Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6)
Part 10
La musique est un art qui ne parle au cœur et à l'imagination que par les sons. Par cela même elle convient mieux que les compositions dramatiques à ceux que l'âge ou la multiplicité des affaires ont rendus, dans leurs moments de distraction, peu capables d'une attention soutenue. Tel commençait à être Louis XIV. Lulli s'aperçut du déclin de son goût pour la comédie. Il s'associa avec Quinault, dont il espérait avec raison obtenir des opéras meilleurs que ceux de l'abbé Perrin[249]; et, pour empêcher que Molière ne pût réunir dans ses compositions la comédie et l'opéra, il obtint une ordonnance (22 avril 1672) qui portait défense aux comédiens d'avoir, pour leurs représentations, plus de deux voix et plus de six violons. Dès lors Molière, brouillé avec Lulli ne put se servir de lui pour les ballets du _Malade imaginaire_, et il en fit composer la musique par Charpentier, musicien aussi habile, mais non aussi goûté que Lulli, qui le persécuta par jalousie[250]. _Le Malade imaginaire_ fut cependant représenté sur le théâtre du Palais-Royal, le 10 février 1673, avec toute sa musique, et imprimé la même année[251]; mais il ne fut joué à la cour que l'année suivante[252]. Débarrassé d'un redoutable rival par la mort de Molière, Lulli resta le directeur favorisé des divertissements du roi. Quatre des principaux acteurs de la troupe de Molière s'en étant séparés pour entrer dans la troupe de l'hôtel de Bourgogne, Colbert fut chargé par Louis XIV de former, des débris de la troupe du grand comique et de celle du Marais, une nouvelle troupe qui fut transportée rue Mazarine; et le théâtre du Palais-Royal fut donné à Lulli pour y établir l'Opéra, décoré du nom d'_Académie royale de musique_. L'ancien Opéra du marquis de Sourdac disparut, et le nouvel Opéra fut fondé par l'association de Lulli, de Quinault, de Vigaroni; le musicien, le poëte et le décorateur formèrent un spectacle tout nouveau, d'une grandeur et d'une magnificence fort au-dessus de tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Il devint célèbre dans toute l'Europe, et n'a cessé de contribuer aux progrès de la chorégraphie, de la musique vocale et instrumentale. Quoique toujours onéreux pour l'État, il a survécu à tous les désastres de nos révolutions. Malgré la réunion des talents qui contribuaient à sa réussite, il causa, dans la nouveauté, plus d'admiration que de plaisir[253], et il ne se soutint que par la volonté et la munificence de Louis XIV, qui le mit à la mode. Jamais, depuis, l'empressement du public ne suffit pour entretenir ce spectacle dans la splendeur et le luxe qui est de son essence; pour qu'il pût subsister il a fallu que tous les gouvernements qui se sont succédé en France fussent pour lui plus prodigues encore que n'avait été Louis XIV.
[249] Les frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre français_, t. XI, p. 293.
[250] TITON DU TILLET, _Parnasse françois_, Paris, 1732, in-folio, p. 490.--ROQUEFORT, dans la _Biographie universelle_, t. VIII, p. 244, article _Charpentier_ (Marc-Antoine). Ce savant maître de musique de la Sainte-Chapelle naquit à Paris en 1634, et y mourut en 1702, âgé de soixante-huit ans.
[251] Avec le Prologue, 36 pages in-4º, Paris, 1663, chez Christophe Ballard.
[252] FÉLIBIEN, _les Divertissements de Versailles_, p. 28.
[253] Conférez LA FONTAINE, _Épître à M. Nyert sur l'Opéra_, et nos notes dans les _Œuvres_, édit. 1827, t. VI, p. 108 à 119.--RAGUENET, _Parallèle des Italiens et des Français en ce qui regarde la musique et l'Opéra_, in-12, Paris, 1702, p. 124.--LA BRUYÈRE, _Caractères_, ch. XLVII, t. I, p. 164, édit. W., 1835, in-8º et in-12.
Ce fut madame de Montespan qui eut la principale part à cette rénovation de l'Opéra. Pour faire cette révolution théâtrale, elle s'appuya sur l'opinion de la Rochefoucauld, alors, à la cour, le grand arbitre du goût. «M. de la Rochefoucauld, dit madame de Sévigné à sa fille, ne bouge de Versailles; le roi le fait entrer chez madame de Montespan pour entendre les répétitions d'un opéra qui passera tous les autres: il faut que vous le voyiez[254].» Cet opéra était celui d'_Alceste ou le Triomphe d'Alcide_, qui fut le premier que composa Quinault depuis qu'il avait fait alliance avec Lulli et que la salle du Palais-Royal avait été accordée à ce dernier pour son spectacle[255]. Le succès de ce nouvel ouvrage fut grand, et fit oublier à ce public ému et flatté que Molière, dans cette même salle, en le bafouant le faisait rire. Madame de Sévigné écrit le 8 janvier 1674: «On joue jeudi l'opéra qui est un prodige de beauté; il y a des endroits de la musique qui m'ont fait pleurer; je ne suis pas seule à ne le pouvoir soutenir; l'âme de madame de la Fayette en est tout alarmée[256].» Je le crois sans peine: celle qui n'avait jusqu'alors entendu que les opéras de François Perrin, les maigres instruments de Gabriel Gilbert et les accompagnements monotones de Cambert[257] devait être agréablement surprise de cette variété d'instruments, de ces timbales, de ces trompettes qui produisaient, par leur éclatante harmonie, des effets inconnus à la musique française. Les récitatifs du musicien florentin, admirés encore de nos artistes modernes par la vérité de la déclamation et la justesse de la prosodie, ne devaient pas médiocrement toucher des femmes d'un goût aussi exercé que madame de la Fayette et madame de Sévigné. Le beau chœur des suivants de Pluton, qui se réjouissent de la venue d'Alceste dans les enfers, rehaussé par la musique de Lulli, était surtout propre à alarmer la constitution maladive et vaporeuse de madame de la Fayette:
Tout mortel doit ici paraître: On ne peut naître Que pour mourir. De cent maux le trépas délivre: Qui cherche à vivre Cherche à souffrir. Chacun vient ici-bas prendre place; Sans cesse on y passe, Jamais on n'en sort. Est-on sage De fuir ce passage? C'est un orage Qui mène au port. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Plaintes, cris, larmes, Tout est sans armes Contre la mort. Chacun vient ici-bas prendre place; Sans cesse on y passe, Jamais on n'en sort[258].
[254] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1673), t. III, p. 231, édit. G.; t. III, p. 146, édit. M.--Vie de QUINAULT, dans les _Œuvres de_ QUINAULT, édit. 1715, p. 34.
[255] Le premier opéra de ces deux auteurs, joué dans cette salle, fut _Cadmus et Hermione_, représenté le 17 avril 1673; mais cette pièce avait déjà été jouée au jeu de paume du Bel-Air. Conférez _Vie de Quinault_, dans les _Œuvres de_ QUINAULT, édit. 1715, in-12.
[256] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1674), t. III, p. 299, édit. G.; t. III, p. 283, édit. M (Corrigez la note dans les deux édit.).
[257] DE BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_, t. III, p. 202-207.
[258] QUINAULT, _Alceste_, tragédie, acte III, scène 3, t. IV, p. 182 du _Théâtre de_ M. QUINAULT, 1715, in-12.
Cependant l'impulsion donnée par la faveur de Louis XIV au théâtre de l'Opéra, décoré du nom d'Académie, ne profita bien qu'à la musique et à la danse. La France resta toujours inférieure à l'Italie sous le rapport des machines et des décorations comme sous celui du chant et de la poésie. Les plus belles pièces de Quinault ne sont pas comparables aux plus médiocres de Métastase; et néanmoins aucun de nos poëtes, depuis Louis XIV, n'a réussi mieux que Quinault dans ce genre de composition. Mais l'Opéra français devint, dès son début au Palais-Royal, supérieur dans la musique instrumentale. Le poëme, les danses, les ballets n'excitaient qu'un plaisir secondaire en comparaison des belles symphonies que Lulli composait; ses opéras ressemblaient à des concerts. C'est ce dont se plaint amèrement la Bruyère, ce grand peintre de la société française dans le grand siècle[259]. Les imitateurs du Florentin profitèrent du goût régnant pour composer des opéras courts, presque sans récitatifs, tout en symphonies et qui pouvaient se passer des prestiges du théâtre. Un musicien nommé Molière (qui n'avait rien de commun que le nom avec le grand comique) paraît avoir particulièrement réussi dans ces opéras-concerts, dont l'abbé Tallemant composait les paroles et qu'il faisait chanter chez lui et dans des fêtes particulières[260]. Le 5 février (jour anniversaire de sa naissance), madame de Sévigné écrit à sa fille: «Je m'en vais à un petit opéra de Molière, beau-père d'Itier[261], qui se chante chez Pelissari; c'est une musique très-parfaite. M. le Prince, M. le Duc et madame la Duchesse y seront.»
[259] LA BRUYÈRE, _Caractères_, ch. I, no XLVII, p. 165.
[260] B. DE BEAUCHAMPS, _Recherches sur les théâtres de France_, t. III, p. 178.--PAVILLON (lettre à mademoiselle Itier), _Œuvres_, édit. 1750, in-12, p. 96.
[261] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 335, édit. M.; t. III, p. 233, édit. M.
Pelissari était un riche financier, ami de Gourville et de d'Hervart[262]. Madame de Sévigné l'avait connu chez Fouquet au temps de la Fronde, et avec lui, comme avec Jeannin de Castille, elle était restée liée. Déjà les plus grands personnages de ce temps aimaient à se réunir chez ces riches roturiers, qui acquirent dans le siècle suivant une influence toujours croissante. Le jeu, la bonne chère faisaient éprouver à tous ces hommes de la cour des plaisirs plus vifs que ceux qu'ils devaient à la magnificence du monarque, parce que les plus élevés parvenaient, par la familiarité même de leur excessive politesse, à faire régner dans ces cercles, honorés par leur présence, tout le charme d'une parfaite égalité sans rien perdre des avantages que leur donnait la supériorité de leur rang et de leur naissance; et depuis lors ce fut là le triomphe du savoir-vivre et du suprême bon ton. Ainsi nous voyons madame de Sévigné, vivement pressée de se rendre à une invitation de la duchesse de Chaulnes avec les cardinaux de Retz et de Bouillon, préférer un souper chez Gourville[263], où elle devait se réunir avec toute sa société, M. de la Rochefoucauld, madame de la Fayette, M. le Duc, le comte de Briord[264], son aide de camp, madame de Thianges, madame de Coulanges, Corbinelli. Madame de Sévigné ne pouvait être attirée chez Pelissari que les jours de concerts et de grandes réunions. La société de madame Pelissari était toute différente de la sienne. Celle-ci recevait beaucoup d'hommes de lettres, mais c'étaient précisément ceux qui régnaient alors à l'Académie et qui n'avaient aucun succès à l'hôtel de la Rochefoucauld. Pavillon était le Voiture de ce _pastiche_ de l'hôtel de Rambouillet[265]. Le jour que madame de Sévigné se rendit chez madame Pelissari pour entendre l'opéra de Molière, elle dut y trouver Cotin, qui récita peu après, en séance publique, des vers à la louange du roi; Gilles Boileau[266], l'ami de Cotin et l'ennemi de Despréaux, son frère; puis Furetière, Charpentier, l'abbé Tallemant, Perrault, le vieux Bois-Robert, Quinault, Regnier, Desmarais, Benserade et d'autres moins connus. C'étaient alors les coryphées de l'Académie française, peuplée en majeure partie de grands seigneurs, loués par leurs confrères en vers et en prose. Ceux-ci formaient une ligue en faveur des médiocrités intrigantes; ils exaltaient le siècle présent, et dépréciaient tous les siècles qui l'avaient précédé. Leur règne allait cesser. A la vérité Despréaux et la Fontaine devaient attendre dix ans encore leur admission à l'Académie; mais déjà depuis deux ou trois ans l'ennemi avait commencé à pénétrer dans la place. Bossuet avait été reçu de l'Académie en 1671, Racine et Fléchier en 1673, le savant Huet, qui écrivait des poëmes charmants dans la langue de Virgile, en 1674. Benserade, sans beaucoup d'avantages pour l'illustre compagnie, allait y remplacer Chapelain. Madame de Sévigné ne manque pas de donner à madame de Grignan des nouvelles de ce dernier, si connu d'elle et de toute sa famille: «M. Chapelain se meurt; il a une manière d'apoplexie qui l'empêche de parler; il se confesse en serrant la main; il est dans sa chaise comme une statue: ainsi Dieu confond l'orgueil des philosophes. Adieu, ma bonne[267].»
[262] DE GOURVILLE, _Mémoires_ (1657), collect. de Petitot, t. LII, p. 317-341.
[263] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1674), t. III, p. 335, édit. G.; t. III, p. 233, édit. M.--PAVILLON, _Œuvres_, édit. 1750, t. I, p. LXXVIII, Remarques sur Briord.
[264] Voyez _Lettres de_ LOUIS XIV au comte de Briord, la Haye, 1726, pet. in-12, 209 pag.; pièces justificatives, 50 pag.
[265] PAVILLON, _Œuvres_, édit. 1750, t. I, p. 154. Conférez t. I, p. 146, 148, 152, 157, 165, et t. II, p. 202, 205, 284.
[266] D'OLIVET, _Histoire de l'Académie françoise_, édit. in-4º, 1729, t. II, p. 158.
On est étonné du peu d'affection que manifeste en cette circonstance madame de Sévigné pour l'ancien précepteur des MM. de la Trousse, ses parents; pour celui qui, avec Ménage, lui avait donné à elle-même des leçons dont elle avait si bien profité. Mais Chapelain, qui avait été une des grandes notabilités littéraires chez la marquise de Sablé[268], dans les réunions hebdomadaires de mademoiselle de Scudéry et à l'hôtel de Rambouillet, où Arnauld d'Andilly l'avait introduit[269], où ses liaisons avec les solitaires de Port-Royal lui donnaient de l'importance; cet auteur tant prôné, si magnifiquement récompensé par les ducs de Longueville et de Montausier; ce juge souverain en matière de goût, selon Balzac[270], était devenu ridicule par la publication de son grand poëme et par son avarice[271]. On convenait que Boileau Despréaux, pour répondre aux reproches que lui adressait le spirituel de Coupeauville[272] d'avoir si maltraité le chantre malencontreux de la célèbre Pucelle, avait eu raison de dire: «Mais je n'ai été que le secrétaire du public; je ne suis coupable que d'avoir dit en vers ce que tout le monde dit en prose[273].» Madame de Sévigné fut tout étonnée de voir le satirique «s'attendrir pour le pauvre Chapelain,» et elle lui pardonnait de s'être montré si cruel en vers, puisqu'il était si tendre en prose[274]. Elle admirait plus que personne le talent de Despréaux, et recherchait les réunions ou il faisait des lectures de son _Art poétique_, qui devait bientôt paraître et faire époque dans la littérature française.
[267] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1673), t. III, p. 223, édit. G.; t. III, p. 139, édit. M.--Chapelain ne mourut que plusieurs mois après cette lettre, le 22 février 1674.
[268] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 399, 416, édit. in-8º; t. IV, p. 152, 170, édit. in-12.--D'OLIVET, _Histoire de l'Académie françoise_, édit. 1729, in-4º, t. II, p. 124.
[269] SAINTE-BEUVE, _Port-Royal_, t. III, p. 470.
[270] _Vie de Costar_, t. VI, p. 263 des _Historiettes_ de TALLEMANT DES RÉAUX, et _ibid._, p. 264 et 265. Lettres autographes d'Arnauld d'Andilly et de Chapelain.
[271] D'OLIVET, _Histoire de l'Académie françoise_, édit. in-4º, t. II, p. 128.
[272] CLAUDE DUVAL DE COUPEAUVILLE, abbé de la Victoire, mort en 1676. Conférez sur ce personnage SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 février 1671), éd. G.; t. I, p. 265, édit. M. (M. M. a corrigé sa note ailleurs.)--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 303-332 (et la note 726 à la page 330), édit. in-8º; t. IV, p. 87, 88, et la note 1.--_Ménagiana_, t. II, p. 1; t. III, p. 79.
[273] _Œuvres de_ BOILEAU DESPRÉAUX, édit. de Saint-Marc, 1747, t. I, p. 154. Note sur le vers 203 de la satire IX.
[274] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 264, édit. G.; t. III, p. 173, édit. M.
Le 15 décembre (1673), elle écrit: «Je dînai hier avec M. le Duc, M. de la Rochefoucauld, madame de Thianges, madame de la Fayette, madame de Coulanges, l'abbé Têtu, M. de Marsillac et Guilleragues, chez Gourville. Vous y fûtes célébrée et souhaitée; et puis on écouta la _Poétique_ de Despréaux, qui est un chef-d'œuvre[275].»
[275] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1673), t. III, p. 262, édit. G.; t. III, p. 171, édit. M.
Elle n'entendit cette fois qu'une portion du poëme; car, un mois après, elle écrit encore: «De Pomponne m'a priée de dîner demain avec lui et Despréaux, qui doit lire sa _Poétique_.» Le surlendemain, elle commence ainsi une autre lettre: «J'allai donc dîner samedi chez M. de Pomponne, comme je vous avais dit; et puis (on dînait alors à midi), jusqu'à cinq heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la perfection des vers de la _Poétique_ de Despréaux. D'Hacqueville y était. Nous parlâmes deux ou trois fois du plaisir que j'aurais de vous la voir entendre[276].»
[276] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 15 janvier 1674), t. III, p. 307, édit. G.; t. III, p. 209, édit. M.
J'ai dit que madame de Sévigné entendit la lecture de l'_Art poétique_ en entier. En effet, ce poëme était achevé, puisque Boileau l'inséra dans la première édition de ses œuvres, dont il devait bientôt faire commencer l'impression et qui parut six mois après la date de la lettre de madame de Sévigné. Il y a cependant des vers, dans ce poëme, que l'auteur ne composa qu'après la lecture qu'il en avait faite chez M. de Pomponne: ce sont ceux où la conquête de la Franche-Comté est célébrée. Cette conquête ne fut commencée que six semaines après cette lecture et terminée seulement cinq jours après l'impression des _Œuvres diverses du sieur D***_. [Despréaux].
Condé, qui, lorsqu'il s'était révolté, avait servi et commandé chez les Espagnols, connaissait leurs hommes d'État et leurs guerriers; il lui fut donc facile de préparer la seconde conquête de la _comté de Bourgogne_[277]. Rentrée, par le traité d'Aix-la-Chapelle, sous la domination espagnole, cette province était mécontente des dons gratuits et des subsides que l'Espagne avait exigés d'elle pour le rétablissement des fortifications détruites par la France et pour l'entretien des garnisons que la guerre forçait d'y placer. Mais cette fois aussi, mieux fortifiée, plus garnie de troupes et préparée depuis longtemps pour l'état de guerre, on ne pouvait plus la surprendre; et la conquérir était devenu plus difficile. Louis XIV empêcha très-habilement les Suisses, qui craignaient de devenir les voisins de la France, de se joindre aux Espagnols, en offrant au roi d'Espagne de déclarer la neutralité de la Franche-Comté. Il s'y refusa, quoique sollicité par les Suisses, qui s'étaient joints à Louis pour cette négociation. Dès lors l'état de guerre qui existait entre l'Espagne et la France légitima l'attaque de la Franche-Comté, et les Suisses n'eurent aucune raison valable pour s'y opposer. Gourville, l'homme de Condé, Bouchu, l'intendant de la Bourgogne, le marquis de Vaubrun préparèrent les succès de cette attaque par leurs secrètes négociations avec le prince d'Aremberg, le marquis de Listenay et don Guignones[278]. Le maréchal de Navailles commença l'invasion; il prit Gray en trois jours, le 1er mars; Vesoul, le 10[279]. Le siége de Besançon, fait par le roi en personne, fut pénible: cette place ne se rendit qu'après huit jours de tranchée, le 15 mai; et la citadelle, le 22. Dôle ouvrit ses portes le 6 juin, après sept jours de tranchée; et la Feuillade entra dans Salins le 22 juin, après un siége de sept jours. Mais la conquête de la Franche-Comté ne fut complétée que le 5 juillet, lorsque le marquis de Renel (ami et allié de Bussy) eut pris Lure et Fauconier[280].
[277] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 82, ch. V.
[278] GRIFFET, _Recueil de lettres pour servir d'éclaircissements à l'histoire militaire de Louis XIV_, 1760, in-12, t. II, p. 262 et 270. Depuis le 7 janvier 1674 jusqu'au 11 mars, toutes ces lettres sont à tort datées de 1673; c'est 1674 qu'il faut lire. Ces fautes ne sont pas corrigées dans la table.
[279] _Mémoires du duc_ DE NAVAILLES _et_ DE LA VALETTE, 1702, in-12, p. 285.--DU LONDEL, _Fastes des rois_, 1697, in-8º, p. 213, 214.
[280] GRIFFET, _Recueil de lettres pour servir à l'éclaircissement de l'histoire militaire de Louis XIV_, t. II, p. 320.
Comme le volume des œuvres diverses de Despréaux ne fut achevé d'imprimer que le 10 juillet, et qu'après les vers où il célèbre la conquête de la Franche-Comté près des deux tiers de son volume étaient à imprimer, et que le privilége du roi est daté du 12 juin, il en résulte que ce fut après avoir livré son manuscrit à l'imprimeur, c'est-à-dire après le 22 juin, et sur les épreuves mêmes de son ouvrage, que Boileau, sans craindre qu'on lui révoquât son privilége, ajouta les vers suivants, adressés, comme ceux qui les précèdent, aux auteurs qui voudront célébrer les victoires de Louis XIV:
Mais tandis que je parle une gloire nouvelle Vers ce vainqueur rapide aux Alpes vous appelle. Déjà Dôle et Salins sous le joug ont ployé; Besançon fume encor sur son roc foudroyé.
Remarquons que ce fut au détriment du poëme que ces quatre vers furent intercalés. Les vers qui les suivent étaient, avant cette intercalation, à la suite de ceux sur le passage du Rhin et de la conquête de la Hollande, et s'appliquaient mieux à ce passage et à cette conquête qu'au siége de Besançon et de Salins. Quel auteur, dit le poëte,
Chantera le Batave, éperdu dans l'orage, Soi-même se noyant pour sortir du naufrage; Dira les bataillons sous Mastricht enterrés, Dans ces affreux assauts du soleil éclairés? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Où sont ces grands guerriers dont les fatales ligues Devaient à ce torrent apporter tant de digues? Est-ce encore en fuyant qu'ils pensent l'arrêter Fiers du honteux honneur d'avoir su l'éviter[281].
[281] _Œuvres diverses_ du sieur D***, avec le _Traité du sublime_ de Longin; Paris, chez Denis Thierry, 1674, in-4º, p. 140 et 141. (Au dernier feuillet: «Achevé d'imprimer pour la première fois le 10 juillet 1674).»
Quand Despréaux écrivit ces vers, on était à la fin de l'année 1673. Le Rhin avait été passé le 12 juin 1672, et Maestricht s'était rendu au roi le 29 juin 1673. Ces exploits, quoique récents, étaient déjà anciens; ils avaient fatigué les muses adulatrices, et ces vers, au moment de leur publication, formaient un anachronisme. Louis XIV, dès la fin d'octobre de l'année précédente, pour mieux attaquer l'Espagne, avait commencé à retirer ses troupes de la Hollande: le _Batave éperdu_, au lieu de fuir, rentrait dans ses foyers. Les forces qui avaient envahi la république étaient postées sur le haut Rhin; et Bonne, mal fortifiée, avait capitulé le 12 novembre 1673, après huit jours de siége. La conquête de la Franche-Comté, célébrée par le poëte avant même d'être achevée, avait pour les lecteurs le mérite si grand de la nouveauté; mais les vers qui suivaient, depuis l'évacuation des places conquises sur la Hollande, n'étaient plus d'accord avec l'histoire. Le _Batave_, ligué avec toute l'Europe, après avoir fait rebrousser le torrent dévastateur, espérait l'anéantir ou lui imposer des digues qu'il ne pourrait franchir: il ne parvint alors qu'à en détourner le cours. Condé, à la tête d'une poignée de troupes, soutint, dans les plaines des Pays-Bas, le choc des puissances armées; Luxembourg, son disciple, leur ferma les passages de la Suisse; Turenne, ceux de l'Alsace, et il les rejeta au delà du Rhin[282]. Louis XIV, couvert par l'habileté de ses grands capitaines, put, en achevant la conquête de la Franche-Comté, compléter ainsi le sol de la France, depuis maintenu par la Providence dans son intégrité, malgré soixante ans de délire révolutionnaire et d'usurpations insensées[283].
[282] DESORMEAUX, _Histoire de Louis, prince de Condé_, 1769, in-12, p. 380.--RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, 1773, in-12, t. II, p. 240 à 304.--DESCHAMPS, _Dernières campagnes de M. de Turenne_, dans l'_Histoire du vicomte de Turenne_, t. III, p. 306-406--PELLISSON, _Histoire de Louis XIV_, Paris, 1749, in-12, t. III, p. 227-228.