Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6)
Part 19
Ce ne fut plus qu'en l'absence du roi que Montespan se permit envers elle ces hauteurs insultantes et ces exigences humiliantes qui la blessaient au cœur; de sorte qu'il fut facile à la favorite, quand elle était mécontente de la gouvernante, de lui donner tous les torts dans l'esprit du monarque. C'est ainsi que, selon que Montespan était satisfaite ou mécontente, la gouvernante recevait de Louis XIV un accueil plus ou moins gracieux, plus ou moins froid, ou tout à fait glacial. Ainsi agitée par des alternatives de crainte et d'espérance, et dans l'incertitude de savoir si elle plaisait ou si elle déplaisait[524], Françoise d'Aubigné, dont la fierté se révoltait de voir ses services méconnus, résolut de saisir la première occasion pour avoir une explication franche et hardie avec Louis XIV[525], de demander à se retirer de la cour et à cesser de diriger l'éducation des princes si elle restait sous la dépendance de madame de Montespan, ou à continuer de faire sa charge si elle avait permission de n'obéir qu'au roi et de correspondre directement avec lui. Cette occasion se trouva, cette explication eut lieu[526] à la grande satisfaction du roi: Françoise d'Aubigné, devenue madame de Maintenon, redoubla d'égards envers madame de Montespan, et leur amitié ne parut en rien altérée. La passion du roi pour cette dernière continuait toujours aussi vive, et la division qui existait entre elle et madame de Maintenon se déroba longtemps aux regards jaloux et envieux des courtisans.
[524] MADAME DU PÉROU, _Mém. de madame de Maintenon_, p. 19.--$1, _Mém. p. s. à l'hist. de madame de Maintenon_, t. II, p. 110.--Monmerqué, SÉVIGNÉ, t. VI, p. 240 et 379, note sur la lettre du 19 avril 1680.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, II, 139, édit. in-8º; _ibid._, III, édit. in-12, p. 135.--MADAME DU PÉROU, _Mém. sur madame de Maintenon_, p. 19.--LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon_, t. II, p. 110.
[525] MAINTENON, _Lettres_ (14 juillet, 31 octobre 1674), t. II, p. 21 et 22 de l'édit. 1806; _ibid._, t. II, p. 11 et 12 de l'édit. d'Amsterd., 1756.
[526] Mesdames DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame_ DE MAINTENON, recueillis par les dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 22.
Ce secret ne commença à percer que lors du voyage de madame de Maintenon et du duc du Maine à Baréges.
Le duc du Maine avait eu pendant sa dentition des convulsions qui lui avaient raccourci une jambe. Il fut décidé qu'on conduirait le jeune prince à Anvers pour consulter un médecin renommé de cette ville. Françoise d'Aubigné prit le nom de marquise de Surgères, et partit incognito avec son élève. Elle arriva à Anvers au milieu d'avril 1674. De là elle écrivit à madame de Montespan et au roi, et revint s'installer à Versailles[527]. Le jeune prince revint d'Anvers plus boiteux qu'il n'était avant de partir, ce qui nécessita deux voyages à Baréges qui eurent le plus heureux succès. Dans ces deux voyages, madame de Maintenon rendait compte de la santé du prince au roi et à sa mère. C'est par cette correspondance que Louis XIV put apprécier tout l'esprit et le talent d'écrire de madame de Maintenon. Ce roi, si habile à discerner dans ceux qui l'approchaient tous les genres de mérite, reconnut que cette gouvernante était capable de développer dans celui de ses fils qu'il chérissait le plus, non-seulement les grâces de l'enfant, mais aussi les qualités de l'homme, et de le rendre par là digne du rang qu'il devait occuper. Louis XIV sut comprendre que la nécessité, cette mère des grands succès, et la religion, cette consolatrice de l'âme, ne formèrent jamais de femme plus judicieuse, plus instruite, plus énergique, plus involontairement gracieuse, plus naturellement vertueuse que celle qu'avait choisie Montespan pour élever les enfants qu'il avait eus d'elle.
[527] MAINTENON, _Lettres_ (18 avril 1674), édit. 1756, t. I, p. 52 et 53.--_Mémoires de madame_ DE MAINTENON, recueillis par les dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 17.--MONTPENSIER, _Mémoires_, collection Petitot, t. XLIII, p. 403.--CAYLUS, _Souvenirs_, t. LXVI, p. 391.--Les Mémoires manuscrits de mademoiselle D'AUMALE, cités à cet endroit par M. Monmerqué, _ibid._, p. 40 de l'édit. de Voltaire, au château de Ferney, 1770, édit. in-12.
En l'année 1675, le mercredi des Cendres, ou l'ouverture du carême, était le 27 février, et Pâques le 14 avril; c'est dans cet intervalle qu'a eu lieu le refus d'absolution dont nous avons raconté les circonstances.
Madame de Maintenon était aux eaux de Baréges lorsqu'elle apprit ce qui se passait à la cour et dans le camp du roi, le projet de séparation des deux amants et leurs pieuses résolutions; il n'est pas douteux qu'elle dut alors en féliciter madame de Montespan et le roi lui-même, auquel elle rendait compte, dans des lettres qui quelquefois avaient huit ou dix pages, de tout ce qui concernait les voyages entrepris pour la santé du duc du Maine[528]. Elle écrivit à plusieurs personnes, on n'en peut douter, sur ce sujet important pour elle-même et pour l'intérêt de ses élèves, qu'elle chérissait comme une mère[529]; on la désabusa, et on lui apprit que Montespan cherchait de nouveau à passionner le roi. Ce fut alors que commença à percer un secret jusqu'ici caché soigneusement à toute la cour: ce secret était le désaccord de madame de Montespan et de madame de Maintenon et la révélation de la cause qui avait produit cette mésintelligence. Madame de Sévigné se hâta, aussitôt qu'elle le connut, d'en instruire sa fille.
[528] PELLISSON, _Lettres historiques_ (3 juin 1675, du camp de Latines), t. II, p. 277.
[529] MAINTENON, _Lettres à l'abbé Gobelin_ (8 mai 1675), in-12, t. II, p. 32.
«Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra: c'est que cette belle amitié de _Quantova_ (madame de Montespan) et de son amie (madame de Maintenon) qui voyage est une véritable aversion depuis près de deux ans; c'est une aigreur, une antipathie; c'est du blanc, c'est du noir. Vous demandez d'où vient cela? C'est que l'amie est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de _Quanto_; elle n'aime pas à obéir; elle veut bien être au père, mais non pas à la mère; elle fait le voyage à cause de lui, et point du tout pour l'amour d'elle; elle rend compte à l'un, et point à l'autre: on gronde l'ami (le roi) d'avoir trop d'amitié pour cette glorieuse; mais on ne croit pas que cela dure, à moins que l'aversion ne se change ou que le bon succès d'un voyage ne fît changer ces cœurs. Ce secret roule sous terre depuis plus de six mois; il se répand un peu, et je crois que vous en serez surprise. Les amis de l'amie en sont assez affligés[530].»
[530] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 501, édit. G.; t. III, p. 362, édit. M.
Les amis de madame de Montespan, comme ceux de madame de Maintenon, étaient également intéressés à déguiser cette désunion et à la nier. Le crédit des uns et des autres s'affaiblissait par celui que madame de Maintenon cessait d'avoir auprès de madame de Montespan, et par l'atteinte que portait au pouvoir de celle-ci, sur l'esprit du roi, la désapprobation de madame de Maintenon, estimée de toute la cour.
Quinze jours après cette lettre, madame de Sévigné apprend à sa fille que les amis de madame de Maintenon nient qu'il y ait aucune altercation sérieuse entre elle et Montespan; et ceci indique les progrès que faisait cette dernière pour enflammer de nouveau le roi lorsqu'il allait lui rendre visite.
«Les amis de la _voyageuse_, voyant que le dessous des cartes se répand, affectent fort d'en rire et de tourner cela en ridicule, ou bien conviennent qu'il y a eu quelque chose, mais que tout est accommodé. Je ne réponds ni du présent ni de l'avenir dans un tel pays; mais du passé, je vous en assure... Pour la souveraineté, elle est établie comme depuis Pharamond. Madame de Montespan joue en robe de chambre avec les dames du château (les dames du palais, dont elle faisait partie), qui se trouvent trop heureuses d'être reçues et qui souvent sont chassées par un clin d'œil qu'on fait à la femme de chambre[531].»
[531] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, in-12, t. II, p. 55, mercredi 19 août (_corrigez_ 21 août) 1675. Dans toutes les autres éditions, sans exception, le texte de cet important passage. est faux ou défiguré. Les notes de ces éditions doivent disparaître.
Les dernières nouvelles que madame de Sévigné transmet à sa fille prouvent qu'au commencement de septembre madame de Montespan n'était pas encore parvenue à faire changer le roi de résolution et qu'elle craignait, en pressant trop vivement la conclusion de son rappel à la cour, de perdre la confiance et l'estime du monarque.
«Il est certain, dit madame de Sévigné, que l'ami et _Quanto_ sont véritablement séparés; mais la douleur de la demoiselle est fréquente, et même jusqu'aux larmes, de voir à quel point l'ami s'en passe bien; il ne pleurait que sa liberté, et ce lieu de sûreté contre la dame du château (la reine): le reste, pour quelque raison que ce puisse être, ne lui tenait plus au cœur. Il a retrouvé cette société qui lui plaît; il est gai et content de n'être plus dans le trouble, et l'on tremble que cela ne veuille dire une diminution, et l'on pleure; et si le contraire était, on pleurerait et on tremblerait encore: ainsi le repos est banni de cette place. Voilà sur quoi vous pouvez faire vos réflexions, comme sur une vérité; je crois que vous m'entendez[532].»
[532] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1675), t. IV, p, 94, édit. G.; t. III, p. 464, édit. M.
Cette situation ne pouvait durer. Les charmes séducteurs de Montespan, le son de sa voix, le feu de ses regards, les amusants sarcasmes de son brillant esprit, sa folle gaieté, sa tristesse et ses larmes domptèrent bientôt le courage de Louis XIV. Les divertissements du théâtre, auquel il ne voulut jamais renoncer; la musique de Lulli, les vers de Quinault, les danses voluptueuses de leurs drames magiques, l'indulgence intéressée du P. la Chaise facilitèrent le triomphe de Montespan, qui fut enfin complet. La date et la durée de ce triomphe furent révélées au monde le 9 mai 1677 par la naissance de la seconde mademoiselle de Blois, depuis femme du régent, qui fut si laide, et, le 6 juin 1678, par celle du comte de Toulouse, qui fut si beau. La naissance de mademoiselle de Tours, morte jeune, venue à terme au mois de janvier 1676, prouva aussi que l'intimité de madame de Montespan avec Louis XIV était aussi forte après son retour de l'armée qu'avant le départ.
Tout était donc ramené sur l'ancien pied lorsque la _voyageuse_ revint avec son élève le duc du Maine. Comme elle n'avait jamais varié dans sa conduite et dans son langage, elle se retrouva aussi bien établie à la cour que lorsqu'elle l'avait quittée, et même mieux. Son absence lui avait profité en nécessitant une correspondance directe avec le roi. L'espoir que le parti religieux avait fondé sur son influence s'accrut encore par la part qu'elle avait eue dans le succès momentané de ce parti. On connaissait Louis XIV, dont rien n'ébranlait l'opinion pour ceux qui avaient su mériter son estime. On savait que la nature de sentiments exempts de toute faiblesse que lui inspirait madame de Maintenon était entièrement étrangère à celle qui, par une force irrésistible, l'entraînait vers madame de Montespan ou vers toute autre femme.
CHAPITRE XII.
1675-1676.
Turenne est tué.--Effet que produit cette nouvelle.--Lettres écrites par madame de Sévigné à ce sujet.--La guerre se rallume.--On crée de nouveaux maréchaux.--Le marquis de Rochefort est nommé, par l'influence de sa femme, maréchal de France, avec sept autres lieutenants généraux.--Il meurt.--Détails sur la maréchale de Rochefort.--Elle devient la maîtresse de Louvois.--Son crédit à la cour.--La révolte continue à Rennes.--Madame de Sévigné se décide à partir.--Motifs des regrets qu'elle a de quitter Paris.--Dérangement de sa santé.--Elle consulte Bourdelot.--Elle va revoir Livry.--Elle recommence ses lamentations sur la mort de Turenne.--Elle se rend à Orléans.--S'embarque sur la Loire.--Entrevue au château de l'abbé d'Effiat.--Elle arrive à Nantes.--Souvenirs que ce voyage lui rappelle.--Elle avait mis sa fille au couvent à Nantes.--Souvenirs devant Blois.--Elle arrive à la Seilleraye.--Récit rétrospectif.--Faits importants relatifs à la jeunesse de madame de Sévigné rectifiés à propos de ces souvenirs.--Date de la naissance et de la mort de Sévigné le fils.--Date de la naissance de madame de Grignan.--Celle-ci est née avant son frère.--Date du premier voyage de madame de Sévigné à Nantes.--Age qu'avait mademoiselle de Sévigné quand elle parut dans le ballet des Arts et quand elle épousa le comte de Grignan.--Duel de Sévigné avec du Chastellet.--Célébration du mariage de Sévigné avec Marie de Rabutin-Chantal.--Liaison de la famille d'Ormesson et de celle de madame de Sévigné.--Madame de Sévigné va aux Rochers et revient à Paris.--S'occupe d'un procès,--de ses plaisirs,--de l'Opéra,--et est lancée dans les intrigues de la Fronde.--Détails fournis par les Mémoires d'Ormesson sur cette époque de la vie de madame de Sévigné et sur les événements.--Récit sur un des domestiques de madame de Sévigné qui devint fou furieux, et sur lequel on opéra la transfusion du sang.
Le vif intérêt qu'excitait dans le grand monde la nouvelle de la dissension des deux femmes qui approchaient le plus souvent le roi fut tout à coup absorbé par une autre nouvelle, désastreuse, terrible, qui frappa de stupeur la France entière et retentit aussitôt dans toute l'Europe[533]. Ce fut celle de ce boulet qui, tiré au hasard près du village de Sasbach, dans l'État de Bade, le 27 juillet 1675, frappa Turenne et le tua[534].
[533] L'annonce dans la _Gazette_ est du 9 août 1675, no 78, p. 582. Il est dit que le roi en avait reçu la nouvelle le 29 juillet, à Versailles.
[534] S.-H*** (SAINT-HILAIRE), _Mémoires_, 1756, in-12, t. I, p. 104.--_Recueil de lettres pour servir d'éclaircissements à l'histoire militaire du règne de Louis XIV_, 1761, in-12, t. III, p. 216.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, 1773, in-12, liv. VI, t. II, p. 342; _id._, 1735, in-4º, t. I, p. 581.--RAGUENET, _Histoire de Turenne_, 1732, in-12, t. II, p. 105.
Ce ne fut pas à sa fille, ce ne fut pas à une femme, mais à des hommes, à des militaires, à Bussy, au comte de Grignan que madame de Sévigné adressa ces admirables lettres où elle peint sa douleur, celle du roi, les larmes de toute la cour, la tristesse de Bossuet, l'abasourdissement des habitants de Paris, s'attroupant à l'entour de l'hôtel du héros[535]; la consternation et la fureur de sa brave armée; la terreur des campagnes des bords du Rhin, tranquilles et rassurées par Turenne contre les invasions de l'ennemi, désormais exposées à ses féroces représailles; l'effroi de la France entière, et cette vive, cette universelle émotion causée par la perte d'un seul homme. «Mais cet homme, disait madame de Sévigné, était le plus grand capitaine et le plus honnête homme du monde[536].»
[535] Cet hôtel, construit sur le plan de Gomboust et indiqué comme appartenant en 1652 à un M. de Levassier, était rue Saint-Louis, au Marais, au coin de la rue Saint-Claude. (Voy. Jaillot, _Recherches sur Paris_, quartier du Temple, p. 18.)
[536] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 477 et 478, édit. G.; _idem_, t. III, p. 348 et 349, édit. M.--LOUIS XIV, _Œuvres_, t. V, p. 451.
«Dès le lendemain de cette nouvelle, dit encore madame de Sévigné, M. de Louvois proposa au roi de réparer cette perte en faisant huit généraux au lieu d'un: c'est y gagner. En même temps on fit huit maréchaux de France, savoir: M. de Rochefort, _à qui les autres doivent un remercîment_; MM. de Luxembourg, Duras, la Feuillade, d'Estrades, Navailles, Schomberg et Vivonne: en voilà huit bien comptés. Je vous laisse à méditer sur cet endroit[537].» Ainsi madame de Sévigné insinue à sa fille que ces huit maréchaux, que madame de Cornuel appelait spirituellement la monnaie de M. de Turenne, n'avaient été nommés que parce que la marquise de Rochefort (Madeleine de Laval, devenue de Bois-Dauphin), qui était aimée de Louvois, exigea que son mari fût fait maréchal de France, ce qui ne se pouvait qu'en proposant sept autres lieutenants généraux plus anciens que lui. Irrité de cette promotion, le comte de Gramont, son ennemi, lui envoya ce laconique et insolent billet que madame de Sévigné a rapporté. Rochefort ne jouit pas longtemps du grade éminent qu'il avait obtenu. Quoique homme d'esprit et de courage, il s'en montra peu digne en ne secourant[538] pas à temps le brave du Fay, assiégé dans Philisbourg. Rochefort mourut moins d'un an après sa nomination, le 22 mai 1676[539], âgé seulement de quarante ans: sa haute dignité ne profita qu'à sa veuve, qui acquit ainsi à la cour un rang favorable à l'influence qu'elle ambitionnait d'exercer. C'était une beauté piquante, née pour le grand monde, l'intrigue et la galanterie. Elle était liée avec madame de Grignan, dont l'âge se rapprochait du sien et qui avait alors trente ans. Elle se donna à Louvois, et remplaça dans l'existence de ce ministre, jusqu'à sa mort, madame Dufrénoy. La Fare s'en était cru amoureux avant de se persuader qu'il l'était de madame de la Sablière[540]; mais l'adroite coquette ne parut vouloir écouter la Fare que pour mieux captiver Louvois, ce qui empêcha la Fare d'obtenir aucun avancement, et l'obligea de quitter le service[541].
[537] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 350, édit. M.; t. III, p. 478, édit. G.
[538] PELLISSON, _Lettres historiques_ (24 septembre 1676), t. III, p. 154.--LA FARE, _Mémoires_, collect. Petitot, t. LXV, p. 223-225.--_Œuvres diverses du marquis_ DE LA FARE, 1750, p. 145.
[539] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin 1676), t. IV, p. 466, 467, édit. G.; t. III, p. 321, édit. M.
[540] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 396.--Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, chap. X, p. 287, et la note p. 366.
[541] _Œuvres diverses du marquis_ DE LA FARE; Amsterdam, 1650, in-12.--LA FARE, _Mémoires_ (1675), collect. Petitot, t. LXV, p. 223.
La maréchale de Rochefort, par l'art facile à certaines natures de se rendre utiles aux grands et aux puissants, sut, sans beaucoup d'esprit ni d'efforts, se maintenir toujours bien en cour. Elle fut l'amie, la confidente de toutes les femmes que Louis XIV s'attacha, de mademoiselle de la Vallière comme de madame de Montespan; et ce fut elle qui, d'accord avec Bontemps, servit admirablement les mystérieuses amours de Louis XIV et de la duchesse de Soubise, et en déroba longtemps la connaissance au duc son époux, et même, ce qui était plus difficile, à madame de Montespan. La maréchale de Rochefort se maintint dans une convenable intimité avec madame de Maintenon; elle fut goûtée de son élève, la duchesse de Bourgogne, comme elle l'avait été de la seconde Dauphine[542]. Par une conduite habile, elle contribua pendant longtemps à donner de la force au parti de Louvois, qui, dans les conseils et à la cour, disputait au parti de Colbert l'influence sur l'esprit et les résolutions du monarque; et elle parvint à conserver tout son crédit lorsque la mort lui eut enlevé l'appui du grand ministre.
[542] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. I, 29 et 389; II, 171.--LA FARE, _Mémoires_, collect. Petitot, p. 223 (année 1676).--_Ibid._, _Œuvres diverses_, Amsterdam, 1750, p. 141 et 142.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. II, p. 196; t. III, p. 153, édit. G.--_Ibid._ (1er janvier 1674), t. III, p. 188, édit. G.--_Ibid._ (11 septembre 1674), t. IV, p. 467; t. V, p. 117, édit. G.--_Ibid._ (25 décembre 1679), t. VI, p. 265, édit. G.; t. III, p. 81, 194, édit. M.; t. IV, 341, 449 et 460, édit. G.; t. IV, 73, édit. M.
Quand, le lundi, la nouvelle de la mort de Turenne arriva à Versailles, «on allait, dit madame de Sévigné, à Fontainebleau s'abîmer dans la joie[543];» mais cet événement changea les dispositions de tout le monde, et fit hésiter madame de Sévigné elle-même sur son voyage de Bretagne, qui devenait plus dangereux. Ainsi la mort d'un seul homme ébranlait l'État, et dérangeait tous les projets de plaisirs ou d'occupations sérieuses. La guerre, qu'on croyait devoir être bientôt terminée, se ralluma avec une nouvelle ardeur; il n'y avait plus d'espoir pour madame de Sévigné d'avoir de longtemps son fils avec elle, et sa fille l'invitait fortement à profiter de l'intervalle de la suspension forcée de toutes choses pour faire le voyage de Provence. Elle en fut très-tentée; mais ses propres affaires l'appelaient en Bretagne[544] et elles étaient d'une telle gravité qu'elle se vit forcée de céder aux conseils de son tuteur, l'abbé de Coulanges. Après deux mois d'hésitation, elle partit. Ce n'est qu'alors qu'elle cessa de s'entretenir, dans ses lettres, de M. de Turenne, de revenir sans cesse sur ses admirables qualités, de varier l'expression de ses regrets, de prévoir les tristes conséquences de sa mort. Le dîner qu'elle fit chez le cardinal de Bouillon avec madame d'Elbeuf[545] et madame de la Fayette, pour pleurer ensemble le héros, fut pour elle cependant une nouvelle occasion de recommencer ses lamentations sur ce triste sujet; et elle ne cessa d'en parler que quand elle eut fait connaître la douleur de tous les amis du héros, la profonde affliction de Pertuis, son capitaine des gardes, qui voulut se démettre de sa place de gouverneur de Courtray; et enfin quand elle eut décrit la cérémonie des funérailles à Saint-Denis, où elle assista[546].
[543] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 et 31 juillet, 2, 6, 7, 9, 11, 12, 16, 19, 21, 22, 26, 27 et 28 août, 1er et 9 septembre), t. III, p. 471, 475, 480, 483, 489, 499, 504; t. IV, p. 3, 5, 7, 10, 13, 16, 19, 20, 21, 27, 41, 47, 54, 59, 65, 73, 76, 79, 87, 92, 135, 186, du ms. de l'Institut.--Dans la _Suite des Mémoires_ DE BUSSY, et dans l'édit. Monmerqué, 1820, in-8º, t. III, p. 346, 347, 353, 369, 372, 375, 377, 387, 388, 390, 397, 404, 416, 427, 430, 437 (1er septembre), 438, 448, 453, 457.
[544] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 25 août 1675), t. III, p. 504; t. IV, p. 55; édit. G.--_Ibid._ (26 janvier 1689), t. IX, p. 122.--Conférez la 4e partie de ces _Mémoires_, p. 333.
[545] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août et 4 septembre 1675), t. IV, p. 65, 76 et 92, édit. G.
[546] Lettres de Louis XIV aux abbés et religieux de Saint-Denis, RAMSAY, _Vie de Turenne_, t. IV, p. 372, in-12.
Effrayée par les nouvelles qu'elle recevait, madame de Sévigné différa donc son départ; elle aurait bien voulu le différer plus longtemps, et profiter de cet empêchement pour faire le voyage de Provence; mais quand on sut qu'on s'était décidé à envoyer des troupes contre les révoltés et que la lettre de Louis XIV pour la tenue des états de Bretagne allait être transmise au duc de Chaulnes[547], on crut la tranquillité publique assurée. L'abbé de Coulanges, qui ne s'épouvantait de rien lorsque la nécessité des affaires réclamait sa présence, détermina enfin madame de Sévigné à partir: cependant elle n'y consentit que quand le _bon abbé_ lui eut promis de ne pas vouloir passer l'hiver aux Rochers. «Au reste, ma fille, l'abbé croit mon voyage si nécessaire que je ne puis m'y opposer. Je ne l'aurai pas toujours ainsi; je dois profiter de sa bonne volonté. C'est une course de deux mois; car le bon abbé ne se porte pas assez bien pour aimer à passer là l'hiver. Il m'en parle d'un air sincère, dont je fais vœu d'être toujours la dupe: tant pis pour ceux qui me trompent[548]!»
[547] _Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_, 1850, in-4º, _Lettres_, t. I, p. 551. Lettre de l'évêque de Saint-Malo à Colbert, en date du 28 août 1575.