Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6)

Part 19

Chapter 193,430 wordsPublic domain

La présomption, défaut ordinaire des esprits prompts, faciles, féconds en ressources, empêcha Fouquet de reconnaître les dangers de la route où il s'engageait. Il en fut averti cependant par ses principaux collaborateurs, et surtout par le plus habile et le plus clairvoyant de tous, Pellisson[404]; mais il ne voulut pas se rendre à leurs conseils: peut-être ne le pouvait-il plus. Il continua hardiment son système de fraude et de déception, et présenta au roi de faux états de situation, qui, sans qu'il le sût, étaient aussitôt rectifiés par Colbert, au moyen du registre des fonds et des écritures de l'épargne, tenus alors sous son inspection avec une rigoureuse exactitude. Les états au vrai, présentés chaque jour au roi par Colbert, dévoilèrent toutes les concussions et les fourberies du surintendant, et les plaies profondes faites à l'État par sa connivence avec les traitants ou les fermiers des impôts. Louis XIV fut outré de se voir ainsi joué par son ministre, et de se trouver en quelque sorte sous sa dépendance pour la partie principale de son gouvernement. Le nombre des amis et des créatures que se faisait le surintendant en prodiguant l'argent du royaume, son luxe, ses fêtes somptueuses, les prétentions qu'il manifestait de remplacer Mazarin, ses intrigues, le grand nombre de ses partisans, la haute opinion qu'on avait de lui, tout contribua à accroître encore l'animadversion du jeune monarque. Dès lors le plan que Colbert avait proposé autrefois à Mazarin pour mettre en jugement ce grand coupable, et opérer le rétablissement des finances, fut de nouveau reproduit. Louis XIV l'adopta; et il ajouta encore à la rigueur des mesures qu'il contenait contre la personne de Fouquet[405]. Ce plan une fois arrêté, il fallut forcément en différer l'exécution. Fouquet n'avait pas cessé de fortifier Belle-Isle, où il aurait pu se retirer et chercher à produire quelque mouvement parmi la jeune noblesse et le peuple de la Bretagne et de la Normandie, deux provinces écrasées d'impôts et fort mécontentes. De plus, les priviléges de la charge de surintendant, qui soustrayaient Fouquet à la juridiction des cours souveraines, et le rendaient justiciable du roi seul, autorisaient bien la formation d'une commission spéciale nommée par le roi pour juger Fouquet, conformément au plan proposé par Colbert; mais cette forme était à juste titre considérée comme illégale, injuste et despotique, par les parlements; et Fouquet n'était pas seulement surintendant général des finances, il était encore procureur général du parlement de Paris. Nul doute que cette puissante compagnie, si on avait voulu faire juger par commission son principal officier, ne s'y fût opposée, et n'eût évoqué cette affaire comme étant du ressort de sa juridiction. Il fallait donc différer l'accusation de Fouquet et bien dissimuler les projets formés contre lui, jusqu'à ce qu'on l'eût déterminé à vendre sa charge de procureur général; et, comme je l'ai dit, on en vint à bout en lui donnant l'espoir d'être compris dans la promotion de chevaliers des ordres du roi, qui allait avoir lieu[406].

Il ne faut pas partager l'erreur où sont tombés ici tous les historiens, et considérer cette époque du règne de Louis XIV comme celle qui l'a suivie, lorsque le roi, affermi par l'exercice de sa puissance, ôtait par sa seule parole jusqu'à la pensée même de lui résister. Lors même que les grandes crises politiques sont apaisées, il existe toujours, quand elles sont récentes, des habitudes d'insubordination qui excitent les justes craintes du pouvoir et augmentent ses embarras. Nous voyons par des lettres non encore publiées de Mazarin[407] à Colbert, qui sont sous nos yeux, que tandis que ce ministre était occupé à Saint-Jean-de-Luz aux négociations de la paix, il craignait que la Normandie, à laquelle cette paix ne plaisait pas, ne se soulevât, et qu'il faisait surveiller cette province. Dans le même temps, malgré son opposition et les ordres formels du roi, Mazarin ne put empêcher Turenne d'offrir et d'envoyer de l'argent et des troupes au duc d'York, dans le but de rétablir son frère Charles II sur le trône, quoique rien ne fût plus contraire à la politique que le ministre avait adoptée dans les intérêts de la France[408]. Louis XIV, qui n'ignorait aucun des obstacles qu'il avait fallu vaincre, devait craindre que sa jeunesse et l'opinion que l'on avait de son inexpérience et de son peu de connaissance des affaires ne fussent la cause de nouvelles désobéissances. Il faut aussi rappeler que Fouquet n'était pas seulement un habile financier, qui dans des occasions importantes avait su créer des ressources et réaliser des sommes immenses, lorsque l'État était dans un discrédit complet; Fouquet était encore un grand ministre, à vues étendues et profondes; il était le seul qui dans le conseil eût songé aux intérêts du commerce. Plusieurs vaisseaux armés pour son compte fréquentèrent les Antilles, le Sénégal, la côte de Guinée, Madagascar, Cayenne, Terre-Neuve. Il encouragea les particuliers à s'intéresser dans ces différentes entreprises; et c'est à lui que les colonies françaises durent de pouvoir se soutenir contre les rivalités de l'Espagne, de l'Angleterre, de la Hollande. Il établit un fret sur les vaisseaux étrangers pour protéger la navigation: la pêche de la sardine à Belle-Isle, qui produisit plusieurs millions à l'État, lui était due entièrement[409]. Il était donc aussi considéré, aussi aimé des commerçants, des bourgeois, que des courtisans et des hommes de lettres: pour tous il semblait être le ministre indispensable.

Un autre motif encore plus fort que tous ceux que nous venons d'énumérer forçait Louis XIV de différer l'exécution du projet conçu contre Fouquet: c'était le manque d'argent. Fouquet devait faire des versements, mais il fallait en attendre les échéances. Telle était la pénurie de l'épargne, que, quoique ces versements eussent été effectués au moment de l'arrestation de Fouquet, Louis XIV se vit obligé d'écrire au duc de Mazarin pour lui demander de lui prêter deux millions[410].

Enfin, une raison majeure d'intérêt public fixait une époque avant laquelle on ne pouvait songer à rien entreprendre contre Fouquet. L'arrestation et la mise en jugement du surintendant, la création d'une chambre de justice, entraînaient la résiliation de tous les baux, de tous les traités à ferme conclus avec ceux qui devaient être cités devant cette chambre; tous ces baux, tous ces traités devaient être promptement renouvelés, afin que la perception des impôts et des différentes branches de revenus publics n'éprouvât point de retard. Cela ne pouvait se faire avec avantage qu'en automne; et lorsque Louis XIV eut arrêté dans son esprit l'exécution du projet de Colbert, on n'était encore qu'au printemps[411].

[348] LOUIS XIV, _Instructions au Dauphin_, dans les _OEuvres_, t. I, p. 101 à 113.--MOTTEVILLE, t. XL, p. 139.

[349] FOUQUET, _Défenses_, édit. Elzev., 1665, in-18, t. II, p. 58, 60, 81, 91.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 398; t. LI, p. 70.--LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 20; liv. X, p. 29 (_lettres_ du 8 février 1653 et du 22 février 1659).

[350] PELLISSON, _2e Discours_ pour Fouquet, t. II, p. 120 des _OEuvres diverses_, 1735, in-12 (_Lettres et Provisions de MM. Servien et Fouquet, de la surintendance des finances_, en date du 8 février 1653); dans FOUQUET, _Défenses_, t. II, p. 353.--_Ibid._, t. I, p. 50; t. II, p. 58.

[351] PELLISSON, _OEuvres diverses_, t. II, p. 144, 145, 150.

[352] PELLISSON, _2e Discours au Roi pour la Défense de Fouquet_, dans les _OEuvres diverses_, t. II, p. 152, 154, 160.

[353] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 314, 317, 318, 319, 322.

[354] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 314 et 319.

[355] PELLISSON, _2e Discours au Roi_, t. II, p. 136 et 149.

[356] PELLISSON, _2e Discours, OEuvres diverses_, t. II, p. 131.

[357] PELLISSON, _OEuvres diverses_, t. II, p. 96 et 108.

[358] Ibid. p. 138.

[359] PELLISSON, _OEuvres diverses_, t. II, p. 132.

[360] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 322.

[361] _De la Production de_ M. FOUQUET _contre celle de_ M. TALON, t. III des _Défenses_, p. 350 à 368.

[362] PELLISSON, _2e Discours_, t. II, p. 141 à 176.

[363] FOUQUET, _Défenses_, t. II, p. 333; t. III, p. 233.--PELLISSON, _OEuvres diverses_, t. II, p. 262.

[364] FOUQUET, _Défenses_, t. III, p. 138.

[365] FOUQUET, t. III des _Défenses_, p. 181, 186 et 201.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 25.

[366] LORET, liv. X, p. 114; liv. XI, p. 113; liv. XII, p. 14, 109, 129, 132, 136.--MONGLAT, _Mém._, t. LI, p. 81.

[367] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. I, p. 102.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 368.--SAUVAL, _Amours des Rois de France_, t. II, p. 111; _Vie de Maucroix_; _Histoire de la Vie et des Ouvrages de_ LA FONTAINE.

[368] BUSSY, _Mém._, t. II, p. 107, 108, 142, 170 et 171.--FOUQUET, _Défenses_, t. VIII, p. 105.

[369] DES MAIZEAUX, _Vie de Saint-Évremond_, dans les _OEuvres de_ SAINT-ÉVREMOND, t. I, p. 36 et 52.--BUSSY, _Mém._, t. II, p. 106.--MOTTEVILLE, t. XL, p. 140.

[370] _Vie de Colbert_ (par Sandraz de Courtils); Cologne, 1695, p. 4.

[371] FOUQUET, _Défenses_, t. II, p. 26 et 36.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 326.--SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. I, p. 221 (octobre 1659), t. IX, p. 274 (janvier 1660); ibid., t. IX, p. 280, 282.

[372] SAINT-SIMON, _OEuvres complètes_, édit. 1791, t. IX, p. 274 à 287; GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 326.

[373] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 322 et 325.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 251.

[374] _Lettres_ de COLBERT à MAZARIN, _mss. autographes à la Bibliothèque du Roi_.--SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. IX, p. 274, 287, édit. 1791.

[375] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 337, 338 et 340.

[376] MONGLAT, _Mém._, t. LI, p. 92, 93, 111.--MOTTEVILLE, t. XL, p. 100.--LORET, liv. X, p. 166.--_Lettres du cardinal_ MAZARIN, 1745, in-12, t. I, p. 2, 15, 20, 27, 42, 62, 315, 318, 375, 377; t. II, p. 301.

[377] MOTTEVILLE, t. XL, p. 80.--LORET, liv. XI, p. 117.

[378] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 131.

[379] FOUQUET, _Défenses_, t. II, p. 21. Si l'on en croit Fouquet, la fortune de Mazarin se montait à 40 ou 50 millions, 80 ou 100 millions de notre monnaie actuelle.

[380] CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 198, 201.

[381] MAZARIN, _Lettres_, 1745, in-12, t. I, p. 70 à 81, 282 et 286, 363 à 368; _lettres_ en date des 16 juillet, 28 et 29 août 1659.

[382] MAZARIN, _Lettres_, 2 vol. in-12, 1745, t. I, p. 284 et 286, du 26 août 1659.

[383] GRAMONT, _Mémoires_, t. LVII, p. 89.

[384] LORET, liv. X, p. 83 (en date du 31 mai 1659).

[385] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, 1828, in-8º, t. II, p. 299, ch. XIII.--LORET, liv. XI, p. 182 (20 novembre 1660).

[386] MONGLAT, _Mém._, t. LI, p. 112.

[387] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 111.

[388] POMPONNE, _lettre à Arnauld d'Andilly_, en date du 9 mars, _Mém. de Coulanges_, p. 381.--LA FAYETTE, _Mém._, t LXIV, p. 375, 377.

[389] _Lettre de_ POMPONNE _à Arnauld d'Andilly_, _Mém. de_ COULANGES, p. 378.

[390] LOUIS XIV, _Lettres_, t. VI, p. 12 et 15.

[391] POMPONNE, _lettre à Arnauld d'Andilly_, _Mém. de_ COULANGES, p. 378; _lettre_ en date du 4 février 1661.

[392] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XL, p. 104.

[393] POMPONNE, _lettre à Arnauld d'Andilly_, dans les _Mém._ de COULANGES, p. 379.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XL, p. 132.--MONGLAT, t. LI, p. 123.

[394] FOUQUET, _Recueil des Défenses_, t. I, p. 61.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. I, p. 33.--Conférez ci-dessus, p. 213 et 220.

[395] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 325.

[396] PELISSON, _OEuvres inédites_, t. II, p. 114, 116.

[397] Conférez MIGNET, _Introduction aux négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV_, t. I, p. LVI.

[398] CHOISY, t. LXIII, p. 248.

[399] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 53.

[400] _Lettre de Pomponne à Arnauld d'Andilly_, en date du 19 mars 1661, dans les _Mém._ de COULANGES, p. 382, in-8º.--MOTTEVILLE, t. XL, p. 132.

[401] LA FAYETTE, _Mém._, t. LXIV, p. 376.

[402] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XL, p. 158.

[403] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 445.

[404] PELLISSON, _OEuvres mêlées_, t. II, p. 120 et 123.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 122.

[405] FOUQUET, _Défenses_, t. II, p. 26 et 36, et ci-dessus.

[406] GOURVILLE, t. LIII, p. 337, 346.--LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mém. inédits_, t. II, p. 179.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 248, 249, 251, 261, 262, 263.

[407] _Lettre de_ MAZARIN _à Colbert_, en date du 22 octobre 1659, _mss. de la Bibliothèque du Roi_.

[408] _Vie de_ JACQUES II, _roi d'Angleterre, d'après les Mémoires écrits de sa propre main_, in-8º, t. I, p. 124 à 137.

[409] FORBONNAIS, _Recherches et considérations sur les finances de France_, édit. in-12, 1758, t. II, p. 120, 121.

[410] LOUIS XIV, dans ses _OEuvres_, t. V, p. 54.--Ibid., _Instructions de Louis XIV pour le Dauphin_, dans ses _OEuvres_, t. II, p. 57.

[411] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 53, _lettre à la reine-mère_, en date du 5 septembre.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 248 à 251.

CHAPITRE XVIII

1661-1664.

Fouquet cherche à séduire mademoiselle de La Vallière.--Le roi, dans un moment de colère, veut le faire arrêter au milieu d'une fête qu'il lui donnait.--La reine-mère l'en empêche.--Fouquet a connaissance de l'ordre qu'avait donné le roi.--Fouquet fait à Louis XIV un aveu des abus qu'il s'était permis, et promet une réforme complète.--Cet aveu ne satisfait pas Louis XIV.--Différence des effets produits par les gains illicites de Mazarin et par ceux de Fouquet, relativement à l'État.--Louis XIV ne pouvait pardonner à Fouquet sans détruire le plan qu'il avait formé pour la restauration des finances.--Fouquet de son côté ne pouvait reculer.--Il continue dans le même système de corruption et de profusion.--Louis XIV dissimule.--Il fait arrêter le surintendant.--Beau trait d'éloquence de Pellisson au sujet de la dissimulation du roi, qui a causé la perte de Fouquet.--Louis XIV établit l'ordre dans ses finances.--On poursuit les traitants, et on fait rentrer à l'épargne des sommes considérables.--L'affaire de Fouquet était un coup d'État, par le grand nombre de personnes qui furent citées à la chambre de justice.--Rigueur mise dans le procès de Fouquet; effet qu'elle produit.--Manière dont on a jugé la conduite de Louis XIV en cette circonstance.--Position des hommes qui exercent le pouvoir, à l'égard de leur siècle et de la postérité.

Ce fut avec peine que le jeune roi se soumit à une aussi longue dissimulation. La contrainte qu'il éprouvait pour laisser croire au surintendant qu'il était dupe de ses stratagèmes augmentait l'irritation que lui causait un délai nécessaire. Cependant Fouquet, plongé dans une funeste sécurité, continuait son genre de vie habituel, mêlant toujours la galanterie aux affaires. Il chercha à séduire la belle La Vallière, et voulut acheter ses faveurs à prix d'argent. La résistance qu'il éprouva lui fit découvrir qu'elle était aimée du roi. Possesseur d'un secret encore ignoré de toute la cour, Fouquet crut pouvoir en profiter pour son ambition[412]. Ne doutant pas que les promesses d'un ministre aussi puissant que lui ne pouvaient qu'être agréables à mademoiselle de La Vallière, il s'empressa de l'entretenir en particulier, et de lui offrir son concours pour tirer le plus d'avantages possible de sa position. La douce, la modeste La Vallière, que l'amour seul avait entraînée hors de la route de l'honneur, et qui ne voyait dans le beau et jeune Louis que l'amant et non le roi, rougit en écoutant le surintendant, et se retira sans lui répondre. Fouquet interpréta ce silence en sa faveur, et le regarda comme un consentement qu'un reste de pudeur dans une jeune fille encore novice ne lui avait pas permis d'exprimer d'une manière plus explicite[413]. Mais La Vallière était restée muette d'étonnement et de honte, en apprenant qu'une autre personne que celle qui servait d'intermédiaire entre elle et le roi avait connaissance de sa coupable liaison. En faisant à son amant le sacrifice de sa vertu, elle avait obtenu de lui la promesse que sa réputation serait respectée et que le voile le plus épais couvrirait leurs amours. Quelle fut sa douleur d'apprendre que le seul bien qui lui restât allait lui échapper! Elle redit tout au roi, en répandant d'abondantes larmes. La fureur de Louis XIV contre le surintendant fut portée au plus haut degré. Il n'y avait donc plus de secret dont cet audacieux ministre ne parvînt à se procurer la connaissance? Ses perfides intrigues le poursuivaient sans cesse et partout, jusque dans son intérieur le plus intime, jusque dans le cœur de celle qu'il aimait! Il aspirait au moment où il lui serait enfin permis d'en faire justice. C'est alors que Fouquet, toujours abusé, toujours dans l'opinion qu'il était l'homme le plus agréable à son roi, le seul nécessaire, lui donna à Vaux cette magnifique fête dont nous avons parlé. Ce jour, Louis XIV aperçut, dans un des cabinets du château de Vaux, un portrait de mademoiselle de La Vallière, qu'un peintre avait exécuté sans qu'elle le sût. A la vue de ce portrait, le jeune monarque ne put contenir son ressentiment. Il éclata: dans son premier mouvement, il donna l'ordre d'arrêter le surintendant au milieu même de la fête, et dans sa propre maison. La reine mère, qui se trouvait là, n'eut pas de peine à démontrer à son fils l'inconvenance du lieu et du moment, et l'ordre fut révoqué[414]. La reine mère avait attribué la colère du roi à un mouvement de jalousie; mais elle apprit bientôt que cette cause de l'animadversion de son fils envers le surintendant n'était pas la seule: elle fut instruite de tous les projets formés depuis longtemps contre lui. La duchesse de Chevreuse, qui avait beaucoup de crédit sur son esprit, sut lui persuader de n'y mettre aucun obstacle. Cette intrigante duchesse était devenue l'ennemie du surintendant depuis qu'elle avait épousé en secret de Laigues, qui croyait avoir à s'en plaindre[415].

Cependant le mouvement de colère auquel Louis XIV s'était abandonné, cet ordre donné et révoqué trahit ses desseins, et Fouquet en fut averti par madame Duplessis-Bellière, un de ses plus habiles et de ses plus courageux agents, dans les affaires de finances comme dans les intrigues d'amour[416]. Fouquet aperçut dès lors toute la profondeur du précipice où il était près de tomber. Il crut pouvoir éviter sa chute en imitant Mazarin: il fit au roi l'aveu de ses fautes, et promit une réforme complète. Mais son aveu et ses promesses ne conjurèrent pas l'orage, et ne firent que lui en déguiser les approches. Louis XIV sembla pardonner, et dissimula si profondément ses sentiments et ses pensées, qu'il fit illusion à Fouquet, et le persuada qu'il n'avait plus rien à redouter[417]. Les aveux de Fouquet n'avaient été que partiels; et alors, bien loin de satisfaire Louis XIV, ils furent à ses yeux un tort de plus, puisqu'ils lui paraissaient une nouvelle ruse pour le tromper encore. Fouquet chercha aussi maladroitement (on le voit par ses défenses) à s'autoriser de l'exemple qu'avait donné le premier ministre, et à s'excuser par les pratiques que celui-ci s'était permises. Mais rien n'était semblable ni dans la position ni dans la nature de la culpabilité. Mazarin, en cumulant des abbayes, en recevant de l'argent pour les charges qu'il conférait ou pour les grâces qu'il accordait, en dépensant pour sa maison les sommes destinées à la maison du roi[418], enlevait les moyens de s'enrichir à des courtisans ambitieux, avides et frondeurs; mais ces concussions ne diminuaient en rien les revenus publics; car aucune des sommes dont Mazarin faisait son profit n'était destinée à entrer dans l'épargne; Mazarin ne faisait donc rien perdre à l'État[419]. Fouquet, au contraire, ne s'enrichissait qu'en le ruinant de plus en plus, puisque c'étaient les produits mêmes des impôts, dont il était chargé de faire opérer les rentrées et de surveiller l'emploi, qu'il dilapidait et laissait dilapider. Déjà il avait dévoré en avance quatre années des revenus de la France. Quand Mazarin, après avoir reculé les limites du royaume et raffermi la couronne sur la tête de son roi, lui rendit son immense fortune, celui-ci dut être satisfait de pouvoir, en la lui conférant par un acte émané de sa royale volonté, récompenser d'un seul coup, et magnifiquement, les longs et immenses services de son fidèle ministre. Il faisait par là une action qui avait sur son gouvernement une heureuse influence, en montrant une générosité sans bornes envers celui qui l'avait servi ainsi que l'État avec un entier dévouement. Mais en pardonnant à Fouquet Louis XIV eût encouragé les rapines et la déloyauté. Le surintendant absous, il devenait impossible de poursuivre ses agents, et de faire annuler les engagements ruineux qu'il avait fait contracter à l'État. Sans cette dernière mesure, toute amélioration dans les finances devenait impossible. A cette époque il n'y avait pas de grosses dettes publiques fondées, et reconnues inaltérables, inviolables; point de théories du crédit qui fissent considérer comme une chose funeste de manifester l'intention d'affranchir l'État des dettes usuraires qu'on avait contractées en son nom. Un autre ordre de choses avait fait adopter d'autres principes; et le roi, en forçant les financiers et les maltôtiers[420], comme on les appelait alors, à rendre une partie de leurs immenses profits, se rendait populaire et s'attirait l'approbation générale, lors même que tout le monde eût été persuadé que ces profits n'avaient pu avoir lieu qu'au moyen des opérations faites par le gouvernement et sous le sceau et avec l'approbation de ceux qui agissaient en son nom.