Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6)
Part 27
D'abord Bussy ne s'est jamais servi, en écrivant, d'expressions obscènes. Dans les récits des nombreuses aventures galantes et licencieuses qui se trouvent dans ses Mémoires, il n'y a pas un seul de ses vers ni une seule ligne de sa prose qui puissent fournir un exemple d'un mot que le bon goût ne puisse avouer, ou que le bon ton réprouve. Dans tout ce qu'il a écrit, il prend soin d'éviter les mots ignobles; et quand il est forcé de parler des choses qui les expriment, il a soin d'user à dessein de périphrases obscures. D'ailleurs, quoiqu'il se soit permis des épigrammes, des chansons, des traits satiriques en vers et en prose contre tous ceux qu'il n'aimait pas, hommes et femmes, financiers, gens de robe, gens de cour, généraux, ministres, princes du sang même, jamais cependant il n'osa s'attaquer au roi, autrement que par des plaintes amères sur ses injustices à son égard. Ses discours, ses écrits, livrés au grand jour de l'impression; ses lettres particulières les plus secrètes, les plus confidentielles, sont marquées au coin de l'enthousiasme le plus grand pour Louis XIV, de la louange la plus sincère ou de la flatterie la plus basse. Lors même qu'on accorderait qu'il lui est échappé contre le roi quelque épigramme, comme celle que Loménie de Brienne lui attribue[598], et que nous ne croyons pas être de lui, ce ne serait pas une raison suffisante pour qu'on pût supposer qu'il ait écrit l'infâme et burlesque cantique qu'on a laissé passer sous son nom. Si jamais Louis XIV eût seulement soupçonné Bussy capable de l'insulter à ce point, jamais sa liberté ne lui aurait été rendue, et il serait mort dans un des cachots de la Bastille. Le chancelier Seguier, qui se montra si souple dans l'affaire de Fouquet; le duc de Saint-Aignan, ce courtisan si fin, si délié, si dévoué, qui ne cessa jamais d'être le confident le plus intime et le plus utile des amours de son maître, étaient aussi les amis particuliers de Bussy. Le duc de Saint-Aignan, qui non-seulement ne l'abandonna pas dans la disgrâce, mais qui le servit avec chaleur auprès du roi, eût-il osé avouer son amitié pour Bussy, s'il n'avait pas eu la conviction que celui-ci n'avait ni rien dit ni rien écrit contre Louis XIV? Bussy lui-même, livré au pouvoir de ses ennemis, sous les verrous de la Bastille, exhorte dans ses défenses ses amis à le renier, à l'abandonner, s'ils le croient coupable d'un tel délit. Il offre sa tête à l'échafaud, si l'on fournit la moindre preuve qu'il soit l'auteur des chansons et des écrits satiriques contre le roi qu'on a voulu lui attribuer. Il défie de montrer une seule ligne de lui où il soit question du roi, sans qu'elle ne contienne son éloge; il se soumet aux peines les plus rigoureuses, si l'on peut le convaincre qu'il ait tenu au sujet du roi le moindre propos qui soit contraire aux sentiments qu'il a manifestés par écrit. Bussy eût-il tenu ce langage s'il avait pu croire que le résultat pût lui être contraire? Trois éditions successives de l'_Histoire amoureuse des Gaules_, sous la rubrique de Liége, parurent sans le cantique que les imprimeurs de Hollande eurent l'impudence d'y insérer depuis[599].
Louis XIV était lui-même convaincu que Bussy n'avait ni la volonté ni l'audace de s'attaquer à lui. Conformément à la demande qu'il lui avait faite, il lut son livre. Cette lecture eut lieu vers la fin de mars 1665, au retour d'un voyage que le roi fit à Chartres pour un pèlerinage à la sainte Vierge, afin d'accomplir un vœu que la reine avait fait pendant sa grossesse[600]. Cet acte de dévotion sincère n'empêchait pas que le roi ne fût alors dans une disposition d'esprit très-propre à se plaire aux récits des aventures galantes dont se composait l'ouvrage de Bussy, et aux traits satiriques qui y étaient répandus. Les intrigues d'amour tenaient alors une grande place dans la vie de Louis XIV; et pourvu que le sarcasme ne l'atteignît pas, il se plaisait à le voir lancer contre ceux qui, maintenant si souples et si soumis, s'étaient montrés si arrogants et si remuants pendant sa minorité. Là se trouve le secret de la haute protection qu'il accordait à Molière, et de la hardiesse des scènes de cet auteur. L'ouvrage de Bussy, bien loin donc de déplaire à Louis XIV, l'amusa; mais il ne lui inspira aucune estime pour son auteur, et encore moins d'affection: il regarda Bussy comme un homme dangereux, qu'il fallait peut-être contenir, même ménager, et surveiller toujours. Bussy lui ayant demandé la faveur d'une audience particulière, il la lui accorda. Bussy fut touché jusqu'aux larmes de la manière aimable dont il fut accueilli: le roi lui promit de ne prêter l'oreille à aucune accusation, sans lui donner les moyens de se justifier; et, de son côté, Bussy fit serment de ne se permettre aucune action, aucun écrit, aucun discours qui pût déplaire au roi[601]. Ce qui démontre, malgré ce qui se passa ensuite, que Louis XIV était sincère dans ses promesses, c'est l'approbation qu'il donna au choix que l'Académie Française fit de Bussy pour remplacer Perrot d'Ablancourt[602].
Cette indulgence et cette bienveillance apparentes furent ce qui perdit Bussy. Tous ceux qui se trouvaient blessés par la publicité donnée à son ouvrage s'agitèrent. Lenet, qui, comme nous l'avons vu, était l'ami de sa jeunesse, mais dévoué aux Condés, rompit avec lui[603]. Il fut un des plus ardents à faire entendre de vives réclamations contre l'espèce d'autorisation ou de tolérance accordée à un ouvrage qui contenait des outrages contre le premier prince du sang, le plus grand guerrier de son siècle. On produisit des chansons, des épigrammes, des libelles récemment composés contre le roi et son gouvernement, que l'on attribuait à Bussy. Il était généralement considéré comme le plus bel esprit de la cour; admiré au delà de son mérite, plus redouté que redoutable. Il ne fut pas difficile de persuader à la reine mère, dont le nom se trouvait souvent dans ces pièces satiriques, de se joindre aux ennemis de Bussy pour appeler contre lui des mesures de rigueur. Elle dit un jour, à son cercle: «Je suis surprise que monsieur le Prince, qui ne passe pas pour endurant, souffre patiemment ce que Bussy a dit de lui[604].» Ces paroles réveillèrent la fureur du grand Condé; et il se proposait de faire un affront à Bussy; celui-ci ne l'ignorait pas, et il ne marchait qu'armé et cuirassé. Louis XIV, pour éviter un éclat et pour prévenir des violences qu'il eût été obligé de punir, fit, ainsi que nous l'avons dit, arrêter Bussy. Il fut conduit à la Bastille le 17 avril 1665[605]. Les accusations se renouvelèrent avec plus de force contre l'imprudent auteur de l'_Histoire amoureuse des Gaules_. On le représenta comme un factieux, et on parvint à donner quelque vraisemblance aux assertions qui le faisaient auteur de certains écrits contre le roi, récemment publiés dans l'étranger. Le président Tardieu, celui-là même dont les vers de Boileau ont rendu célèbres la sordide avarice et la funeste fin[606], fut chargé d'interroger Bussy au sujet de ces libelles. Louis XIV demeura convaincu qu'il n'en était pas l'auteur; mais il le retint cependant à la Bastille, autant pour donner satisfaction à ses ennemis que pour le protéger contre leur fureur. Bussy tomba malade de tristesse. Dans sa convalescence, le désir de faire cesser sa captivité lui faisait adresser sans cesse au roi et à la reine mère des placets où il prodiguait les éloges les plus emphatiques et les supplications les plus basses. Il assiégeait de ses lettres le duc de Saint-Aignan, Montausier, Le Tellier, l'archevêque de Paris, tous ceux qu'il savait à la cour lui porter de l'intérêt. Ils intercédaient en sa faveur auprès du roi; mais Louis XIV ne répondait à aucune de ces sollicitations[607]. Ce ne fut qu'après que Bussy eut consenti à résigner à Coislin sa charge de mestre de camp de la cavalerie légère, pour une somme moindre que celle qu'elle lui avait coûté, qu'il obtint enfin un adoucissement à son sort. Il sortit de la Bastille le 17 mai 1666, et il lui fut permis d'aller chez le chirurgien Dallancé (le même qui avait secouru Marigny) pour y rétablir sa santé[608]. Dans le mois d'août suivant, il fut exilé dans sa terre. Il partit le 6 septembre de Paris, et arriva quatre jours après dans son château de Bussy, où il commença une vie de retraite qui aurait pu être heureuse, s'il avait su bannir de son cœur les passions qui le dominaient. Mais l'amour et l'ambition ne cessaient point de le tourmenter. Pendant son séjour à la Bastille, une jeune religieuse, âgée de moins de vingt ans, s'était éprise de lui, et voulait tout sacrifier pour contribuer à sa délivrance. Ce fut lorsqu'il recevait une preuve si touchante d'un attachement auquel il ne répondit pas, qu'il apprit que madame de Monglat le trahissait, et en aimait un autre. Elle était la femme dont il se croyait le plus aimé, et il la jugeait incapable de l'abandonner dans le malheur[609]; aussi son désespoir ne se peut décrire quand il fut certain qu'elle le trompait: «Je faillis en mourir, dit-il, et je suis venu, à la fin, à ce bienheureux état d'indifférence qu'elle méritait il y avait longtemps[610].» Mais on pourrait douter, malgré cette assertion, que ce bienheureux état ait jamais existé pour lui: quatorze ans après sa rupture avec madame de Monglat, il faisait des vers contre elle; et les inscriptions et les emblèmes qui se voyaient au château de Bussy, et qui y sont peut-être encore, sont des preuves irrécusables que le souvenir de cette infidélité lui fut toujours amer[611].
Cependant madame de Sévigné, que Bussy avait si odieusement outragée, voulut se rapprocher de lui quand elle le sut malheureux et captif: ce qui s'est passé entre elle et lui à cette époque orageuse de leur liaison sera l'objet du chapitre suivant.
[582] Voyez ci-dessus, chapitre XI, p. 130 à 144.
[583] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p. 403.--_Mémoires_, t. II, p. 354. Bussy acheta cette charge 252,000 livres, environ 500,000 francs monnaie actuelle.
[584] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 171.
[585] Ibid., t. II, p. 167.
[586] Ibid., t. II, p. 179.
[587] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 182.
[588] BUSSY, _lettre au duc de Saint-Aignan_, dans ses _Mémoires_, t. II, p. 326 de l'édit. in-12.--Ibid., édit. in-4º, t. II, p. 162.
[589] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 194.--BUSSY DE RABUTIN, _Supplément aux Mémoires et Lettres_, t. I, p. 65.
[590] SAINT-SIMON, _Mém._, ch. XXXVII, t. X, p. 449 et 450.--Ibid., t. V, chap. VII, p. 102 et 103.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 377, note _b_, édit. de Monmerqué.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 400.--CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 198.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 418.
[591] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 400.
[592] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 258.
[593] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p. 373.
[594] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 200 à 214.
[595] BUSSY, _Supplément_, t. I, p. 65.
[596] _Histoire amoureuse des Gaules_, Liége, in-18, en deux parties, dont la première a 190 pages, la seconde 69, et la clef.--SÉVIGNÉ, _lettre de Bussy-Rabutin_ en date du 19 juillet 1669, t. I, p. 136, édit. de Monmerqué.
[597] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 200.
[598] DE BRIENNE, _Mém. inédits_, t. II, p. 304, ch. XXVIII.
[599] La première avec une croix de Saint-André sur le titre, et deux paginations finissant, l'une à la page 190, l'autre à 69; la seconde (suivant nous), avec une arabesque triangulaire sous le titre, et une seule pagination finissant p. 208: ces deux éditions sont sans date; la troisième avec une sphère sur le titre, intitulée _édition nouvelle_, portant la date de 1666, et n'ayant qu'une seule pagination finissant à la p. 260.
[600] LORET, _Muse historique_, liv. XVI, p. 149.--BUSSY, _Mém._, t. II, p. 297, 298.
[601] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 283.
[602] Ibid., p. 295.
[603] BUSSY, _Supplément_, Ire _partie_, p. 68.
[604] BOUHIER, _Manuscrits_ cités dans _la Cour et la Ville_, publiés par M. Barrière, p. 464.
[605] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 301.--BUSSY, _Discours à ses Enfants_, p. 374.
[606] BOILEAU, _Satire X_, v. 253 à 328, t. I, p. 182 à 185 de l'édit. de Saint-Marc, 1747, in-8º.
[607] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 336-356-358-367-368-370-372.
[608] Voyez la Ire partie de ces Mémoires, ch. XXXV, p. 479. Dallancé mourut fort riche, et laissa un fils, physicien célèbre. Conférez BOILEAU, Sat. X, v. 434, t. I, p. 194 de l'édit. de Saint-Marc.
[609] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 362.
[610] Ibid.
[611] MILLIN, _Voyages dans les départements du Midi_, t. I, p. 210, 213.--CORRARD DE BREBAN, _Souvenirs d'une visite aux ruines d'Alise et au château de Bussy-Rabutin_, Troyes, 1833, p. 18.
CHAPITRE XXV.
1658-1668.
Attachement réciproque de madame de Sévigné et de Bussy.--Bussy se repent vivement d'avoir offensé sa cousine.--Belle conduite de Bussy envers elle, lors des lettres qui furent trouvées chez Fouquet.--Discussion qu'il eut à ce sujet avec de Rouville, son beau-frère.--Madame de Sévigné est sensible au procédé de Bussy.--Ce qui s'était passé à l'égard du portrait de madame de Sévigné de l'_Histoire amoureuse des Gaules_.--Madame de Sévigné prête de l'argent à Bussy.--Bussy et madame de Sévigné se voient en Bourgogne, et sont charmés l'un de l'autre.--Madame de Sévigné apprend qu'il court des copies de l'ouvrage de Bussy.--Elle rompt tout commerce avec lui.--Il est mis à la Bastille.--L'intérêt que lui porte madame de Sévigné se réveille.--Elle envoie savoir de ses nouvelles.--Elle se brouille avec la marquise de La Baume.--Rapports inexacts faits à Bussy sur madame de Sévigné.--Il la croit contre lui.--Elle est la première à l'aller voir chez Dallancé.--Ils n'osent s'expliquer, et se séparent à moitié réconciliés.--Leur correspondance recommence.--Lettre de Bussy à madame de Sévigné, contenant le récit d'une visite au château de Bourbilly.--Madame de Sévigné met peu d'empressement à répondre.--Reproche que lui en fait Bussy.--Il lui confie toutes ses affaires.--Peu satisfait d'elle, il est quelque temps sans lui écrire.--Elle lui rappelle qu'elle lui a écrit la dernière.--Explication entre Bussy et madame de Sévigné.--Bussy retrace sa conduite envers elle, et il lui reproche de l'avoir abandonné.--Nouvelle lettre de Bussy qui renouvelle les reproches de la première.--Madame de Sévigné répond par une longue apologie.--Réplique de Bussy.--Madame de Sévigné lui demande la généalogie des Rabutins.--Nouvelles explications, et nouvelles réfutations de madame de Sévigné des reproches de Bussy.--Fin de cette discussion.--Bussy écrit à sa cousine qu'il se rend à discrétion.--Réplique aimable de madame de Sévigné.--Renouvellement de leur correspondance et de leur intimité.
Quoique, dans le nombre de ceux qui composaient la société de madame de Sévigné, Bussy n'était pas celui qui lui paraissait le moins exempt de défauts, c'était celui pour lequel elle se sentait cependant la plus forte inclination. D'un autre côté, si, dans toutes les femmes que Bussy avait connues, madame de Sévigné n'était pas celle qui lui avait inspiré le plus violent amour, ce fut celle vers laquelle il se sentait le plus constamment attiré par les liens les plus durables, par la confiance la plus intime, par l'estime la mieux sentie. Madame de Sévigné admirait dans son cousin les talents militaires, une bravoure brillante, les grâces du courtisan, le savoir et les talents de l'homme de lettres. Elle exagérait beaucoup sans doute son mérite, surtout sous ce dernier rapport; toutefois, elle avait raison de le considérer comme un des hommes les plus spirituels de la cour, un de ceux qui parlaient et écrivaient avec le plus de facilité et de pureté. Lui, ne faisait que porter sur sa cousine un jugement équitable, quand il voyait en elle la femme la plus aimable de son temps, celle qui dans un cercle, ou la plume à la main, possédait le plus de moyens de plaire. Il la flattait quand il lui disait qu'elle était la plus jolie femme de France; mais il lui rendait justice quand il se montrait persuadé qu'elle était la femme la plus attrayante et du mérite le plus accompli.
Tous les deux éprouvaient une peine extrême de se trouver brouillés l'un avec l'autre, parce qu'en effet en rompant ensemble chacun avait perdu son plus sincère admirateur, son confident le plus intime. Madame de Sévigné ressentait contre son cousin un courroux qui n'était que trop justifié par les mortifications que son perfide écrit lui faisait subir; mais elle avait en même temps de vifs regrets que les conseils de son oncle lui eussent fait perdre l'occasion de rendre à son cousin le service qu'il lui avait demandé, et de lui avoir donné lieu de soupçonner sa sincérité et son amitié. Quant à Bussy, il éprouvait un remords profond de s'être vengé d'une manière si cruelle. C'est lui-même qui nous le dit[612]. Il ne pouvait se pardonner «d'avoir offensé une femme jolie, excellente, sa proche parente, qu'il avait toujours aimée et de l'amitié de laquelle il ne pouvait pas douter».
Avec ces mutuelles dispositions, la moindre circonstance pouvait opérer une réconciliation. Cette circonstance se présenta.
Lorsqu'on sut que parmi les papiers saisis chez le surintendant il se trouvait un grand nombre de lettres qui lui avaient été adressées par madame de Sévigné, la malignité publique, qui, telle qu'un génie infernal, se comptait surtout dans la chute de ce qu'il y a de plus pur et de plus parfait, s'empara aussitôt d'une réputation qu'elle s'était vue contrainte de respecter jusque ici, pour se donner le plaisir de la déchirer. Elle y procéda avec cette dextérité cruelle que donne l'envie qui s'attache à la vertu: on fouilla dans le passé, on rappela toutes les attentions, tous les soins, toutes les galanteries de Fouquet pour madame de Sévigné. Si jusque ici, disait-on, elle avait échappé aux soupçons qui pour tant d'autres s'étaient convertis en certitude, c'est qu'elle avait su mieux dissimuler et mieux sauver les apparences. En vain ses nombreux amis s'efforçaient-ils de persuader que sa correspondance avec le surintendant n'était relative qu'à des affaires de famille; en vain on citait, pour le prouver, les paroles du roi et de son ministre: Fouquet n'avait pas coutume de serrer des papiers d'affaires dans sa cassette réservée. On savait quelles étaient les lettres de mademoiselle de Menneville, et de plusieurs autres dames de la cour, qui avaient été trouvées dans cette mystérieuse cassette: pouvait-on croire que celles de madame de Sévigné fissent exception et fussent d'une autre nature?
Il est des circonstances où l'on donne plus de poids aux accusations quand on cherche à les combattre: telle était la position où se trouvait placée madame de Sévigné. Tâcher de repousser les soupçons auxquels elle était en butte, c'était déjà reconnaître qu'ils pouvaient être fondés, et renoncer à ce juste orgueil d'une bonne conscience, qui nous persuade que nous sommes au-dessus des atteintes de la calomnie; avoir la force de les mépriser est peut-être le moyen le plus efficace de les anéantir. D'ailleurs, la faveur dont madame de Sévigné jouissait à la cour, la manière dont le monarque s'exprimait sur son compte, ne permettaient pas d'en agir avec elle comme avec celles dont les papiers trouvés chez Fouquet avaient mis à nu les intrigues et la vénalité, et dont la conduite scandaleuse avait été punie par l'exil ou le couvent. C'était avec ménagement qu'on se permettait contre elle les plus perfides insinuations; c'était avec de cruelles réticences, avec de malins sourires, ou un air de compassion et de tristesse hypocrite, qu'on s'entretenait de ses liaisons avec le surintendant, et des malheureuses lettres qu'on avait trouvées dans la fatale cassette. On peut se présenter en face devant la diffamation qui se produit dans les carrefours, ou qui s'annonce à son de trompe; mais celle qui s'enferme dans des réduits, qui ne parle qu'à l'oreille, qui renie ses actes et dissimule son visage, comment l'atteindre? Cependant les blessures faites par des coups portés dans l'ombre ne sont ni moins nombreuses ni moins douloureuses; le feu attisé pour consumer ce que vous avez de plus cher, votre honneur, votre bonne renommée, n'en est pas moins dévorant, quoiqu'il couve et se propage sous la cendre, et qu'il ne jette point de flamme. Ainsi, madame de Sévigné, journellement exposée à des attaques qu'elle ignorait, se trouvait dans l'impuissance de se justifier, en faisant connaître quelles avaient été ses relations avec Fouquet, et en mettant au grand jour sa sincérité, son désintéressement et l'innocence de sa vie.
Bussy fut celui qui ressentit plus vivement toute la peine qu'elle éprouvait: comme parent, il s'indigna des discours qu'on tenait sur son compte; il s'en affligea comme amant. Les sentiments de tendresse qu'il avait autrefois ressentis pour cette cousine si bonne, si aimable, si séduisante, et qui jamais n'avaient été entièrement éteints, se réveillèrent alors avec force. Le remords de l'avoir offensée, d'avoir contribué à accroître contre elle la puissance des calomniateurs; le besoin qu'il éprouvait de laver, comme il le dit lui-même, une tache dans sa vie, le portèrent à défendre la réputation de madame de Sévigné, à la justifier de tous les torts qu'on voulait lui imputer[613].
Cependant Bussy, en homme qui par sa propre expérience a acquis des preuves répétées de la fragilité des femmes, crut devoir agir avec prudence. Avant de se déclarer le champion de l'honneur de sa cousine avec toute l'énergie et la hauteur que comportaient l'orgueil de son caractère et ses titres de gentil-homme et de guerrier, il crut devoir s'assurer si, comme on le prétendait, les lettres qu'elle avait écrites à Fouquet n'étaient pas de nature à ébranler la confiance qu'on devait avoir dans sa vertu. Laissons-le s'expliquer lui-même sur ce sujet délicat: «Avant de m'embarquer, dit-il, à la défense de la marquise, je consultai Le Tellier, qui seul avait vu, avec le roi, les lettres qui étaient dans la cassette de Fouquet. Il me dit que celles de la marquise étaient d'une amie qui avait bien de l'esprit, qu'elles avaient bien plus réjoui le roi que les douceurs des autres; mais que le surintendant avait mal à propos mêlé l'amour avec l'amitié.»
Sûr de son fait, Bussy se fit hautement, avec chaleur et en toute occasion, l'avocat de madame de Sévigné. Il éleva la voix contre tous ceux qui voulaient la confondre avec les maîtresses de Fouquet. De Rouville, beau-frère de Bussy, ignorant ce qu'il pensait à cet égard, parla un jour, dans une société où ils se trouvaient tous deux, de l'intrigue de la jolie marquise de Sévigné comme d'une chose connue, avérée et démontrée par ses lettres. Bussy prit la parole pour lui répondre, et donna avec calme des explications qui satisfirent toutes les personnes présentes à cette discussion, à la réserve de Rouville, qui souffrait impatiemment, surtout de la part d'un beau-frère, de se trouver convaincu d'avoir mal parlé d'une femme digne de considération et de respect. Comme tous ceux qui n'ont ni assez de justice dans le cœur ni assez de loyauté dans le caractère pour convenir qu'ils ont tort, et qui, dans l'impuissance de réfuter la défense, s'attaquent au défenseur, de Rouville dit à Bussy: «Il est bien plaisant de vous voir défendre si fortement madame de Sévigné, après en avoir parlé comme vous avez fait.»--«Jamais, répondit Bussy d'une voix tonnante, je n'ai attaqué sa vertu.»--«Après avoir fait tant de bruit contre elle, dit de Rouville, il vous sied mal de trouver mauvais que d'autres en fassent.»--«Je le trouve très-mauvais, au contraire, répondit Bussy; et je n'aime le bruit que quand je le fais moi-même[614].»