Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6)

Part 2

Chapter 23,482 wordsPublic domain

Lors de sa fuite, durant le court séjour qu'il fit soit à Machecoul, soit à Belle-Isle[28], il éprouva le besoin de se justifier auprès du maréchal de la Meilleraye, dont il n'avait eu qu'à se louer, et qu'il compromettait gravement en lui manquant de parole. Mais comme il ne pouvait communiquer avec lui sans le compromettre encore plus, il prit le parti d'écrire à la marquise de Sévigné, qu'il savait être en relation avec le maréchal. Il l'instruisit donc de son évasion, en expliqua les motifs, et colora son manque de foi le mieux qu'il put. Craignant que cette lettre ne fût interceptée, il l'envoya à Ménage pour qu'il la fît parvenir à madame de Sévigné, en lui indiquant en même temps l'usage qu'elle en devait faire. Ménage avait eu avec le cardinal de Retz quelques démêlés, dont la gazette de Loret avait retenti[29]; mais Ménage, après avoir occupé une place dans la maison du cardinal, était trop honnête homme pour ne pas oublier tous les sujets de plainte qu'il pouvait avoir eus contre lui, et pour ne pas lui rester fidèle dans le malheur: il paraît aussi que Ménage s'était brouillé, puis réconcilié, avec Bussy. On voit, d'après la réponse de madame de Sévigné à Ménage, que tout ce qui concernait son cousin Bussy l'intéressait vivement. Elle montre un grand empressement à connaître les motifs du raccommodement qui avait eu lieu entre lui et Ménage. Sa lettre est datée des Rochers, le 1er octobre 1654. Elle commence par rendre grâce à Ménage de la diligence qu'il a mise à lui faire parvenir la lettre du cardinal, qu'elle nomme toujours le coadjuteur, par habitude, quoiqu'à cette époque il ne portât plus ce titre. Elle ne doute pas que cette lettre, qu'elle a envoyée au maréchal, ne fasse impression sur lui; puis elle ajoute: «Mais voici qui est admirable, de vous voir si bien avec toute ma famille; il y a six mois que cela n'était pas du tout si bien. Je trouve que ces changements si prompts ressemblent fort à ceux de la cour. Je vous dirai pourtant qu'à mon avis cette bonne intelligence durera davantage; et pour moi, j'en ai une si grande joie que je ne puis vous la dire, au point qu'elle est. Mais, mon Dieu! où avez-vous été pêcher ce monsieur le grand prieur, que M. de Sévigné appelait toujours _mon oncle le Pirate_? Il s'était mis dans la tête que c'était sa bête de ressemblance, et je trouve qu'il avait raison. Dites-moi donc ce que vous pouvez avoir à faire ensemble, aussi bien qu'avec le comte de Bussy? J'ai une curiosité étrange que vous me contiez cette affaire, comme vous me l'avez promis[30].»

Elle demande ensuite à Ménage d'accorder son amitié à l'abbé de Coulanges, qui se trouvait alors avec elle aux Rochers. «S'il est vrai, dit-elle, que vous aimiez ceux que j'aime, et à qui j'ai d'extrêmes obligations, je n'aurai pas beaucoup de peine à obtenir cette grâce de vous.»

Ménage, un jour, enchanté d'une lettre que lui avait écrite mademoiselle de Chantal lorsqu'elle était son écolière, dit qu'il ne la donnerait pas pour trente mille livres. Madame de Sévigné, plaisantant sur ce fait de sa jeunesse (jamais aucune femme n'oublie ce qui a été dit ou fait de satisfaisant pour son amour-propre), termine ainsi sa lettre: «Je vous assure que vous devez être aussi content de moi que le jour où je vous écrivis une lettre de dix mille écus.» Puis, par un trait de coquetterie aimable, elle signe _Marie de Rabutin-Chantal_, de même qu'était signée la lettre de dix mille écus.

Dans le post-scriptum de cette même lettre elle dit: «Un compliment à M. Girault; je n'ai point reçu son livre.» Ce livre était les _Miscellanea_, ou les Mélanges de Ménage, dont nous avons parlé; car dans la préface latine de ce recueil Ménage nous apprend que ce fut M. Girault qui prit soin de recueillir et de mettre en ordre les pièces qui s'y trouvent. Lorsque madame de Sévigné écrivait cette lettre, cet ouvrage venait de paraître; et comme elle y était louée, nul doute qu'elle n'en eût entretenu Ménage, si elle en avait eu connaissance. Girault était un ecclésiastique, bel homme et de bonne compagnie, qui fut le secrétaire de Ménage, et devint ensuite chanoine du Mans. Ce canonicat lui fut cédé par Scarron[31]. Girault était en correspondance avec plusieurs beaux esprits, et s'en faisait aimer par l'empressement qu'il mettait à les tenir au courant de toutes les nouveautés littéraires[32]. Son admiration pour Ménage lui fit donner une place dans les satires, les épigrammes et les diatribes que cet écrivain s'attira par sa plume caustique, guerroyante et pédantesque[33].

[1] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 364, 365.

[2] DESORMEAUX, _Histoire de Louis de Bourbon, prince de Condé, second du nom_, 1779, in-12, t. IV, p. 14 et 15.--LORET, liv. V, p. 12, 24 janvier 1654, p. 37, 40.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 430.

[3] BRIENNE, _Mém._, t. XXXVI, p. 219.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 534.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 444.--LORET, lib. V, p. 72, 13 juin 1654.

[4] DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. IV, p. 18.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 438.--MOTTEVILLE, t. XLI, p. 427.--LORET, liv. V, p. 30, 33, 82, 14 mars et 4 juillet 1654.

[5] _Mss. de l'hôtel de Condé_ cités par DESORMEAUX dans l'_Hist. de Condé_, t. IV, p. 45, 68.--NAVAILLES, _Mém._, 1701, in-12, p. 167.--BUSSY, _Hist. am. des Gaules_, t. I, p. 199, édit. 1754.--Ibid., _Hist. am. de France_, p. 216 et 239.--Ibid., _Hist. am. de France_, édit. de Liége, p. 160 à 189, édit. 1re; p. 130 et 154, édit. 2e.

[6] DE RAMSAY, _Hist. de Turenne_, liv. IV, t. II, p. 18, édit. in-12, et la planche 6 de l'atlas.

[7] DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. IV, p. 49.--LORET, liv. V, p. 118, 12 septembre 1654.--RAGUENET, _Hist. du vicomte de Turenne_, p. 238 à 255.

[8] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 469.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 426, 429.--DE RAMSAY, _Hist. de Turenne_, t. II, p. 47 et 87, édit. in-12.

[9] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 363.--MONGLAT, t. L, p. 458.

[10] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 301.

[11] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 397.

[12] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 243.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 262.

[13] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 292.

[14] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 253 et 254.

[15] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 294.--RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 253.

[16] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 253, ou p. 437 de l'édit. Champollion.

[17] RETZ, t. XLVI, p. 258, 201 et 273.

[18] Ibid., p. 271.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 312 à 317.

[19] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 281.

[20] RETZ, _Mém._, t. LXVI, p. 285.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 238.

[21] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 287.

[22] Ibid., p. 293.

[23] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 345 (le 28 novembre 1655).

[24] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 303.

[25] RETZ, t. XLVI, p. 305, 348.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 372 et 374.--MONGLAT, t. L, p. 471.

[26] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 387 et 388.

[27] RETZ, t. XLVI, p. 344.--JOLY, t. XLVII, p. 372-374.

[28] GUY-JOLY, t. LXVII, p. 322, 323, 330.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1820, in-8º, t. Ier, p. 28. Cette lettre de Retz ne fut point écrite d'Espagne.

[29] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 140, 5 octobre 1652; _Ménagiana_, t. II, p. 5.

[30] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 1, 28 et 29 (1er octobre 1654), édit. 1820, et t. I, p. 34 et 37, édit. de G. de St.-G.

[31] _Ménagiana_, t. II, p. 5; t. III, p. 192 et 193.--BRUZEN DE LA MARTINIÈRE, _Hist. de M. Scarron_, t. I, p. 58 des _OEuvres_, édit. 1737, in-18.--Voyez la première partie de ces Mémoires, p. 452.

[32] TALLEMANT DES RÉAUX, t. V, p. 257, édit. in-8º; t. IX, p. 123, édit. in-12.

[33] Jean BERNIER, _Anti-Ménagiana_, p. 43.--Gilles BOILEAU, _Avis à M. Ménage sur son églogue intitulée Christine_, dans le _Recueil des pièces choisies de_ LA MONNOYE, 1714, t. I, p. 278, préface.

CHAPITRE II.

1655-1656.

Succès de Turenne.--Tranquillité de la capitale.--Ballets royaux.--Le goût des spectacles se répand jusque dans les colléges des jésuites.--On mêlait les concerts aux sermons.--Pièce de Quinault qui renferme tous les genres.--Mariages et visites de princes étrangers; fêtes à cette occasion.--Le roi recevait des fêtes et en donnait.--Il dansait dans les ballets.--Carrousel pendant le carême.--Les ducs de Candale et de Guise s'y font remarquer.--Goût pour les devises, partagé par madame de Sévigné.--Elle ne quitte point Paris ni les environs.--Le maréchal de La Meilleraye ouvre les états généraux de Bretagne.--Mariage de mademoiselle de La Vergne avec le comte de La Fayette.--Madame de Sévigné se livre aux plaisirs du monde, et résiste à toutes les séductions.--Occupations de mademoiselle de Montpensier pendant son exil.--Madame de Sévigné va lui rendre visite à son château de Saint-Fargeau.

La victoire d'Arras et la continuité des succès de Turenne pendant toute la campagne[34] firent naître dans la capitale et dans tout le royaume une sécurité que ne purent troubler ni les écrits que Retz publia pour sa défense, ni les résistances de son vicaire Chassebras, secrètement appuyées par les solitaires de Port-Royal et par leurs nombreux amis[35].

On se livra aux plaisirs et à la joie que le retour du jeune roi dans la capitale, après ses campagnes, ne manquait jamais de ramener; et ce fut avec une chaleur, une unanimité qui surpassèrent encore celles de toutes les années précédentes[36]. Les occasions ne manquèrent pas: l'entrée dans Paris du comte d'Harcourt, qui ressembla à une pompe triomphale; les fiançailles du fils du duc de Modène avec une des filles de Martinozzi, nièce du cardinal[37]; l'arrivée de ce même duc et celle du duc de Mantoue[38]; du duc François, frère du duc de Lorraine; de la princesse d'Orange[39]; le mariage d'une des demoiselles de Mortemart[40] avec le marquis de Thianges; celui de la Ferté; celui de Loménie de Brienne[41], fils du ministre d'État, avec la seconde fille de Chavigny, fournirent des occasions fréquentes au roi et à Mazarin de donner des festins et des fêtes et d'en recevoir[42]. Non-seulement le jeune monarque ne dédaignait pas d'accepter des invitations qui lui étaient faites, mais il dansait et jouait dans les ballets qui faisaient partie des fêtes qu'on lui donnait, comme dans ceux qu'il faisait représenter à sa cour. Il y fit jouer trois nouveaux ballets, qui tous furent d'une richesse d'exécution que l'on crut ne pouvoir jamais être égalée[43]. Cependant le dernier, intitulé _Psyché_, surpassa les deux autres en magnificence. Un essaim de beautés y figuraient avec le roi et l'élite des meilleurs artistes: Fouilloux et Menneville, qu'on nommait toujours ensemble quand il fallait citer des modèles de grâce; cette belle duchesse de Roquelaure, dont nous avons fait connaître la tragique destinée; la douce et mélancolique Manicamp, qui ne se prêtait plus que par obéissance à ces jeux mondains, et qui se fit carmélite aux jours saints; puis la folâtre Villeroy, et Neuillant, et Gramont, et beaucoup d'autres[44]. Cependant leurs attraits ne pouvaient distraire le roi de cette aînée des Mancini, qui leur était bien inférieure en beauté. Loret, dans les longues descriptions dont il remplissait sa _Gazette_, ne manque pas de faire mention de ces attentions de Louis pour elle:

Le roi, notre monarque illustre, Menait l'infante Manciny, Des plus sages et gracieuses, Et la perle des précieuses[45].

Ce qui donna un caractère particulier au carnaval de cette année fut le grand nombre de mascarades et de folâtres divertissements dont Louis XIV et son frère donnaient les premiers l'exemple, et dont ils s'amusaient beaucoup. Aussi Loret remarque que

Paris, dans la joie inondé, Est tellement dévergondé, Qu'on n'y voit que réjouissances, Que des bals, des festins, des danses, Que des repas à grands desserts, Et de mélodieux concerts[46].

Cependant, de tous les genres de plaisirs, ceux que l'on préférait, ceux auxquels on revenait toujours, étaient les représentations théâtrales. Jamais les théâtres publics n'avaient attiré plus de spectateurs. Ce goût se répandit si généralement, que les jésuites, si habiles à suivre la pente de leur siècle, et auxquels était principalement confiée l'éducation de la haute noblesse, composèrent dès lors des tragédies latines, et les firent représenter par l'élite de la belle jeunesse qui s'élevait dans leurs colléges. Ces représentations eurent lieu devant de nombreuses assemblées de dignitaires de l'Église, de gens de cour, et de ce que Paris renfermait de plus illustre dans les lettres et dans l'État[47]. Elles eurent le plus grand succès. Cet usage des jésuites a commencé sous la jeunesse de Racine, et a été continué sans interruption bien au delà de l'époque de la jeunesse de Voltaire, dont le maître, le père Porée, était un jésuite, auteur des meilleures de ces tragédies latines. C'est à ces premières impressions de collége, c'est à l'influence de ces maîtres habiles sur ceux qui devaient un jour illustrer notre littérature, et sur ceux qui devaient être les juges de leurs productions, que l'on doit, suivant nous, ce goût grec et romain, ces formes régulières, et un peu uniformes, qu'a prises la tragédie sous la plume des deux grands maîtres que nous venons de nommer, et sous celle de leurs nombreux imitateurs. Mais le grand Corneille, par la diversité de ses ouvrages, semblait avoir épuisé tous les genres de compositions scéniques: et à l'époque dont nous traitons, c'est-à-dire dans les années 1655 et 1656, la satiété commençait déjà à exiger la réunion de tous les genres, mais non pas encore leur mélange. Ce fut cette année que Quinault donna au théâtre du Marais une pièce intitulée _la Comédie sans comédie_, qui renfermait à la fois, dans un même cadre et en quatre actes, les quatre sortes de poëmes dramatiques connus alors, une pastorale, une comédie, une tragédie, et une tragi-comédie ou une pièce ornée de machines et de danses, c'est-à-dire un opéra. Remarquons que le dernier acte de cette pièce était une première et intéressante ébauche du plus bel ouvrage que Quinault composa depuis, l'opéra d'_Armide_[48].

Le carême força de suspendre les danses, les ballets, les mascarades; mais la fougue qui entraînait le jeune monarque et toute la société vers les plaisirs fit imaginer des moyens de les prolonger: on allia ces divertissements aux pompes mêmes de la religion, ou on leur donna le caractère de cette chevalerie antique que la religion avait autrefois encouragée et approuvée. C'est alors que commencèrent ce qu'on appelait les concerts de dévotion, qu'on nomma depuis _spirituels_; et ces brillants carrousels, image de nos vieux tournois, qui disparurent avec les années prospères du règne de Louis XIV, et lorsque les derniers vestiges des mœurs, des habitudes et des temps qu'ils rappelaient se furent effacés. Loret a décrit, de la même manière qu'il décrivait les ballets de cour, le grand concert de dévotion qui fut exécuté au monastère de Charonne, à l'heure de vêpres, par les plus célèbres musiciens, les plus fameux chanteurs et les meilleures cantatrices de cette époque, en présence du roi, de toute la cour, et d'une nombreuse assemblée de beau monde; concert qui fut terminé par un sermon du père Senault.

Le père Senault y prêcha, Et son éloquence toucha De même qu'à l'accoutumée; Bref, chacun eut l'âme charmée, En ce saint lieu de grand renom, Tant du concert que du sermon[49].

Le carrousel que le roi donna au Palais-Royal sembla réaliser les descriptions des romanciers, par la beauté des coursiers, les richesses et la singularité des costumes, l'éclat des armures, la rapidité des évolutions exécutées aux sons bruyants de la musique guerrière. Cette fête chevaleresque fut comme l'annonce de celles que Louis XIV devait donner par la suite, et dont la magnificence fut un sujet d'étonnement pour l'Europe entière[50].

Après le roi, ceux qui se firent le plus remarquer dans ce carrousel furent le duc de Candale et le duc de Guise. En voyant ce dernier, on se rappelait ses intrigues avec la princesse de Gonzague, ses amours avec la comtesse de Bossu, qui furent suivis d'un mariage et d'une séparation; la constance de sa passion pour mademoiselle de Pons, qui le trahissait et favorisait son écuyer Malicorne; ses deux expéditions pour conquérir le royaume de Naples; sa captivité en Espagne et son arrivée à Paris, qui eut lieu juste au moment où il dut se rendre au lit de justice qui condamna à l'exil Condé, auquel il devait sa délivrance. Cette vie martiale, galante, si pleine d'aventures; le costume dont il était revêtu, sa grâce, son adresse dans le carrousel, tout contribuait à le rendre le type achevé des chevaliers du moyen âge; non tels qu'ils étaient en réalité, mais tels que les représentent à l'imagination, dans un siècle plus poli et sous des couleurs plus brillantes, les fictions de l'Arioste[51].

Les boucliers de tous ceux qui figurèrent dans ce carrousel étaient ornés d'emblèmes ingénieux, accompagnés de paroles en langue espagnole, italienne ou française; et ce fut sans doute à ces jeunes guerriers et à l'esprit de galanterie qui régnait alors, à nos liaisons avec l'Espagne, que l'on dut ce goût pour les allégories et les devises qui domina durant tout ce règne, et que madame de Sévigné partagea[52].

Elle était restée à Paris pendant tout l'hiver; et elle ne retourna point même, selon sa coutume, à sa terre des Rochers pendant la belle saison. On peut croire que les plaisirs si animés de la capitale contribuèrent à l'y retenir. Les fêtes de la cour, auxquelles elle était invitée, furent prolongées pendant tout le printemps, et ne cessèrent même pas lorsque le roi se fut transporté à Compiègne. Ce fut dans cette ville qu'on joua, le 30 mai, le nouveau ballet royal des _Bienvenus_, lorsque le prince Eugène épousa, par procuration, au nom du fils du duc de Modène, la fille de Martinozzi[53]. C'était d'ailleurs uniquement par raison d'économie que madame de Sévigné allait se renfermer tous les ans dans son triste château de Bretagne, et c'était la même raison qui l'empêchait cette année de s'y rendre. Le maréchal de La Meilleraye fit le 20 juin l'ouverture des états de Bretagne. Il était d'usage dans ces occasions, parmi la haute noblesse, de se donner mutuellement des festins, et madame de Sévigné avait éprouvé, du vivant de son mari, combien cet usage était dispendieux; il l'eût été encore plus pour elle cette fois. L'ouverture des états se faisait à Vitré[54], c'est-à-dire à sept kilomètres de son château, et une si grande proximité de l'auguste assemblée lui eût attiré un nombre illimité d'importuns visiteurs. Son titre de veuve et la prolongation de son séjour à Paris donnaient à madame de Sévigné les moyens de se soustraire à ces inconvénients, et elle en profita. D'autres motifs encore ont pu l'engager à s'écarter de ses habitudes. Mademoiselle de La Vergne épousa le 20 février de cette année (1655) François Mottier, comte de La Fayette, lieutenant des gardes françaises. Le désir de pouvoir accompagner sa jeune amie dans les nouvelles assemblées où son mari la présenta dut déterminer madame de Sévigné à agrandir encore le cercle de ses relations, et ajoutait aux motifs qu'elle avait de renoncer au voyage de Bretagne. De plus, le président de Maisons et plusieurs autres personnages qu'elle comptait au nombre de ses amis furent rappelés de leur exil, et revinrent dans la capitale précisément à l'époque où elle avait coutume de la quitter. Le besoin qu'elle éprouvait de s'entretenir avec eux, la satisfaction qu'elle avait de les revoir, l'auraient engagée à ne pas partir, lors même que tant d'autres causes ne l'auraient pas déterminée à rester.

Madame de Sévigné, en s'abandonnant ainsi au tourbillon du monde, en se prévalant des succès qu'elle y obtenait par sa jeunesse, ses charmes, son esprit; en cédant à l'orgueil naturel à son sexe de faire naître des passions, sans vouloir les partager, augmentait les dangers auxquels était exposée, sinon sa personne, au moins sa réputation; son état de veuve rendait à cet égard sa position plus critique. Plus elle avait d'indépendance, plus elle en jouissait, plus il était facile à la calomnie de la noircir. Quand on pense aux mœurs de cette époque, aux moyens puissants de séduction de tous ceux qui affichaient hautement à son égard leur amour et leurs espérances, on ne pourrait croire qu'elle fût jamais parvenue à échapper à tant d'écueils, si tous les témoignages contemporains ne concouraient à nous prouver qu'elle en est sortie non-seulement sans recevoir aucune atteinte, mais même pure de tout soupçon.

Durant les mois d'été, le séjour de Paris, alors resserré par ses remparts, était encore plus incommode qu'il ne l'est actuellement; aussi madame de Sévigné passa presque entièrement cette partie de la belle saison à Livry, qu'elle appelait son désert; mais ce désert se trouvait aussitôt peuplé par une société nombreuse, aimable et brillante, lorsqu'elle s'y transportait. Elle fit cependant encore à cette époque une courte et plus lointaine excursion hors de la capitale; ce fut, en quelque sorte, pour satisfaire à un devoir que le monde, mais non pas elle, considérait alors comme un acte de courage. Ceci réclame quelques détails qui feront connaître l'esprit et les mœurs du temps et les différents intérêts qui divisaient alors la cour et la haute société.