Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6)
Part 26
On peut affirmer, avec toute certitude, que cette époque a été pour madame de Sévigné la plus heureuse. Lorsqu'on réfléchit à sa fortune, à son rang, à sa position dans le monde, à son organisation vive et sensible, accessible à toutes les impressions agréables, parfaitement adaptée aux jouissances de son temps, il est permis de croire qu'il est peu de femmes qui aient jamais été appelées à jouir d'un aussi grand bonheur. Tous ses amis de la Fronde étaient rentrés. Le cardinal de Retz lui-même avait obtenu la permission de se rendre à Fontainebleau, et de se présenter devant le roi; madame de Sévigné était allée à sa rencontre jusqu'à Saint-Denis. S'il ne lui fut plus permis de demeurer à la cour, si la carrière de l'ambition lui fut pour toujours fermée, il fut plus entièrement livré à ses amis et à ceux dont il se faisait chérir. Il n'erra plus loin de sa patrie; et après tant d'agitations, dans sa belle retraite de Commercy, il put passer dans le repos les dernières années de sa vie[573]. Il s'y occupa de philosophie, de métaphysique[574], et s'amusa à rédiger ses Mémoires, qui lui ont acquis, comme écrivain, le premier rang en ce genre. Les autres amis de madame de Sévigné, Turenne, le comte du Lude, Tonquedec, le gai Marigny, et tant d'autres, restés en faveur, ou pardonnés, étaient revenus de leur exil. Ainsi tous ceux qui l'avaient vue entrer à la cour et dans le monde, elle les retrouvait; ils composaient encore sa société intime, et, toujours belle, riche, spirituelle, elle jouissait également des nouveaux hommages que ses charmes lui attiraient parmi les jeunes gens, et de ceux que depuis longtemps lui rendaient ses anciens adorateurs. Mais les succès qu'elle obtenait n'étaient rien en comparaison des jouissances que lui donnaient ceux de sa fille. C'est par elle, c'est pour elle, qu'elle semblait vivre et plaire, pour elle qu'elle éprouvait tant d'orgueil et de délices à ces ballets. La jeunesse et les grâces de mademoiselle de Sévigné attiraient tous les regards; et jamais peut-être les fêtes ne furent plus multipliées que depuis sa présentation à la cour jusqu'à son mariage, c'est-à-dire depuis l'année 1663 jusqu'à l'année 1669. Il y en avait sans cesse, il y en avait partout; car on ne se contentait pas de celles que donnaient le roi et les princes: à leur imitation, les personnages qui, par leur rang ou leur fortune, tenaient un grand état de maison avaient aussi leurs ballets, leurs mascarades, leurs musiciens et leurs danseurs.
Madame de Sévigné était invitée aux fêtes les plus magnifiques: elle n'était pas seulement répandue dans la noblesse; ses liaisons avec Fouquet lui avaient procuré des amis parmi les gens de robe et parmi ceux de la haute finance. Ainsi qu'on l'a vu, madame Duplessis-Guénégaud avait conçu une vive amitié pour elle: cette amitié s'était augmentée par l'intérêt qu'elle lui vit prendre au surintendant, lors du fameux procès; ce qui faisait dire alors en plaisantant, à madame de Sévigné, que madame de Guénégaud l'aimait «par réverbération.» Madame de Sévigné nous dépeint madame de Guénégaud «comme une femme d'un grand esprit et de grandes vues, et qui avait un grand art de posséder une grande fortune[575].» Ceci est dit à cause des fêtes brillantes que M. et Madame de Guénégaud donnèrent dans le magnifique hôtel qu'ils avaient fait construire sur l'emplacement de l'hôtel de Nevers, et dans leur beau château de Fresnes. La plus remarquable de ces fêtes eut lieu à Paris en 1665, lors du mariage de mademoiselle de Guénégaud avec le duc de Caderousse[576]. Les amis de madame de Guénégaud y exécutèrent un ballet-mascarade, intitulé: _les Muets du Grand Seigneur_. Madame de Guénégaud y était désignée sous le nom d'Amalthée; et voilà pourquoi madame de Sévigné la nomme si souvent ainsi dans sa correspondance.
On voyait dans ce ballet des démons habillés sous mille formes différentes, pour faire invasion dans le beau palais d'Amalthée, c'est-à-dire dans cet hôtel de Guénégaud, qu'on nommait encore l'hôtel de Nevers. Puis les ombres racontaient ce qu'elles avaient observé de la vie intérieure d'Amalthée; ce qui leur donnait occasion de dévoiler sa bonté, sa générosité, toutes les qualités qui la faisaient chérir, et de varier, au moyen des caractères de chaque démon, les louanges délicates qui lui étaient adressées.
Lorsque Duplessis-Guénégaud jouissait ainsi avec profusion de sa grande fortune, il n'ignorait pas que l'examen de la chambre de justice chargée de prononcer sur la gestion de ceux qui avaient eu part aux opérations du surintendant tendait à l'en priver[577]; mais en ne changeant rien à sa manière de vivre il croyait montrer par là qu'il n'avait rien à craindre des poursuites dirigées contre lui, et qu'il suffisait seulement de gagner du temps: il espérait que Louis XIV se relâcherait des mesures de rigueur que l'on présumait lui être inspirées par les ennemis du surintendant.
Mais au milieu des pompes et des délices de sa cour, dont il paraissait uniquement occupé, le jeune monarque poursuivait ses desseins avec une constance et une ardeur que nul autre souverain n'a égalées. Malheureusement il ne connaissait que les mesures despotiques, dont le règne de Richelieu et l'anarchie de la Fronde lui avaient facilité l'emploi, en donnant lieu de penser qu'ils étaient les seuls moyens de gouvernement possibles et efficaces[578]. La Bastille et le For-l'Évêque se remplissaient de financiers, de maltôtiers, prévenus de prévarications; de gentils-hommes et de militaires qui, au mépris des ordonnances, s'étaient battus en duel ou étaient accusés de contraventions à d'autres édits du roi[579]; de jansénistes qui s'opposaient au formulaire et à la bulle du pape Alexandre VII, pour l'enregistrement de laquelle Louis XIV s'était rendu lui-même au parlement et avait fait violence à cette compagnie[580]. On emprisonnait aussi arbitrairement tous ceux qui avaient offensé, soit par leurs écrits, soit par leurs discours, la personne du roi ou mal parlé de son gouvernement, ou même qui étaient simplement soupçonnés de ce délit. Dans le nombre de ces derniers se trouvait le comte de Bussy de Rabutin; il fut arrêté le 17 avril 1665, et renfermé à la Bastille[581]. Pour bien connaître les causes de son arrestation, il faut reprendre la suite de ses aventures, et l'histoire de sa liaison et de ses rapports avec madame de Sévigné, depuis l'époque où nous avons cessé d'en entretenir nos lecteurs, jusqu'à cet événement même, qui eut une si triste influence sur le reste de sa vie. Ce récit fera le sujet des deux chapitres suivants.
[567] LORET, _Muse historique_, liv. XV, p. 73.
[568] BENSERADE, t. II, p. 364.--LORET, _Muse historique_, liv. XVI, p. 23.
[569] ÆGIDII MENAGII, 1680, in-12, édit. 7me, p. 304.
[570] ÆGIDII MENAGII, 4e édit., 1663, p. 288. Ménage supprima cette pièce, et elle ne se trouve plus dans la 7e édition de ses poésies, publiée en 1680.
[571] BUSSY DE RABUTIN, _Hist. am. des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 242.--_Hist. amoureuse de France_, p. M***, 1710, in-12, p. 283.
[572] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de G. de S.-G., t. I, p. CXXIX; édit. de Grouvelle, 1811, t. I, p. CLXIX.
[573] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 446-468, 470, 473-474.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 81 (_lettre_ en date du 17 mars 1662).--Ibid., t. V, p. 186 (en date du 27 mai 1685).
[574] Conférez M. COUSIN, _Journal des Savants_, 1842.
[575] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 192, édit. de Monmerqué, _lettre_ en date du 18 août.
[576] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 168, édit. de Monmerqué; _Lettres à Pomponne_ en date du 18 novembre 1664; _Pièces galantes_, 1667, Cologne, chez Pierre Marteau, seconde partie, p. 79 à 93.
[577] HÉNAULT, _Abrégé chronologique_, t. III, p. 651.
[578] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 35, 38, 39.
[579] LORET, liv. XIII, p. 41 (18 mars).--Ibid., liv. XIV, p. 56.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 277.
[580] _Abrégé chronologique des principaux événements qui ont précédé la constitution_ Unigenitus; Utrecht, 1730, in-24, p. 10.--GUY-PATIN, _Lettres_, t. V, p. 22.
[581] BUSSY, _Mémoires_, t. II, p. 301, édit. 1721, in-12.--Ibid., t. II, p. 399, édit. in-4º.--BUSSY, _Discours à ses Enfants_, p. 374.
CHAPITRE XXIV.
1658-1665.
Bussy abandonne le parti de Condé.--Il se rend désagréable au roi.--Désordre de ses affaires.--Il a recours au surintendant,--et ensuite au roi.--Il n'obtient rien.--Il se retire dans sa terre.--Ses amours avec madame de Monglat.--C'est pour son amusement qu'il compose l'_Histoire amoureuse des Gaules_.--Il en fait des lectures.--Il en prête le manuscrit à la marquise de La Baume.--Aventure de la marquise de La Baume avec le duc de Candale.--Elle est mise au couvent.--Billet d'elle trouvé dans les papiers de Fouquet.--Elle tire copie du manuscrit de l'_Histoire amoureuse des Gaules_.--Bussy assure à celui-ci que cette copie est brûlée.--Le jeune Louvois devient l'ami de madame de La Baume.--Bussy se répand en injures contre elle.--Elle fait imprimer, pour se venger, l'_Histoire amoureuse des Gaules_, et y ajoute une clef.--L'ouvrage était interpolé.--Déchaînement général contre Bussy.--Il fait remettre au roi son manuscrit original.--Bussy n'a jamais osé rien écrire contre Louis XIV.--Preuves de ce fait.--Louis XIV en était convaincu.--Louis XIV ne détestait pas la satire contre ceux qui l'entouraient.--Il ne la souffrait pas contre lui.--Louis XIV accorde une entrevue particulière à Bussy.--Il approuve sa nomination à l'Académie Française.--Condé et son parti sont furieux contre Bussy.--Louis XIV fait mettre Bussy à la Bastille, pour le sauver de ses ennemis.--Une jeune religieuse devient amoureuse de lui.--Il tombe malade de tristesse.--On le force à vendre sa charge de mestre de camp de cavalerie.--Il obtient sa liberté.--Il est exilé dans sa terre.--Il est trompé.--Chagrin qu'il en ressent.--Il se réconcilie avec sa cousine la marquise de Sévigné.--Elle lui rend son amitié, mais non pas sa confiance.
Bussy, malgré ses efforts[582], ne put jamais recueillir de sa défection du parti de Condé le prix qu'il en avait espéré. En abandonnant dans un moment décisif ce parti pour s'offrir à Mazarin dans le temps où ce ministre était le plus détesté, il s'était fait des ennemis de tous les partisans des princes, du parlement et de la Fronde. Il perdit ainsi l'appui et l'affection de tous ceux qu'il avait quittés, et n'obtint pas la confiance de ceux à qui il s'était donné. Il ne réussit point à la cour: on y redoutait son esprit caustique et railleur; on y détestait son caractère égoïste, vaniteux, faux et versatile. Le pire, c'est qu'il devint personnellement désagréable au roi. Comme il servait avec distinction, on lui permit cependant d'acheter la charge de mestre de camp de la cavalerie légère; mais cette grâce, dont on pensa qu'il devait se contenter, lui fut onéreuse par le prix considérable qu'il fut obligé d'y mettre[583]. Il était déjà obéré quand il fit l'acquisition de cette charge; pour la payer, il eut recours au surintendant, et se trouva ainsi forcé à des déférences et à des souplesses envers un homme qu'il détestait, parce qu'il était son rival auprès de sa cousine. Mais ses sentiments secrets étaient ignorés; on n'en pouvait juger que par ses actions. Son intimité et ses liaisons avec Fouquet, auquel il était obligé de rendre continuellement des devoirs par les besoins qu'il avait de lui, le rendirent de plus en plus suspect à Mazarin. Cependant il n'obtint pas non plus tout ce qu'il désirait du surintendant, qui ne l'aimait pas; et sa fortune continua à se délabrer par son inconduite et sa prodigalité.
Mazarin mourut; et l'arrestation de Fouquet et la saisie de ses papiers firent connaître au roi l'engagement que Bussy avait pris de donner sa démission de la charge de mestre de camp de la cavalerie légère en faveur du surintendant, afin que celui-ci pût en disposer et la faire donner à un de ses parents ou à quelqu'un qui lui fût dévoué. Dès ce moment Bussy devint suspect à Louis XIV. En vain Bussy faisait partout et en toute occasion l'éloge du roi[584], en vain il devint un souple et obséquieux courtisan: il ne put obtenir ni argent, ni grade, ni honneurs, ni même un accueil gracieux[585]. Le roi lui montra toujours un visage froid et sévère. On ne lui payait pas la pension qui lui était due pour sa charge de mestre de camp; il ne fut point compris dans la nombreuse promotion qui eut lieu de chevaliers des Ordres, faveur à laquelle il avait des droits, et que le maréchal de Turenne, qu'il s'était aliéné, refusa de demander pour lui[586]. Enfin, il ne fut pas même désigné pour figurer dans le fameux carrousel de 1662, où il ne pouvait se trouver comme simple spectateur, puisque tous ceux qui avaient comme lui commandé en chef à la guerre y figuraient. Le dépit et la nécessité de déguiser sa disgrâce obligèrent donc Bussy à se retirer dans sa terre. Là, son amour pour la marquise de Monglat le consolait en partie de ses revers de fortune et des mécomptes de l'ambition. Cependant, comme dans le malheur l'esprit est plus accessible aux soupçons, et le cœur plus susceptible et plus exigeant, Bussy crut s'apercevoir que son adversité et sa défaveur auprès du roi refroidissaient la passion que la marquise lui avait montrée jusque alors; mais par ses protestations et par les témoignages de sa tendresse elle parvint à dissiper ces noires impressions de jalousie[587].
C'était pour plaire à la marquise de Monglat et pour son amusement que Bussy, deux ans auparavant (en 1660) avait mis par écrit, sous la forme d'un petit roman[588] et sous des noms supposés, le récit de quelques intrigues amoureuses de plusieurs dames de la cour et une partie des siennes. Il y avait dans ce petit ouvrage des anecdotes scandaleuses, mais vraies; des portraits satiriques, mais ressemblants et spirituellement touchés. Il n'en fallait pas tant sur un pareil sujet pour exciter vivement la curiosité. Bussy ne se contenta point de régaler madame de Monglat de sa maligne production; il en fit quelques lectures à plusieurs de ses amis, et bientôt l'existence de cet ouvrage fut connue à la cour. Ceux qui l'avaient entendu lire parlèrent avec exagération de ce qu'il renfermait de piquant et de spirituel, et donnèrent grande envie aux jeunes gens et aux jeunes femmes de le connaître. Les sollicitations dont Bussy fut assiégé à ce sujet flattèrent son amour-propre d'auteur, et le firent céder plusieurs fois aux instances qui lui étaient faites; ce qui accrut la célébrité de l'ouvrage.
Une dame que Bussy avait courtisée avec succès, sans qu'il cessât d'aimer madame de Monglat, désira vivement connaître cet écrit, dont tout le monde parlait. Cette dame (Bussy ne la désigne pas autrement dans ses Mémoires) était alors renfermée au couvent de la Miséricorde, par lettre de cachet obtenue par son mari. Elle ne pouvait sortir, mais il était assez facile de la voir; et dans le dessein de la satisfaire, Bussy se rendit à la grille du parloir du couvent au jour et à l'heure qu'elle lui avait indiqués. Cependant il ne put, dans ce rendez-vous, avoir avec elle un assez long tête-à-tête pour lui donner une lecture entière de son ouvrage. Elle le supplia de vouloir bien lui prêter son manuscrit, promettant de ne le garder que deux jours[589], et de ne le communiquer à personne.
Cette dame était la marquise de La Baume, connue par ses attraits, ses caprices, son humeur quinteuse, et le scandale de sa vie. C'était la nièce du premier maréchal de Villeroi, et la mère de celui qui fut depuis le maréchal de Tallard[590]; enfin la belle-sœur de cette marquise de Courcelles dont nous parlerons plus amplement dans la suite de ces Mémoires. La marquise de La Baume demeurait à Lyon. La mort de son amant, le duc de Candale, l'avait plongée dans le désespoir. Le jour même qu'elle en apprit la nouvelle, son mari, qu'elle détestait, entra dans sa chambre au moment où on la peignait; et il se mit à la louer sur ses cheveux, d'un blond admirable, et remarquables par leur abondance et leur longueur. Obsédée par la douleur qu'il lui fallait cacher, et dépitée des fadeurs et des tendresses maritales, voulant s'en délivrer à tout prix, elle saisit fortement sa belle chevelure dans une de ses mains, et, de l'autre, prenant ses ciseaux, elle la coupa tout entière[591]. Prodigue et adonnée au jeu, le besoin d'argent la rendait souvent peu scrupuleuse sur les moyens d'en obtenir. On en eut la preuve par ce billet écrit de sa main, qui fut trouvé parmi les papiers de Fouquet, et qu'elle lui avait adressé dans un temps où elle voulait obtenir de lui dix mille écus: «Je ne vous aime point, je hais le péché, mais je crains encore plus la nécessité; c'est pourquoi venez tantôt me voir[592].» On ignore quelles furent les nouvelles galanteries qui, mettant à bout la patience du mari de la marquise de La Baume, le forcèrent à la faire mettre au couvent, et de quelle manière a commencé sa liaison avec Bussy. Ce que nous savons, c'est qu'elle fut en partie fidèle à la promesse qu'elle lui avait faite, et qu'elle lui rendit son manuscrit au bout de deux jours; mais elle se garda bien de lui dire que, dans ce court intervalle de temps, elle en avait tiré une copie.
Bussy apprit peu après, par madame de Sourdis, qu'il était trahi, et qu'une copie de son ouvrage avait été communiquée à plusieurs personnes par madame de La Baume. Il eut avec elle une explication très-vive, après laquelle ils se séparèrent brouillés[593]. Le comte du Lude cependant se fit médiateur entre eux: il alla trouver la marquise de La Baume, et obtint d'elle de brûler lui-même en sa présence la copie de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ qu'elle possédait. Le comte du Lude fit ensuite part à Bussy du succès de sa négociation. D'après ce qui avait été convenu, Bussy promit, de son côté, de ne rien dire et de ne rien faire qui fût contraire aux intérêts de la marquise de La Baume; de ne jamais parler d'elle, ni en bien ni en mal.
Mais dans les deux parties contractantes il n'y avait aucune sincérité: après avoir tous deux trompé leur négociateur, elles voulaient se tromper mutuellement[594]. Le jeune Louvois, fils du chancelier Le Tellier, déjà dans les charges, et qui depuis s'acquit comme ministre une si grand célébrité, devint l'amant favorisé de la marquise de La Baume. Ce fut là l'origine de l'inimitié qui subsista toujours entre Louvois et Bussy. Depuis lors Bussy ne parla plus qu'avec mépris de cette marquise; et elle le méritait bien, si, comme il l'avance dans ses Mémoires, après avoir été longtemps la maîtresse de Louvois, elle descendit ensuite à son égard au rôle ignoble de confidente[595].
Quoi qu'il en soit, il paraît constant que ce fut la marquise de La Baume qui communiqua d'abord, à tous ceux qui voulaient le lire ou le copier, l'ouvrage de Bussy. Cet ouvrage se répandit par les copies qui en furent faites; mais cette publicité clandestine ne suffisait point à la marquise, qui, toujours plus animée contre Bussy, voulait se venger de lui en lui mettant sur les bras un plus grand nombre d'ennemis. Elle fit imprimer l'ouvrage en Hollande. Cette première édition in-18, avec les types des Elzeviers, sans date ni nom d'imprimeur, portant le nom de Liége pour lieu d'impression et pour fleuron une croix de Saint-André, paraît avoir été mise au jour à la fin de l'année 1664, ou au commencement de 1665[596]. Cette édition semble conforme au manuscrit primitif; mais l'auteur avait eu soin d'atténuer le venin de son ouvrage en donnant à des faits trop véridiques une apparence romanesque, et en masquant les personnes par des noms supposés. La marquise de la Baume, en livrant l'ouvrage à l'impression, y ajouta une clef, où les noms véritables se trouvaient en regard de ceux que l'auteur leur avait substitués. Alors cet ouvrage, par le fait de l'impression et par la divulgation des personnages, changea entièrement de nature. Il devait être, dans l'intention de Bussy, un roman spirituel et amusant, où la malignité des gens de cour devait avoir le plaisir de deviner les allusions à des intrigues qui leur étaient connues, et de saisir la ressemblance des portraits, en apparence imaginaires, avec les individus qui avaient pu servir de modèles. Au moyen de la clef, le livre prit le caractère d'un libelle odieux et déhonté, où l'on dévoilait aux provinces et à l'étranger les mœurs de la cour, et les déportements scandaleux de femmes d'une grande naissance; où des hommes revêtus de hautes dignités, ou environnés de gloire, étaient représentés sous des couleurs fantasques ou ridicules.
Alors le déchaînement contre Bussy devint général. Il en craignit les suites; et, sachant que son ouvrage avait été dénoncé au roi[597], il lui fit remettre le manuscrit original par le duc de Saint-Aignan, son ami, qui supplia même temps le monarque de daigner le lire en entier. Quoique Louis XIV fût mentionné dans cet ouvrage, Bussy pouvait, sans y rien changer, désirer qu'il en prît lecture.
On a dit que la principale cause de la longue disgrâce de Bussy et son emprisonnement provenaient d'un cantique obscène contre Louis XIV, qui se trouve inséré dans les éditions de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ que l'on a faites après la première; mais, quoique cette opinion soit générale, elle n'en est pas moins fausse, et elle prouve seulement qu'on ne s'est pas donné la peine d'étudier les événements de cette époque, le caractère des personnages qui y ont joué un rôle, leur position, et les intérêts qui les faisaient agir.