte, nous prouve sa profonde indignation à la vue de telles cruautés.

[709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 149, édit. G.; t. IV, p. 37, édit. M.

La gazette a gardé le silence sur ces tristes événements, et ceux qui ont eu recours aux dépêches administratives ont remarqué qu'il existait une lacune à cette époque des affaires de Bretagne[710]; de sorte que le journal tenu par madame de Sévigné dans ses lettres à sa fille est le seul document qui nous en reste. Donnons ce document, et joignons-y au besoin un commentaire qui l'éclaircisse. L'histoire ne perd rien de son importance et de son utilité, parce que dans ces _Mémoires_ nous avons espéré y répandre quelque lueur en la rattachant aux manchettes d'une femme dont la mémoire raconte tout, dont l'esprit apprécie tout, dont l'imagination sait tout colorer.

[710] Conférez PIERRE CLÉMENT, _Histoire de la vie et de l'administration de Colbert_, 1846, in-8º, p. 371.--DEPPING, _Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_, 1850, in-4º. Lettres du duc de Chaulnes à Colbert, 30 juin 1675, p. 546; de l'évêque de Saint-Malo à Colbert, 28 août 1675, p. 550.

«9 octobre 1675.

«Le duc de Chaulnes amène quatre mille hommes à Rennes, pour en punir les habitants; l'émotion est grande dans la ville et la haine incroyable dans toute la province contre le gouverneur.»