Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6)
Part 2
Comme deux satellites qui se meuvent autour d'un astre principal, la cour de France entraînait à sa suite deux petites cours, où s'agitaient dans leurs orbites particulières les ambitions et les intrigues des courtisans. Ces cours étaient celle de MONSIEUR, frère du roi, et celle de Condé, premier prince du sang. Toutes deux donnaient l'exemple d'une licence de mœurs trop autorisée par celle du monarque, mais d'une nature plus désastreuse pour la morale publique. Deux femmes, deux sœurs, qu'à cause de leur beauté et par une allusion dérisoire à leur conduite impudente on nommait _les anges_, se partageaient dans ces cours la principale influence. Elles étaient les filles du maréchal de Grancey, mais de deux lits différents[34]. L'aînée ne se maria pas, et passait (afin de masquer de plus honteux penchants) pour être la maîtresse de MONSIEUR. Elle était réellement celle de son favori, le chevalier de Lorraine. Par lui, elle dominait MONSIEUR. Charlotte de Bavière, la _nouvelle Madame_, celle qui fut la mère du régent, n'eut jamais aucune influence sur son mari ou sur le roi. D'une laideur repoussante, qui n'était contre-balancée par aucune qualité de l'esprit, elle déplaisait à tout le monde par sa hauteur et sa fierté maussade; étrangère à tous les personnages de cette cour brillante où elle était forcée de vivre, elle fut toujours Allemande en France. Pour son mari, qu'elle méprisait, elle était complaisante et douce, afin d'en être bien traitée et de rester en repos. Elle soulageait son ennui en écrivant sans cesse à ses nobles parents d'Allemagne tout ce que la médisance et la calomnie inspiraient de plus odieux sur sa nouvelle famille, sur cette cour où pourtant elle occupait le premier rang après la reine.
[34] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, 1829, in 8º, t. X, p. 111, chap. II.--MADAME, duchesse d'Orléans, _Mémoires, fragments historiques et correspondances_, 1832, in-8º, p. 99, 103 et 242.
La sœur cadette de la belle Grancey, la comtesse de Marci, était aimée de Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, qu'on appelait alors monsieur le Duc. Ce fils du grand Condé ne manquait pas de valeur; mais il n'avait ni goût ni talent pour la guerre. Dur et égoïste dans son intérieur, il était dans le monde aimable et spirituel. Petit et maigre, par le feu de ses yeux et l'audace de son regard, il faisait, malgré sa mine chétive, une forte et vive impression sur les femmes. Il les aimait et savait s'en faire aimer. Il recherchait leur société, même quand elles ne pouvaient lui offrir d'autre plaisir que celui de la conversation[35]. Lorsqu'il était véritablement amoureux, nul ne le surpassait dans les moyens de séduction; nul n'égalait son activité pour vaincre les obstacles, l'habileté et la fécondité de ses inventions pour les travestissements et les ruses. La grâce, la noblesse des manières, les flatteries les plus délicates, l'éloquence de la passion, les galanteries les plus ingénieuses, la magnificence des fêtes, les dons les plus dispendieux, rien n'était omis, rien n'était épargné pour assurer son triomphe. Homme de goût et de jugement, il avait un savoir très-varié. C'est lui qui ordonnait tous les embellissements de Chantilly et les grandes fêtes que l'on y donnait au roi ou aux princes[36].
[35] Voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 274 et 275.
[36] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. VII, p. 117, 139, et notre note sur les _Caractères_ de la Bruyère, p. 658, 660, 662. Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 271.
Louis XIV avait permis qu'en l'absence de son père M. le Duc exerçât les fonctions de gouverneur en Bourgogne; il lui avait donné la survivance de cette charge ainsi que celle de grand maître de la maison du roi. Le grand Condé n'était un homme supérieur qu'à la guerre; il se déchargeait sur son fils de l'ennui des affaires à Paris comme à Chantilly, comme à Dijon. M. le Duc savait s'appliquer à l'administration des vastes domaines de Condé; et il est probable que Guitaud ne fut écarté de cette petite cour que parce que la société habituelle des princes dont il dépendait ne convenait pas à sa femme, jeune, belle et pieuse[37]. Madame de Sévigné, dans sa lettre à sa fille, rapportant tout ce que lui a raconté sur les _anges_ la comtesse de Fiesque, dit: «Madame de Marci quitta Paris par pure sagesse, quand on commença toutes ces collations de cet été[38], et s'en vint en Bourgogne; on la reçut à Dijon au bruit du canon. Vous pouvez penser comment cela faisait dire de belles choses et comme ce voyage paraissait en public. La vérité, c'est qu'elle avait un procès qu'elle voulait faire juger; mais cette rencontre est toujours plaisante[39].»
[37] Voyez 4e partie de ces _Mémoires_, p. 133, chap. V.
[38] Sur ces soupers donnés à Saint-Maur, par le duc d'Enghien, _aux anges_, voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 avril 1672), t. II, p. 449, édit. G.; t. II, p. 377, édit. M.--_La France devenue italienne dans la France galante_, Cologne, 1695, in-12, p. 359 et 360.
[39] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 193, édit. G.; t. III, p. 115, édit. M.
Sur l'autre sœur madame de Sévigné dit: «MONSIEUR veut faire mademoiselle[40] de Grancey dame d'atour de MADAME, à la place de la Gordon, à qui il faut donner cinquante mille écus: voilà qui est un peu difficile. Madame de Monaco mène cette affaire.» Cette affaire ne put réussir, probablement à cause de l'opposition qu'y mit MADAME; mais MONSIEUR fit mademoiselle de Grancey dame d'atour de la fille de sa première femme, qui devint reine d'Espagne[41].
[40] On donnait aussi à mademoiselle de Grancey le titre de madame, comme étant chanoinesse.
[41] Marie-Louise, fille d'Henriette d'Angleterre, née à Paris le 27 mars 1662, mariée à Charles II, roi d'Espagne, le 30 août 1679. Sur madame de Grancey, conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de la Haye, 1726, t. I, p. 165 (dans cette édition le nom de Grancey est en toutes lettres); _ibid._ (21 octobre 1673, 2 octobre 1676, 6 décembre 1679), t. II, p. 189; t. III, p. 193; t. VI, p. 147; t. V, p. 237, édit. G.--_Ibid._ (15 juillet 1672), t. II, p. 223, édit. M.--_Ibid._ (23 décembre 1671), t. II, p. 269; t. III, p. 115; t. VI, p. 53.--_Ibid._ (29 janvier 1685), t. VII, p. 229, édit. M.
Madame de Sévigné céda enfin aux instances du comte et de la comtesse de Guitaud. Elle alla passer un jour à Époisses. Elle y trouva, outre la comtesse de Fiesque, la comtesse de Toulongeon, son aimable cousine, puis madame de Chatelus et le marquis de Bonneval. Elle fut charmée de toutes les personnes qu'elle vit dans ce château, dont elle admira la magnificence. Longtemps après, elle déclara à Bussy[42] qu'elle conservait un souvenir tendre et précieux de la réception qui lui avait été faite alors par le comte et la comtesse de Guitaud.
[42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 avril 1678), t. V, p. 501.
Le lendemain (27 octobre), madame de Sévigné arriva à Auxerre, trajet de soixante-dix kilomètres ou dix-sept lieues et demie. Elle paraît s'être arrêtée ensuite à Sens (distance de cinquante kilomètres ou quatorze lieues et demie). Elle regretta de n'y pas trouver l'archevêque, Louis-Henri de Gondrin[43], oncle de madame de Montespan, janséniste renforcé, qui avait beaucoup d'amitié pour madame de Grignan.
[43] Sur Gondrin, conférez GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 309.
De la petite ville de Moret, où elle coucha, madame de Sévigné écrivit à sa fille le 30 octobre, et le surlendemain, jour de la Toussaint, elle entra dans Paris après quatre semaines de voyages[44].
[44] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27, 30 octobre et 2 novembre 1673), t. III, p. 198-203, édit. G.; t. III, p. 120-124, édit. M.
CHAPITRE II.
1673-1674.
Madame de Sévigné arrive à Paris, et descend chez son voisin de Coulanges.--Visites qu'elle y reçoit.--Empressement de tous ses amis, de Pomponne, du cardinal de Retz, de la Rochefoucauld, de madame Scarron.--Sévigné quitte l'armée deux fois pour venir voir sa mère.--Mort du marquis de Maillane.--Nouvelle lutte qu'elle occasionne entre l'évêque de Marseille et madame de Grignan.--Madame de Sévigné invite madame de Grignan à venir avec son mari solliciter à la cour.--Madame de Grignan s'y refuse.--Madame de Sévigné se trouve chargée de combattre seule l'influence de l'évêque de Marseille auprès des ministres et du roi.--Louis XIV, alors en guerre avec presque toute l'Europe, se prépare à conquérir la Franche-Comté.--Il suffisait à tout.--S'interposait dans les affaires de sa famille et dans celles des grands de sa cour.--Il charge l'évêque de Marseille d'une négociation secrète pour la duchesse de Toscane.--Il s'inquiète de la rivalité de ce prélat avec le comte de Grignan.--Louis XIV allait nommer le candidat qui lui était présenté par ce prélat.--La nouvelle de la prise de la citadelle d'Orange le fait changer de résolution.
En attendant que ses appartements fussent disposés pour la recevoir, madame de Sévigné descendit chez son cousin de Coulanges, rue du Parc-Royal[45]. Cette rue était voisine de celle de Saint-Anastase, où elle et le comte de Guitaud demeuraient. Elle espérait ainsi pouvoir être seule dans les premiers moments de son arrivée et cacher la faiblesse qu'elle avait de pleurer sans cesse en lisant les lettres qu'elle recevait de sa fille. Ces lettres lui ôtaient l'espoir de la revoir prochainement. Cette combinaison, heureusement pour elle, ne réussit point; il fallut, pour ne pas paraître ingrate, qu'elle se détournât de ses tristes pensées ou qu'elle dît que le vent lui avait rougi les yeux[46]. Depuis plusieurs jours on épiait son arrivée, et jamais flot plus nombreux de visiteurs et de visiteuses n'assaillit le logis de l'aimable chansonnier. Il dut à cette faveur que lui fit sa cousine le plaisir de voir sa femme, qui vint une des premières; puis ensuite, ensemble ou successivement, l'excellente sœur du marquis de la Trousse, mademoiselle de Meri[47], madame de Rarai[48], la comtesse de Sanzei[49], madame de Bagnols, l'archevêque de Reims (le Tellier), madame de la Fayette, M. de la Rochefoucauld, madame Scarron, d'Hacqueville, la Garde[50], l'abbé de Grignan, l'abbé Têtu, Pierre Camus, le gros abbé de Pontcarré[51], ami de d'Hacqueville, Brancas, de Bezons, la marquise d'Uxelles, madame de Villars et enfin M. de Pomponne, qui revint encore les jours suivants. L'amitié si vive et si constante que ce ministre avait témoignée pour M. et madame de Sévigné devenait d'autant plus précieuse à celle-ci qu'elle pouvait l'aider à soutenir la lutte où sa fille allait l'engager; aussi mettait-elle tous ses soins à lui plaire[52]. Pomponne trouvait dans son commerce avec cette femme spirituelle un délassement aux peines et aux soucis des affaires; il aimait à se rappeler surtout les heures de gaieté folâtre qu'il avait autrefois passées dans sa société[53].
[45] DE COULANGES, _Chansons_, ms. autographe, p. 68. Le manuscrit des chansons de Coulanges, qui est à la Bibliothèque impériale, a 133 feuillets ou 266 pages.
[46] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 204, édit. G.; t. III, p. 125, édit. M.
[47] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1671 et 12 juillet 1673), t. III, p. 204, 214, 452; t. IV, p. 465, édit. G.--_Ibid._ (15, 18 septembre et 10 novembre, 13 décembre 1679, 1er et 26 mai, 10 juin 1680, 7 juillet 1682), t. IV, p. 94; t. V, p. 465; t. VII, p. 94, édit. G.; et t. II, p. 359; t. III, p. 149, 328; t. IV, p. 82, 251; t. V, p. 425 et 431; t. VI, p. 6, 21, 30, 66, 209, 238, 242, 249, 364, 368; t. VII, p. 38, édit. M.
[48] Sur la famille Rarai ou Raray, voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 134.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 150.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1639), t. VII, p. 142, édit. G.; t. VI, p. 401, édit. M.
[49] Marie de Coulanges; voyez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 349.
[50] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 129.
[51] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin et 20 juillet 1671), t. II, p. 102-161, édit. G.--_Ibid._ (15 décembre et 25 octobre 1675), t. IV, p. 181 et 249.--_Ibid._ (19 juillet 1675), t. III, édit. G., et t. IX, édit. M.
[52] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 13 novembre 1673), t. III, p. 209, 220.
[53] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1674), t. III, p. 307, édit. G.; t. III, p. 210, édit. M.--Voyez la 2e partie de ces _Mémoires_, chap. VIII, p. 101, 2e édit.
Peu de temps après son arrivée à Paris, madame de Sévigné vit aussi un grand nombre de personnages, les uns ses amis, les autres qu'elle était habituée à rencontrer dans le monde où elle était répandue. Plusieurs venaient des armées et devaient y retourner promptement; ils étaient attirés, par le retour du roi, à Paris et à Saint-Germain en Laye. C'étaient le prince de Condé, M. le Duc, son fils, la duchesse de Bouillon, le cardinal de Bouillon, la duchesse de Chaulnes, madame de Richelieu, Vivonne, madame de Crussol, la comtesse de Guiche[54], madame de Thianges, madame de Monaco, les Noailles, les d'Effiat, les Beuvron-Louvigny, le marquis de Villeroi, Charost et le chevalier de Buous, ce brave marin, cousin germain de M. de Grignan[55]; puis son excellent ami Corbinelli, et Barillon, et Caumartin, et Guilleragues, dont l'esprit était en possession d'électriser le sien; enfin madame de Marans, dont la sincère conversion et «l'_absorbée_ retraite» lui avaient été annoncées par une lettre de la marquise de Villars, qu'elle reçut à Grignan[56].
[54] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1673), t. III, p. 225, édit. G.--(22 janvier 1674), t. III, p. 323 et 324, édit. G.--(5 février 1674), t. III, p. 335.
[55] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1672), t. III, p. 243.--_Ibid._ (20 septembre 1671), t. II, p. 232, édit. G.--(4 mai 1676), t. IV, p. 430, édit. G.
[56] _Lettres inédites de madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis, avec son portrait, vue et fac-simile_; Paris, Blaise, 1827, in-8º, p. 66, 67.--_Lettres de la marquise_ DE VILLARS, Paris, 25 août 1673; et _Lettres_ DE SÉVIGNÉ (15 janvier 1674), t. III, p. 289, édit. G.
Cependant la guerre continuait et devait durer encore; mais les rigueurs de l'hiver mettaient quelque relâchement dans les opérations militaires et permettaient qu'on vînt prendre part, pendant de cours intervalles, aux plaisirs de la capitale et à ceux de la cour. Le baron de Sévigné lui-même quitta deux fois l'armée, et vint voir sa mère; mais il fut obligé de s'en séparer au bout de quelques jours et de repartir pour rejoindre son régiment. Madame de Sévigné se montra peu alarmée sur les périls auxquels son fils allait être exposé; elle disait plaisamment: «M. de Turenne est dans l'armée de mon fils, et les Allemands la redoutent.» Elle paraît aussi peu inquiète d'apprendre qu'une amourette arrête le jeune guidon des gendarmes à Sézanne et retarde son arrivée, «attendu, dit-elle, qu'elle sait qu'il ne peut être question de mariage[57].»
[57] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1674), t. III, p. 327, édit. G.--_Ibid._, t. III, p. 227, édit. M.
Aux anciennes et nombreuses connaissances de madame de Sévigné s'en réunirent d'autres d'une date plus récente, qu'elle était obligée d'accueillir avec empressement par intérêt pour sa fille: telle était madame d'Herbigny, sœur de Rouillé, comte de Melai, intendant de Provence[58]; et Marin, qui venait d'être nommé premier président du parlement d'Aix, homme d'une physionomie agréable, aimable dans le monde, mais despote dans son intérieur, dur envers sa femme et auquel madame de Sévigné nous apprend qu'on avait donné le surnom de _cheval Marin_[59].
[58] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 281, éd. G.
[59] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673, 16 octobre 1675, 25 septembre 1687), t. III, p. 217; t. IV, p. 159; t. X, p. 8, éd. G.
De tous les amis que madame de Sévigné eut alors le plus de bonheur à revoir, ce fut le cardinal de Retz; car il aimait et admirait sincèrement dans madame de Grignan, qu'il avait vue naître et grandir, l'union des qualités essentielles que l'on apprécie dans les deux sexes: la beauté, le jugement et le savoir, l'énergie du caractère, l'orgueil du rang, une noble ambition, un esprit capable d'application dans les affaires et un penchant prononcé pour l'étude des plus hautes questions de la philosophie cartésienne, que Retz se plaisait à débattre. Non-seulement il conservait les lettres que madame de Grignan lui écrivait, mais il gardait des copies de celles qu'elle avait écrites à d'autres[60]. Aussi n'était-ce qu'à lui que madame de Sévigné osait révéler les secrets de toutes ses faiblesses pour sa fille, parce que lui seul savait la plaindre et compatir à ses maternelles douleurs.
[60] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet et 26 août 1675), t. III, p. 381 et 429, édit. M.--_Ibid._, t. III, p. 456, et t. IV, p. 56, édit. G.--Sur Pontcarré, auquel madame de Grignan écrivait, conférez encore SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin 1671), t. II, p. 204, édit. G.--_Ibid._ (15 décembre 1675), t. IV, p. 249, édit. G.--_Ibid._ (25 octobre 1675), t. IV, p. 181, édit. G.--(31 août 1689), t. IX, p. 94, édit. M.
Bussy et Forbin-Janson se trouvaient aussi présents à Paris lors du retour de madame de Sévigné; mais ni l'un ni l'autre ne vint la voir. Le premier s'en abstint forcément par des motifs de prudence que nous ferons connaître[61]; le second ne pouvait, malgré le désir qu'il en avait, se livrer au plaisir qu'il aurait eu d'entretenir un commerce amical avec l'aimable belle-mère du comte de Grignan, puisqu'il était en hostilité ouverte avec ce dernier[62]. Ceci nous conduit à exposer les faits qui, cette année, marquèrent la lutte que Forbin-Janson eut à soutenir contre le lieutenant général gouverneur de Provence.
[61] Conférez BUSSY-RABUTIN, _Suite de ses Mémoires_ (ms. de l'Institut), p. 42 à 57. (Lettres DE BUSSY, datées de Paris 16, 20, 22, 25 octobre, et 2, 26 décembre 1673.--Le 23 janvier 1674, Bussy écrit de Chaseu.)
[62] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1673), t. III, p. 206, édit. G.; t. III, p. 26, édit. M.
Cette lutte, qui se renouvelait tous les ans, fut cette fois plus vive et plus animée[63], parce qu'un nouveau sujet de litige avait surgi entre le prélat et M. de Grignan, d'où dépendait l'influence de l'un ou de l'autre sur la Provence. Le marquis de Maillane de la Rousselle, procureur-joint de la noblesse, était mort[64]; il s'agissait de lui nommer un successeur. L'assemblée des communautés avait de droit la nomination à cette place; mais dans le fait l'assemblée choisissait toujours celui que désignait le gouverneur parmi les hauts dignitaires qui dirigeaient le mieux les délibérations et qu'on supposait le plus accrédité auprès du roi et de ses ministres. M. de Grignan voulait faire nommer son cousin, le marquis Pontever de Buous, frère de cette marquise de Montfuron dont madame de Sévigné était ravie, parce qu'elle était aimable, «et qu'on l'aimait sans balancer[65].» L'évêque de Marseille demandait qu'on lui préférât M. de la Barben, qui, l'année précédente, avait, comme courrier et à ses frais, porté au roi les délibérations des états et qui, d'ailleurs, avait été principal consul d'Aix et procureur du pays[66].
[63] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 136, édit. M.; t. III, p. 218, 221, édit. G.
[64] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale du pays de Provence_ tenue à Lambesc les mois de décembre 1673 et janvier 1674; Aix, in-4º (1680), p. 20 et 21.--EXPILLY, _Dict._, t. IV, p. 486.
[65] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 déc. 1672), t. III, p. 124, édit. G.; t. III, p. 54, édit. M.
[66] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 21.
Cette affaire, qui paraissait si peu importante au milieu des grands événements de la guerre et de la politique, embarrassait cependant Louis XIV et ses ministres. C'est qu'alors on était non-seulement très-préoccupé des dangers qui à l'extérieur menaçaient la France, mais encore attentif aux périls qui surgissaient à l'intérieur par l'effet du mécontentement des populations, accablées d'impôts, et d'une noblesse fière et brave, toujours prête à s'agiter sous le frein qui l'avait domptée. Les provinces maritimes, la Normandie, la Bretagne, la Gascogne[67], la Provence, plus exposées aux insultes des flottes ennemies, plus en proie aux intrigues et aux corruptions de l'étranger, étaient surtout assujetties à une active surveillance. C'est pour protéger les côtes de la Provence contre l'Espagne que Louis XIV, dès qu'il eut déclaré la guerre à cette puissance, nomma gouverneur des îles Sainte-Marguerite le comte de Guitaud. Le court séjour que madame de Sévigné fit à Bourbilly et à Époisses avait eu pour résultat un redoublement d'amitié et de confiance entre elle et le comte et la comtesse de Guitaud, dont on s'aperçoit facilement par les lettres qui nous restent de leur correspondance à partir de cette époque. Louis XIV suivait avec attention tout ce qui se passait en Provence, et ne dédaignait pas de chercher à concilier les prétentions rivales de Forbin-Janson et de Grignan. Lorsque Marin, récemment nommé premier président du parlement d'Aix, vint, avant de partir pour prendre possession de sa nouvelle charge, saluer le roi, Louis XIV lui dit: «Vous aurez d'étranges esprits à gouverner en Provence[68]!» Mais le choix de Marin n'était pas bon pour manier habilement l'esprit turbulent des Provençaux; il se fit détester de sa compagnie par sa servilité maladroite et par ses susceptibilités en fait de préséances[69].
[67] Lettres de Sève à Colbert (22 août 1075).--DEPPING, _Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_, 1851, t. II, in-4º, p. 201.
[68] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1673), t. III, p. 215, édit. G.; t. III, p. 133, édit. M.
[69] Lettres du chancelier le Tellier à Marin, premier président (7 juillet 1682). Dans DEPPING, _Correspondance administrative sous Louis XIV_, t. II, p. 240.
L'empereur, l'Espagne, le Danemark, la Hollande, toute l'Allemagne, hors les ducs de Bavière et de Hanovre, étaient alors ligués contre Louis XIV. Malgré le traité secret conclu avec Charles II en 1670[70], celui-ci avait été forcé par son parlement de se réunir aux Hollandais et de diriger toutes les forces navales de l'Angleterre contre la France[71]. A l'insuffisance de ses ressources en hommes et en argent contre une aussi formidable coalition Louis XIV opposa le génie de ses généraux et de ses ministres et son infatigable activité. Il aurait désiré faire consentir l'Espagne à déclarer la neutralité de la Franche-Comté demandée par les Suisses; mais l'Espagne ne le voulut pas. A l'exception de Maestricht et de Grave, Louis XIV avait sagement abandonné ses conquêtes en Hollande; et, en concentrant ses forces, il était parvenu, avec des armées inférieures en nombre, à repousser partout ses ennemis; au nord comme au midi, il avait accru la gloire de ses armes[72]. Ce qui lui restait de troupes devait être employé à la conquête de la Franche-Comté, à laquelle il voulait marcher en personne[73].
[70] LINGARD, _History of England_, 4e édit., t. XII, p. 369.--Ce traité fut conclu le 22 mars 1670.
[71] TEMPLE, _Mémoires_, vol. LXIV, p. 37, 40, 46.
[72] LOUIS XIV, _Œuvres_ (_Mém. militaires_, 1673, 1674, 1675), t. III, p. 303, 532.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, édit. 1773, in-12.--_Mémoires du vicomte de Turenne_, t. III, p. 309 à 443.--_Histoire_, t. II, liv. VI, p. 241 à 360.--L'abbé RAGUENET, _Histoire du vicomte de Turenne_ (1738, in-12, liv. V et VI), t. II, p. 49, 220.--DESORMEAUX, _Histoire de Louis II, prince de Condé_, 1769, in-12, t. IV, liv. IX, p. 337 à 427.
[73] LOUIS XIV, _Œuvres_ (fragment sur la campagne de 1674; Siége de Besançon; Précis de la conquête de Franche-Comté), t. III, p. 453, 459, 473.