Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)

Part 8

Chapter 83,748 wordsPublic domain

Ce qui était digne de remarque, c'est que madame de Montespan, qui avait dans cette fête le rôle principal, ne se trouvait pas à la table du roi. Elle était placée à celle dont la duchesse de Montausier faisait les honneurs, entre la duchesse de Crussol et la duchesse de Gesvres. Il y avait aussi à cette même table madame de Tallemont, madame et mademoiselle de Raré, mademoiselle de Scudéry et enfin madame Scarron. Réduite à l'indigence par la suppression de la pension de deux milles livres que lui faisait la reine mère, pension dont elle avait en vain sollicité le rétablissement, madame Scarron avait refusé d'épouser un homme riche de naissance, mais de mœurs dissolues. Pour ne pas être à charge à ses puissants amis, qui offraient de la recueillir chez eux, elle avait mieux aimé se résoudre à s'expatrier, et consentir à se mettre à la suite de mademoiselle d'Aumale, princesse de Nemours, qui allait à Lisbonne pour être reine de Portugal. Mais madame de Thianges, qui connaissait avec quelle répugnance madame Scarron avait pris cette résolution, s'opposa à son départ, et la présenta à sa sœur madame de Montespan, qui la prit en amitié. Madame de Montespan, alors au commencement de sa liaison avec le roi, obtint facilement ce que les Richelieu, les Chalais, les d'Albret, les Villeroy et madame d'Heudicourt avaient en vain sollicité[202]. Malgré la vive opposition de Colbert, la pension de madame Scarron fut rétablie. Louis XIV, habile à donner un plus grand prix à toutes ses grâces par la manière dont il les conférait, tira parti de ses refus et de ses délais mêmes, lorsque madame Scarron, présentée par madame de Montespan, vint lui faire ses remercîments. «Madame, lui dit-il, je vous ai fait attendre longtemps. J'ai été jaloux de vos amis, et j'ai voulu avoir ce mérite auprès de vous[203].» Telle fut la première entrevue de deux êtres depuis si intimement unis, séparés alors par un si grand intervalle, qui croyaient n'avoir plus jamais aucune autre occasion de se voir ou au moins de se parler. Pourtant madame de Montespan continua de goûter de plus en plus la société de madame Scarron, qui, toujours prudente et réservée, ne se prodiguait pas, et tournait déjà à la grande dévotion. Madame de Sévigné, qui avait été liée avec Scarron, ne cessa point de voir sa veuve, et la rencontrait souvent chez la maréchale d'Albret, à l'hôtel de Richelieu et chez madame d'Heudicourt. Le public de cette époque n'était pas encore déshabitué du style burlesque mis en crédit par Scarron; et après lui Loret et ses continuateurs avaient, par leurs gazettes du monde élégant, continué à en maintenir la vogue dans la haute société. Aussi les œuvres de Scarron[204], qui furent alors réunies et publiées avec ses lettres inédites, livrées à l'éditeur par d'Elbène, eurent-elles un grand succès. Une de ces lettres, adressée à madame de Sévigné[205], dont nous avons déjà parlé à sa date, constatait l'admiration qu'avait eue pour elle ce bel esprit bouffon; et plusieurs autres lettres, de même pour la première fois publiées, démontraient la sollicitude de Scarron pour sa femme, la tendresse et le respect qu'elle avait su lui inspirer, et ajoutaient encore à l'intérêt qu'on prenait à elle. L'ambition de madame Scarron parut comblée lorsqu'on eut rétabli sa pension. Du moins elle écrivit à madame de Chanteloup, son amie: «Deux mille livres! c'est plus qu'il n'en faut pour ma solitude et pour mon salut[206].» Par la suite, cette somme ne suffisait pas au salaire d'une de ses femmes de service.

[202] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 38.--Idem, édit. de Collin, 1806, t. I, p. 36-44 (lettres à madame de Chanteloup, 28 avril, 11 juillet 1666).--CAYLUS, _Souvenirs_, collect. de Petitot, t. LXVI, p. 443.--Idem, édit. Renouard, 1806, in-12, p. 84.--AVRIGNY, _Mém. chronologiques_ (édit. 1725), t. III, p. 189.--LA BEAUMELLE, _Mémoires_.

[203] LA BEAUMELLE, _Mémoires de Maintenon_, t. I, p. 285.--MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 43 (lettre à madame de Chanteloup, en date du 11 juillet 1666).--_Ibid._, t. I, p. 40, 41, 48.

[204] _OEuvres de_ M. SCARRON, revues, corrigées et augmentées; Paris, Guillaume de Luyne, 1669, in-12.

[205] _Les dernières OEuvres de_ M. SCARRON, divisées en deux parties; Paris, Guillaume de Luyne, 1669, in-12, t. I, p. 21, à madame de Sévigny la veuve. (La lettre suivante, à tort intitulée _à madame de Sévigny la marquise_, est adressée à madame Renaud de Sévigné, mère de madame de la Fayette. Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, chap. XVI, t. I, p. 226.)

[206] MAINTENON, _Lettres_, édit. de 1806, in-12, t. I, p. 43 (à madame de Chanteloup, 11 juillet 1666).

CHAPITRE VI.

1668-1669.

La fête donnée à Versailles ajoute à la célébrité de ce lieu.--La description de Versailles, dans le roman de _Psyché_, de la Fontaine, contribue au succès de cet ouvrage.--Madame de Sévigné lisait tous les écrits de cet auteur.--Elle aimait les divertissements du théâtre.--Elle approuvait Louis XIV d'avoir soutenu le _Tartuffe_.--Chefs-d'œuvre de Molière, de la Fontaine, de Racine et de Boileau qui parurent à cette époque.--Ce grand mouvement littéraire exerce de l'influence sur le talent de madame de Sévigné.--L'amour maternel suppléait chez elle à l'amour de la gloire.--Louis XIV fait cesser les persécutions contre les jansénistes, et les rappelle de leur exil.--Madame de Sévigné les revoit chez elle et chez la duchesse de Longueville.--Elle lit les _Essais de morale_ de Nicole.--Succès du P. Desmares à Saint-Roch.--Prédiction de madame de Sévigné sur le P. Bourdaloue. Elle se rétracte.--De Bossuet.--Madame de la Fayette fait paraître _Zayde_;--Huet, son _Traité sur l'origine des romans_.--Madame de Sévigné ignorait qu'elle participerait à la gloire du grand siècle.--Elle se mettait au-dessous de toutes les femmes auteurs de son temps.--Les lettres qu'elle écrit à Bussy sont au nombre de ses meilleures.--Bussy les recueille, et les insère dans ses Mémoires.--Inscription qu'il met au bas du portrait de madame de Sévigné.--Elle et Bussy se faisaient valoir mutuellement.--Mot de madame de Sévigné à ce sujet.--Jugement que Bayle porte des lettres de madame de Sévigné à Bussy.--Poëme d'Hervé de Montaigu sur le style épistolaire.--Éloge qu'il fait de madame de Sévigné.--Elle a entretenu une correspondance très-active avec le cardinal de Retz.--Retz s'était volontairement retiré à Commercy.--Il s'était réconcilié avec Louis XIV, auquel il rendit d'importants services.--Il va deux fois à Rome, et contribue à la nomination de deux papes.--Madame de Sévigné lui écrit pour lui recommander Corbinelli et une affaire qui intéresse le maréchal d'Albret.--Réponse qu'elle en reçoit.

L'éclat et la pompe de la grande fête qui eut lieu à Versailles, après la paix d'Aix-la-Chapelle, avaient donné beaucoup de célébrité à cette ville nouvelle, à ce château, à ces jardins, à ce parc, magnifiques créations de Louis XIV, presque aussi rapides et aussi étonnantes que ses conquêtes. La Fontaine fit alors paraître son charmant poëme d'_Adonis_ et son gracieux roman de _Psyché_[207]. Les descriptions du lieu où l'auteur a placé les interlocuteurs de ce roman nous paraissent avec raison aujourd'hui un hors-d'œuvre; mais alors, au contraire, ces descriptions, où la poésie venait au secours de la prose, contribuèrent beaucoup au succès de l'ouvrage. Versailles était alors si peu connu, et tant de personnes cependant avaient pu récemment admirer ce prodige, tant d'autres n'en avaient rien appris que par des récits vulgaires, que la Fontaine intéressait tous les lecteurs en s'adressant aux souvenirs des uns et à l'imagination des autres. Le sujet de ce volume était encore l'amour, non cet amour sensuel dont l'auteur s'était trop complu à tracer la dangereuse peinture dans ses deux recueils de contes, mais cet amour que l'âme partage et dont il dit que les peines sont plus douces que les plaisirs[208]. Un an avant l'apparition de ce roman, la Fontaine s'était acquis une gloire plus durable par la publication de son premier recueil de _Fables_, dédié au jeune Dauphin. Le duc de Montausier avait été nommé gouverneur de ce prince, Bossuet son précepteur, et Huet son sous-précepteur[209]. La noble conduite de la Fontaine lors de la disgrâce de Fouquet avait accru l'amitié de madame de Sévigné pour ce poëte. Elle faisait ses délices de ses écrits, et nous apprenons par ses lettres qu'elle lui pardonnait les licencieuses productions de sa muse[210]. Madame de Sévigné ne partageait pas non plus le rigorisme des jansénistes ses amis, qui voulaient proscrire comme irréligieux les divertissements du théâtre. Elle les aimait: une plaisanterie qui lui est échappée[211], sur l'abbé Roquette, démontre qu'elle approuvait Louis XIV d'avoir résisté à ceux qui s'opposaient à la représentation du _Tartuffe_. Elle trouvait bon qu'il eût employé plus de temps pour élever sur la scène française ce chef-d'œuvre de Molière et pour l'y maintenir que pour conquérir la Flandre et la Franche-Comté[212].

[207] Les _Amours de Psiché_ (sic) _et de Cupidon_, _par_ M. DE LA FONTAINE; Paris, chez Claude Barbin, 1669, in-8º.--A la page 441 commence le poëme d'_Adonis_; le privilége est du 2 mai 1668.--Conférez l'_Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine_, 3e édition, p. 172 à 190.

[208] «Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines.» _Psyché_, p. 56, édit. 1669.

[209] _Vie de monsieur le duc de Montausier_, t. II, p. 8, 18 et 20.

[210] _Hist. de la vie et des ouvr. de la Fontaine_, 3e édit., p. 210.

[211] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 216, édit. de M.--_Ibid._, t. V, p. 378, édit. de G. de S.-G.

[212] ÉTIENNE, _Notice sur le Tartuffe_ (dans la 1re livraison du _Théâtre français_ de Panckouke; il n'a paru que cette livraison).--AUGER, _OEuvres de Molière_, t. VI, p. 192-199.--TASCHEREAU, _Vie de Molière_, 2e édit., 1818, in-8º, p. 189 à 213.--_Ibid._, 3e édit., in-12, p. 115-126.

Malgré l'admiration un peu trop exclusive de madame de Sévigné pour Corneille et l'approbation qu'elle avait donnée, dans sa jeunesse, aux poëtes médiocres qui s'étaient acquis de la réputation, les chefs-d'œuvre dont le théâtre et la presse enrichissaient la littérature durent, à cette époque, être pour elle la source de vives jouissances. C'est pendant les deux années qui précédèrent celles où madame de Sévigné commença à laisser courir journellement sa plume pour correspondre avec sa fille que l'on vit éclore les productions littéraires les plus propres à développer le goût du beau et du naturel. Ce fut dans cet espace de temps qu'on joua pour la première fois _les Plaideurs_ de Racine et sa tragédie de _Britannicus_[213]; que Molière fit représenter et imprimer le _Tartuffe_[214], _le Misanthrope_, _l'Amphitryon_, _l'Avare_; que la Fontaine publia ses _Fables choisies_[215], Boileau ses deux premières _Épîtres_ et cette neuvième _Satire_[216] qui fit dire à Bussy que le poëte s'y était surpassé lui-même[217].

[213] _Britannicus_; Paris, Claude Barbin, 1670, in-12 (80 pages sans l'épître et la préface).--RACINE, _OEuvres_; Paris, 1687, in-12, p. 225 à 229.

[214] _Le Tartuffe_ ou _l'Imposteur_, comédie de J.-B. P. DE MOLIÈRE, imprimée aux dépens de l'auteur. Chez Ribou, 1669, petit in-12.

[215] _Fables choisies, mises en vers par_ M. DE LA FONTAINE, 1668, in-4º.--_Ibid._, in-12, 1668 et 1669.

[216] _Satires du sieur D***_; Paris, Louis Billaine, 1668, in-12.--Quoique ce mot _satires_ soit au pluriel sur le titre, il n'y a que la satire IX précédée du discours (16 pages).--_Satires du sieur D***_; Paris, Louis Billaine, 1669, in-12, 76 pages et le discours; cette édition contient les neuf premières satires.

[217] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 108 et 109 (lettre en date du 16 septembre 1668). Cette lettre apprend que la neuvième satire de Boileau avait été envoyée à Bussy le mois précédent.

Nul doute que le grand mouvement littéraire de cette époque n'ait beaucoup contribué à développer le talent naturel de madame de Sévigné comme écrivain. Sa sensibilité et sa vive imagination lui donnaient les moyens d'employer toutes les ressources de son esprit pour distraire sa fille et pour se distraire elle-même de la peine d'être séparée d'elle. Sans un motif puissant, il n'y a pas de puissants efforts, il n'y a pas de grands résultats. L'amour maternel suppléa, dans madame de Sévigné, à l'amour de la gloire; et les jouissances du cœur tinrent lieu de celles de l'orgueil et de la vanité.

D'autres causes encore, qu'il ne faut pas omettre, contribuèrent à former le talent de madame de Sévigné à l'époque où elle fut appelée à le mettre en pratique pour sa seule satisfaction, pour celle de sa fille et celle de ses amis.

Elle alliait le goût de la société et du monde avec celui de la retraite, la plus franche gaieté avec des pensées sérieuses, un grand penchant aux plaisirs et un sincère attachement aux sévères pratiques de la religion. Tous les sentiments, joyeux ou mélancoliques, tendres ou sublimes, énergiques ou délicats, trouvaient en elle des sympathies. Son esprit était nourri de ce qu'il y avait de plus élevé dans la littérature sacrée et de plus ingénieux et de plus parfait dans la littérature profane: Louis XIV faisait alors représenter le _Tartuffe_, il ordonnait de cesser toute persécution contre les jansénistes; de Sacy était sorti de la Bastille; Arnauld, le grand Arnauld, était rentré dans Paris; tous les solitaires de Port-Royal avaient repris leur poste dans la Vallée; madame de Sévigné profitait, chez elle et chez la duchesse de Longueville (dont l'hôtel était devenu comme le chef-lieu du parti[218]), de la conversation de ces hommes de savoir et de génie; et elle goûtait encore plus leurs préceptes de morale que leurs subtilités religieuses. Les _Essais de Nicole_ étaient au nombre de ses lectures favorites[219]. A cette époque aussi le fameux prédicateur janséniste, le P. Desmares, interdit depuis plusieurs années, remonta en chaire, et attira la foule à l'église Saint-Roch[220]. Il était sans rival lorsque Bossuet, évêque de Condom, eut cessé de prêcher à Paris. Alors aussi le jeune Bourdaloue débuta dans la prédication au collége des jésuites. Madame de Sévigné, accompagnée de sa fille, alla l'écouter: prévenue, par ses amis les jansénistes, contre l'ordre des jésuites, auquel appartenait le P. Bourdaloue, elle attribuait la supériorité de talent qu'elle reconnut dans le nouveau prédicateur à la petitesse de l'église où il prêchait: «Il ne jouera bien, dit-elle, que dans son tripot[221].» A quoi l'esprit de parti ne se prend-il pas? Heureusement pour madame de Sévigné que son bon goût était plus fort que ses préventions. Elle ne tarda pas à rétracter son indiscrète prédiction sur Bourdaloue, et elle devint une des plus vives admiratrices de son éloquence. Quant à Bossuet, il s'éleva, dès son début dans l'oraison funèbre, à une telle hauteur que, pour la puissance des mots, la profondeur des pensées, la grandeur des images, la majesté du discours, il ne fut plus possible de lui comparer personne chez les anciens ni chez les modernes. C'était un genre d'éloquence que la sublimité de la religion et le génie de Bossuet pouvaient seuls créer[222].

[218] FR. BOURGOIN DE VILLEFORT, _la Véritable vie d'Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville_; Amsterdam, chez Jean-Fr. Joly, 1739, in-12, t. II, p. 105-118, 119-124, liv. VI.--(L'édition de Paris de ce même ouvrage, qui porte pour titre _Vie de madame la duchesse de Longueville_, t. V, 1738, est très-incomplète; les retranchements ont surtout porté sur ce livre VI.)

[219] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 246 et 252; t. IV, p. 260; t. V, p. 249; t. VII, p. 6, 215; t. X, p. 237; t. XI, p. 239, édit. de G. de S.-G.

[220] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, collection des Mémoires, t. XXXIII, p. 199. Le souvenir du P. Desmares se conserva longtemps; car, plus de vingt ans après, Boileau disait:

Desmares dans Saint-Roch n'aurait pas mieux prêché. (_Sat. X._)

[221] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 208-284.--Idem, p. 286-288, édit. de M.

[222] L.-F. DE BAUSSET, _Hist. de J.-B. Bossuet_, 1814, in-8º, liv. III, t I, p. 231 à 234.

Ce n'est pas sans de justes motifs que nous passons ici en revue tous les grands écrivains contemporains de madame de Sévigné. Sans doute les génies qui ont brillé dans la littérature et dans les arts sont mieux appréciés à mesure qu'une longue suite d'années a permis de les comparer avec un plus grand nombre de ceux qui ont cherché à les imiter ou ont aspiré à les surpasser; mais de leur vivant ces hommes supérieurs exercent par eux-mêmes et par leurs ouvrages une plus forte influence, parce que l'admiration qu'ils excitent est mêlée de surprise et a toute la puissance magique de la nouveauté; leurs succès forcent à réfléchir et font naître des résolutions courageuses; on veut profiter des richesses nouvelles avant qu'elles soient flétries par un usage banal ou une inhabile médiocrité. La parole d'ailleurs et le geste ont bien un autre effet que celui d'une froide lecture. La controverse animée et les éclairs qui jaillissent inattendus de la conversation des grands esprits exercent sur les âmes et les intelligences un empire auquel le livre le mieux fait ne saurait prétendre.

Nous ignorons si madame de Sévigné fut dans le secret de son amie madame de la Fayette, qui alors publia sous le nom de Segrais le roman de _Zayde_, dont elle était l'auteur[223]. Madame la comtesse du Bouchet envoya ce roman à Bussy aussitôt qu'il parut, en lui écrivant que c'était le plus joli qu'on pût lire[224]. Huet, qui ainsi que Segrais avait assisté madame de la Fayette dans la composition de cet ouvrage, écrivit, pour lui donner plus de valeur, son savant _Traité sur l'origine des Romans_, sous la forme d'une lettre adressée à Segrais, qui fut imprimée en tête de _Zayde_. A ce sujet, madame de la Fayette disait à Huet: «Nous avons marié nos enfants ensemble[225].» Ce traité de Huet[226] dut plaire autant que le roman même à madame de Sévigné, car c'était une sorte d'apologie, faite par un homme sérieux et savant, d'un genre de lecture qu'elle aima à toutes les époques de sa vie. Dans sa jeunesse, l'_Astrée_ de d'Urfé et la _Clélie_ de mademoiselle de Scudéry avaient amusé ses loisirs; et dans son âge mûr elle admirait encore dans _Cléopâtre_ l'idéal des belles âmes et les grands coups d'épée retracés par la Calprenède.

[223] _Zayde, histoire espagnole_, _par_ M. SEGRAIS, avec un _Traité sur l'origine des romans_, _par_ M. HUET; Paris, Claude Barbin, 1670, in-8º (le privilége est du 8 octobre 1669).

[224] BUSSY, _Nouvelles lettres_, 2 vol., t. V, p. 126 (lettre en date du 18 décembre 1669). C'était bien une nouveauté, car à la fin du privilége de _Zayde_ il est dit: «Achevé d'imprimer pour la première fois le 20 novembre 1669.»

[225] HUETII _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, 1718, in-12, p. 20.--Les _Origines de la ville de Caen_, 2e édit., in-8º, 1706, p. 409. Id.

[226] Il s'en fit un grand nombre d'éditions séparées.--_Traité sur l'origine des romans_, _de_ M. HUET; 1685, in-12, 6e édit.

Un auteur bien plus caché que madame de la Fayette, et du même sexe, c'était madame de Sévigné elle-même. Par les lettres qui s'échappaient rapidement de sa plume, elle était loin de se douter qu'elle aussi travaillait à la gloire du grand siècle. Elle ignora toujours que, devenue un modèle inimitable dans le genre épistolaire, elle mériterait d'être placée au nombre des grands écrivains. Il est certain, au contraire, que, malgré la bonne opinion qu'elle avait de son esprit, elle se mettait, sous le rapport du style, bien au-dessous de mademoiselle de Scudéry, de madame de la Fayette, de madame Deshoulières et des autres femmes de cette époque qui cultivaient les lettres et qui avaient osé affronter la publicité.

Nous ne pouvons douter qu'au temps dont nous traitons madame de Sévigné, fort répandue dans le monde, n'ait eu une correspondance très-active avec diverses personnes; mais il ne nous reste d'elle, pendant ces deux années, que les lettres qu'elle écrivit à Bussy. Il est vrai qu'elles sont au nombre des mieux écrites et des plus spirituelles de celles qu'on a recueillies. On peut en dire autant des lettres de Bussy à sa cousine. En lisant leur correspondance, on reconnaît que, suivant la juste observation de Bussy, ils se faisaient valoir mutuellement[227]. Madame de Sévigné trouvait qu'elle écrivait avec plus de vivacité et de feu quand il lui fallait répondre à son cousin. C'est ce qu'elle exprime avec une familière originalité quand elle lui dit: «Vous êtes le fagot de mon esprit.»

[227] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 152, édit. de M.--Idem, t. I, p. 211, édit. de G. de S.-G. (7 septembre 1668).

Bussy, dont en littérature le jugement était droit et le tact fin, ne tarit pas sur les éloges qu'il donne aux lettres de sa cousine. Il conservait avec soin toutes celles qu'elle lui écrivait; et lorsque, par la suite, il se mit à écrire ses _Mémoires_, il y inséra les lettres qu'il avait reçues d'elle, parce qu'il les considérait avec juste raison comme un des principaux ornements et une des portions les plus agréables à lire de son ouvrage[228].

[228] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, 1694, 2 vol, in-4º.--_Lettres du comte_ DE BUSSY, 1697, in-12.--_Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ _au comte de Bussy-Rabutin_, tirées du _Recueil de lettres_ de ce dernier; Amsterdam et Paris, Delalain, 1775, in-12.

Parmi les épigraphes, le plus souvent satiriques, dont Bussy affublait les portraits des femmes qu'il s'occupait alors à placer dans la galerie de son château, il en avait composé une d'un tout autre style pour le portrait de sa cousine, au bas duquel on lisait ce qui suit:

«MARIE DE RABUTIN, FILLE DU BARON DE CHANTAL, MARQUISE DE SÉVIGNÉ, FEMME D'UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE ET D'UNE VERTU COMPATIBLE AVEC LA JOIE ET LES AGRÉMENTS[229].»

[229] BUSSY-RABUTIN, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 157, édit. de M., et t. I, p. 217, édit. de G. de S.-G.--MILLIN, _Voyage dans les départements du midi de la France_, t. I, p. 213.--CONRARD DE BRÉBAN, _Souvenirs d'une visite au château de Bussy-Rabutin_, 1833, p. 27.

Lorsque parut cette correspondance de Bussy, Bayle, qui alors travaillait à son Dictionnaire, fut tellement frappé par la lecture des lettres de madame de Sévigné qui s'y trouvaient mêlées qu'il demanda à un de ses amis de Paris des renseignements sur celle qui les avait écrites, disant: «Je ne vois personne qui doute que les lettres de madame de Sévigné ne soient meilleures que celles de Rabutin. Cette dame avait bien du sens et de l'esprit... Elle mérite une place parmi les femmes illustres de notre siècle.... M. Perrault ne fera-t-il pas un livre pour elles aussi bien que pour les hommes?... Je voudrais bien savoir quelque chose de l'histoire de celle-là. Je la mettrais volontiers dans mon Dictionnaire[230].»

[230] BAYLE, _Lettres choisies_; Rotterdam, 1714, t. II, p. 652. (Des Maiseaux a redonné une meilleure édition de ces _Lettres_ en 1729.)--BAYLE, _OEuvres_, in-folio, t. IV, p. 986. (_Lettres_ en date du 18 décembre 1698. L'édition des _Lettres_ de Rotterdam dit le 4 décembre.)

Bayle écrivait ces lignes deux ans après la mort de madame de Sévigné; et Hervey de Montaigu, lorsqu'il fit paraître son élégant poëme latin _sur le style épistolaire_, n'hésite pas d'avouer que les femmes ont sur les hommes la supériorité dans ce genre d'écrits. Pour le prouver, il cite en exemple madame de Sévigné, et par conséquent les lettres qu'elle avait écrites à Bussy, les seules qui eussent été publiées, les seules que Hervé de Montaigu aussi bien que Bayle ont pu connaître. Voici comment s'exprime le moderne poëte latin: