Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6)
Part 22
[460] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 90, édit. 1820 (en date du 9 novembre 1664).
[461] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 96 (en date du 17 décembre 1664).
[462] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 97 (du 17 décembre 1664).--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 360.
[463] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIV, p. 249 à 265.
[464] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 99 (en date du 17 décembre 1664).
[465] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 211.
[466] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 104 (en date du 22 décembre 1664).
[467] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 105 et 106.
[468] Ibid., p. 107.
[469] TASSO, _Gerusalemme liberata_, canto V, st. 35.
[470] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 369 (en date du 23 mars 1672).
[471] _Lettre de Louvois_, du 18 octobre 1672, dans DELORT, _Histoire de la Détention des Philosophes_, etc., t. I, p. 40 et 195.
[472] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 394 (en date du 27 février 1679).--SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 137-138.
[473] _Lettre de Louvois_, avril 1680.
[474] Voyez les _Lettres de Louvois_, en date des 24 janvier et 18 avril 1680, dans DELORT, _Histoire de la Détention des Philosophes et des Gens de lettres_, t. I, p. 314 et 317.
[475] _Lettres de Louvois_, 15 février, 6 mars et 10 mai 1679, dans DELORT, _Histoire de la Détention des Philosophes et des Gens de lettres_, t. I, p. 286.
[476] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 3 avril 1680, t. VI, p. 217.
[477] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 401.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, 5, 6 avril 1680, t. VI, p. 223.--BUSSY, _Lettres_, t. IV, p. 428.--BAROLETTI, _Notice sur la mort du surintendant Fouquet_, Turin, 1812, in-4º.--_Mercure de France_, octobre 1754, p. 142 et 143.
[478] _Lettres de Louvois_ à Saint-Mars depuis les années 1672 à 1680, dans DELORT, _Hist. de la détention de Fouquet, de Pellisson et Lauzun_, t. I de l'_Hist. de la Détention des Philosophes et des Gens de lettres_, p. 195, 321.
[479] PAROLETTI, _Notice sur la mort du surintendant Fouquet_, Turin, 1812, in-4º.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 461.--BUSSY, _Lettres_, t. IV, p. 428.
CHAPITRE XX.
1662-1663.
Louis XIV prend en main les rênes de son gouvernement.--Situation critique des affaires.--Ses réformes.--Ordre qu'il introduit dans les finances.--Il assure la préséance de ses ambassadeurs.--Sépare le pouvoir judiciaire du pouvoir administratif, et restreint la puissance des gouverneurs de place.--Nomination de Péréfixe à l'archevêché de Paris.--Prédications de Bossuet.--L'activité des esprits trouve un aliment dans les controverses religieuses.--Commencements des persécutions religieuses.--Mesures de Louis XIV contre le jansénisme et les protestants.--Zèle religieux du prince de Conti.--L'opposition politique ne se manifeste que par des vaudevilles et des épigrammes.--Goût de la nation pour la littérature dramatique.--Protection accordée par Louis XIV aux gens de lettres; bienfaits qu'il répand sur eux.--Corneille se remet à composer pour le théâtre, et donne _Sertorius_.--Il fait des vers à la louange du roi.--Libelle de l'abbé d'Aubignac contre Corneille.--Succès de l'_École des Femmes_.--Guerre littéraire qu'il occasionne.--Molière répond à ses ennemis par la _Critique de l'École des Femmes_.--Vers de Boileau à sa louange.--Boileau n'avait rien publié, mais ses premières Satires étaient connues.--Nouvelle génération d'écrivains qui fait la guerre aux coteries littéraires.--Vives attaques de Boileau.--Racine commence en province; il est lié avec La Fontaine.--Ces quatre poëtes jettent un vif éclat sur le règne de Louis XIV.--Ce roi, après avoir organisé l'État, s'occupe de régler sa cour.--Différence de la position des souverains de cette époque avec ceux d'aujourd'hui.--La cour renfermait alors en hommes tout ce qui faisait la gloire et la force du pays.--Molière ne put peindre impunément les ridicules que parce qu'il était protégé par le roi.--Boileau fut obligé de modérer l'âcreté de ses Satires.--Nominations de cordons bleus.--Condé est admis à en choisir un.--Il nomme Guitaut, ami de madame de Sévigné, son voisin en Bourgogne.--Fureur du comte de Coligny à ce sujet. Louis XIV institue les justaucorps bleus.--Privilége qu'il y attache.--Il s'occupe de ses fêtes aussi bien que de ses négociations.--Ballet d'_Hercule amoureux_.--Beau carrousel donné en 1662.--Louis XIV se laisse aller à son penchant pour les femmes.--La cour est remplie d'intrigues amoureuses.--La comtesse de Soissons est contre La Vallière.--Ne pouvant réussir auprès du roi, elle favorise ses amours avec La Mothe-Houdancourt.--La Vallière en conçoit un si grand chagrin, qu'elle se retire à Chaillot.--Le roi va la reprendre.--Intrigue coupable ourdie par la comtesse de Soissons, Vardes et mademoiselle Montalais, pour faire chasser La Vallière.--Intrigues de MADAME avec le comte de Guiche, de La Mothe-Houdancourt avec le comte de Gramont.--Toutes ces intrigues n'aboutissent qu'à faire expulser de la cour la comtesse de Soissons, le comte de Gramont, le comte de Guiche, et occasionnent la disgrâce, non méritée, du duc et de la duchesse de Navailles.--Corbinelli, l'ami de madame de Sévigné, mêlé dans l'affaire de mademoiselle Montalais et du comte de Guiche.--Point de lettres de madame de Sévigné pendant cette année; elle s'éloigne peu de la capitale.--Madame de La Fayette, pendant qu'elle en était absente, dut l'instruire de ce qui se passait à Fontainebleau, à Saint-Cloud, à Versailles.--Madame de Sévigné présente à la cour sa fille, qui figure dans les ballets royaux.--Liée avec les religieuses de Sainte-Marie, elle a dû assister au panégyrique de saint François de Sales.--Corbinelli est membre d'une académie italienne.--Le _Grand Dictionnaire des Précieuses_ paraît.--Portrait que l'auteur fait de madame de Sévigné et de Corbinelli.
Revenons sur nos pas. Oublions Fouquet, Mazarin, la Fronde, l'hôtel de Rambouillet, et toutes les intrigues et tous les acteurs de ces temps: ils ne sont plus. Louis XIV règne; et, comme il le dit lui-même dans le premier conseil qu'il tint, «La face du théâtre change[480]». Elle change en effet, avec la rapidité qu'imprime toujours aux affaires et aux destinées d'un grand État l'homme qui, né pour commander aux autres, est appelé à exercer le pouvoir quand toutes les résistances ont cessé, et que tous les partis se sont mutuellement anéantis par leurs excès[481]. Dans cette première année, où il eut à lutter contre tous les embarras d'une disette[482], Louis XIV licencia la plus grande partie de son armée, et rendit ainsi, sans trouble, une foule de bras à l'agriculture et à l'industrie; il établit l'ordre et l'économie dans toutes les parties de l'administration; réduisit le taux des impôts, qui était excessif, et cependant augmenta leurs produits par de fortes réductions dans les frais de perception, et par une répartition plus égale. Les habitants du Boulonais, se trouvant lésés par les mesures qu'il prit à cet effet, se révoltèrent; il les châtia sévèrement. «La coutume de nos voisins (dit-il dans ses Instructions au Dauphin, en parlant de cette révolte et de la promptitude qu'il mit à la réprimer) est d'attendre leurs ressources des révolutions de la France[483].» Il régla toutes ses dépenses sur le pied de paix, et en même temps éleva son revenu sur le pied de guerre; imitant ainsi la politique des Romains, chez qui la guerre était toujours populaire, parce que pour y subvenir on répandait l'aisance parmi les citoyens, en dissipant les trésors amassés pendant la paix. Louis XIV dans cette même année acquit, par une cession, des droits sur la Lorraine et le Barrois[484], et acheta Dunkerque au roi d'Angleterre. Il protégea le Portugal contre l'Espagne, l'empereur et Venise contre les Turcs, l'électeur de Mayence contre ses sujets, la Hollande contre l'Angleterre et contre l'évêque de Munster. A Londres et à Rome, il assura le rang de préséance à ses ambassadeurs, avec une fermeté et une hauteur qui étonnèrent l'Europe, accrurent la dignité de sa couronne, et imprimèrent un grand respect à son nom[485]. Il mit tous ses soins à régulariser l'action de la puissance royale, de manière à empêcher les factions de renaître. Il cassa des arrêts que le parlement avait rendus pour la libre circulation des grains. Par lui, le pouvoir judiciaire se trouva nettement séparé du pouvoir civil, et le pouvoir administratif de la force militaire. Afin de tenir celle-ci dans une dépendance plus étroite, il ne donna plus aux commandants des places de guerre et aux titulaires des grands gouvernements, des provisions que pour trois ans[486].
Le cardinal de Retz fut amené à donner sa démission pure et simple de son archevêché de Paris; et Louis XIV, en nommant à ce premier siége du royaume Péréfixe, qui avait été son précepteur et lui était tout dévoué, ajoutait encore à la stabilité du trône par la sanction que la religion lui donne[487]. La puissance de la religion sur les esprits était grande alors. Le jeune Bossuet, par sa profonde doctrine, par son zèle de missionnaire, par sa chaleur d'apôtre, par son éloquence inégale, mais souvent sublime, donnait à cette époque un vif éclat à la chaire évangélique. Les excellents traités des solitaires de Port-Royal, et les lettres piquantes de Pascal, alors si répandues et si goûtées, donnaient aux prédicateurs un auditoire préparé à tout ce que la croyance catholique peut acquérir d'empire sur les esprits. Banni du domaine de la politique, le génie de la controverse, des cabales et des partis s'était réfugié dans les régions de la théologie. A cet égard le jeune roi se montra moins sage que Mazarin; il commença dès lors à s'engager dans la route qui contribua tant à rendre déplorable la fin de son règne, si lumineux à son matin, si éclatant à son midi. Il voulut employer la contrainte là où la contrainte ne peut rien. Il commença par de légères mais injustes persécutions contre les jansénistes et les protestants, quoique les premiers professassent, dans leurs déclarations du moins, la plus entière soumission au pape et à son autorité, et que le culte des seconds se trouvât sous la protection des édits rendus par les prédécesseurs de Louis XIV et confirmés par lui. Un grand nombre de temples protestants, qu'on prétendit avoir été ouverts contrairement aux ordonnances, furent fermés. Le prince de Conti, qui commandait en Languedoc, était devenu dévot; il fanatisait les peuples en envoyant de tous côtés d'ardents et intolérants missionnaires, et il expulsait les comédiens dans toute l'étendue de son gouvernement[488].
Cependant le goût général de la nation, et de Louis XIV lui-même, pour les représentations théâtrales et la littérature dramatique, s'accroissait toujours. Une nouvelle troupe, après celle de Molière, s'était encore établie à Paris, sous la protection de MADEMOISELLE; elle était dirigée par un certain Dorimon, ainsi que Molière auteur et acteur, mais qui n'avait que ces points de ressemblance avec le grand comique. Aussi cette troupe ne put-elle se maintenir; le haut patronage qui la soutenait vint bientôt à lui manquer[489]. Louis XIV, qui voulait tout asservir aux besoins de sa politique, mécontent que sa cousine eût refusé d'épouser le roi de Portugal, l'exila de la cour, et la força de se retirer encore une fois à son château de Saint-Fargeau[490]. Mais les deux Corneille eurent part aux bienfaits que le jeune roi répandait alors sur les gens de lettres[491]; et quoique cette part fût modique, elle suffit pour les attirer à Paris, et ramener dans la carrière du théâtre le vieil auteur de _Cinna_ et des _Horaces_; il produisit _Sertorius_, et ce fut son dernier chef-d'œuvre. De tous les poëtes du temps qui firent des vers à la louange de Louis XIV, en échange des dons qu'ils en avaient reçus, ce fut encore l'auteur du _Cid_ qui sut faire entendre les accents les plus nobles et les plus harmonieux pour célébrer un monarque qui connaissait si bien
L'art de se faire craindre et de se faire aimer..... Qui prévient l'espérance et surprend les souhaits.
Dans l'effusion de sa reconnaissance, le poëte termine en disant:
Commande, et j'entreprends; ordonne, et j'exécute[492].
Les nouveaux succès de Corneille excitèrent encore l'envie contre ce grand homme: il fut attaqué par l'abbé d'Aubignac, et défendu par de Visé, mais beaucoup mieux encore par sa réputation et son génie[493]. Cependant cette guerre littéraire ne fut rien en comparaison de celle que fit naître contre Molière la réussite de _l'École des Femmes_. Depuis le _Cid_ jamais pièce de théâtre n'avait eu une telle vogue; et aucune n'excita un si violent soulèvement, ni ne donna lieu contre son auteur à tant de virulentes attaques. Molière, fort de l'approbation du public, osa se venger de ses détracteurs en les traduisant tous sur la scène, dans la petite pièce intitulée _la Critique de l'École des Femmes_. Tous ceux qui avaient écrit contre la nouvelle comédie, ou qui la désapprouvaient par leurs discours, prétendaient que c'était une production médiocre, dépourvue de goût, de décence et de raison, et sans aucune connaissance des règles de l'art. A ces jugements iniques le jeune Boileau opposa le sien, qui fut celui de la postérité. Dans les stances qu'il adressa à ce sujet à l'auteur des _Précieuses ridicules_, il lui disait:
Ta muse avec utilité Dit plaisamment la vérité; Chacun profite à ton école: Tout en est beau, tout en est bon, Et ta plus burlesque parole Est souvent un docte sermon[494].
Boileau n'avait encore rien publié, et cependant nous voyons, par le libelle de l'abbé d'Aubignac contre Corneille, et par les lettres particulières de Racine, que déjà le suffrage de _monsieur Despréaux_ faisait autorité[495]. C'est que déjà il avait composé trois de ses satires; qu'il en avait fait des lectures; et que ses vers précis, nombreux, élégants, abondants en saillies, s'étaient gravés dans la mémoire d'un grand nombre de personnes, et étaient cités avant d'avoir été rendus publics. Molière et Boileau se présentaient à la nouvelle génération, dont ils faisaient partie, pour accomplir une même mission. Leur talent était divers, leurs moyens différents, mais leur but était le même. Tous deux venaient faire une guerre implacable aux vices, aux ridicules et aux travers de la société de leur temps, et voulaient venger la raison et le bon goût, du pédantisme, de l'hypocrisie et du faux bel esprit. Tous deux, sans autre appui que leur génie, se déclaraient avec courage contre les coteries littéraires et les ruelles, qui, à l'imitation de l'hôtel de Rambouillet, avaient la prétention de servir de modèle au beau monde et de régler ses mœurs, ses manières, ses jugements et son langage. Boileau, plus jeune, indépendant, insouciant des richesses, sans ambition, sans fortune à conserver, sans fortune à faire, sans protecteurs à ménager, sans autre passion que celle des vers, mit dans ses attaques plus d'audace, de brusquerie et de rudesse. Dès son début, il inséra dans ses satires les noms des personnes qu'il voulait livrer à la risée ou au mépris public[496]. Chapelain lui-même, cet oracle de la littérature, dont le grand Corneille ne parlait qu'avec respect, ne fut pas à l'abri des atteintes du jeune et intrépide réformateur du Parnasse. Cependant Chapelain jouissait de la faveur et de la confiance du monarque, et il était pour les gens de lettres le distributeur des grâces du pouvoir. Le jeune Racine, qui, au sortir de la sévère discipline des solitaires de Port-Royal, ne s'était occupé qu'à faire des vers et des dettes, avait obtenu par Chapelain, pour une ode assez médiocre, une gratification du roi de 800 livres. Retiré en province chez un oncle dont il espérait un bénéfice, il étudiait avec dégoût la théologie, et avec délices les poëtes grecs et latins. Il tâchait de se consoler de son exil en entretenant une correspondance avec La Fontaine[497]. Celui-ci, moins inconnu alors que Racine, mais encore peu célèbre, après avoir partagé l'exil d'un de ses parents, ami du surintendant et enveloppé dans sa disgrâce, de retour dans sa ville natale, y cultivait les Muses pour ses amis et pour lui-même, sans prôneurs et sans ennemis. Encouragé, comme il l'avait été par Fouquet, par la plus aimable des nièces de Mazarin, Marianne Mancini, qui venait d'épouser le duc de Bouillon et de Château-Thierry[498], La Fontaine, déjà lié avec Molière, le fut bientôt avec Boileau; et par lui Racine devint l'ami de tous les trois. Ces quatre hommes, depuis réunis à Paris, surent s'apprécier mutuellement, et opposèrent par leur union une force invincible à leurs antagonistes. Ils répandirent un grand éclat sur ce règne par des chefs-d'œuvre de genres très-différents, mais tous remarquables par le naturel, la grâce, le goût, la vigueur et les richesses d'un style toujours approprié au sujet.
Louis XIV ne crut pas sa tâche accomplie lorsqu'il eut réglé les finances, l'administration intérieure, la force militaire, la politique étrangère; lorsqu'il eut pourvu à ce qui concernait la religion, la justice, la prospérité des lettres et des arts. A lui, jeune roi, qui voulait dominer non-seulement par son rang, mais par sa volonté propre, sur tant de guerriers, d'hommes d'État, de courtisans habiles et spirituels, qui presque tous l'avaient vu naître ou ne l'avaient vu qu'enfant et adolescent, docile et soumis à sa mère ou au directeur de son éducation; à lui, dis-je, il importait avant tout de savoir imposer à tous et dans tous les instants. C'est dans ce but qu'il organisa sa cour; et il le fit de manière à la rendre un modèle pour les autres souverains de l'Europe. A cet égard Louis XIV ne fut en rien redevable aux leçons de Mazarin, il dut son succès à son caractère, à ses inclinations naturelles, qui le portaient vers ce qui avait de la dignité, de l'élévation, de la grandeur, de la magnificence; et aussi à cet orgueil qu'avait eu soin d'entretenir en lui l'éducation maternelle; orgueil qui ne ressemblait en rien à celui des autres hommes. C'était chez lui un sentiment infus avec la vie, tel seulement qu'il peut en naître un dans le cœur d'un enfant né roi; sentiment qui a commencé avec lui, grandi avec lui, que l'âge n'a cessé d'accroître et de renforcer en lui; devenu tellement naturel, que la conscience qu'il lui donnait de sa supériorité le faisait paraître à ceux qui l'approchaient un être supérieur. On s'est étonné que Louis XIV n'oubliât jamais ce qu'il était, et qu'il ne le laissât pas oublier aux autres, même dans la familiarité la plus intime, même dans le sein des plaisirs et dans le tumulte de la joie: c'est que, lors même qu'il l'eût voulu, cela lui eût été impossible: il eût fallu pour cela qu'il se dépouillât de son individualité.
Depuis que les progrès du commerce et de l'industrie ont réparti plus également les richesses; qu'elles ne sont plus exclusivement l'apanage du rang et de la naissance, depuis que l'instruction est plus généralement répandue; que le grand nombre de journaux et que la multiplicité des livres ont rendu tous les genres de connaissances accessibles à tous; que les communications entre les différents États sont devenues plus promptes et plus faciles; et que, par toutes ces causes, il s'est créé dans les masses, en dehors des souverains, une force qui leur est étrangère, les gouvernement se trouvent dans l'obligation de diriger cette force ou de la comprimer: sans quoi elle les entrave dans leurs fonctions, et les désordres qui s'introduisent dans les mouvements sociaux brisent bientôt le sceptre et l'épée de celui qui se montre impuissant à les diriger et à les régler. Partout, depuis que le système des emprunts et du crédit public a placé les gouvernements sous l'influence et presque sous la dépendance de cette force, une cour splendide, richement rétribuée, affaiblit plutôt qu'elle n'affermit le monarque; c'est de lui qu'elle reçoit tout, et elle ne lui donne rien. Ce n'est point par elle qu'elle agit sur le peuple; elle l'en sépare.
Mais il n'en était pas ainsi lorsqu'il existait encore des princes, des grands, qui, propriétaires d'immenses domaines, étaient revêtus de droits et de priviléges attachés à leurs possessions, à leurs titres, sources de puissance réelle. Sans doute les progrès successifs de l'autorité royale avaient fort réduit ces droits, ces priviléges; mais ils ne les avaient pas anéantis. Alors une cour avec son cérémonial, son étiquette, les devoirs qu'elle imposait, ralliait tous ces hommes à la personne du monarque: elle les plaçait sous sa dépendance et sans cesse sous ses yeux; elle donnait les moyens de s'en faire craindre, et, ce qui était mieux, de s'en faire aimer. Une cour n'était pas alors une cause de dépenses inutiles, une vaniteuse et nuisible superfétation de la dignité royale: c'était un moyen de gouvernement, un des ressorts les plus puissants du pouvoir.
Louis XIV le comprit; et en cela, comme dans tout le reste, il ne forma pas dès l'abord de combinaisons profondes, de plan prémédité de despotisme, comme l'a cru un écrivain ingénieux, mais systématique. De même que tous les véritables hommes d'État, il discerna les nécessités de sa position, et sut y pourvoir. C'est en cela que consiste le grand art de régner. Prétendre fonder des constitutions ou agir d'une manière efficace sur les destinées d'un peuple avec une autorité incertaine ou flottante, c'est entreprendre d'élever un édifice lorsqu'un tremblement de terre secoue le sol sur lequel on veut construire.
Les résultats prouvèrent combien Louis XIV eut raison de mettre une grande importance à rassembler autour de lui une cour nombreuse et splendide. Tout ce qui faisait la gloire et la richesse de l'État s'y centralisa; là se trouva réuni tout ce qu'il y avait de plus illustre dans la religion, les armes et la magistrature. Ce ne fut qu'en se mettant sous l'égide du monarque et de ses courtisans que les gens de lettres, cessant d'appartenir à des coteries puissantes, purent trouver quelque indépendance[499]. Ainsi Molière, en frondant des gens de cour dans sa comédie des _Fâcheux_, a grand soin de faire un pompeux éloge de la cour; et il renouvelle cet éloge dans ses autres pièces, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion[500]. Boileau fut recherché, dès son début, par des hommes du plus haut rang, qui aimaient à lui entendre réciter ses satires; tous faisaient partie de la cour, et jouissaient d'une grande faveur auprès du monarque: il n'en fallut pas davantage pour que le poëte qui s'était proposé pour modèle le virulent Juvénal se rapprochât de la manière d'Horace, et retranchât, lorsqu'il la fit imprimer, les vers les plus énergiques de sa première satire[501]. Par une complaisance de courtisan, il adoucit la teinte trop sombre de ses tableaux, et se prit à diriger, de préférence, ses attaques contre le mauvais goût en littérature, plutôt que contre les mauvaises inclinations et les mauvaises mœurs. S'il attaqua quelquefois celles-ci, ce fut avec ménagement, et en évitant de lancer ces traits acérés qui auraient pu atteindre les puissants de la cour. Il fit la satire des ridicules de son siècle, et en épargna les vices. Les peintures trop fidèles et trop vives de ceux-ci eussent offensé le monarque, et démenti une partie des éloges que sa muse se plaisait à lui prodiguer.