Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6)
Part 16
[446] Conférez MICHEL-HARDOUIN MANSART, _Livre de tous les plans, coupes, profils et élévations du château de Clagny_, 1680, in-folio.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 499 et 500.
[447] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 316, édit. M.; t. III, p. 442, édit. G.
[448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1675), t. III, p. 418, édit. G.; t. III, p. 296.
La séparation du roi et de madame de Montespan ne pouvait être connue à la cour sans l'être aussi à Paris et dans la province. Madame de Scudéry en écrivit en ces termes à Bussy-Rabutin: «Le roi et madame de Montespan se sont quittés, dit-on, s'aimant plus que leur vie, purement par principe de religion; on dit qu'elle retournera à la cour sans être logée au château et sans voir jamais le roi que chez la reine... La douce et tranquille amitié suffit pour bien remplir un cœur. Pour moi, je trouve que madame de Montespan aura deux paradis au lieu d'un: elle sera toujours aimée, et elle saura qu'il n'y aura que Dieu au-dessus d'elle dans son cœur[449].»
[449] _Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte_ DE BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 184-187.
Mais on apprend, par la réponse de Bussy, que lui ne se laissait point abuser par ces belles apparences; il en était de même de madame de Sévigné: elle prévit quel serait le dénoûment de cette amoureuse épopée. Deux jours après, écrivant encore à sa fille, elle revient sur cette remarquable visite de la reine à madame de Montespan, et dit: «La reine fut voir madame de Montespan à Clagny le jour que je vous avais dit qu'elle l'avait prise en passant; elle monta dans sa chambre, où elle fut une demi-heure; elle alla dans celle de M. du Vexin[450], qui était un peu malade, et puis emmena madame de Montespan à Trianon, comme je vous l'avais mandé. Il y a des dames qui ont été à Clagny: elles trouvèrent la belle si occupée des ouvrages et des enchantements que l'on fait pour elle que, pour moi, je me représente Didon qui fait bâtir Carthage. La suite de cette histoire ne se ressemblera pas[451].»
[450] Louis-César de Bourbon, comte du Vexin, second fils de Louis XIV et de madame de Montespan, né le 20 juin 1672; il n'avait alors que trois ans. Il avait été légitimé en novembre 1673, et mourut en 1683.
[451] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juin 1675), t. III, p. 419, édit. G.; t. III, p. 297, édit. M.
Madame de Montespan parut quelque temps vouloir participer à la bonne résolution du roi et se montrer satisfaite «d'être aimée toute l'année sans scrupule.» Bossuet lui-même crut à cet effort de sa raison, et c'est peut-être ce qui le fit relâcher de la décision rigoureuse qu'il avait donnée, au nom de l'Église, de la nécessité d'une séparation absolue. Il prononça, dit-on, que rien n'empêchait madame de Montespan de rester à la cour, d'y remplir sa charge de dame d'honneur de la reine et d'y vivre aussi chrétiennement qu'ailleurs[452].
[452] CAYLUS, _Souvenirs_, collect. des Mémoires relatifs à l'histoire de France, édit. de Petitot et Monmerqué, 1828, in-8º, t. LXVI, p. 89.--Et la note de Monmerqué, t. III, p. 269 des _Lettres de_ SÉVIGNÉ (14 mai 1675).
On peut suivre dans les lettres de madame de Sévigné, qui mit toujours beaucoup d'empressement à se faire initier, autant qu'elle le pouvait, dans le secret des petits appartements du roi et à en instruire sa fille, cette phase curieuse de la liaison des amours de Louis XIV et de madame de Montespan.
«Toutes les dames de la reine sont précisément celles qui font compagnie à madame de Montespan: on y joue tour à tour, on y mange; il y a des concerts tous les soirs; rien n'est caché, rien n'est secret; les promenades en triomphe. Cet air déplairait encore plus à une femme qui serait un peu jalouse (allusion à la reine); tout le monde est content. Nous fûmes à Clagny: que vous dirai-je? c'est le palais d'Armide; le bâtiment s'élève à vue d'œil; les jardins sont faits. Vous connaissez la manière de Le Nôtre: il a laissé un petit bois sombre qui fait fort bien; il y a un bois d'orangers dans de grandes caisses; on s'y promène; ce sont des allées où l'on est à l'ombre; et, pour cacher les caisses, il y a des deux cotés de petites palissades à hauteur d'appui, toutes fleuries de tubéreuses, de roses, de jasmins et d'œillets. C'est assurément la plus belle, la plus surprenante, la plus enchantée nouveauté qui se puisse imaginer: on aime fort ce bois[453].»
[453] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 490 et 500, édit. G.; t. III, p. 361. Conférez MICHEL-HARDOUIN MANSART, _Les plans, profits et élévations du château de Clagny_, 1680. Voyez le plan général, qui est le meilleur commentaire de cette lettre.
Madame de Sévigné avait déjà dit, en parlant de _Quantova_: «L'attachement est toujours extrême; on en fait assez pour fâcher le curé et tout le monde, et peut-être pas assez pour elle; car dans son triomphe extérieur il y a un fonds de tristesse[454].»
[454] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 473, édit. G.; t. III, p. 346.
C'est que ce triomphe n'était pas complet. Il ne suffisait pas à madame de Montespan d'avoir été, contre le vœu de Bossuet et du parti pieux, réintégrée au château, d'y faire sa charge, d'être estimée et considérée de la reine et de toute la cour: tous ces honneurs, toute cette pompe ne pouvaient la distraire de ses désirs. Louis XIV avait trente-sept ans, madame de Montespan n'en avait que trente, et, comme lui, elle était encore dans toute la force, dans tout l'éclat de la beauté. La vive impression du passé pesait trop fortement sur elle et sur le roi pour que le présent ne leur devînt pas insupportable. Bussy, qui était instruit de tout par madame de Scudéry, prédisait avec certitude que madame de Montespan ne pourrait demeurer à la cour que comme maîtresse. «On ne remporte, disait-il, la victoire sur l'amour qu'en fuyant. Si, ayant quitté le roi, elle avait encore du plaisir à s'en croire aimée, elle ne serait pas selon le cœur de Dieu.»--«Il est vrai (ajoutait-il avec ce solide jugement que donne l'expérience) que le bon sens voudrait qu'on ne se chargeât point d'une grande passion, puisqu'on sait bien qu'elle finira avant la mort; mais chacun se flatte; on ne veut pas trouver des raisons qui empêchent de faire une chose agréable. Il est certain que l'amitié est bien plus solide; mais il n'y a que des gens qui ne sont plus propres à l'amour qui en soient capables[455].»
[455] _Supplément aux Mémoires et Lettres du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, t. I, p. 185.
Habitués depuis longtemps à se comprendre sans proférer une seule parole, Louis et Montespan connurent par leurs regards, dès les premiers moments de leur entrevue, que leur amour mutuel s'était accru par l'absence et par la contrainte. Alors Montespan, par son attitude, ses paroles, ses manières, annonça qu'elle avait renoncé au rôle froid qu'on avait voulu lui imposer, et montra la ferme volonté d'être rétablie dans tous ses droits et dans la double puissance d'amante et de favorite.
Le roi subissait l'influence de tout le parti pieux. Retenu par la promesse faite à Bossuet, il résistait encore; mais les charmes séducteurs de celle dont le son de voix seul suffisait pour l'émouvoir, les amusants sarcasmes de son brillant esprit, sa folle gaieté, sa tristesse et ses larmes domptèrent un courage qu'avaient seuls pu soutenir les dangers et les distractions de la guerre. Le triomphe de Montespan fut complet; et sa faveur, sa puissance parurent plus grandes et plus affermies que jamais. Tout prit alors à la cour un aspect plus gai et plus conforme aux mœurs et aux habitudes qui y régnaient. L'année put se terminer comme elle avait commencé, lorsque, pendant le carnaval, au retour de la seconde conquête de la Franche-Comté, on représenta le dernier ballet où Louis XIV avait dansé et l'opéra de _Thésée_, par Quinault et Lulli. Malgré les traits satiriques dirigés contre Lulli et Quinault par Despréaux[456], dans son épître à Seignelay, récemment publiée (et cette épître avait pour but de stigmatiser les flatteurs), on reprit les représentations de cet opéra; et pour cette reprise on négligea _Iphigénie_[457], nouveau et admirable chef-d'œuvre de Racine. A ce brillant spectacle Pomponne conduisit l'abbé Arnauld, son frère, revenu de Rome, madame de Sévigné, madame de Vins, M. de la Troche et d'Hacqueville[458]. Le prologue tout entier était consacré aux louanges du roi, et la décoration représentait les jardins et la façade du palais de Versailles. Louis XIV entendit encore chanter les vers suivants:
VÉNUS.
Vénus répand sur lui tout ce qui peut charmer.
MARS.
Malheur, malheur à qui voudra contraindre Un si grand héros à s'armer!
VÉNUS.
Tout doit l'aimer.
MARS.
Tout doit le craindre.
VÉNUS ET MARS.
Tout doit le craindre, Tout doit l'aimer.
MARS ET VÉNUS.
Qu'il passe, au gré de ses désirs De la gloire aux plaisirs, Des plaisirs à la gloire! Venez, aimables dieux, venez tous dans sa cour. Mêlez aux chants de la victoire Les douces chansons de l'amour.
LE CHŒUR.
Mêlons aux chants de la victoire Les douces chansons de l'amour[459].
[456] BOILEAU, épître à Seignelay, vers 1, 91, 93, 134, 140, 146, 170, 174.--_Œuvres_ DE BOILEAU DESPRÉAUX, épître IX, 1747, in-8º, édit. de Saint-Marc, p. 330-393; édit. 1830, in-8º, de Berriat Saint-Prix, t. II, p. 105 à 119.
[457] RACINE, _Iphigénie_, Paris, Barbin, 1675, in-12 (72 pages).
[458] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1675), t. III, p. 468, édit. G.; t. III, p. 341, édit. M.--L'abbé ARNAULD, _Mémoires_, coll. Petitot, t. XXXIV, p. 358.
[459] FÉLIBIEN, _Relation des divertissements de Versailles_ donnés par le roi à toute la cour, au retour de la conquête de la Franche-Comté, l'année 1674, in-4º (5 pages).--Cinquième journée du samedi 18 août, p. 426 à 428.--Les frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre françois_, t. XI, p. 318.--DE BEAUCHAMP, _Recherches sur les théâtres_, t. III, p. 172 et 207.--QUINAULT, _Théâtre_, édit. 1715, Paris, in-12, t. IV, p. 200 et 201.--Opéra de _Thésée_, représenté devant Sa Majesté à Saint-Germain en Laye (le dixième jour de janvier 1675; Paris, Ballard, in-4º, p. 5).
Ce n'étaient pas là les exhortations de Bossuet, ce n'était pas avec de tels vers,
De morale lubrique, Que Lulli réchauffait des sons de sa musique,
que Despréaux, accusé à tort d'être un flatteur, louait le grand monarque. C'est depuis même que l'auteur de _Thésée_ était le plus comblé des dons de la faveur royale que le courageux législateur du Parnasse français n'a cessé de flétrir ses fades adulations[460] et de condamner l'opéra comme un spectacle immoral[461].
[460] BOILEAU, satire II, 20; III, 195; IX, 98; IX, 288.--Lutrin, II, 92-8.
[461] BOILEAU, satire X, 131, 141-2.
CHAPITRE XI.
1675-1676.
Le parti pieux espère dans l'influence de madame de Maintenon.--Explication des causes qui font qu'à partir de cette époque madame de Sévigné ne parle plus de madame de Maintenon qu'avec un esprit de dénigrement.--Nécessité de jeter une vue rétrograde sur la vie de madame de Maintenon.--Pourquoi les historiens se sont égarés à son sujet.--Sa pauvreté, son mariage, sa figure.--Ce qui la défendait contre la séduction.--Sa naissance.--Son éducation.--Son désir de s'attirer la considération et des éloges.--Son impuissance à s'en corriger.--Éducation des filles pauvres.--Fondation des couvents d'Ursulines.--Françoise d'Aubigné d'abord mise aux Ursulines à Niort, à Paris, ensuite aux Ursulines de la rue Saint-Jacques.--Elle abjure la religion protestante.--Elle se forme dans cette maison aux vertus et aux talents qu'elle a déployés par la suite.--Sa tante Neuillant obtient la permission de la faire mener dans le monde.--Elle va chez Scarron.--Elle devient sa femme.--Bonheur dont elle a joui pendant les huit années de son union.--A la mort de Scarron, la reine donne et augmente pour sa veuve la pension qu'elle faisait à celui-ci.--Madame Scarron se retire au couvent des Hospitalières.--On veut la marier à un vieux duc.--Elle refuse.--Elle est désapprouvée.--Ninon et madame de Villarceaux.--Étroite liaison de madame Scarron avec ces deux femmes.--Villarceaux veut la séduire, et n'y peut parvenir.--Elle perd sa pension par la mort de la reine.--Refuse de nouveau de se marier.--S'apprête à suivre la reine de Portugal.--Madame de Montespan s'y oppose.--Sa pension est rétablie par le crédit de Montespan.--Le roi confie à madame Scarron l'éducation de ses enfants issus de madame de Montespan.--Influence de madame Scarron sur Montespan.--Madame Scarron achète un marquisat, et le roi la nomme marquise de Maintenon.--Contrariée par Montespan, elle est prête à se retirer.--Se brouille avec Montespan.--Obtient de correspondre directement avec le roi.--Revient de Baréges, et est rétablie à la cour sur le même pied qu'autrefois.--Durée du règne de madame de Montespan.--Les sentiments que madame de Maintenon inspirait au roi différaient de ceux qu'il avait pour les autres femmes.
Par le triomphe de madame de Montespan, le parti pieux ne fut découragé ni vaincu; il ne pouvait pas l'être. Sans doute le petit nombre de personnes qui le composaient n'étaient point indifférentes à la fortune et aux honneurs; mais il n'était pas non plus formé d'ambitieux sans principes et de courtisans sans conscience, se faisant de la religion un honorable moyen d'acquérir du crédit, du pouvoir et des richesses. Les chefs de ce parti étaient parfaitement convaincus des vérités de la foi; ils savaient que le roi et sa maîtresse, malgré l'indulgence qu'ils accordaient à leurs passions, avaient, ainsi qu'eux, de sincères convictions; et la piété bien connue de la gouvernante des enfants de madame de Montespan, l'amitié que celle-ci avait pour elle avaient fait concevoir des espérances par l'ascendant qu'on lui connaissait sur l'esprit de la favorite: ces espérances avaient été détruites par la faiblesse du monarque et la mollesse du P. la Chaise; mais d'autres plus fortes avaient succédé. Les enfants du roi que madame de Montespan avait confiés à madame de Maintenon étaient ceux que Louis XIV chérissait de préférence. Par les soins que leur prodiguait cette gouvernante, par l'éducation qu'elle leur donnait, ils n'avaient pour celle qui les avait mis au jour qu'une soumission et une tendresse de commande; leurs sentiments les plus affectueux, les plus tendres se reportaient sur celle qui leur avait servi de mère. Les dons du roi furent la juste récompense d'une sollicitude si paternelle et si éclairée. Alors la gouvernante, devenue plus indépendante, contrariée dans son système d'éducation, se prévalut de la condition qu'elle avait faite de n'être obligée de se soumettre qu'aux ordres et aux volontés du roi dans ce qui concernait les enfants qui lui étaient confiés. L'orgueil de Montespan fut blessé; la défiance et la jalousie firent disparaître l'attachement que des sympathies communes avaient formé entre elles. Il n'y eut pas rivalité, mais désunion. Ce désaccord procura à madame de Maintenon toute la confiance du parti pieux. Elle en avait été jusqu'alors le principal appui; elle en devint l'âme, elle en fut le chef.
J'ai souvent eu occasion de parler dans ces Mémoires[462] de Françoise d'Aubigné, qui, dès qu'elle fut unie à Scarron, fut aimée et recherchée par madame de Sévigné. Mais dans les lettres de celle-ci, à partir de l'époque où nous sommes parvenus, on voit succéder aux louanges qu'elle lui accordait un esprit de dénigrement qui étonne. En cela madame de Sévigné n'exprimait pas ses sentiments personnels, elle n'était que l'écho de madame de Coulanges, des anciennes amies et protectrices de madame de Maintenon et de toute la cour, à l'exception de ce petit nombre de personnes unies entre elles pour arracher le roi au scandale donné à ses sujets par ses adultères amours. Il est nécessaire, pour l'intelligence des lettres de madame de Sévigné et encore plus pour la parfaite connaissance de l'histoire du siècle de Louis le Grand, d'éclaircir les causes d'un tel changement envers une femme justement célèbre, que la considération et la faveur générales entourèrent, dès son entrée dans le monde et pendant toute sa jeunesse, d'une auréole lumineuse qui disparut aussitôt qu'elle eut obtenu toute la confiance de Louis le Grand. Les nuages qui, depuis cette époque, la voilèrent aux regards des contemporains ne se sont pas encore dissipés et ont causé cette divergence dans l'opinion, ces jugements contradictoires qui ont égaré les historiens quand ils ont voulu scruter les causes des événements qu'ils avaient à raconter. Les personnes qu'on croit être parvenues à un rang élevé par l'exercice d'un pouvoir occulte sont rarement jugées avec impartialité; on les apprécie moins par ce qu'elles ont dû et pu être que par ce qu'on eût désiré qu'elles fussent. Leurs vertus et leurs qualités tournent contre elles dans notre esprit, parce qu'elles sont autres que celles dont nous eussions voulu les décorer ou incompatibles avec elles. Les historiens, pour de telles personnes, aiment mieux s'efforcer de les imaginer que les peindre, de les deviner que les définir; ils en tracent des portraits fantastiques, sans ressemblance comme sans vérité.
[462] _Mémoires sur Sévigné_, I, 74, 463, 466, 467, 469; II, 127, 172, 448, 450, 451, 452; III, 62, 95, 96, 212, 219, 279; IV, 88, 89, 91, 93, 94, 96, 144, 270, 314.
Cependant nulle complication dans la vie de Françoise d'Aubigné; nulle contradiction entre ses discours, ses actions et ses écrits; nulle aberration dans sa conduite. Rien de plus uniforme, de plus certain que les motifs qui la firent agir. Son caractère ne se démentit jamais; le monde changea souvent autour d'elle et pour elle, mais elle, ne changea point; dans la pauvreté et dans la richesse, dans l'abaissement et dans les grandeurs, durant les années glorieuses du règne de Louis XIV et durant ses désastres, elle fut toujours la même. Madame de Maintenon est le personnage historique sur lequel on possède le plus de documents émanés de sa bouche ou tracés par sa plume: il est donc à regretter que les historiens, même les plus judicieux, aient préféré des satires contemporaines, quelques _pastiches_ maladroits des lettres de Coulanges et de Sévigné, des mémoires rédigés d'après des bruits de cour et des traditions mensongères aux témoignages certains et authentiques fournis par elle-même, et qu'ils aient converti une simple et intéressante histoire en un vulgaire et incompréhensible roman.
Je n'ai pas sans doute le projet de recommencer l'histoire si souvent écrite de madame de Maintenon; elle n'appartient qu'en partie au sujet qui m'occupe; mais je dois éclaircir les particularités qui la concernent, intéressantes à connaître pour les lecteurs de ces Mémoires.
Quoique la vie de madame de Sévigné se soit en partie écoulée dans les mêmes lieux et au milieu des mêmes sociétés que celle de madame de Maintenon, ces deux vies, si on les écrivait avec les mêmes intentions que j'ai eues en composant ces Mémoires, sont des sujets qui n'ont presque aucune connexité. La vie de madame de Sévigné se termine avec la gloire du grand siècle; celle de madame de Maintenon s'est prolongée au delà même des jours de Louis XIV, qui a malheureusement survécu à son siècle. C'est durant les vingt années qui s'écoulèrent entre la mort de madame de Sévigné et celle du roi que madame de Maintenon apparaît comme une des figures principales que l'historien doit retracer entières au milieu d'événements que madame de Sévigné n'a point connus, de personnes qu'elles n'a pas vues ou qui de son temps ne figuraient point encore sur la grande scène du monde. Il me suffira donc de jeter un regard rétrospectif sur les premières années de la vie de madame de Maintenon et de bien apprécier la nature de son intimité avec Louis XIV et de ses rapports avec madame de Montespan lorsque celle-ci était plus que jamais heureuse et fière de l'amour qu'elle inspirait au roi.