Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6)
Part 20
[548] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août 1675), t. IV, p. 70, édit. G.
Elle-même avoue qu'elle avait tant de raisons pour aller en Bretagne qu'elle ne pouvait y mettre la moindre incertitude, «et qu'elle y avait mille affaires[549].» Cependant, cette fois, ce voyage ressemblait peu à ceux qu'elle faisait depuis longtemps, presque chaque année, pour aller se délasser des fatigues du grand monde dans sa terre des Rochers, y faire des embellissements, et jouir de ses livres et d'elle-même, en la société de son fils, de sa fille et du petit nombre d'amis qui venaient la voir. Elle ne pouvait non plus se promettre aucun plaisir de la réunion des états, qui, lorsqu'elle avait lieu à Vitré, lui attirait les hommages de toutes les personnes les plus aimables et les plus considérables de la Bretagne, que lui conciliait la réputation qu'elle s'était acquise à la cour par son esprit, ses attraits personnels, les agréments de son commerce, et surtout par les égards, l'amitié, les déférences que lui témoignaient les la Trémouille, les Rohan, les Chaulnes, les Lavardin. Les chefs de ces deux dernières familles étaient investis de toute l'autorité du gouvernement; les la Trémouille et les Rohan étaient en possession de présider presque alternativement les assises des états de Bretagne, Rohan à titre de baron de Léon, la Trémouille comme baron de Vitré. Cette fois les états ne tenaient pas leurs assises à Vitré, mais à Dinan, ce qui éloignait de madame de Sévigné tous les membres de cette assemblée, et donnait de l'importance à l'évêque de Saint-Malo, qu'elle n'aimait pas. Accoutumée dès sa jeunesse à scruter les actes du pouvoir, elle n'avait jamais vu qu'avec déplaisir et avec les sentiments d'une ancienne frondeuse l'obséquiosité des états en Bourgogne et en Bretagne et leur déplorable facilité à voter l'argent des contribuables. Ce secret penchant au blâme et à la résistance s'était encore accru par les derniers événements. La manière dont madame de Sévigné mande à sa fille qu'à Rennes on a jeté des pierres au duc de Chaulnes, lorsqu'il voulut haranguer le peuple pour apaiser l'émeute, prouve qu'elle n'était nullement contristée de l'avanie qu'avait éprouvée le gouverneur: «Il y a eu même à Rennes une _colique pierreuse_. M. de Chaulnes voulut, par sa présence, dissiper le peuple; il fut repoussé chez lui à coups de pierres. Il faut avouer que cela est bien insolent[550].»
[549] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 26 août 1675), t. III, p. 504; t. IV, p. 55.--_Ibid._ (26 janvier 1689), t. IX, p. 122.--Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 333. Les lettres de convocation pour la tenue des états de Bretagne sont datées du 16 septembre 1675. (_Recueil ms._, etc., de la Bibl. nat., p. 371.) Madame de Sévigné partit le 9 du même mois.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), t. III, p. 434, édit. G; t. III, p. 309, édit. M.--_Ibid._ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.
[550] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 424, édit. G.; t. III, p. 300, édit. M.
Cette fois ce n'était pas même sur la route facile de Rennes, de Vitré et des Rochers qu'elle devait voyager; c'était vers Nantes et au delà de la Loire que l'urgence de ses affaires l'appelait. Enfin sa vigueur commençait à s'altérer par l'annonce des infirmités qui assiégent souvent les femmes de son âge; elle avait quarante-neuf ans[551]. Elle déguise autant qu'elle peut à sa fille ces perturbations de son tempérament; mais à Bussy elle dit: «J'ai bien eu des vapeurs, et cette belle santé, que vous avez vue si triomphante, a reçu quelques attaques, dont j'ai été humiliée comme si j'avais reçu un affront[552].» Elle fut obligée d'avoir recours à la science du docteur Bourdelot (Pierre Michon), ce célèbre médecin des Condé et de la reine Christine. Madame de Sévigné aimait les soins qu'il prenait d'elle; mais il l'ennuyait par les vers détestables qu'il composait à sa louange et à celle de madame de Grignan[553].
[551] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juillet 1675?), t. III, p. 448, 467, édit G.; t. III, p. 339, édit. M.--_Ibid._ (10 juillet 1675), t. III, p. 448, édit. G.; t. III, p. 323 et 324, édit. M.--_Ibid._ (19 août 1675), t. IV, p. 35, édit. G.; t. III, p. 411, édit. M.
[552] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.; t. III, p. 371, édit. M.--_Ibid._ (5, 10 et 24 juillet 1675), t. III, p. 435, 448 et 467, édit. G.; t. III, p. 439, édit. M.
[553] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 22 décembre 1675), t. IV, p. 233 et 267, édit. G.; t. IV, p. 111 et 141, édit. M.
Depuis la mort de Turenne, madame de Sévigné avait des craintes qu'elle tâchait sagement de réprimer, mais qui lui faisaient redouter l'isolement et la solitude des Rochers: «J'emporte, dit-elle à madame de Grignan, du chagrin de mon fils; on ne quitte qu'avec peine, les nouvelles de l'armée. Je lui mandais comme à vous, l'autre jour, qu'il me semblait que j'allais mettre ma tête dans un sac, où je ne verrais ni n'entendrais rien de tout ce qui va se passer sur la terre[554].»
[554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 septembre 1675), t. IV, p. 93 et 101, édit. G.; t. III, p. 463 et 469, édit. M.
Ce qui ajouterait encore à toutes les contrariétés qu'éprouvait madame de Sévigné en faisant ce voyage de Bretagne, c'est qu'elle l'avait tant différé que sa femme de chambre Hélène, qui était enceinte, avait atteint son neuvième mois et ne pouvait la suivre; elle prit le parti, pour la désennuyer pendant son absence, de lui laisser le soin de _Marphise_, sa chienne favorite, et se contenta, pour son service, d'une jeune fille nommée Marie, qui jetait sa gourme, et fit cependant aussi bien qu'Hélène[555]. Tous ces contre-temps la rendaient si triste qu'elle refusa, trois jours avant son départ, une invitation qui lui fut faite par les Condé d'aller passer quelques jours à Chantilly: elle préféra au palais, aux jardins enchanteurs, à la princière société de cette splendide résidence la solitude sauvage de Livry, remplie des souvenirs de sa fille et du bonheur dont elle avait joui en la possédant. «Je fus avant-hier, toute seule (dit-elle), à Livry, me promener délicieusement avec la lune; il n'y avait aucun serein; j'y fus depuis six heures du soir jusqu'à minuit, et je me suis fort bien trouvée de cette petite équipée. Je devais bien cette honnêteté à la belle Diane et à l'aimable abbaye. Il n'a tenu qu'à moi d'aller à Chantilly en très-bonne compagnie; mais je ne me suis pas trouvée assez libre pour faire un si délicieux voyage: ce sera pour le printemps qui vient[556].»
[555] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 29 septembre 1675), t. IV, p. 97-117, édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M.
[556] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1675), t. IV, p. 85, édit. G.; t. III, p. 455, édit M.
Après avoir vu, dans la matinée, du Lude, grand maître de l'artillerie, depuis peu fait duc, et madame de la Fayette; après s'être laissé conduire à la messe par la bonne madame de la Troche, madame de Sévigné partit le lundi 9 septembre, sans autre compagnie que l'abbé de Coulanges et cette fille Marie dont nous venons de parler[557]. La Mousse était à Autry, chez madame de Sanzei, et Coulanges s'en alla à Lyon. Madame de Sévigné se dirigea d'abord sur Orléans; son carrosse était attelé de quatre chevaux. Elle n'oublia pas d'emporter avec elle son _petit ami_, c'est-à-dire le portrait de sa fille[558]. Avant de monter en voiture, elle écrit à celle-ci une longue lettre pleine de nouvelles et de faits intéressants. Elle parodie plaisamment trois vers de l'opéra de _Cadmus_:
«Je vais partir, belle Hermione; Je vais exécuter ce que l'_abbé_ m'ordonne, Malgré le péril qui m'attend.
C'est pour dire une folie, car notre province est plus calme que la Saône[559].» Cela n'était pas exact; elle le savait, mais elle voulait rassurer sa fille.
[557] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 117, édit. G.; t. IV, p. 7, édit. M.
[558] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 septembre 1675), t. IV, p. 87, 94, édit. G.; t. III, p. 463, édit. M.--_Ibid._ (20 septembre 1675), t. IV, p. 107 et 109, édit. G.; t. IV, p. 475, édit. M.
[559] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. IV, p. 92, édit. G.; t. III, p. 461, édit. M.--_Cadmus et Hermione_, tragédie, acte II, scène IV.--Le _Théâtre de_ M. QUINAULT (1735), t. IV, p. 95.--Madame de Sévigné a pu assister à la représentation de cet opéra, dont la musique était de Lulli. Il fut joué sur le théâtre du Bel-Air en 1672, et le 17 avril 1673 sur le théâtre du Palais-Royal, après la mort de Molière. Voyez la _Vie de Quinault_, t. I, p. 35 des _Œuvres_.
Puis elle revient aussitôt aux pensées sérieuses que lui inspire le service de Turenne, que l'on exécutait en grande pompe dans le moment où elle écrivait: «Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier me le proposer; mais je me contente de celui de Saint-Denis: je n'en ai jamais vu de si bon. N'admirez-vous pas ce que fait la mort de ce héros et la face que prennent les affaires depuis que nous ne l'avons plus? Ah! ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien n'est bon que d'avoir une belle âme: on la voit en toute chose, comme au travers d'un cœur de cristal. On ne se cache point: vous n'avez point vu de dupes là-dessus. On n'a jamais pris l'ombre pour le corps. Il faut être si l'on veut paraître. Le monde n'a point de longues injustices. Vous devez être de cet avis pour vos propres intérêts.»
Elle se délassait dans sa voiture, pendant tout le cours de son voyage, de la société un peu ennuyeuse du _bon abbé_ en lisant la _Vie du cardinal Commendon_, que Fléchier avait récemment traduite du latin[560], et aussi les lettres qu'elle recevait de sa fille sur l'_Histoire des croisades_, «qui est très-belle pour ceux qui ont lu le Tasse,» et la _Vie d'Origène_, par un auteur janséniste (Pierre-Thomas des Fossés), et qu'elle trouvait divine[561]. Mais, par des motifs moins exempts de blâme, le ridicule que madame de Grignan versait sur madame de la Charce et sur Philis, sa fille aînée, la faisait rire aux larmes[562].
[560] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 96, édit. G.
[561] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), l. IV, p. 105, édit. G.
[562] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 sept. 1675), t. IV, p. 91, 93, édit. G.
Madame de Sévigné coucha à Orléans; et le lendemain (10 septembre) elle s'embarqua sur la Loire, munie d'une lettre de sa fille, qu'elle reçut au moment de se mettre en bateau, et remplie d'admiration en voyant les rives de ce fleuve, «si belles, si agréables, si magnifiques.»
Cette navigation était pour elle toute volontaire. «Le temps et les chemins, dit-elle, sont admirables: ce sont de ces jours de cristal où l'on ne sent ni chaud ni froid. Notre équipage nous amènerait fort bien par terre; c'est pour nous divertir que nous allons sur l'eau[563].»
[563] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 septembre 1675), t. IV, p. 97, 98 et 100, éd. G.
Le détail de son embarquement, qu'elle donne à son cousin de Coulanges, nous prouve que cette manière de se rendre d'Orléans à Nantes était plus commune dans ce siècle qu'elle ne l'a été dans le nôtre, où la voie de transport de terre est préférée.
«A peine sommes-nous descendus ici (Orléans) que voilà vingt bateliers autour de nous, chacun faisant valoir la qualité des personnes qu'il a menées et la bonté de son bateau. Jamais les couteaux de Nogent ni les chapelets de Chartres n'ont fait plus de bruit. Nous avons été longtemps à choisir: l'un nous paraissait trop jeune, l'autre trop vieux; l'un avait trop d'envie de nous avoir, cela nous paraissait d'un gueux dont le bateau était pourri; l'autre était glorieux d'avoir mené M. de Chaulnes. Enfin la prédestination a paru visible sur un grand garçon fort bien fait, dont la moustache et le procédé nous ont décidés[564].»
[564] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 98, 99, édit. G.
Elle débarqua à deux lieues de Tours, à Mont-Louis; et de là, traversant par terre l'espace de quatre kilomètres qui sépare la Loire et le Cher, elle alla coucher (le 13 septembre) à Veretz[565], dans le château originairement bâti par Jean de la Barre, comte d'Étampes, et qui appartenait alors à l'abbé d'Effiat[566], connu de nos lecteurs par l'impôt qu'il préleva sur la marquise de Courcelles[567].
[565] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1675), t. IV, p. 100, édit. G.; t. III, p. 467, édit. M.
[566] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 et 17 septembre), t. IV, p. 100-103, édit. G.; t. III, p. 469, édit. M.
[567] _Mémoires sur madame de Sévigné_, 4e partie, p. 160.
«J'ai couché cette nuit à Veretz. M. d'Effiat savait ma marche; il me vint prendre sur le bord de l'eau, avec l'abbé (de Coulanges). Sa maison passe tout ce que vous avez jamais vu de beau, d'agréable, de magnifique, et le pays est le plus charmant qu'_aucun autre qui soit sur la terre habitable_: je ne finirais pas. M. et madame de Dangeau y sont venus dîner avec moi, et s'en vont à Valence. M. d'Effiat vient de nous ramener ici (c'est à Tours, d'où la lettre est datée); il n'y a qu'une lieue et demie d'un chemin semé de fleurs... Nous reprenons demain notre bateau, et nous allons à Saumur[568].... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[568] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1675), t. IV, p. 100 et 101, édit. G.; t. III, p. 469, édit. M.
«Je vous ai mandé comme j'avais vu l'abbé d'Effiat dans sa belle maison; je vous écrivis de Tours. Je vins à Saumur, où nous vîmes Vineuil; nous repleurâmes M. de Turenne..... Il y a trente lieues de Saumur à Nantes[569]. Dans ce dessein, nous allâmes hier deux heures de nuit; nous nous engravâmes, et nous demeurâmes à deux cents pas de notre hôtellerie, sans pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien, et nous arrivâmes à minuit dans un _tugurio_ (une cabane) plus pauvre, plus misérable qu'on ne peut vous le représenter; nous n'y avons trouvé que deux ou trois vieilles femmes qui filaient, et de la paille fraîche sur quoi nous avons tous couché sans nous déshabiller; j'aurais bien ri sans l'abbé, que je meurs de honte d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage. Nous nous sommes rembarqués à la pointe du jour, et nous étions si parfaitement bien établis dans notre gravier que nous avons été près d'une heure avant de prendre le fil de notre discours. Nous voulons, contre vent et marée, arriver à Nantes; nous ramons tous.»
[569] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), t. IV, p. 103 et 104, édit. G.; t. III, p. 472, édit. M.
En passant, à la poste d'Ingrande, madame de Sévigné met la lettre qu'elle vient d'écrire, et deux jours après elle est à Nantes. Là elle se hâte d'annoncer son arrivée à sa fille[570]: «Je vous ai écrit sur la route et même du bateau, autant que je l'ai pu. J'arrivai ici à neuf heures du soir, au pied de ce grand château que vous connaissez, au même endroit où se sauva notre cardinal (de Retz). On entend une petite barque; on demande: _Qui va là?_ J'avais ma réponse toute prête; et en même temps je vois sortir par la petite porte M. de Lavardin, avec cinq ou six flambeaux de poing devant lui, accompagné de plusieurs nobles, qui vient me donner la main et me reçoit parfaitement bien. Je suis assurée que, du milieu de la rivière, cette scène était admirable; elle donna une grande idée de moi à mes bateliers. Je soupai fort bien; je n'avais ni dormi ni mangé depuis vingt-quatre heures. J'allai coucher chez M. d'Harouis. Ce ne sont que festins au château et ici. M. de Lavardin ne me quitte pas; il est ravi de causer avec moi[571].»
[570] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. IV, p. 106, édit. G.; t. III, p. 473, édit. M.
[571] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er octobre 1654), t. I, p. 34, édit. G.; t. I, p. 27, édit. M.; et 2e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 9 et 10.
«... Nous allons à la Seilleraye[572], M. de Lavardin m'y vient conduire; et de là aux Rochers, où je serai mardi.»
Elle resta sept jours à Nantes, et d'Harouis la conduisit lui-même après dîner à son beau château de la Seilleraye, à quatorze kilomètres à l'est de Nantes[573], où elle resta deux jours; elle partit le 15 septembre. M. de Lavardin la mit en carrosse, et M. d'Harouis l'accabla de provisions. Elle arriva le jour suivant aux Rochers[574]. De la Seilleraye à Vitré, par la route directe de Châteaubriant et la Guerche, on mesure dix myriamètres, ou vingt-cinq lieues de poste; et madame de Sévigné, pour franchir cet espace en un jour, a dû d'avance envoyer des chevaux de relais sur la route, ce qui lui était facile, puisqu'elle avait amené avec elle six chevaux et deux hommes; et au besoin, si ses équipages n'eussent pas suffi, elle eût eu recours à ceux du lieutenant général et du trésorier de Bretagne.
[572] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 septembre 1675), t. IV, p. 109 et 114, édit. G.; t. III, p. 475, édit. M.
[573] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 111 et 112, édit. G.; t. IV, p. 1. édit. M.
[574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 115 et 117, édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M.
Voilà les seuls détails que nous avons pu recueillir sur ce voyage de madame de Sévigné, qui, avec juste raison, inquiéta si fort ses amis. «Ils ont fait, écrit-elle, l'honneur à la Loire de croire qu'elle m'avait abîmée: hélas! la pauvre créature! je serais la première à qui elle eût fait ce mauvais tour. Je n'ai eu d'incommodité que parce qu'il n'y avait pas assez d'eau dans cette rivière.» Et, en effet, bien loin de s'en trouver plus mal, le violent exercice qu'elle se donna lui rendit la santé, que les remèdes des médecins de Lorme et Bourdelot[575] avaient peut-être contribué à détruire. «Ma santé, dit-elle, est comme il y a six ans; je ne sais d'où me revient cette fontaine de Jouvence[576].» Ces paroles prouvent que ce n'était pas par raison de santé que madame de Sévigné préféra les tracas, les fatigues, les dangers d'une aventureuse navigation aux douceurs d'une pérégrination faite en calèche richement attelée, roulant sur une belle route par un temps chaud, pur et serein et avec l'escorte de deux serviteurs à cheval.
[575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 503, édit. G.; t. III, p. 363, édit. M.
[576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 117, édit. G.; t. IV, p. 10, édit. M.
Ses lettres nous révèlent les véritables motifs de cette équipée et ce qui se passait dans son âme. Elle était contrariée de la nécessité d'être obligée de quitter Paris, de la pauvreté provinciale[577] où allait être réduite sa correspondance avec sa fille, de l'inquiétude que lui causaient pour son fils les nouvelles de l'armée[578]. Elle était triste, vaporeuse[579]. De tous les maux qui assiégent la vie, l'ennui est celui auquel les femmes du grand monde sont le plus exposées, qu'elles redoutent le plus et qu'elles savent le moins supporter; pour y échapper elles ne reculent devant aucune extravagance. Madame de Sévigné craignait surtout l'atteinte de ce mal durant un trajet lent et long, seule avec le bon et vieil abbé, sans son fils, sans la Mousse, sans Corbinelli, sans même son Hélène, enfin sans aucun des êtres qui avaient coutume de causer avec elle, de l'intéresser, de la distraire. Elle avait autrefois navigué sur la Loire; elle avait conduit sa fille au couvent des Filles-Sainte-Marie, à Nantes. Dès cette époque, elle adorait cette enfant belle et gracieuse, âgée de dix ans, et elle l'avait mise en pension chez les pieuses filles de l'ordre fondé par son aïeule, afin qu'elle y reçût les instructions chrétiennes pour sa première communion. C'était le beau temps de la jeunesse de madame de Sévigné, et elle eut un désir extrême de contempler de nouveau les rives qui devaient lui retracer avec vivacité de si agréables et de si touchants souvenirs. Aussi, sans se déguiser ce que sa résolution présentait de difficultés et d'inconvénients et ce qu'elle avait de téméraire, au moment de quitter le rivage elle fut saisie d'une sorte d'ivresse joyeuse, bientôt suivie d'un léger repentir; ce qui ne l'empêcha pas d'exécuter son projet avec courage et gaieté.
[577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. IV, p. 107, édit. G.; t. III, p. 470, édit. M.
[578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 14 sept. 1675), t. IV, p. 93, 100 et 102.
[579] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 487, édit. G.; t. III, p. 371, édit. M.
«C'est une folie, dit-elle, de s'embarquer quand on est à Orléans, peut-être même à Paris; il est vrai cependant qu'on se croit obligé de prendre des bateliers à Orléans, comme à Chartres d'acheter des chapelets...»
«_Je suis dans un bateau, dans le courant de l'eau, fort loin de mon château_; je pense que je puis achever, _Ah! quelle folie!_ car les eaux sont si basses et je suis si souvent engravée que je regrette mon équipage, qui ne s'arrête pas et qui va toujours. On s'ennuie sur l'eau quand on y est seule; il faut un petit comte des Chapelles et une mademoiselle de Sévigné.» Et à son cousin de Coulanges elle dit: «Nous allons voguer sur la belle Loire; elle est un peu sujette à déborder, mais elle en est plus douce[580].»
[580] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre 1675), t. IV, p. 103 (11 septembre), t. IV, p. 99, édit. G.
Immédiatement avant d'entrer en bateau elle avait écrit à madame de Grignan: «Enfin, ma fille, me voilà prête à m'embarquer sur notre Loire! Vous souvient-il du joli voyage que nous y fîmes[581]?»
[581] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p. 99, édit. G.
Pour elle, ce souvenir ne la quitte pas; et toujours il lui faut parler de ce voyage quand elle passe devant le lieu qui lui en rappelle quelques circonstances:
«Je me ressouvins, dit-elle, l'autre jour, à Blois, d'un endroit si beau, où nous nous promenions avec le petit comte des Chapelles, qui voulait retourner le sonnet d'Uranie:
Je veux finir mes jours dans l'amour de MARIE.»
Et de Nantes elle écrit à sa fille: «J'ai vu nos sœurs de Sainte-Marie, qui vous adorent encore, et se souviennent de toutes les paroles que vous prononçâtes chez elles[582].»
[582] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 24 septembre 1675), t. IV, p. 107 et 114, édit G.; t. III, p. 474, et t. IV, p. 7, édit. M.--Les sœurs de Sainte-Marie logeaient à Nantes, près de la cour de Saint-Pierre.
«Des sept jours que j'ai été à Nantes, j'ai passé trois jours après-dîner chez nos sœurs de Sainte-Marie. Elles ont de l'esprit, elles vous adorent et sont charmées du _petit ami_[583], que je porte toujours avec moi.»
[583] Le portrait de madame de Grignan. Voyez ci-dessus, p. 256.
Et quand elle est à la Seilleraye, elle écrit: «Me voici, ma fille, dans ce lieu où vous avez été un jour avec moi; mais il n'est pas reconnaissable: il n'y a pas pierre sur pierre de ce qu'il était en ce temps-là[584].»
[584] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1675), t. IV, p. 111, édit. G.; t. IV, p. 1, édit. M.
Les émotions produites par la vue des lieux où madame de Grignan avait passé son enfance s'accrurent dans le cœur de sa mère à la vue des Rochers. «J'ai trouvé ces bois, dit-elle, d'une beauté et d'une tristesse extraordinaires: tous les arbres que vous avez vus petits sont devenus grands et droits, et beaux en perfection. Ils sont élagués, et font une ombre agréable; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur. Il y a un petit air d'amour maternel dans ce détail: songez que je les ai tous plantés, et que je les ai vus, comme disait M. de Montbazon, _pas plus grands que cela_. (M. de Montbazon avait l'habitude de dire cela de ses propres enfants.) C'est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver: j'y pense à vous à tout moment; je vous regrette, je vous souhaite. Votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre chien et loup? J'ai ces vers dans la tête:
Sous quel astre cruel l'avez-vous mis au jour L'objet infortuné d'une si tendre amour?