Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6)

Part 18

Chapter 183,670 wordsPublic domain

Lorsque Scarron mourut, Françoise d'Aubigné se trouva de nouveau dénuée de toute fortune; mais la reine mère lui continua la pension qu'elle faisait à son mari, et même l'augmenta d'un quart. Elle donna ce quart aux pauvres[492]. Elle n'avait plus d'époux à soutenir, plus d'autres besoins que les siens. A toutes les époques de sa vie, l'économie fit sa richesse. Elle s'isola des grandes dames ses protectrices. En ayant auprès d'elles la même assiduité qu'avant son veuvage, elle se serait exposée à refuser leurs largesses; nulle ne sut mieux qu'elle conserver avec dignité son indépendance en vivant de peu. Elle se retira chez les ursulines de la rue Saint-Jacques, et ensuite elle alla demeurer chez les religieuses de la Charité-Notre-Dame. Ce couvent, fondé par Anne d'Autriche[493] pour soigner les pauvres femmes malades, était près de la Place-Royale et de la rue des Tournelles, où elle avait demeuré[494]. Elle se trouvait ainsi dans le voisinage de ses plus intimes connaissances. Dans cet asile, âgée alors de vingt-cinq ans et dans tout l'éclat de sa beauté, elle parut oublier le monde; le monde vint la chercher[495]. Lorsqu'elle était la femme de Scarron, elle payait par d'utiles services les bienfaits qu'elle recevait; elle avait su, en se rendant agréable à tous, devenir nécessaire à plusieurs. Quand les libéralités ne purent plus profiter qu'à elle seule, elle les refusa, alléguant que son modique revenu lui suffisait avec luxe[496], et elle parut vouloir se consacrer uniquement à la piété et aux œuvres de charité. Cela ne pouvait convenir aux sociétés qui perdaient de leur agrément par son absence. On voulut la reprendre et l'arracher à sa retraite. On s'ingéra pour lui donner un rang et une existence. A l'instigation de ses protectrices et de ses amies, un vieux duc se proposa pour l'épouser[497]. Il était riche, mais débauché, sans esprit: elle le refusa. On se choqua; on ne put comprendre que la femme qui s'était déterminée à épouser Scarron pût dédaigner un tel parti; il fut décidé qu'elle était orgueilleuse et ingrate, et le monde se retira d'elle. Mais Ninon l'approuva. Ninon avait été la meilleure amie de Scarron[498], qui demeurait dans son voisinage et se faisait souvent transporter chez elle pour y dîner[499]. La marquise de Villarceaux, qui s'était montrée «toute bonne, toute généreuse» pour le pauvre Scarron, sut gré à sa veuve d'avoir refusé le vieux duc, et la vit plus souvent[500]. Le marquis de Villarceaux, l'admirateur, l'ami et le bienfaiteur de Scarron, était l'amant de Ninon, et fut le seul qu'elle ait aimé de cœur. La veuve de Scarron ne demandait rien à personne, mais elle était jalouse de la considération qu'on lui avait toujours et partout témoignée; et elle ne se vit pas sans peine désapprouvée et délaissée de tous ceux qui avaient été ses protecteurs et ses amis. Les témoignages d'affection qu'elle reçut alors de Ninon et de madame de Villarceaux la touchèrent vivement. Elle répondit par un redoublement d'attentions et de complaisances. Elle accepta les invitations de Ninon comme celles de madame de Villarceaux. Ninon et madame Scarron partagèrent occasionnellement le même lit[501]. Comme les Soyecourt, les Vardes, les Bussy, les du Lude, les Villeroi, le mari de madame de Villarceaux passait pour un des hommes de la cour qui réussissait le plus facilement à se faire aimer des dames; il désira vivement pouvoir mettre dans la galerie de celles dont il avait triomphé la belle Françoise d'Aubigné. Chez sa femme, chez Ninon, chez Scarron, Villarceaux eut tout le loisir de mettre à profit ses moyens de séduction, et Françoise d'Aubigné, dans une intimité journalière, devint constamment l'objet des soins empressés, des discours flatteurs et passionnés de l'amant de Ninon[502]. Ainsi que Ninon, et selon les mœurs et les habitudes de ce temps, Françoise d'Aubigné acceptait comme amis ceux qui se déclaraient ses amants. Parmi eux Villarceaux était un des plus aimables, un de ceux qui lui plaisaient le plus. Personne alors, même parmi ceux qui s'adonnaient le plus à répandre de scandaleuses médisances, ne fut tenté d'entacher l'honneur de la femme de Scarron. La réputation de sa vertu, la constante amitié de Ninon et de madame de Villarceaux[503] eussent ôté toute vraisemblance à de telles imputations. Ce ne fut qu'après que l'étonnante élévation de Françoise d'Aubigné l'eut exposée aux traits acérés de l'envie et de la haine[504] que la calomnie put jeter des doutes injurieux sur cette femme[505] si aimée et si respectée de tous durant tout le temps de son humble fortune.

[492] MAINTENON, _Lettres_ (1660), t. I, p. 34, édit. 1756.--_Ibid._, t. I, p. 32, Nancy, 1752, in-12.--_Ibid._, Dresde, 1753, p. 28, in-12.

[493] JAILLOT, _Recherches sur Paris_, quartier Saint-Antoine, p. 88, et HURTAUT, _Dictionnaire de la ville de Paris_, t. III, p. 230.

[494] DU PÉROU, _Mémoires de madame de Maintenon_, p. 49 et 50.

[495] TALLEMANT DES RÉAUX, _les Historiettes_, t. V, p. 263, édit. in-8º, et t. IX, p. 129, édit. in-12. Historiette du petit Scarron.

[496] MADAME DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, p. 19.--,LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'hist. de madame de Maintenon_, t. II, p. 110.

[497] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, p. 230, ch. XVI.

[498] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 37 et 38, édit. 1756; _ibid._, t. I, p. 37, édit. 1752; _ibid._, p. 30 et 31, édit. 1753.

[499] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 48.--_Les dernières Œuvres de Monsieur_ SCARRON (_sic_), t. I, p. 34, Paris, 1669, in-12 (lettre au marquis de Villarceaux).

[500] SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 46 (lettre à la marquise de Villarceaux, p. 48, lettre au marquis de Villarceaux).--_Ibid._, _les dernières Œuvres de M._ SCARRON, 1669, in-12, p. 25 et 31.

[501] MAINTENON, _Lettres_ (8 mars 1666), _ibid._, édit. d'Amsterdam, chez Sweares, t. I, p. 32; édit. 1756, t. I, p. 37 et 38, Amsterdam, aux dépens de l'éditeur.--_Ibid._, édit. de Nancy, 1752, in-12, p. 37; édit. de Dresde, in-12, p. 31; édit. de Léopold Collin, Paris, 1806, t. I, p. 33.--DRET, _Mémoires de madame de Lenclos_, 1751, in-18, p. 74, à tort contredit par LA BEAUMELLE, _Mémoires sur Maintenon_, t. I, p. 217.--DOUXMESNIL, _Mémoires et Lettres de Lenclos_, 1751, p. 22.--TALLEMANT, t. I, p. 130.

[502] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 2e partie, p. 468-9, ch. XXXIV.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. V, p. 262, édit. 1834; t. IX, p. 128, édit. in-12.--VOLTAIRE, _Œuvres_, t. XXXIX, p. 404.

[503] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 28, édit. 1756 (27 août 1607, à madame de Villarceaux).

[504] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, édit. in-12. Historiette de Scarron, t. IV, p. 128; t. V, p. 262 de l'édition in-8º.

[505] CAYLUS, _Mém._, collect. Petitot, t. LXVI, p. 420.--_Ibid._, édit. de Voltaire, au château de Ferney, 1770, p. 76 et 77, et la note de Voltaire.--_Ibid._, édit. Renouard, 1806, in-12, p. 148.

Singulier mélange de contrastes et de ressemblances que les destinées de Françoise d'Aubigné et de Ninon de Lenclos! Toutes deux parvinrent à un grand âge, toutes deux restèrent longtemps unies, et durent cesser de se voir sans cesser de ressentir l'amitié qui les avait rapprochées. Leurs attraits, leur art de plaire, leur rare esprit de conduite, la sûreté de leur commerce, firent le charme des sociétés de leur temps. Toutes deux devinrent célèbres et se concilièrent, à des degrés divers et par des moyens différents, la considération du monde. L'une ne s'est jamais départie de la philosophie épicurienne, qui permettait tout aux passions; l'autre fut constamment fidèle à la religion, qui ne leur permettait rien. L'une fut le modèle de son sexe; malheur à toute femme qui, séduite par le succès de l'autre, oserait la prendre pour modèle[506]!

[506] Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 111; _ibid._, 1re partie, p. 236-243, 254-263.

La mort de la reine mère, au mois de janvier 1666, enleva à madame Scarron la pension qu'elle recevait, et la misère retomba sur elle de tout son poids. Elle se vit forcée d'avoir recours à ses anciennes protectrices. Toutes s'employèrent pour obtenir le rétablissement de sa pension. Louis XIV fut fatigué des sollicitations des femmes de sa cour en faveur de la veuve de Scarron. Colbert était là, et le jeune roi ferme encore dans la résolution que le ministre lui avait inspirée de ne pas charger le trésor de dépenses inutiles et improfitables. Le nom de l'auteur de la _Mazarinade_[507] faisait d'ailleurs sur le monarque une désagréable impression: il refusa. Le grand personnage qui avait voulu épouser Françoise d'Aubigné crut l'occasion favorable pour s'offrir de nouveau[508], et elle se trouva encore, comme avant son mariage avec Scarron, forcée de choisir entre le couvent ou un époux. Elle rejeta l'un et l'autre. Pour ne recevoir de dons de personne, elle se détermina à prendre un parti violent qui lui coûtait beaucoup, puisqu'il lui enlevait son indépendance, rompait toutes ses habitudes et des liens d'amitié qui lui étaient chers: elle résolut de s'exiler. La princesse de Nemours allait épouser Alphonse VI, roi de Portugal: Françoise d'Aubigné consentit à la suivre à Lisbonne, en se plaçant sous les ordres de sa _donna cameira_[509] ou dame d'honneur. La nouvelle de ce départ émut ses nombreux amis «de la Place-Royale et de Saint-Germain,» c'est-à-dire de la ville et de la cour.

[507] SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. IX, p. VI, VII.

[508] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'hist. de madame de Maintenon_, liv. VI, c. IV, t. II, p. 109.

[509] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 41, édit. 1656; _ibid._, p. 38, édit. 1758; _ibid._, t. I, p. 35, Nancy, 1752; _ibid._, p. 41, Dresde, 1753; _ibid._, t. I, p. 39, édit. de 1806. Dans les éditions seules de 1752 et 1753 la lettre est complétement datée (30 juin 1666), et il y a _dona almera_.

Madame de Montespan, que sa sœur madame de Thianges, le maréchal d'Albret et Villeroi avaient informée de ce départ, s'y opposa. Elle obtint pour madame Scarron le rétablissement de sa pension et un gracieux accueil du roi[510], qui doublait le prix de cette faveur. La reconnaissance de Françoise d'Aubigné pour madame de Montespan fut proportionnée au service qu'elle lui avait rendu. Madame Scarron n'avait pas sans terreur prévu les privations qu'elle s'imposait en quittant la France, en s'éloignant de tout ce qui lui faisait aimer la vie. Quoique sa piété se fût accrue par la douleur d'avoir perdu sa protectrice et avec elle ses moyens d'existence, elle ne pouvait, même avec le secours du sévère confesseur[511] qu'elle s'était choisi, dompter cette coquetterie naturelle aux femmes que leur beauté ou les charmes de leur esprit ont habituées aux douceurs d'une société aimable et polie, dont elles accroissent la joie par leur seule présence. Françoise d'Aubigné pratiquait très-bien, par des moyens dont la pureté d'intention lui déguisait le danger, cet art que l'exemple de Ninon, plus âgée et plus avancée qu'elle dans la science du monde, lui avait enseigné, de désintéresser ceux qu'elle désirait s'attacher, en les forçant de préférer à l'enivrement produit par ses grâces et ses attraits la douce séduction de l'estime et de la confiance que leur inspiraient son esprit, son abandon aimable et sa solide raison.

[510] _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p. 95 à 97.

[511] MAINTENON, _Lettres_, édit. 1756, t. II, p. 1 à 96 (à l'abbé Gobelin).--Madame DU PÉROU, _Mém. de madame de Maintenon_, p. 54 à 58.

Madame de Montespan avait travaillé pour elle-même en obligeant madame Scarron; celle-ci lui plut par ses entretiens enjoués, par sa discrétion, son tact délicat des convenances, son aversion pour les grandes affaires de la politique, son éloignement pour les intrigues de cour, qui étaient pour madame de Montespan une occupation principale[512]. Ce qui surtout, dans Françoise d'Aubigné, charmait madame de Montespan, c'était cette morale toute chrétienne, stricte, mais non austère, qu'elle se plaisait à considérer comme un refuge assuré dans un avenir lointain. Françoise d'Aubigné avait moins de brillant, moins de soudaineté et d'originalité dans l'esprit que Montespan, mais plus de justesse, de discernement et de finesse. Dégagée qu'elle était du joug des passions, elle avait dans les idées et dans les sentiments une netteté, une sûreté de jugement, une constance et une rectitude d'action que ne possédait pas madame de Montespan, sans cesse en proie aux agitations et aux inquiétudes de l'amour, de la jalousie, de l'ambition. Montespan d'ailleurs était moins instruite que Françoise d'Aubigné, qui écrivait avec cette facilité et cette grâce particulières à plusieurs femmes de ce temps et avec l'exactitude grammaticale d'un académicien. Par ce talent, par ses connaissances pratiques de la science domestique, par ses qualités essentielles comme par celles qui sont frivoles, madame Scarron se rendit indispensable à madame de Montespan, qui ne s'en séparait qu'avec peine. Tant que dura l'éducation du duc du Maine et avant qu'à l'âge de dix ans il fût remis entre les mains des hommes, madame Scarron demeura à la cour, dans les appartements de madame de Montespan[513], et fut initiée à tous les secrets de sa vie intérieure, à toutes les particularités de sa liaison avec le roi, et souvent consultée avec fruit. Elle sut profiter de la confiance qu'elle avait obtenue pour favoriser l'élévation des grands personnages qui l'avaient aidée au temps de sa détresse. Les d'Albret, les Richelieu, les Montchevreuil et autres[514] usèrent avantageusement de la facilité qu'elle avait de se faire écouter. On peut même affirmer que jamais son influence sur Louis XIV ne fut plus grande que lorsqu'elle s'exerçait par le crédit d'une autre. On ne l'ignorait pas; et jamais on ne fut plus empressé auprès d'elle, jamais elle ne se fit plus d'amis et ne rendit plus de services que lorsqu'elle ne pouvait rien par elle-même et ne voulait rien pour elle-même. Le roi, qu'importunait sa présence lorsqu'il aurait désiré être seul avec sa maîtresse, ne s'habitua que difficilement, et non sans une sorte de jalousie, à voir madame de Montespan prendre tant de plaisir dans le commerce intime d'une femme si bien connue pour la sévérité de ses principes[515]. Les premiers dons de Louis XIV à Françoise d'Aubigné, après le rétablissement de sa pension, ne furent dus qu'à l'importunité de Montespan; ce fut elle qui insista fortement, et sans y être excitée par personne, pour que son amie, sa protégée reçût, par l'achat et la possession d'une terre, un titre et un nom plus convenable que celui de veuve Scarron[516].

[512] CAYLUS, _Souvenirs_, p. 66, édit. Raynouard, 1806; collect. Petitot, t. LXVI, p. 270; _ibid._, p. 13 de l'édition de Voltaire, du château de Ferney, 1770, in-12.--Madame DU PÉROU, _Mémoires de madame de Maintenon_, 1846, p. 44, 47 et 48.--MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_, 30 septembre 1713, t. II, p. 440.

[513] DU PÉROU, _Mém. sur madame de Maintenon_, p. 44-8, 235.--MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_, Paris, 1806, in-8º (10-11 septembre 1805), t. III, p. 218.

[514] Madame DU PÉROU, _Mémoires de madame de Maintenon_, 1846, in-12, p. 21 et 22.

[515] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p. 62-95-97-279.

[516] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, édit. 1829, t. XIII, p. 102 et 103.

Mais alors tout était changé pour Françoise d'Aubigné; elle s'était chargée d'élever les enfants du roi et de Montespan. Sa destinée fut fixée[517] selon ses désirs, selon ses goûts, selon sa vocation. Elle était par là appelée à faire le meilleur emploi de ses éminentes facultés, à donner tous les soins d'une tendre mère aux enfants de son roi[518], à leur inculquer les vérités de la foi, à diriger leurs premiers penchants, à guider leurs premiers pas dans ce monde splendide et corrompu où ils devaient apparaître, à recueillir enfin pour récompense, pour prix des soins qu'elle leur donnait l'affection et le respect de leur âge mûr. Elle se promettait, par leur moyen, d'obtenir un salutaire ascendant sur l'esprit de leur mère, de cette belle Mortemart, qu'elle avait connue autrefois si jeune, si vertueuse, si fortement imbue des principes de religion qu'elle conservait encore. Françoise d'Aubigné espérait payer ainsi les bienfaits qu'elle pourrait recevoir de Louis XIV par des bienfaits plus grands, et devenir un des humbles instruments que Dieu avait choisis pour ramener dans la voie du salut le plus grand des souverains.

[517] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 3e partie, p. 213-215.

[518] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 144.

Tels étaient les projets de la veuve Scarron; on sait le courage et l'habileté qu'elle mit à les exécuter. Les commencements répondirent à ses ambitieuses espérances: l'éducation du jeune duc du Maine fut, de la part du roi, récompensée par des dons qui mirent pour toujours Françoise d'Aubigné à l'abri du besoin dont elle avait si longtemps souffert. Elle put acheter (le 27 décembre 1674) la terre de Maintenon[519], qui était un marquisat; le roi lui donna lui-même le titre de marquise de Maintenon. Sous l'éclat de ce dernier nom disparut alors celui de Scarron: il ne servit plus qu'à marquer dans l'histoire la distance prodigieuse qu'a franchie Françoise d'Aubigné pour parvenir à la miraculeuse élévation où elle s'est trouvée portée.

[519] MAINTENON, _Lettres_ (Saint-Germain, le 10 novembre 1674), t. I, p. 106, édit. 1756.--_Ibid._ (16 juillet 1674), t. II, p. 6. Lettre à l'abbé Gobelin.--Duc DE NOAILLES, _Histoire de madame de Maintenon_, 1848, in-8º, t. I, p. 485.

Elle avait réussi du côté du roi dans le plan qu'elle s'était tracé; mais c'est à l'époque même de ses premiers succès qu'elle fut sur le point d'échouer et qu'elle parut résolue à quitter la cour, à se renfermer dans son château ou dans une maison religieuse, à faire une retraite qui ne lui fit rien perdre des éloges et de la considération du monde, dont elle était de plus en plus jalouse[520].

[520] MAINTENON, _Lettres_ (Saint-Germain, 31 octobre 1674), t. II, p. 21 et 22 de l'édit. 1806; _ibid._, t. II, p. 11 et 12, édit. 1756.

Madame de Montespan, comme toutes les femmes que leurs passions, leurs plaisirs ou leur ambition entraînent dans le mouvement rapide du monde, prenait peu de souci de ses enfants, et trouvait très-bon qu'ils préférassent à leur mère celle qui s'occupait d'eux sans cesse et qui les élevait avec un zèle éclairé. Françoise d'Aubigné, d'ailleurs, avait soin d'assujettir ses élèves aux démonstrations d'une tendresse respectueuse envers leurs augustes parents; mais l'accomplissement de ce devoir ressemblait peu à l'amoureuse soumission qu'ils témoignaient pour leur gouvernante. Elle se montra très-habile à inspirer à l'aîné de ces enfants les saillies charmantes d'un esprit enfantin; et on peut juger avec quelle mesure, quelle délicatesse elle savait se servir de l'intelligence précoce de cet enfant pour flatter sa mère quand on a lu les quelques pages intitulées: _Œuvres diverses d'un auteur de sept ans_, qu'elle fit imprimer à un petit nombre d'exemplaires, et dont elle composa l'épître dédicatoire adressée à madame de Montespan[521].

[521] _Œuvres diverses d'un auteur de sept ans, ou recueil des ouvrages de M. le duc_ DU MAINE, _qu'il a faits pendant l'année 1677 et dans le commencement de l'année 1678_, Paris, in-4º.--Conférez _Nouvelles de la république des lettres_, février 1685, t. IV, 2e édit., 1686, p. 203 à 209. L'épître dédicatoire se trouve dans les _Lettres_ DE MAINTENON, édit. 1806, t. I, p. 54.

L'accord de madame de Montespan et de Françoise d'Aubigné fut parfait tant que les enfants restèrent en bas âge et lorsqu'ils ne réclamaient que des soins matériels; mais il n'en fut pas de même lorsque le secret de leur naissance eut été dévoilé et quand le duc du Maine, ayant paru à la cour, eut attiré l'attention du roi; quand la gouvernante lui eut donné le Ragois, neveu de son confesseur, pour précepteur, et eut annoncé l'intention de diriger entièrement son éducation. Madame de Montespan voulut s'en mêler; elle éprouva de la résistance. Françoise d'Aubigné soutenait qu'elle ne devait compte qu'au roi de ses enfants, parce qu'elle n'avait consenti à se charger de leur éducation qu'à cette condition. Madame de Montespan, qui jusqu'ici avait traité en amie la gouvernante, voulut avec hauteur exercer son autorité. Françoise d'Aubigné faisait en quelque sorte partie du ménage du roi et de madame de Montespan. Le roi, qui avait l'habitude de les voir ensemble toujours unies, fut surpris et ennuyé de leurs fréquentes altercations[522]; et quoiqu'il eût plus qu'aucun homme au monde un tact sûr pour discerner promptement tous les genres de mérite et qu'il eût conçu de celui de la gouvernante une idée supérieure encore aux éloges qu'on lui en avait faits, cependant, comme il était dans le paroxysme de son amour pour Montespan, il préféra donner à celle-ci la permission de la renvoyer. Mais il n'était pas facile à madame de Montespan d'user de cette faculté: désormais elle avait plus besoin de madame de Maintenon que madame de Maintenon n'avait besoin d'elle.

[522] MAINTENON, _Lettres_, édit. de Dresde, 1753, in-12, p. 48 et 50 (à l'abbé Gobelin, 6 mai et 16 juin 1671, lisez 1673); _ibid._, édit. de Nancy, 1752, petit in-12, t. I, p. 54 et 57; _ibid._, édit. in-12, 1756, grand vol., p. 9-12-14 (31 octobre et novembre 1674); édit. 1806, t. I, p. 18-23. Les dates de l'année sont inexactes.

Madame de Montespan comprenait très-bien qu'elle causerait un chagrin profond à ses enfants si elle les privait d'une gouvernante aussi tendrement aimée et qu'il eût été impossible de remplacer. Mais c'était surtout pour elle-même qu'elle désirait garder celle qu'elle avait été habituée à considérer comme son amie, celle qui l'aidait toujours à détruire dans l'esprit du roi le mauvais effet de ses caprices et de ses humeurs, à rompre la monotonie des tête-à-tête et à dissiper les ennuis et les tristesses de son intérieur.

D'ailleurs, quoique le parti religieux fût contraire à madame de Montespan, il la ménageait précisément à cause de l'étroite liaison qui existait entre elle et madame de Maintenon; et celle-ci, par cette intimité même, avait acquis à la cour une importance au-dessus du rang qu'elle y occupait: en la disgraciant, madame de Montespan eût mécontenté le parti qu'elle désirait ménager dans l'intérêt de sa conscience et de celle du roi. Ainsi madame de Montespan renonça à l'idée de renvoyer la gouvernante; mais elle résolut de l'éloigner de la cour en lui procurant un établissement. Elle détermina le vieux duc de Villars-Brancas à demander sa main[523]. Françoise d'Aubigné refusa ce parti. Madame de Montespan dissimula, et continua, en présence du roi, à traiter madame de Maintenon en amie; elle chercha à la réduire à plus d'obéissance et de soumission par le moyen du roi lui-même. Elle avait observé que, malgré son humilité chrétienne, Françoise d'Aubigné ambitionnait surtout l'approbation et l'estime du roi, et que les éloges qu'il lui donnait ou qu'il faisait de son élève le duc du Maine «chatouillaient de son cœur l'orgueilleuse faiblesse.»

[523] SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, t. XIII, p. 104.