Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6)
Part 17
Cette belle _pauvresse_[463], qu'à l'âge de seize ans l'avarice d'une parente livrait à la merci d'une jeunesse ardente, de grands seigneurs, d'hommes de lettres et d'éminents artistes qui se rassemblaient chez Scarron, avait les cheveux châtain clair; ses beaux yeux noirs brillaient d'un doux éclat, mais s'assombrissaient soudainement lorsque quelque émotion pénible traversait son âme[464]. La grâce, l'esprit, la raison s'unissaient en elle dans une juste mesure pour plaire à l'enfance, à l'âge viril, à la vieillesse. Naturellement impatiente, vive, enjouée[465], formée à la rude école de l'adversité, elle devint calme, réfléchie et d'une grande égalité d'humeur. Fière et orgueilleuse, le besoin de se faire des protecteurs la rendit insinuante et complaisante. La religion, à laquelle (selon les expressions mêmes d'un de ses plus grands détracteurs[466]) elle savait faire parler un langage doux, juste, éloquent et court, inspirait à son cœur de généreuses résolutions. L'infortune lui ravit l'âge des illusions, et la fit avancer toute jeune dans celui de la réflexion et de l'expérience que donne le monde. Ce qu'on appelle le monde, le beau monde, est un _diorama_. Vu de loin, vous y contemplez un ciel brillant, des paysages délicieux, des palais enchantés et dorés: approchez, voyez et touchez; tout cela n'est plus qu'une toile salie par des couleurs. Françoise d'Aubigné put se convaincre de cette triste vérité presque au sortir de l'enfance. C'était l'époque du règne des précieuses, de l'amour platonique et d'une licencieuse galanterie; le culte de la beauté occupait encore plus les esprits que la politique; on se déclarait sans ridicule amant d'une femme; elle vous accueillait comme tel sans se compromettre. Les poëtes surtout, amoureux par état et auxquels toute liberté en vers était permise, célébrèrent donc sans façon la belle gorge[467] de la jeune _Indienne_, ses belles mains, sa taille élancée, le parfait ovale de sa figure, sa physionomie fine et spirituelle, son beau teint[468]; et comme on savait que l'infirme vieillard dont elle était devenue la compagne avait bien pu l'épouser, mais non en faire réellement sa femme, les plus brillants, les plus renommés, les plus dangereux séducteurs d'alors s'empressèrent autour d'elle, et la regardèrent[469] comme une proie facile à saisir. Une triple force la défendait contre leurs attaques: la religion, l'orgueil de son nom et de ses vertus et le besoin de s'attirer des éloges. Pour lutter avec succès contre l'adversité, la nature lui avait donné tous les moyens de séduire, et pour résister à la séduction ce que je ne puis exprimer autrement que par l'aptitude négative de son tempérament[470]. Elle était du nombre de celles qui, très-sensibles aux caresses que les femmes aiment à se prodiguer entre elles en témoignage de leur mutuelle tendresse et qu'avec plus de réserve elles échangent avec l'autre sexe, ont une répugnance instinctive à se soumettre à ce qu'exige d'elles l'amour conjugal pour devenir mères, moins par la persistance d'une primitive pudeur que par l'effet d'une nature qui leur a refusé ce qu'elle a accordé à tant d'autres avec trop de libéralité[471]. Françoise d'Aubigné eut souvent besoin d'être rassurée par son confesseur sur les scrupules que lui firent naître ses complaisances aux contrariantes importunités de son royal époux à un âge où elle ne pouvait plus espérer d'engendrer de postérité[472]. L'ancienneté non contestée de sa noblesse et l'illustration qu'elle avait reçue de son grand-père lui valurent d'être tenue sur les fonts de baptême par la femme du gouverneur de la ville où elle naquit et par le gouverneur de la province. Sa mère, femme instruite, de courage et de vertu, devenue veuve et réduite à la misère, fut obligée de gagner sa subsistance par le travail de ses doigts, et commença pour sa fille cette éducation qui devait développer splendidement tous les germes d'une heureuse nature. Aussitôt qu'elle put tenir une aiguille, Françoise d'Aubigné apprit à travailler, et acquit, pour tous les ouvrages de femme, une adresse de fée et une application infatigable. Enfant, elle charmait les yeux maternels par sa prévoyante et courageuse activité à remplir les tâches les plus difficiles, comme les plus humbles, d'un ménage pauvre. Par la suite, lorsqu'elle eut équipage et gens à ses ordres, pour qu'un secret important fût bien gardé, elle arrangea de ses propres mains, comme aurait pu le faire un tapissier exercé, la chambre où elle élevait la royale postérité qui lui était confiée. Elle devint, très-jeune, savante dans les détails les plus minutieux de l'économie domestique, et put parfaitement, lorsqu'elle fut grande dame, former des servantes et bien choisir les intendants et les serviteurs de la grande maison de Saint-Cyr. Dès qu'elle sut lire, elle apprit dans les Vies de Plutarque, dans les écrits de Théodore-Agrippa d'Aubigné, son grand-père, le rang qu'elle aurait pu tenir dans le monde sans les honteux désordres de son père, et elle pressentit ce qu'elle pourrait devenir un jour. De là cette soif orgueilleuse de considération et de bonne renommée, qui fut le mobile de toute sa vie[473] et la principale cause de son élévation. Ce sentiment, auquel se joignit ensuite le désir ardent du salut, ne l'abandonna jamais. Ces deux penchants se fortifièrent en elle avec l'âge et devinrent ses uniques passions; passions inconciliables, et qui ne tendaient pas au même but: elle le savait, et ses résolutions furent livrées à deux impulsions contraires. Jamais elle ne put assurer le triomphe complet de celle qui l'élevait vers le ciel sur celle qui l'entraînait vers l'abîme. L'humilité de ses aveux, si souvent répétés, de ne pouvoir parvenir «à l'_écrasement de l'amour-propre_» constate l'impuissance de ses efforts. C'est que la religion, qui lui commandait ce sacrifice, était elle-même la cause qui l'empêchait de l'accomplir[474]. En lui assignant une place éminente dans l'estime de ceux qui alors formaient l'opinion du monde, la religion entretenait en elle une ambition de s'élever sans cesse, et madame de Maintenon ne pouvait se repentir des succès dus aux vertus qu'elle pratiquait avec amour. Lorsqu'elle fut assise près du trône, quand elle fut devenue la compagne du grand monarque, Fénelon, dans un avis sur ses défauts, qu'elle avait transcrit de sa main, lui reprochait «d'être trop sensible au plaisir de soutenir sa prospérité avec modération et à celui de paraître par le cœur au-dessus de la place qu'elle occupait[475].» Mais n'est-ce pas rendre le christianisme impossible que d'exiger ce genre de perfection de l'humanité? Doit-on expulser du monde la vertu, en lui refusant d'être sensible à la seule récompense que le monde peut lui accorder?
[463] MAINTENON, _Lettres à la princesse des Ursins_ (29 avril 1713), t. II, p. 380, édit de 1765.--LA BEAUMELLE, t. VIII, p. 289-293.
[464] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, 2e édit., p. 464.
[465] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XIII, p. 109, ch. VIII.
[466] MADAME DU PÉROU, _Mémoires sur madame_ de Maintenon, recueillis par les dames de Saint-Cyr; Paris, Olivier Fulgence, éditeur, 1846, in-12, p. 1-12.--Le P. LAGUILLE, _Fragments de Mémoires sur la vie de madame_ DE MAINTENON, dans les _Archives littéraires de_ VANDERBOURG, vol. XII, trimestre d'octobre 1806, p. 363 à 370. Lisez _Navailles_ au lieu de Noailles, et _Neuillant_ au lieu de Neuillans.--_Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, p. 404.
[467] Poésies de LA MESNARDIÈRE, in-folio, pièce intitulée _Galanterie_, et dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. VI, p. 54 et 55.
[468] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires sur Sévigné_, p. 464-69, et la 2e partie, p. 448, 449, 450, 451 à 453.
[469] DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, 1846, in-12, p. 273.
[470] _Lettres de messire_ GODETZ DES MARAIS _à madame de Maintenon_, Bruxelles, 1755, in-8º, p. 108 et _passim_. C'est le t. IX de la collection des lettres données par la Beaumelle, et t. XV de toute sa collection sur Maintenon; conférez encore t. VI, p. 79 des _Mémoires_.
[471] MAINTENON, _Lettres_ (8 janvier 1680, lettre de l'abbé Gobelin), t. II, p. 69 de l'édit. gr. in-12; Amsterdam, 1656, Dresde, 1753, petit in-12, p. 142; Nancy, 1752, t. I, p. 158; Paris, 1806, p. 81.--DU PÉROU, _Mémoires sur madame de Maintenon_, 1846, in-12, p. 273.
[472] MAINTENON, _Conversations_, 3e édit., 1828, in-18, p. 239.--Mademoiselle D'AUMALE, _Mémoires_, ms. cité par la Beaumelle, t. I; p. 150 et 151 des _Mém. p. s. à l'hist. de M. et dus. de Louis XIV_.--Conférez ci-après les notes et éclaircissements.
[473] Mesdames DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame de Maintenon_, 1846, in-12, p. 5.
[474] MAINTENON, _Entretien III_, dans LA BEAUMELLE, _Mémoires_, etc., édit. 1756, t. VI, p. 174-176.
[475] Avis de M. DE FÉNELON à madame de Maintenon, dans les _Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. III, p. 212, édit. de LA BEAUMELLE, Amsterdam, 1756.
Tout concourut dans Françoise d'Aubigné à soumettre sa raison aux vérités de la religion et à imprégner son âme de la foi de ses promesses. Les misères de son enfance, l'adversité si longtemps combattue reportaient sans cesse ses pensées et ses espérances de bonheur vers le ciel. Elle avait une mère catholique; mais une tante riche la prit avec elle, et profita de son esprit précoce pour lui donner une forte instruction religieuse. Née dans la religion protestante, cette tante (madame de Villette) voulut lui donner une éducation protestante, et elle s'attacha surtout à lui faire connaître les vérités fondamentales du christianisme; elle grava dans sa jeune âme, elle insinua dans son esprit naturellement réfléchi tout ce qui pouvait raffermir la croyance de la révélation contre les attaques des incrédules. Mais le zèle du catholicisme de sa mère et d'une parente dure et avare l'arracha à la tendresse et aux soins de cette tante, qu'elle chérissait: on la mit au couvent pour la forcer à abjurer la religion qu'on lui avait enseignée.
Dans les premières années du dix-septième siècle, deux femmes instruites[476] et pieuses, dont les noms mériteraient d'être plus connus, avaient, dans l'intention de s'opposer aux invasions du protestantisme, fondé à Paris, dans la rue Saint-Jacques, une maison d'instruction qui devint bientôt célèbre par l'excellence de l'éducation que les jeunes filles pauvres y recevaient. Des religieuses ursulines séculières et ensuite des ursulines cloîtrées dirigèrent cette maison, qui fut la pépinière et le modèle des nombreux couvents du même ordre répandus dans toute la France. Les ursulines de Niort, où Françoise d'Aubigné fut mise, émanaient de celles de Paris; mais elles n'étaient ni aussi éclairées ni aussi habiles. Françoise d'Aubigné s'attacha la maîtresse des pensionnaires; et, quoique âgée seulement de onze ans, elle la suppléait dans ses fonctions, faisait lire, écrire, travailler ses compagnes et avait soin de les tenir propres. Cette instruction et ces soins ennuyaient sa maîtresse, qui aimait à se livrer à des occupations moins fastidieuses[477]. La vanité de la jeune d'Aubigné fut singulièrement enflée par la confiance qui lui était accordée; et quand les religieuses voulurent lui faire abjurer les dogmes de sa croyance, elle résista. Alors on voulut l'intimider; on lui fit un crime de ses raisonnements et de ses pratiques protestantes, ou la soumit aux plus serviles fonctions, et, ne pouvant vaincre sa résistance, on la rendit à sa mère, qui était dans l'impossibilité de payer pour elle une pension. Un sentiment profond de sympathie pour ses condisciples pauvres comme elle, et l'orgueil blessé d'avoir été méconnue, laissa dans l'âme de la jeune d'Aubigné une empreinte ineffaçable. Sa mère la plaça à Paris dans la maison principale des ursulines de la rue Saint-Jacques. Ce fut là que Françoise d'Aubigné trouva des supérieures qui surent apprécier toutes les ressources que présentait, pour une facile conversion, la précoce intelligence de cette jeune fille. Sans se scandaliser, comme les religieuses de Niort, de ses manières d'adorer Dieu, sans gêner sa liberté, les ursulines de Paris firent comprendre à leur jeune élève, par le bel ordre qui régnait dans leur maison, celui qui était nécessaire au maintien de la bonne harmonie de la société chrétienne. On lui enseigna comment Jésus-Christ avait lui-même institué l'ordre de son Église en donnant à ses apôtres la mission de répandre et d'interpréter sa doctrine et d'instituer leurs successeurs; que par conséquent le premier devoir de tout croyant qui voulait être un parfait chrétien était de se soumettre, en matière de foi et d'actes religieux, à ses supérieurs ecclésiastiques, à ceux auxquels avait été déléguée, par transmission successive, la puissance apostolique. Françoise d'Aubigné, convaincue, abjura, et fit avec toute la ferveur d'une néophyte sa première communion. Elle fut reconnaissante envers celles qui lui avaient enseigné cette belle et féconde doctrine de l'Église catholique. En elle était déjà le germe de la femme qui traça, d'après le modèle de cette maison des Ursulines, les _Constitutions_ de Saint-Cyr[478]; qui écrivit l'_Avis à madame la duchesse de Bourgogne_, tant admiré de Louis XIV[479], les admirables lettres à l'_abbesse de Gomer-Fontaine et aux dames de Saint-Louis_[480], l'_Esprit de l'institut des Filles de Saint-Louis_[481], les _Conversations_, les _Proverbes_ composés pour ses élèves chéries[482].
[476] Demoiselle Avrillot, femme d'Acaric, maître des requêtes, et dame Madeleine L'Huillier, veuve de M. le Roux de Sainte-Beuve.--Voyez JAILLOT, _Recherches sur Paris, quartier Saint-Benoît_, p. 141 et 157, t. V. On a un portrait, gravé en 1673, de Madeleine L'Huillier, décédée le 29 août 1640.
[477] DU PÉROU et GLAPION, _Mémoires sur madame de Maintenon_, recueillis par les dames de Saint-Cyr, 1846, in-12, p. 7 et 8.
[478] _Les Souvenirs de madame_ DE CAYLUS _sur les intrigues amoureuses de la cour_, avec les notes de M. DE VOLTAIRE, au château de Ferney, 1770, in-12, p. 112.--_Ibid._, Paris, 1806, Renouard, in-12, p. 193.--_Ibid._, collection des _Mémoires_ de Petitot et Monmerqué, t. LXVI, p. 448. Dans ces trois éditions il y a une faute grave: c'est d'avoir mis Noisy-le-Sec an lieu de Noisy (le berceau de Saint-Cyr). Cette faute est copiée de la Beaumelle.
[479] _Avis de madame_ DE MAINTENON _à madame la duchesse de Bourgogne_. LA BEAUMELLE, _Lettres de madame de Maintenon_, Amsterdam, 1756, t. III, p. 201-10.--LÉOPOLD COLLIN, _Lettres de madame de Maintenon_, t. VI, p. 114, édit. 1806.
[480] _Ibid._, t. III, p. 1-10.
[481] MAINTENON, _l'Esprit_, etc., 1699, in-12; 1711, 1808, in-12 et in-18.
[482] _Conversations de madame la marquise_ DE MAINTENON, publiées par M. de Monmerqué, 1 vol. in-18, 1818, 3e édit.--_Conversations inédites de madame_ DE MAINTENON, précédées d'une notice par M. de Monmerqué, 1828, in-18.--_Mémoires de madame_ DE MAINTENON; Paris, édit. Fulgence, 1846, in-12, p. 402, ch. XXII.
C'est en recueillant les bienfaits d'une instruction supérieure à celle qu'elle avait reçue et en mangeant le pain de la charité que, jeune fille pauvre, Françoise d'Aubigné éprouva par la suite le besoin de partager son nécessaire avec de jeunes filles pauvres, de leur procurer le bonheur par l'instruction morale et religieuse. Ainsi la grande dame qui fonda et dirigea à Saint-Cyr un si haut et si complet enseignement se plaisait encore, lors des voyages de Fontainebleau, à faire le catéchisme aux _pauvresses_ dans l'église d'Avon. Ce goût pour les fonctions d'institutrice de la jeunesse, Françoise d'Aubigné le conserva toute sa vie. Agée de plus de soixante ans, elle écrivait à l'évêque d'Autun avec le style de Montaigne: «Quand vous auriez envie de me plaire, vous ne me parleriez pas mieux sur mes inclinations, qui sont toutes portées à l'instruction et au potage[483].»
[483] _Lettres de madame_ DE MAINTENON à M. de Caylus, évêque d'Autun (26 juin 1709).--Dans les _Mélanges_ publiés par la Société des bibliophiles français, 1827, in-8º, p. 3.--MAINTENON, _Lettres à madame de Glapion_, t. III, p. 181.
Les religieuses de la rue Saint-Jacques, en élevant avec tant de soin la jeune orpheline, espéraient faire pour leur ordre une acquisition précieuse. Sa pauvreté ne lui laissait (elles le croyaient) d'autre ressource que le cloître. Son avare parente, qui ne voulait pas l'avoir à sa charge, lui déclara qu'elle ne devait pas hésiter à prendre ce parti. Mais l'influence qu'elle avait acquise sur ses compagnes, qui toutes la prenaient pour amie et pour conseil, lui avait donné le sentiment de sa supériorité. Elle aurait bien consenti à rester dans un couvent, pourvu qu'elle en fût l'abbesse. Active d'esprit et de corps, persévérante et réfléchie, d'un caractère énergique, plus la fortune faisait peser sur elle sa main de plomb, plus elle se refusait à ployer sous le joug de la dure nécessité, plus elle répugnait à aliéner son indépendance. Si l'éducation et le malheur lui avaient donné de l'aptitude pour se renfermer dans les asiles de la prière, elles l'avaient encore mieux préparée aux agitations et aux intrigues du monde. C'est dans le château de Mursay qu'élevée avec sa cousine de Villette elle avait commencé son instruction profane. A Niort, et peut-être aussi à Paris, un gentilhomme de sa province, vaniteux, mais spirituel, écrivain disert et châtié[484], ami des plus célèbres précieuses[485], des littérateurs et des savants, savant lui-même[486], se plut de bonne heure à lui donner des leçons; et lorsqu'elle fut sortie de l'adolescence, il les lui continua avec ce zèle intéressé que donne l'amour dont ne peut se défendre un homme qui, dans la force de l'âge, reçoit fréquemment des témoignages de reconnaissance d'une innocente et gracieuse beauté à laquelle il prodigue ses soins.
[484] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, 1692, in-12, t. I, p. 107, 126, 135, 162, 326, 333, 370. Lettres à Mitton, le plus grand puriste, en fait de langage, de cette époque.--Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, t. II, p. 255, 419.
[485] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 96, 97, 115, 116, 149, 150, etc. Lettres à mesdames de Sablé, de Lesdiguières, à Mlle de Scudéry, etc.
[486] Conférez MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 6, 84, 145, 150, 159, 215. Lettres à Balzac, Ménage, Simon, Saint-Pavin, etc.--_Ibid._, t. I, p. 60, 159. Lettres à Pascal et à Bourdelot.
Pendant que Françoise d'Aubigné était aux Ursulines de la rue Saint-Jacques, sa tante Neuillant, glorieuse d'avoir contribué à la conversion de sa nièce, avait obtenu la permission de la mener avec elle dans la société, et elle la conduisait fréquemment chez Scarron. On sait le reste[487]. Le plus hideux, le plus célèbre, le plus populaire des auteurs de ce temps fut charmé de son esprit en lisant une de ses lettres, ravi de sa figure en la voyant; et Françoise d'Aubigné, pour échapper au cloître, épousa ce poëte, ce philosophe cynique, mais pourtant vraiment philosophe, et même philosophe stoïcien, par cet indomptable courage avec lequel il luttait gaiement contre les souffrances et la mort. Il se faisait de sa plume un moyen d'existence, écrivant, selon l'occasion et le besoin, facilement, agréablement, des pièces de théâtre, des contes, des romans, des épîtres, des satires, des stances, des rondeaux, des lettres en vers et en prose, de grands poëmes en style burlesque; style qu'il mit à la mode, style détestable, mais original, que lui seul a su bien manier, en se jouant toujours heureusement de sa muse, des lecteurs et de lui-même; encore plus empressé de plaire au public en général qu'aux grands et aux délicats de la haute société, qu'il amusait néanmoins par son enjouement et les jeux de son esprit[488].
[487] Voyez ci-dessus, _Mémoires sur Sévigné_, t. I, p. 228-31, ch. XVI, et p. 466-469, ch. XXXIV.
[488] SCARRON, _les dernières Œuvres_, 1700, in-12, t. I, p. 229. Héro et Léandre, ode burlesque.--_Ibid._, _Œuvres de_ M. SCARRON, Amsterdam, 1737, in-12, t. VIII, p. 339.--Conférez la _Prison_ de M. D'ASSOUCY, Paris, 1674, p. 10.
Dans tout le cours d'une vie qui pour Françoise d'Aubigné se prolongea jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, la période la plus heureuse fut celle des neuf années que cette gracieuse beauté passa dans son union avec Scarron, qui, en l'épousant, fut obligé de renoncer à un canonicat, portion notable de son modique revenu; mais elle jeta un rayon doré sur les dernières et douloureuses années de cet infirme et généreux vieillard. Il l'avait adoptée moins comme son épouse que comme sa secourable fille. C'est dans ces neuf années que se développèrent les éminentes qualités qu'on admire en elle. Madame de Maintenon se retrouve tout entière dans madame Scarron; c'est la même femme qui se continue bienfaisante et chérie jusqu'au dernier souffle de sa longue existence. Elle savait être à la fois à Dieu et au monde. Toutes les personnes que Scarron aimait ou qui avaient de l'affection pour lui, tous ceux qui se plaisaient dans sa société et s'étaient déclarés ses amis ou ses protecteurs restèrent en tout temps les amis de Françoise d'Aubigné. Ceux qu'elle fréquenta dans sa jeunesse furent ceux qu'elle protégea dans son âge mûr[489]. Elle avait bien raison de se comparer à la cane qui regrette sa bourbe quand lui revenait en souvenance l'appartement qu'elle occupait chez Scarron. Cette salutaire contrainte qu'elle recommande tant aux élèves de Saint-Cyr[490] ne l'empêchait pas de s'abandonner à la gaieté de son âge et aux joyeux entretiens de l'aimable et spirituelle société qu'elle recevait chez elle. Elle jouissait alors de l'amitié de tous, sans rien perdre de l'estime, de la considération et du respect qui lui étaient dus. Quand elle quittait son modeste logis et qu'elle cédait aux invitations, elle se retrouvait à l'aise dans le salon de Ninon, dans les jardins de Vaux, «où l'on pense, disait-elle, avec tant de raison, où l'on badine avec tant de grâce[491].» Elle se dédommageait ainsi de l'ennui qu'elle s'imposait pour plaire à ses puissantes protectrices dans les hôtels d'Albret et de Richelieu.
[489] Conférez SCARRON, _Œuvres_, Amsterdam, 1637, in-18, t. I, p. 32, 35, 43, 45, 47, 62, 64, 78, 90-9, 101-29, 124, 163, 167. Lettres de Scarron à la comtesse de Fiesque, à mademoiselle de Neuillant, à la marquise de Sévigné, à madame Renaud de Sévigné, au marquis et à la marquise de Villarceaux, au comte de Vivonne, au maréchal d'Albret.
[490] MAINTENON, _Conversations_, 3e édit., 1828, in-18, p. 184 à 192.
[491] MAINTENON, _Lettres_ (25 mai 1648, à madame Fouquet), t. I, p. 25, édit. L. B. 1756. Conférez 1re partie de ces _Mémoires sur Sévigné_, ch. XXXIV, p. 464.