Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)

Part 4

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Madame de Sévigné ne revint à Paris qu'au printemps suivant, vers la fin du mois de mai[79]. Louis XIV était alors à Compiègne; mais il partit bientôt pour aller rejoindre son armée, et commencer enfin cette grande lutte contre l'Espagne à laquelle il se préparait depuis longtemps: vaste scène qui s'ouvrait pour l'Europe entière, et qui, après de sanglants combats, se termina par la conquête de la Flandre et celle de la Franche-Comté[80]. Ainsi fut constitué ce beau royaume de France en une masse compacte et formidable, restée intacte malgré les désastres de la fin de ce glorieux règne, malgré la corruption et la mollesse des deux règnes suivants, malgré les affreuses convulsions de l'anarchie et la délirante ambition du génie des batailles.

[79] Louis XIV partit de Paris le 16 mai, et alla coucher à Champlâtreux. Conférez DALLICOURT, _Campagne royale_, p. 4.

[80] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 29 et 30.--Sur les causes ou les prétextes de cette guerre, conférez _Dialogues sur les droits de La Reyne très-chrétienne_; Paris, de l'imprimerie d'Antoine Vitré, 1667, in-12 (23 pages). Ce fut Louis XIV qui fit composer et répandre ce petit écrit; il est avoué par lui dans l'avertissement. La permission d'imprimer est du 10 mai 1667. Grimoard, dans les _OEuvres de_ LOUIS XIV, t. III, p. 37, parle d'un _Traité des droits de la Reyne_, dont il y eut trois éditions. Est-ce le même écrit que le Dialogue?--Cf. MIGNET, _Négociations relatives à la succession d'Espagne_, 1835, in-4º, t. I, p. 177-297, 391-495.

Tandis que Louis XIV, à Versailles, à Saint-Germain, aux Tuileries ou dans les camps, ne semblait s'occuper que de plaisirs, de politique et de guerre, toutes les réformes, toutes les institutions, tous les établissements qui devaient accroître les richesses et la prospérité de la France s'exécutaient comme il les avait déterminés dans son conseil. Quand, pour donner plus d'activité au commerce, il créa, en 1665, la compagnie des Indes occidentales, les commerçants qui devaient la composer furent assemblés au Louvre, sous la présidence de Colbert; et le roi parut en personne au milieu d'eux, pour les exhorter à se livrer avec toute sécurité à leurs opérations commerciales et pour leur donner l'assurance que ses vaisseaux les protégeraient jusqu'aux extrémités de l'univers[81]. C'est dans cette année 1667, si mémorable par tant de succès guerriers[82], de traités et de négociations importantes[83], que furent promulguées ces belles ordonnances pour l'administration de la justice, admirées des jurisconsultes, et qu'on avait surnommées le Code Louis[84]; que fut instituée l'Académie des sciences; que fut établie à Rome une Académie des beaux-arts; qu'on jeta les fondements de ce séjour de tant de savantes et impérissables découvertes, l'Observatoire de Paris; que furent commencés les travaux du canal qui devait joindre l'Océan à la Méditerranée; qu'enfin des prix furent distribués aux peintres, aux artistes; des récompenses données aux savants étrangers, afin de rattacher au drapeau de la France les talents les plus éminents, les plus hautes capacités[85].

[81] LORET, _Muse historique_, lettre 13, du 28 mars 1665, livre XVI, p. 50.

[82] RAMSAY, _Hist. du vicomte de Turenne_, édit. in-12, t. II, p. 141-144.

[83] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 139-142.

[84] Le président HÉNAULT, _Abrégé chronologique_, année 1667, t. III, p. 864, édit. W.--BUSSY, _Hist. de Louis XIV_, 159-166.

[85] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 267-272.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 35.--LÉPICIÉ, _Vies des peintres du Roi_, p. 46.--ECKARD, _États au vrai de toutes les sommes employées par Louis XIV_, chap. XVI, p. 59.--_Recueil de la Société des bibliophiles_, 1826, 1 vol. in-8º. Gratifications faites par Louis XIV aux savants et aux hommes de lettres depuis 1664 jusqu'en 1679 (102 pages).

Le roi, en s'exposant plus qu'il n'était nécessaire, donna des preuves de bravoure personnelle[86]; mais cependant ses ennemis étaient si mal préparés à se défendre, ses succès furent si rapides que, si on excepte le siége de Lille, cette campagne ressembla plus à une marche triomphale qu'à une lutte guerrière[87].

[86] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 141 et 142.

[87] LOUIS XIV, _Mémoires historiques et Instructions au Dauphin_, dans les _OEuvres_, t. II, p. 328.--P. DALICOURT, _la Campagne royale ès années 1667 et 1668_; Paris, chez la veuve Gervais, 1668, in-12, p. 77-131.

Louis XIV conduisait avec lui la jeune reine; il la montrait aux peuples soumis comme leur légitime souveraine; car c'était pour soutenir les droits de sa femme à la souveraineté de ces contrées et à la succession d'Espagne, à laquelle cependant on avait renoncé par le traité des Pyrénées, qu'il entreprenait cette guerre[88]. Une riante et gracieuse escorte de jeunes et belles femmes accompagnait Louis dans ses conquêtes. Partout, après les combats, des fêtes étaient préparées, spontanément offertes, ou commandées sous la tente et sur les champs de bataille: au milieu des dangers de la mort, incessamment bravés pour la patrie, la volupté semblait acquérir quelque chose de grand et de martial, qui désarmait la censure des esprits sévères.

[88] MONGLAT, _Mém._, p. 51-146.--LOUIS XIV, _Mém. historiques_, t. II, p. 304, 306, 307.

Le jeune roi donnait, sous ce rapport, à ses peuples, un exemple fatal, dont sa cour était fortement préoccupée. La mort de la reine mère avait achevé d'ôter à Louis XIV le peu de contrainte qu'il s'était imposée par égard pour elle. La femme si douce et si tendre qui ne voyait dans le roi qu'un amant, qui aurait voulu ensevelir dans l'ombre le secret d'une liaison coupable, celle dont le cœur, avant d'être touché par l'amour de Dieu, ne palpita jamais que pour un seul homme, fut condamnée à porter le titre de duchesse, à laisser légitimer par lettres patentes sa honte et ses dignités, à subir l'ennui d'un nombreux cortége, à dévoiler le mystère de ses accouchements, à voir ses deux enfants ravis dès leur naissance à sa tendresse maternelle, et, sous les noms de comte de Vermandois et de mademoiselle de Blois, reconnus, par actes publics, comme les honorés rejetons d'un royal adultère[89].

[89] DREUX DU RADIER, _Mémoires historiques et critiques des reines et régentes de France_, t. VI, p. 416 et 417. Les lettres patentes qui créent la terre de Vaujour et la baronnie de Saint-Christophe en duché-pairie sont du mois de mai 1671, datées de Saint-Germain en Laye.

Ce ne furent pas là encore ses plus grandes afflictions. Lorsque Louis XIV augmentait, par des faveurs qu'elle eût voulu repousser, les remords de la Vallière, il froissait son cœur par de fréquentes infidélités, indices certains de l'affaiblissement de son amour. Une de ces liaisons passagères, qui eut lieu avec la princesse de Monaco, fille du duc de Gramont, acquit plus de publicité que toutes les autres, parce qu'elle occasionna la disgrâce du duc de Lauzun, amant favorisé de la princesse avant le roi. Lauzun fut mis à la Bastille, non-seulement pour n'avoir pas voulu un grade supérieur qui l'éloignait de la cour, mais pour avoir forcé sa perfide maîtresse à recevoir un soir les tendres protestations du roi à travers le trou d'une serrure dont Lauzun avait su dérober la clef. Louis XIV pardonna à Lauzun cette audacieuse espièglerie, parce que le goût qu'il avait pour celle qui en avait été l'objet se passa promptement[90].

[90] BUSSY, _Supplément aux Mémoires_, t. I, p. 59.--IDEM, _Lettres_, t. V, p. 37 (_Lettre de_ BENSERADE à Bussy, en date du 15 septembre 1667).--IDEM, t. III, p. 148 et 149 (_Lettre de_ BUSSY, en date du 10 août 1669, à madame D...) (de Montmorency), (L***, à la fin de la page 148, est Lauzun).--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 105.--LA BEAUMELLE, dans les _Mémoires de Maintenon_, t. I, p. 69.

Mais une autre femme, réputée belle entre les belles, d'un caractère haut et fier, mariée à un homme plein d'honneur, respectée par la médisance, même à la cour, toucha vivement le cœur de Louis XIV. C'était madame de Montespan, qui, par son esprit caustique, ses saillies, ses bons mots, son talent de narrer avec gaieté, s'était fait aimer de la reine et de madame de la Vallière. Celle-ci devina avant tout le monde (l'instinct de l'amour est le plus vif de tous) qu'elle était trahie, et que madame de Montespan allait être pour elle la cause du plus grand des malheurs, celui d'être obligée de se séparer d'un amant pour lequel l'ardeur de sa passion n'avait cessé de s'accroître. Ce secret fut divulgué à la cour durant cette campagne, et il ouvrait une nouvelle carrière aux intrigues qui s'agitaient sans cesse autour de ce monarque, dès son début couronné par la victoire, et déjà, si jeune, flatté par la renommée[91]. La cour se tenait à Compiègne, afin de se trouver plus rapprochée des opérations de la guerre; et lorsqu'elles étaient suspendues, Louis XIV se hâtait de retourner à Compiègne, où l'attiraient les enchantements de sa nouvelle passion.

[91] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 165.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 107, 109, 112, 115, 119, 120.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 397-403.

CHAPITRE III.

1667.

Madame de Sévigné revient à Paris, et écrit à Bussy.--Celui-ci dissimule avec elle.--Il demande au roi de rentrer au service.--Bussy avait conservé des amis, et entretenait une nombreuse correspondance.--Madame de Sévigné était la plus exacte à lui écrire.--La marquise de Gouville continuait de correspondre avec lui.--La marquise de Monglat s'efforce en vain de se remettre bien avec lui.--Les principaux correspondants de Bussy étaient le duc de Saint-Aignan, le duc de Noailles, le comte de Gramont, Benserade, Corbinelli, dom Cosme, général des feuillants, le P. Bouhours.--Jugement sur ce dernier.--Premier recueil des lettres de madame de Sévigné, données par Bussy, avec celles qu'il avait écrites.--Autres correspondants de Bussy en femmes: la marquise de Gouville, madame de Montmorency, la comtesse du Bouchet, mademoiselle d'Armentières, la maréchale d'Humières, la marquise d'Hauterive, mademoiselle Dupré.--Détails sur cette demoiselle, mise par Ménage au nombre des femmes illustres avec madame de Sévigné.--Madame de Scudéry.--Caractère de cette dame.--Comparée à madame de Sévigné.--Ce qu'elle écrit à Bussy sur les regrets d'avoir perdu son mari.--Des amis des deux sexes qu'avait madame de Scudéry.--De ses liaisons et de son cercle.--De son amitié pour le P. Rapin.--Elle le fait entrer en correspondance avec Bussy, et rend service à tous deux.--Pour se venger des vers de Boileau contre son mari, elle veut animer Bussy contre Boileau.--Vers de Boileau qui lui en ont fourni l'occasion.--Louis XIV demande l'explication de ces vers.--Ce qu'on lui répond.--Licence des mœurs de cette époque, autorisée par le monarque, la presse et le théâtre.--On joue l'_Amphitryon_ et _George Dandin_.--Bussy ne se trouve pas offensé par le vers de Boileau, et refuse de s'associer au ressentiment de madame de Scudéry contre ce poëte.--Bussy demande au roi de servir, et n'obtient rien.--Il occupe alternativement son château de Chaseu et celui de Bussy.--Description que Bussy fait de la galerie de portraits qui se trouvait dans ce dernier château.

Lorsque madame de Sévigné revint à Paris, toute la haute société avait quitté cette capitale, tous ses amis étaient absents; et si elle recherchait parfois la solitude, ce n'était pas lorsqu'elle était en ville. Elle se résolut donc à passer l'été à Livry.

«Toute la cour est à l'armée, écrivait-elle[92] à Bussy; et toute l'armée est à la cour. Paris est un désert; et, désert pour désert, j'aime beaucoup mieux celui de la forêt de Livry, où je passerai l'été.

En attendant que nos guerriers Reviennent couverts de lauriers.»

[92] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 20 mai 1667, t. I, p. 112 de l'édit. de Monmerqué.--_Ibid._, t. I, p. 156, édit. de G. de S.-G.

Ainsi que je l'ai exposé dans la seconde partie de ces Mémoires, la correspondance de madame de Sévigné avec Bussy, qui s'était renouée vers cette époque, ne devait plus se rompre. Ce que nous en possédons nous prouve que madame de Sévigné prenait une part très-vive aux succès de Louis XIV et de son armée: à chaque nouvelle victoire, elle exprime des regrets sincères que Bussy n'ait pas obtenu un commandement qui le mît à portée d'obtenir sa part de tant de gloire. Bussy, toujours dominé par son excessive vanité, dissimule avec sa cousine; il fait le dédaigneux et le philosophe: cependant il lui envoie régulièrement les suppliques qu'il adressait au roi à l'ouverture de chaque campagne, pour offrir ses services; mais il ne lui disait pas qu'il écrivait sans cesse à ses amis, pour qu'ils intercédassent aussi en sa faveur[93].

[93] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 159-161 de l'édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 114 de l'édit. de Monmerqué.--_Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, mss. no 221 de là bibliothèque de l'Institut.--BUSSY, _Lettres_, t. I, p. 7 (en date du 23 mai 1667).--_Ibid._, p. 12 (4 février et 6 avril 1668), p. 38 (27 mars 1670), p. 56 (13 mars 1671), p. 62 (19 septembre 1671 ), p. 66 (8 décembre 1671), p. 128 (9 juin 1674), p. 134 (20 août 1674), p. 178 (20 novembre 1675).

Bussy avait conservé, malgré les défauts de son caractère, un bon nombre d'amis puissants et dévoués; il entretenait avec eux une correspondance très-active[94]; il en avait une très-étendue avec des gens de lettres et avec des femmes spirituelles, qui l'instruisaient de toutes les nouvelles du jour et des intrigues de cour. Quelques-unes de ces femmes s'étaient rendues célèbres dans les cercles de précieuses et de beaux esprits, qui s'étaient multipliés dans Paris. Les unes étaient flattées d'être en commerce de lettres avec un homme de qualité et de l'Académie; les autres étaient des dames de la cour, dont quelques-unes avaient été ses maîtresses et avaient conservé avec lui des rapports d'amitié. La marquise de Monglat aurait bien voulu se remettre avec lui sur ce pied[95]. Elle lui écrivit plusieurs fois pour se justifier, et tâcha de ranimer en lui ce qu'elle voulait conserver de son ancienne affection. Elle aussi avait beaucoup d'amis qui lui étaient sincèrement attachés: son caractère aimable était fort goûté de madame de Sévigné, qui la voyait souvent. Elle fit écrire à Bussy par plusieurs de ses correspondantes[96], qui ne purent rien gagner sur cet homme orgueilleux et vindicatif. Comme la santé de madame de Monglat s'était affaiblie et qu'elle eut quelques velléités de religion, elle s'était mise en rapport avec dom Cosme, prédicateur renommé et général des feuillants, pour lequel Bussy avait beaucoup de considération et d'estime. Elle l'employa comme intercesseur, mais ce fut encore en vain[97]; et elle ne put empêcher que des tableaux emblématiques de son inconstance et de sa légèreté ne fussent placés dans le grand salon du château de Bussy[98], et que les devises mises sur ces peintures et au bas de son portrait ne donnassent matière aux entretiens d'un monde auquel la médisance plaît toujours.

[94] BUSSY, _Lettres_; Paris, in-12, 4 vol., 4e édition; et _Nouvelles Lettres_, t. V, VI et VII, 1727, in-12.

[95] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 66 (24 mars 1667, à madame de Montmorency); t. III, p. 49; _lettre de la marquise_ DE GOUVILLE, en date du 12 août 1667.

[96] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 66, lettre en date du 24 mars 1669.

[97] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 33 et 65 (en date du 16 juin et du 25 décembre 1667); cette dernière est adressée à dom Cosme.

[98] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 41, en date du 18 octobre 1667, à mademoiselle d'Armentières.--MILLIN, _Voyage_, t. I, p. 208-219, pl. XII de l'atlas.

Parmi les principaux correspondants de Bussy, il faut d'abord nommer celui qui lui était le plus dévoué, le duc de Saint-Aignan, si aimé du roi et si bien instruit des secrets les plus intimes de son intérieur. Madame de Sévigné a dit avec raison de lui «qu'il a rendu à Bussy des services que nul autre courtisan n'aurait osé ni voulu lui rendre[99].» Le duc de Saint-Aignan avait composé des mémoires où il justifiait Bussy; et il eut le généreux courage de les montrer au roi[100].

[99] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VIII, p. 249 (Lettre à Bussy, en date du 17 juin 1687), et t. III, p. 371; t. V, p. 468; t. VII, p. 55 de l'édit. de G. de S.-G.

[100] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 264; Lettre de madame de Scudéry, en date du 26 septembre 1670; Lettres de mesdames de Scudéry, de Solvan-Sallier, etc.; Paris, 1806, Léopold Collin, p. 33.

Les autres correspondants de Bussy à la cour étaient le duc de Noailles, qui fut capitaine des gardes[101], et le comte de Gramont, rendu célèbre par les piquants mémoires que son beau-frère Hamilton a écrits sur les folies de sa jeunesse[102]; le comte de Guiche, ceinturé comme son esprit, disait madame de Sévigné, et qui se trouvait alors enveloppé dans la disgrâce de Vardes[103]. Parmi les ecclésiastiques et les gens de lettres, on doit nommer l'abbé de Choisy, plus célèbre par ses scandaleuses aventures que par le grand nombre de livres qu'il a composés; Benserade et Corbinelli (ce dernier alors était en Languedoc, entraîné aussi dans l'exil de Vardes[104]); puis dom Cosme, dont nous avons parlé; et enfin le P. Rapin[105] et le P. Bouhours. C'est à Bouhours que nous devons l'édition tronquée des _Mémoires de Bussy_, et, je crois, aussi l'édition si confusément ordonnée de sa correspondance. Bouhours était à la fois homme du monde, homme d'Église et homme de lettres; ayant les prétentions d'un puriste, et affectant l'autorité d'un critique; recherchant la réputation de bel esprit, et s'arrogeant l'importance d'un profond théologien; écrivant alternativement et avec facilité sur des sujets saints ou profanes, sérieux ou légers; auteur fécond, mais souvent futile; écrivain correct, mais non exempt d'affectation, et qui, fort admiré de madame de Sévigné, jouissait d'une réputation très-supérieure à ses talents[106].

[101] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VII, p. 35; t. XI, p. 176, édit. de G. de S.-G.

[102] BUSSY, _Lettres_, t. IV, p. 73.--HAMILTON, _Mémoires d'Hamilton_. (La traduction anglaise imprimée chez Bentley, 3 vol. in-8º, avec portraits coloriés, est préférable, à cause des notes.)

[103] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 136, 137, 155, 207, 308, 522, 523; t. V, p. 170 et 172. (Toutes les lettres de C** sont de Corbinelli.)

[104] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 350 (en date du 5 janvier 1672), édit. de G. de S.-G.

[105] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 378 à 547; t. IV, p. 10 à 345.

[106] BUSSY, _Lettres_, t. VI, p. 45 à 356.

La correspondance de Bussy avec les femmes était bien plus nombreuse et d'une plus grande valeur. Parmi elles, la première à nommer est madame de Sévigné. Les lettres de Bussy à sa cousine, avec les réponses, remplissent presque entièrement les deux volumes du recueil de la correspondance qui fut publié par la marquise de Coligny, fille de Bussy, en 1697[107]. Bayle fit l'éloge de ce recueil[108]. Bussy composait beaucoup de vers, et il les envoyait à sa cousine pour les soumettre à son jugement; ces vers ont été imprimés, avec les lettres où ils se trouvaient insérés, dans le recueil dont nous parlons; et si les éditeurs de madame de Sévigné ont eu raison de débarrasser sa correspondance de cet inutile bagage, en réimprimant les lettres que Bussy lui avait adressées, ils ont eu tort de supprimer de ces lettres les passages qui concernaient les envois de ces pièces de vers, puisqu'ils constataient que ce goût de Bussy pour la poésie était partagé par sa cousine[109].

[107] MONMERQUÉ, _Notices biographiques sur les différentes éditions de madame de Sévigné_.

[108] BAYLE, _OEuvres_, in-folio, t. IV, p. 776 (lettre du 4 décembre 1698).--_Lettres choisies_; Rotterdam, 1714, t. II, p. 652.

[109] BUSSY, _Lettres_, édit. 1720, t. I, p. 18, 29, 68, 93, 341-364 (29 septembre 1668, 1er mai 1672, 4 septembre 1680). Cette dernière lettre, qui renferme un grand nombre d'épigrammes de Martial et de Catulle, assez bien traduites par Bussy, a été entièrement omise par les éditeurs de madame de Sévigné, et forme une lacune dans sa correspondance avec son cousin, qui devra être réparée.

Après madame de Sévigné, la marquise de Gouville mérite d'être mentionnée comme celle qui correspondait le plus assidûment avec Bussy. Ses lettres sont les plus spirituelles, les plus riches en détails amusants, narrés avec esprit et finesse[110]. Elle avait pendant quelque temps enchaîné Bussy; et l'intimité qui avait existé entre eux donnait à leur commerce plus d'agrément, de franchise et de vérité. Il faut joindre à la marquise de Gouville son intime amie la comtesse de Fiesque, que Bussy appelait sa cousine. Folâtre et insouciante, elle était initiée et elle initiait Bussy à tous les secrets de la petite cour de MADEMOISELLE, dont elle faisait partie.

[110] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 39, 49, 50, 55, 64, 233; t. V, p. 11, 40, 300, 310, 342.

Une dame qui par son mari portait le beau nom de Montmorency se montre le plus instructif des correspondants de Bussy. Ses lettres sont des espèces de bulletins de ce qui se passait à la cour, des promotions, des mariages, des décès, des intrigues, des nouvelles politiques qu'on y débitait, des anecdotes scandaleuses qu'on y racontait; le tout dit en deux mots, sans réflexions, sans phrases, et exprimé avec une concision remarquable. Des pièces de vers qui avaient circulé se trouvent aussi insérées dans ces lettres. Le nom de famille de cette madame de Montmorency était Isabelle d'Harville de Palaiseau, et elle appartenait à cette noble famille de guerriers qui, dès le commencement du quinzième siècle, s'étaient illustrés à la bataille d'Azincourt[111]. Ni Bussy ni les mémoires contemporains ne nous apprennent rien sur cette dame de Montmorency. Au bas de son portrait Bussy avait mis cette inscription: «Digne non pas d'un homme de plus grande qualité, mais d'un homme plus aimable[112].» Cette inscription prouve du moins que ce mari d'Isabelle de Palaiseau était de la noble famille dont il portait le nom. Madame de Montmorency était peu favorisée de la fortune, quoique amie de la duchesse de Nemours, qui possédait de si grands biens et aurait pu se montrer plus généreuse à son égard[113].

[111] Cf. LE BOEF, _Histoire du diocèse de Paris_, 8e partie, p. 9-11.

[112] CORRARD DE BRÉBAN, _Souvenirs d'une visite aux ruines d'Alis et au château de Bussy_, p. 22.--MILLIN, _Voyage dans les départements du midi de la France_, 1807, in-8º, t. I, p. 212.--Dans Millin, l'inscription paraît être rapportée moins exactement: il y a _Harville de Paloise_, au lieu d'_Harville de Palaiseau_.

[113] _Lettres de madame_ DE SCUDÉRY, p. 54, collection de Léopold Collin, lettre en date du 17 mars 1670.--_Lettres de mesdames_ DE MONTPENSIER, MONTMORENCY, etc., 1806, in-12.

La comtesse du Bouchet écrivait aussi souvent à Bussy avec une liberté d'expression qui devait lui plaire beaucoup: accoutumée à tout dire, sa franchise donnait un grand prix à ses lettres[114].

[114] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 202, 203 (18 et 24 août 1671).

Henriette de Conflans, demoiselle d'Armentières, belle quoiqu'elle ne se mariât point, pieuse quoique amie de Bussy, était encore pour lui un correspondant qui avait toute sa confiance: c'était celle qui plaidait auprès de lui la cause de madame de Monglat avec le plus de chaleur, parce que celle-ci paraissait vouloir alors se mettre sous la direction de dom Cosme et renoncer à la vie mondaine[115].

[115] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 77, 80-90. 112; t. V, p. 7, 41, 52, 70.