Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)
Part 34
Les principes des jansénistes étaient mal vus à la cour; et madame de Sévigné recommandait à sa fille de ne pas montrer au comte de Grignan les passages de ses lettres qui avaient trait à ces matières; elle avait fini par éviter de lui en écrire; mais comme sa fille était revenue à la charge, et lui avait cité saint Augustin et saint Paul, le souvenir des écrits de ces deux grands confesseurs de la foi la ranime, et, avec l'impétuosité ordinaire de sa plume, elle répond: «Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin? Voilà les bons ouvriers pour rétablir la souveraine volonté de Dieu; ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures: comme le potier, il en choisit, il en rejette; ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver la justice, car il n'y a point d'autre justice que sa volonté; c'est la justice même, c'est la règle; et, après tout, que doit-il aux hommes? que leur appartient-il? rien du tout. Il leur fait donc justice quand il les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son fils. JÉSUS-CHRIST le dit lui-même; «Je connais mes brebis, je les mènerai paître moi-même: je n'en perdrai aucune, je les connais, elles me connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apôtres; ce n'est pas vous qui m'avez choisi.» Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends tous; et quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont voulu parler communément; c'est comme quand on dit que _Dieu s'est repenti, qu'il est en furie_; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me tiens à cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur et auteur de l'univers et comme un être enfin très-parfait, selon la réflexion de votre _père_ (Descartes). Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules, et qui n'ôtent point l'espérance d'être, du nombre choisi, après tant de grâces, qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je hais mortellement à vous parler de tout cela; pourquoi m'en parlez-vous? Ma plume va comme une étourdie[876].»
[876] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1680), t. VII, p. 102 à 104, édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 371, édit. de M.
Le contraste que l'on remarque entre madame de Sévigné et madame de Grignan, relativement à leurs goûts en littérature et à leurs opinions religieuses, est encore plus prononcé et plus étrange si on les considère toutes deux dans leurs sentiments maternels et dans leur conduite et leurs relations avec le monde.
Les larmes mouillaient souvent les yeux de madame de Sévigné pour peu qu'elle fût fortement émue; madame de Grignan, calme et froide, trahissait rarement par des signes extérieurs les impressions faites sur son cœur; sa mère en fait la remarque: «Vous pleurâtes, lui dit-elle, ma très-chère fille, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose pour moi, c'est mon tempérament[877].»
[877] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1671), t. II, p. 19, 20 et 22, édit. G.; t. II, p. 16, édit. M.--_Ibid._ (18 décembre 1671), t. II, p. 316, édit. G.; t. II, p. 267, édit. de M.--_Ibid._ (20 mai 1672), t. III, p. 30, édit. de G., t. II, p. 440, édit. de M.--_Ibid._ (21 octobre 1671), t. II, p. 297, édit. de G.; t. II, p. 225, édit. de M. (Voyez ci-dessus, p. 320, ch. XVI.)
Madame de Sévigné, on le sait, poussait jusqu'à l'excès son amour pour sa fille; elle lui accordait sur son fils, sur l'unique héritier du nom de Sévigné, une injuste préférence, et elle se laissait dominer par cette inclination au point de négliger quelquefois ses devoirs envers Dieu et d'oublier sa charité envers le prochain. La tendresse maternelle de madame de Grignan pour ses deux filles ne fut jamais assez forte pour l'empêcher de vouloir sacrifier le bonheur de leur vie entière à la grandeur de sa maison, à la fortune et à l'élévation de celui qui pouvait seul continuer la noble race des Adhémar. Madame de Grignan exécuta ce projet à l'égard de Blanche, l'aînée de ses filles, qu'elle contraignit à se faire religieuse; et si la jolie figure, les grâces et l'esprit de Pauline, la plus jeune, n'avaient pas convaincu sa mère qu'elle la marierait facilement et sans une forte dot, madame de Sévigné aurait été impuissante à lui persuader[878] de ne pas commettre cette seconde immolation[879].
[878] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1679), t. V, p. 453, édit. M.; t. VI, p. 150, édit. G.
[879] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1688), t. VIII, p. 150, édit. de M.--_Ibid._ (6 janvier 1687), t. VII, p. 406.--_Ibid._ (8 décembre 1679), t. VI, p. 61.
Mais c'est dans ses relations avec le monde, dans la conduite de la vie, dans la gestion des affaires que madame de Sévigné montre une grande supériorité sur sa fille. Quel jugement exquis! quel prompt et juste discernement! quels admirables conseils! quels beaux et utiles préceptes de sagesse et de savoir-vivre, heureusement exprimés! Les lettres de madame de Sévigné nous font admirer une mère tendre, mais non aveugle; elle cherche à empêcher que madame de Grignan ne se fasse tort par son caractère hautain, ou ne devienne victime de sa vanité et de son orgueil.
Madame de Grignan, retranchée sur les hauteurs de ses pensées philosophiques, faisait profession de mépriser les jugements du public. Capricieuse et indolente, elle était sujette à des accès de mélancolie et de misanthropie; elle fuyait alors la société, et se complaisait dans ce qu'elle appelait sa _tigrerie_[880]; élevée à la cour et dans le grand monde, les manières et les habitudes cérémonieuses des provinces lui déplaisaient[881], et elle ne prenait guère alors la peine de dissimuler son ennui. Madame de Sévigné, qui prévoyait combien ces défauts et ces travers étaient nuisibles à sa fille dans la position élevée où elle était placée, cherche à lui démontrer la nécessité de s'en corriger ou du moins de les dissimuler. Dans une lettre écrite en réponse à une de celles où madame de Grignan lui disait qu'elle était heureuse de se trouver retirée dans la solitude de son château, madame de Sévigné lui dit: «Je trouve votre esprit dans une philosophie et dans une tranquillité qui me paraît bien plus au-dessus des brouillards et des grossières vapeurs que le château de Grignan. C'est tout de bon que les nuages sont sous vos pieds; vous êtes élevée dans la moyenne région, et vous ne m'empêcherez pas de croire que ces beaux noms que vous dites, que vous donnez à des qualités naturelles, sont un effet de votre raison et de la force de votre esprit. Dieu vous le conserve si droit! il ne vous sera pas inutile; mais il faut un peu agir, afin que votre philosophie ne se tourne pas en paresse, et que vous puissiez être en état de revoir un pays où les nues seront au-dessous de vous. Il me semble que je vous vois dans l'indolence que vous donne l'impossibilité; ne vous y abandonnez qu'autant qu'il est nécessaire pour votre repos, et non pas assez pour vous ôter l'action et le courage[882].»
[880] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 septembre 1671), t. II, p. 220, édit. G.; t. II, p. 184, édit. M.--_Ibid._ (4 mai 1672), t. III, p. 1, édit. G.; t. II, p. 416, édit. M.
[881] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 206, édit. G.; t. II, p. 172, édit. M.
[882] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 210, édit. G.; t. II, p. 175, édit. M.
Ce que madame de Sévigné combat le plus souvent dans madame de Grignan, c'est le mépris que celle-ci affichait pour l'opinion publique; et ce désaccord était entre elles déjà ancien, car madame de Sévigné, écrivant à M. de Grignan au sujet des louanges que le monde donnait à sa fille, dit: «Voilà mon ancienne thèse, qui me fera lapider un jour. C'est que le public n'est ni fou ni injuste[883].»
[883] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1670), t. I, p. 265, édit. de G.; t. I, p. 196, édit de M.
A peine madame de Grignan est-elle arrivée en Provence que sa mère l'encourage à ne pas se lasser de répondre aux politesses ennuyeuses dont elle est l'objet. «Il est vrai, dit madame de Sévigné, que c'est un métier tuant que cet excès de cérémonies et de civilités; cependant ne vous relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, de vous ajuster aux mœurs et aux manières des gens avec qui vous avez à vivre; accommodez-vous un peu de ce qui n'est pas mauvais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est que médiocre; faites-vous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule[884].»
[884] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 379, édit. de G.; t I, p. 293, édit. de M.
Madame de Sévigné rappelle souvent à sa fille que, quand par sa haute position on se doit au public, il ne suffit pas d'_être_, mais qu'il faut aussi _paraître_.
Comme la Rochefoucauld avait mis les _maximes_ à la mode, madame de Sévigné commence une de ses lettres par cette réflexion, qu'elle intitule, en badinant, MAXIME: _La grande amitié n'est jamais tranquille_[885]. Et en effet, ce qui était pour elle l'objet de continuelles inquiétudes, ce qui excitait le plus sa sollicitude et lui paraissait toucher le plus au bonheur de sa fille dans l'avenir, c'était la conservation et, s'il se pouvait, l'augmentation de sa fortune; car, étant beaucoup plus jeune que M. de Grignan, il était probable qu'elle lui survivrait. Aussi madame de Sévigné termine une de ses lettres par cet aveu bien sincère: «Votre santé, votre repos, vos affaires, ce sont les trois points de mon esprit, d'où je tire une conclusion que je vous laisse à méditer[886].»
[885] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 septembre 1671), t. II, p. 228, édit. de G.
[886] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars 1671), t. I, p. 378, édit. de G.; t. I, p. 292, édit. de M.
Madame de Sévigné ne pouvait ignorer le caractère du comte de Grignan, facile jusqu'à la faiblesse, fastueux jusqu'à la prodigalité[887]. Une partie de la dot de sa femme avait servi à réparer le désordre de ses affaires. Madame de Sévigné craignit qu'avec le luxe coûteux de représentation qu'exigeait le rang de lieutenant général gouverneur M. de Grignan ne dérangeât de nouveau sa fortune; et elle ne voyait de salut pour lui et pour madame de Grignan que dans l'intervention de celle-ci, qu'elle avait habituée, par ses leçons et ses exemples, à l'ordre et à l'économie. Dès que madame de Grignan eut rejoint son mari en Provence, madame de Sévigné s'empressa d'exhorter sa fille à profiter de l'ascendant qu'elle avait sur lui pour le faire consentir à lui abandonner sans réserve la direction de ses affaires et la gestion de ses biens, et à régler ses dépenses de manière à ce qu'elles n'excédassent pas ses revenus. De son côté, elle se montrait généreuse, et adoucissait par des cadeaux la sévérité de ses remontrances[888].
[887] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1680, 16 février 1690), t. VII, p. 171; t. X, p. 274, édit. de G. de S.-G.; et ci-dessus, ch. VIII, p. 139 et 143, et _Catalogue des archives de la maison de Grignan_, par M. VALLET DE VIRIVILLE, p. 31 à 36, nos 191, 199, 202, 203, 206 et 207.
[888] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 393, édit. G.; t. I, p. 304, édit. M.--_Ibid._ (10 avril 1671), t. II, p. 13, édit. G.; t. II, p. 10, édit. M.--_Ibid._ (22 avril 1672), t. II, p. 469, édit. G.; t. II, p. 396, édit. M.--_Ibid._ (9 mars 1672), t. II, p. 419, édit. G.; t. II, p. 355, édit. M.
Dans une lettre qui a été étrangement altérée dans toutes les éditions, hors la première, madame de Sévigné dit à madame de Grignan: «Vous me donnez une belle espérance de votre affaire; suivez-la constamment, et n'épargnez aucune civilité pour la faire réussir. Si vous la faites, soyez assurée que cela vaudra mieux qu'une terre de dix mille livres.» Ceci s'applique à la demande faite à l'assemblée des états de Provence, par le comte de Grignan, d'une augmentation d'appointements pour subvenir au payement de ses gardes et à la splendeur de ses hautes fonctions[889]. Madame de Sévigné continue ensuite ainsi: «Pour vos autres affaires, je n'ose y penser, et j'y pense pourtant toujours; rendez-vous la maîtresse de toutes choses, c'est ce qui vous peut sauver; et mettez au rang de vos desseins celui de ne vous point abîmer par une extrême dépense, et de vous mettre en état, autant que vous le pourrez, de ne pas renoncer à ce pays-ci. J'espère beaucoup de votre habileté et de votre sagesse; vous avez de l'application, c'est la meilleure qualité que l'on puisse avoir pour ce que vous avez à faire[890].» Et plus loin elle lui répète encore: «L'abbé est fort content du soin que vous voulez prendre de vos affaires; ne perdez pas cette envie, ma bonne, soyez seule maîtresse: c'est le salut de la maison de Grignan[891].»
[889] Voyez ci-dessus, chap. XVI, p. 307, et conférez l'_Abrégé des délibérations faites en assemblée générale des communautés du pays de Provence, tenue à Lambesc dans les mois de décembre 1670, janvier, février et mars 1671, par autorité et permission de monseigneur le comte_ DE GRIGNAN, _lieutenant général pour le roi et autres pays, et par mandement de messieurs les procureurs généraux dudit pays_; à Aix, par Charles David, imprimeur du roi et du clergé de la ville, 1671, in-4º, p. 43-45 (séance du 21 mars 1671).
[890] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 34 et 35 (13 mars 1671).
[891] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 40.--Tout ce que nous citons ici a été retranché dans les autres éditions.--Conférez, avec cette édition de la Haye, dans celle de Monmerqué, deux lettres à madame de Grignan, en date du 18 mars 1671, t. I, p. 292 et 296; ou dans l'édit. de G. de S.-G., t. I, p. 379 à 383.
Mais malheureusement les conseils de madame de Sévigné ne furent pas strictement suivis. Madame de Grignan, soit que sa vanité le trouvât nécessaire à sa position, soit qu'elle ne pût résister aux volontés de son mari, eut un état de maison beaucoup trop somptueux pour que les émoluments du lieutenant général pussent y suffire. Le jeu vint encore accroître son déficit; et quoique ce jeu fût assez modéré pour le temps, cependant, comme madame de Grignan et son mari perdaient très-souvent, les dépenses, par cet article seul, se trouvaient considérablement augmentées. Madame de Sévigné, justement alarmée de cet état de choses, n'épargne pas à sa fille les avertissements. «Prenez garde, lui dit-elle, que votre paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu; ces petites pertes fréquentes sont comme les petites pluies, qui gâtent bien les chemins. Je vous embrasse, ma chère fille. Si vous pouvez, aimez-moi toujours, puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce monde. Pour la tranquillité de mon âme, je fais bien d'autres souhaits pour ce qui vous regarde; enfin tout tourne ou sur vous, ou de vous, ou par vous[892].» Elle revient encore à la charge peu de temps après: «Quelle folie de perdre tant d'argent à ce chien de brelan!... Vous jouez d'un malheur insurmontable, vous perdez toujours; croyez-moi, ne vous opiniâtrez point; songez que tout cet argent s'est perdu sans vous divertir; au contraire, vous avez payé cinq ou six mille francs pour vous ennuyer et être houspillée de la fortune[893].» Enfin, elle déclare que ces pertes continuelles que font madame de Grignan et son mari au jeu ne sont pas naturelles, et qu'elle croit qu'ils ont affaire à des fripons[894]. Ce genre d'improbité n'a jamais été rare parmi les plus hauts personnages adonnés au jeu, et il était loin de l'être à cette époque.
[892] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 393 et 394, édit. G.; t. I, p. 305, édit. M.--Madame de Sévigné revient encore sur ce sujet (18 mai 1671), t. II, p. 79, édit. de G.; t. II, p. 66, édit. de M.
[893] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 419, édit. de G.; t. II, p. 356, édit. de M.
[894] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 441, édit. de G.; t. II, p. 372, édit. de M.
Madame de Grignan semblait cependant s'être décidée à suivre les conseils de sa mère, qui, en lui témoignant combien elle est satisfaite de la résolution qu'elle a prise, lui en inculque encore plus fortement la nécessité. En l'entretenant du voyage de Provence, qu'elle a le projet de faire avec l'abbé de Coulanges, et après lui avoir dit qu'elle sera charmée de voir toutes les antiquités de ce pays et les magnificences du château de Grignan, elle ajoute: «L'abbé aura bien des affaires; après les ordres doriques et les titres de votre maison, il n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous y allez mettre; car, sans un peu de subsistance, tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié; c'est la seule affliction dans la vie qui se fasse sentir également et que le temps augmente, au lieu de la diminuer[895].»
[895] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 117 et 118, édit. de G.; t. II, p. 98, édit. de M.
Nous avons vu que madame de Sévigné portait, dans l'intérêt de madame de Grignan, ses regards sur le gouvernement de la Provence[896], et qu'elle se tenait au courant de tout ce qui se faisait à cet égard. Les conseils qu'elle donne sur ces graves matières à son gendre et à sa fille ne sont pas moins sages et moins salutaires que ceux qu'elle leur adressait pour leurs affaires domestiques.
[896] Voyez ci-dessus, chap. XVI, p. 302-309.
Louis XIV avait mal accueilli les délais et les refus des états de Provence, qui ne voulaient point accorder la totalité des subsides demandés en son nom par le lieutenant général gouverneur, et la résolution qu'on avait prise de lui envoyer une députation. Il avait transmis au comte de Grignan l'ordre de dissoudre l'assemblée, et en même temps de faire part aux membres qui la composaient de l'indignation du roi, en leur annonçant qu'à l'avenir le mode de lever les impôts serait changé et que la province serait assujettie, pour punir sa désobéissance, à loger un plus grand nombre de troupes[897]. Madame de Sévigné avait fait en vain, de concert avec l'évêque d'Uzès, des démarches auprès de le Tellier, pour que des ordres moins rigoureux fussent expédiés; et, n'ayant pu y réussir, elle avait écrit à sa fille le 1er janvier 1672, à dix heures du soir, pour la prévenir que ces ordres sévères allaient être envoyés. Elle conseille d'en suspendre l'exécution et de faire écrire au roi, par le lieutenant général gouverneur, «une lettre d'un homme qui est sur les lieux et qui voit que, pour le bien de son service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette fois.» Ce conseil fut suivi, et eut un plein succès; car nous lisons dans les procès-verbaux de l'assemblée des états que M. de Grignan se rendit, le 9 janvier au matin[898], dans la salle des _états_, pour leur faire part de ce qui s'était passé, leur défendre d'envoyer une députation au roi, leur recommander d'attendre la réponse à la supplique qu'il avait adressée à Sa Majesté et de suspendre toute délibération jusqu'au retour du courrier qu'il avait envoyé. Ce courrier ne revint à Aix que le 22 janvier, et le même jour[899] l'assemblée fut convoquée. Il lui fut donné lecture de la lettre du roi, qui acceptait l'offre des états; tout fut terminé à la satisfaction du lieutenant général gouverneur, qui cependant avait reçu des lettres de cachet pour exiler les consuls, en raison de ce que le roi n'avait pas été obéi ponctuellement. Madame de Sévigné fut aussi informée de cet envoi par l'évêque d'Uzès; et elle écrit à sa fille de manière à nous prouver combien elle désapprouvait ces mesures despotiques. Elle engage son gendre à ne point faire usage des lettres, et trace avec un admirable bon sens le principe qui doit diriger toute son administration. «Ce qu'il faut faire en général, c'est d'être toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté; mais il faut tâcher aussi de ménager les cœurs des Provençaux, afin d'être plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là[900].» Le roi demandait cinq cents mille francs à l'assemblée des communautés. L'assemblée offrit quatre cent cinquante mille francs, et l'offre fut acceptée. La misère de la Provence était grande alors[901].
[897] _Abrégé des délibérations faites en assemblée générale des communautés de Provence_, etc.; à Aix, par Charles David, 1671, in-4º, «séance du neuvième du même mois de janvier, du matin,» p. 41.
[898] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 41, 42, 43.
[899] _Ibid._, «séance du vingt-deuxième du même mois, de relevée,» p. 52.
[900] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1672), t. II, p. 329 et 330, édit. de G.; t. II, p. 579, édit. de M.
[901] _Lettre de M._ DE GRIGNAN _à Colbert_, insérée dans l'_Histoire de Colbert_, par M. P. Clément, 1846, in-8º, p. 352 et 353.
NOTES
ET
ÉCLAIRCISSEMENTS.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
CHAPITRE PREMIER.
Page 4, lignes 7 et 8: En écriture du temps.
Dans le recueil manuscrit, en 6 vol. in-folio, que nous avons souvent cité dans nos deux premières parties, on trouve plusieurs des couplets du cantique attribués à Bussy, mais détachés et mêlés avec d'autres, et non sous la forme d'un seul noël. Il y a celui sur _Deodatus_, celui sur mademoiselle de Vandis, avec laquelle Bussy n'a pas cessé d'entretenir des relations amicales, ainsi qu'avec MADEMOISELLE, qui figure dans le même couplet et qui cependant écrivit à Bussy de sa propre main après la publication de l'édition de l'_Histoire amoureuse de France_, où ce cantique, attribué à Bussy, était inséré, le 12 septembre 1666. (Voyez _Nouvelles Lettres de messire_ ROGER DE RABUTIN, chez la veuve Delaulne, 1727, in-12, t. V, p. 2.)--Mais je n'en finirais pas si j'entrais dans le détail des preuves qui établissent, d'après le seul texte de ce cantique, que Bussy n'a pu en être l'auteur.
Page 4, ligne 12: L'éditeur de l'_Histoire amoureuse de France_.
L'_Histoire amoureuse des Gaules_ n'était pas encore imprimée en mai 1664, mais elle l'était en mars ou avril 1665 (voyez les _Mémoires de_ BUSSY; Amsterdam, 1721, t. II, p. 212 et 213); d'où je présume que les deux éditions anonymes portant sur le titre _Liége_ avaient paru au commencement de l'année 1665. Il est difficile de dire quelle est la première des deux; peut-être est-ce la moins bien imprimée, qui n'a pas la croix de Saint-André.--La troisième édition est nécessairement celle avec la date de 1666 et le nom _Liége_, que je cite seulement d'après Barbier; quant aux éditions de cet ouvrage, dont l'intitulé est l'_Histoire amoureuse de France_, celles que je connais portent les dates de 1666, 1671, 1677, 1708, 1709 et 1710. Il y (a) aussi dans les bibliothèques plusieurs copies manuscrites de cet ouvrage; et, en comparant la copie qui est à la Bibliothèque de l'Institut, j'ai vu qu'elle différait en plusieurs endroits des éditions imprimées. Je possède les trois éditions primitives de cet ouvrage de Bussy, portant pour titre _Histoire amoureuse des Gaules_, avec la rubrique de _Liége_ sur le frontispice, les deux premières sans date: la première la plus belle, et avec les types d'Elzevier, avec une croix de Saint-André; la seconde sans croix ni aucune figure sur le titre; la troisième avec la date 1666 et une sphère sur le titre, qui porte _Nouvelle édition_. Toutes les trois ont la même clef, mais aucune ne contient le fameux cantique qui est dans l'édition de 1666, avec nom d'auteur et un autre titre; celle-ci a été la tige de toutes les éditions qui portent pour titre _Histoire amoureuse de France_.
Page 8, lignes 16 et 17: Quatre hommes à cheval, également armés.