Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)
Part 33
Sa foi était forte et sincère, et en cela surtout elle différait de sa fille. Comme toutes les femmes de son temps, madame de Grignan pratiquait sa religion; mais sa raison, enorgueillie par les lueurs vacillantes d'une philosophie qu'elle croyait comprendre, faisait subir aux croyances qui lui avaient été inculquées dès son enfance des doutes peu conformes à la soumission due aux décisions de l'Église. Telle n'était point madame de Sévigné, qui ne partageait pas le superbe dédain de Port-Royal pour l'efficacité de l'intervention du saint sacerdoce. Elle avait soin de faire dire des messes pour détourner les malheurs qu'elle redoutait, et elle ne manquait pas d'en agir ainsi lorsque sa fille voyageait ou lorsque celle-ci était enceinte[847], et encore après qu'elle était accouchée[848]. Quoique nous n'ayons pas les lettres que madame de Grignan avait écrites à sa mère, ce qui nous reste de leur correspondance témoigne suffisamment de la lutte qui avait lieu entre elles deux, en raison de leur dissidence d'opinion sur ces graves matières. Jamais madame de Sévigné ne laisse échapper l'occasion de manifester à madame de Grignan combien sa religion lui est chère, et de s'efforcer de lui persuader qu'elle satisfait mieux le cœur et la raison que toutes les vaines subtilités des philosophes. Elle la mit dans la confidence de tous ses scrupules religieux et des tourments de sa conscience. Elle plaint sa fille de n'avoir pas en Provence de P. Bourdaloue ni de P. Mascaron: «Comment, dit-elle, peut-on aimer Dieu quand on n'entend jamais bien parler de lui[849]?» Et madame de Grignan est instruite toutes les fois que des devoirs religieux appellent sa mère à l'église de Saint-Paul de la rue Saint-Antoine ou des Minimes de la place Royale. «Ma fille, lui écrit-elle, je m'en vais prier Dieu, et me disposer à faire demain mes pâques: il faut au moins sauver cette action de l'imperfection des autres. Je voudrais bien que mon cœur fût pour Dieu comme il est pour vous[850].» Bien souvent madame de Sévigné se lamente de n'avoir pas le courage de rompre les liens du monde et de conformer sa vie aux préceptes de sa croyance; et sa fille, qui n'avait pas intérêt à ce qu'il en fût ainsi, combat toujours ce penchant à la dévotion, qui était commun alors aux personnes les plus mondaines. Ainsi, dès cette année 1671, madame de Sévigné écrivait, au sujet de la mort du chevalier de Buous[851]:
«C'est un beau sujet de réflexions que l'état où vous le dépeignez. Il est certain qu'en ce temps-là nous aurons de la foi de reste; elle fera tous nos désespoirs et tous nos troubles; et ce temps que nous prodiguons et que nous voulons qui coule présentement nous manquera, et nous donnerions toutes choses pour avoir un de ces jours que nous perdons avec tant d'insensibilité... La morale chrétienne est excellente à tous les maux; mais je la veux chrétienne; elle est trop creuse et trop inutile autrement.»
[847] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p. 281, édit. de G.; t. II, p. 238, édit. de M. «Je fais dire tous les jours des messes pour vous: voilà mon emploi.»
[848] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre 1671), t. II, p. 298, édit. de G.: «Comme vous êtes philosophe, vous savez la raison de tous ces effets; pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire autant de messes pour remercier Dieu de cette grâce que j'en faisais dire pour la lui demander.»
[849] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 315, édit. de M.; t. I, p. 406, édit. de G.
[850] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (vendredi saint, 15 avril 1671), t. II, p. 462, édit. de G.; et t. II, p. 390, édit. de M.
[851] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 sept. 1671), t. II, p. 232, édit. de G. (de Buous dans cette édit.); t. II, p. 194 et 195, édit. de M.--_Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise de Sévigné_, t. I, p. 180, édit. de la Haye, 1726.--Il y a au commencement de cette lettre seize lignes de plus dans cette édition, qui ont été supprimées dans toutes les autres.
Trois mois avant cette lettre, elle avait déjà écrit à madame de Grignan: «Une de mes grandes envies, ma fille, ce serait d'être dévote; j'en tourmente la Mousse tous les jours. Je ne suis ni à Dieu ni à diable; cet état m'ennuie, quoique, entre nous, je le trouve le plus naturel du monde. On n'est point au diable parce qu'on craint Dieu, et qu'au fond on a un principe de religion; on n'est point à Dieu aussi, parce que sa loi paraît dure, et qu'on n'aime point à se détruire soi-même; cela compose les tièdes, dont le grand nombre ne m'étonne point du tout: j'entre dans leurs raisons. Cependant Dieu les hait; il faut donc sortir de cet état, et voilà la difficulté[852].»
[852] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. II, p. 98, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 83, édit. de M.--_Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 117.
Vingt ans après, madame de Sévigné en était encore au même point; mais du moins sa foi n'avait point varié, et elle se trouvait encore plus fermement établie par les études qu'elle avait faites dans l'intervalle. «Vous me demandez, écrit-elle à madame de Grignan, si je suis toujours une petite dévote qui ne vaut guère: oui, justement voilà ce que je suis toujours, et pas davantage, et à mon grand regret. Tout ce que j'ai de bon, c'est que je sais bien ma religion et de quoi il est question; je ne prendrai point le faux pour le vrai; je sais ce qui est bon et ce qui n'en a que l'apparence; j'espère ne m'y point méprendre, et que, Dieu m'ayant déjà donné de bons sentiments, il m'en donnera encore: les grâces passées me garantissent en quelque sorte celles qui viendront; ainsi je vis dans la confiance, mêlée cependant de beaucoup de crainte[853].»
[853] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p. 197, édit. de G.; t. IX, p. 305, édit. de M.
Quoiqu'elle trouvât que dans cette voie ses progrès fussent lents, pourtant elle reconnaissait qu'elle faisait des progrès. «Si je pouvais seulement, dit-elle, vivre deux cents ans, il me semble que je serais une personne admirable.»
Madame de Sévigné avait foi aux promesses de la religion et espérait en elles; mais elle répugnait à croire aux terreurs qu'on voulait lui inculquer en son nom. «Vous aurez peine, dit-elle à madame de Grignan, à nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à moins que, d'un ordre du roi et de la sainte Écriture, la soumission n'arrive au secours[854].» Léger sarcasme aussi juste que mérité contre le despotisme de Louis XIV, qui mal à propos faisait intervenir son autorité dans les querelles théologiques, et les évoquait à son conseil, non sans dommage pour l'État et pour la religion. Madame de Sévigné n'aimait pas que l'on portât trop loin l'esprit de pénitence, et la rigueur des règles nouvellement imposées aux religieux du couvent de la Trappe par le Bouthillier de Rancé[855] lui paraissait extravagante. «Je crains, dit-elle, que cette Trappe, qui veut surpasser l'humanité, ne devienne les Petites-Maisons[856].»
[854] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1671), t. II, p. 233, édit. de G.; t. II, p. 194, édit. de M.
[855] DE MARSOLLIER, _Vie de dom Armand-Jean le Bouthillier de Rancé_, 1703, in-12, 1re partie, liv. III, ch. XII, XIII et XIV, t. I, p. 413 à 460.
[856] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1671), t. II, p. 21, édit. de G.--_Ibid._, t. II, p. 17, édit. de M.
Madame de Sévigné n'avait aucune de ces faiblesses superstitieuses dont quelques esprits très-fermes ne sont pas toujours exempts. Elle se dépite de ce que le bel abbé de Grignan, qui devait l'accompagner en Provence, la supplie de différer son départ de quelques jours, parce qu'il ne peut consentir à se mettre en route un vendredi. «On ne peut, dit-elle malignement, tirer les prêtres de Paris; il n'y a que les dames qui en veuillent partir[857].» Elle était plus incrédule que sa fille sur certains faits surnaturels, que madame de Grignan semblait disposée à croire. «Je trouve plaisants, lui écrit-elle, les miracles de votre solitaire; mais sa vanité pourrait bien le conduire du milieu de son désert dans le milieu de l'enfer... Dieu est tout-puissant, qui est-ce qui en doute? Mais nous ne méritons guère qu'il nous montre sa puissance[858].»
[857] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1671), t. II, p. 66 et 67, édit. de G; t. II, p. 55, édit. de M.
[858] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1671), t. II, p 263 et 264, édit. G.; t. II, p. 23, édit. M.
Ses croyances étaient raisonnées; elle lisait beaucoup de livres de controverse, même ceux que composaient des protestants[859], et aussi, pour complaire à sa fille, ceux qui étaient écrits d'après les principes de la nouvelle philosophie; mais elle en était peu satisfaite. «J'ai pris, dit-elle à madame de Grignan, les _Conversations chrétiennes_; elles sont d'un bon cartésien, qui sait par cœur votre _Recherche de la vérité_ (du P. Malebranche)... Je vous manderai si ce livre est à la portée de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai humblement, en renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée, quand je ne le suis pas. Enfin Dieu est tout-puissant, et fait tout ce qu'il veut, j'entends cela; il veut notre cœur, nous ne voulons pas le lui donner, voilà tout le mystère[860].»
[859] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1680), t. VII, p. 224, édit. G.; t. VI, p. 470.--_Ibid._ (13 août 1688), t. VIII, p. 337, édit. de G.; t. VIII, p. 63, édit. de M.--_Ibid._ (24 janvier 1689), t. IX, p. 117, édit. de G.
[860] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juin 1680), t. VII, p. 42, édit. de G.; t. VI, p. 319, édit. de M.
Mais elle comprend fort bien ces questions qu'elle feint d'être trop ardues pour son intelligence, et elle exhorte sa fille, pour les résoudre, à lire le traité de la _Prédestination des Saints_, par saint Augustin, et surtout celui du _Don de la persévérance_. «Lisez, dit-elle, ce livre, il n'est pas long; c'est où j'ai puisé mes erreurs. Je ne suis pas la seule, cela me console; et en vérité je suis tentée de croire qu'on ne discute aujourd'hui sur cette matière avec tant de chaleur que faute de s'entendre[861].»
[861] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1680), t. VII, p. 63, 70, édit. de G.; t. VI, p. 342, édit. de M.
Cette lecture de saint Augustin et les commentaires de ses amis de Port-Royal l'avaient confirmée dans l'opinion des jansénistes sur la grâce. Madame de Grignan, pour combattre cette opinion, profita de l'exemple de madame de la Sablière, connue par son savoir et par son attachement à la philosophie cartésienne, qui cependant, touchée des vérités de la religion, s'était convertie. «Oui, dit madame de Sévigné, elle est dans ce bienheureux état, elle est dévote et vraiment dévote, elle fait un bon usage de son libre arbitre; mais n'est-ce pas Dieu qui le lui fait faire? N'est-ce pas Dieu qui la fait vouloir? N'est-ce pas Dieu qui l'a délivrée de l'empire du démon? N'est-ce pas Dieu qui a tourné son cœur? N'est-ce pas Dieu qui la fait marcher et qui la soutient? N'est-ce pas Dieu qui lui donne la vue et le désir d'être à lui? C'est cela qui est couronné; c'est Dieu qui couronne ses dons. Si c'est cela que vous appelez le libre arbitre, ah! je le veux bien[862].»
[862] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 62 et 65, édit. de G.; t VI, p. 366 et 367, édit. de M.
Dans la même lettre, elle professe l'opinion de Jansénius avec toutes ses conséquences. «Je n'ai rien à vous répondre, dit-elle à madame de Grignan, sur ce que dit saint Augustin, sinon que je l'écoute et que je l'entends quand il me dit et me répète cinq cents fois dans un même livre que tout dépend, comme le dit l'Apôtre, non de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséricorde à qui il lui plaît; que ce n'est point en considération d'aucun mérite que Dieu donne sa grâce aux hommes, mais selon son bon plaisir... Il appelle notre libre arbitre une délivrance et une facilité d'aimer Dieu, parce que nous ne sommes pas sous l'empire du démon, et que nous sommes élus de toute éternité, selon les décrets du Père éternel, avant tous les siècles.»
Cependant cette doctrine sur la grâce, qui conduit droit au fatalisme, ne pouvait être admise par un esprit aussi juste que celui de madame de Sévigné sans y faire naître beaucoup de doutes; et nous voyons dans la même lettre qu'ils surgissent surtout à la lecture du chapitre dont le sommaire est: _Comment Dieu jugerait-il les hommes si les hommes n'avaient point de libre arbitre?_ «En vérité, dit-elle, je n'entends point cet endroit, et je suis toute disposée à croire que c'est un mystère; mais comme ce libre arbitre ne peut pas mettre notre salut en notre pouvoir et qu'il faut toujours dépendre de Dieu, je n'ai pas besoin d'être éclaircie sur ce passage, et je me tiendrai, si je puis, dans l'humilité et dans la dépendance[863].»
[863] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 63 et 64, édit. de G.; t. VI, p. 337-338, édit. de M.
Ainsi l'on voit que les erreurs de son esprit ne la faisaient dévier en rien de la rectitude de ses résolutions. Elle trouvait dans saint Augustin des pensées si nobles et si grandes «que tout le mal qui peut arriver de sa doctrine aux esprits mal faits était moindre que le bien que les autres en retirent[864].»
[864] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 nov. 1676), t. V, p. 192, édit. de G.; t. V, p. 50, éd. de M.--Conférez encore (16 août 1680), t. VII, p. 145, éd. de G.
Elle revient cependant si souvent sur ce sujet, et quelquefois avec une telle éloquence et avec tant de chaleur, qu'il est manifeste qu'elle a le désir de ramener sa fille à son opinion[865]. Elle désigne par le titre de _frères_ ses amis les écrivains de Port-Royal. «Quand je veux nourrir, dit-elle, mon esprit et mon âme, j'entre dans mon cabinet, j'écoute _nos frères_ et leur belle morale, qui nous fait si bien connaître notre pauvre cœur[866].» Toute sa vie elle aima à lire; mais dans son âge avancé ce goût de sa jeunesse se dirigea exclusivement sur les lectures graves et sérieuses. Sa fille lui reproche d'avoir relu jusqu'à trois fois les mêmes romans. «Ce sont de vieux péchés, dit-elle, qui doivent être pardonnés en considération du profit qui me revient de pouvoir relire aussi plusieurs fois les plus beaux livres du monde, les Abbadie, Pascal, Nicole, Arnauld, les plus belles histoires[867].»
[865] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1689), t. VII, p. 104, édit. de G.; t. VI, p. 372, édit. de M.
[866] SÉVIGNÉ, _ibid._, t. VII, p. 102 et 103.
[867] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 février 1690), t. X, p. 248, édit. de G.; t. IX, p. 349, édit. de M.
C'est vers l'âge de cinquante ans que se fit cette révolution dans ses goûts pour les lectures; et elle a donné en peu de mots à sa fille la composition de sa petite bibliothèque des Rochers et de quelle manière elle l'avait elle-même classée en une seule matinée[868]. «J'ai apporté ici quantité de livres, je les ai rangés ce matin; on ne met pas la main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier; toute une tablette de dévotion, et quelle dévotion! bon Dieu, quel point de vue pour honorer notre religion! L'autre est toute d'histoires admirables; l'autre, de morale; l'autre, de poésies, et de nouvelles, et de mémoires. Les romans sont méprisés, et ont gagné les petites armoires. Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j'en sors; il serait digne de vous, ma fille.»
[868] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1680), t. VII, p. 19, édit. de G.; t. VI, p. 300, édit. de M.
Il n'est fait dans ce passage aucune mention des livres sur la philosophie de Descartes, lecture favorite de madame de Grignan. Il semble que madame de Sévigné les considérait comme un exercice pour son intelligence, comme les romans pour son imagination; mais qu'étant inutiles pour son salut et pour éclairer sa raison ils ne devaient point trouver place dans sa bibliothèque choisie. Pour cette partie de son instruction, elle s'en reposait sur Corbinelli. «Il est souvent avec moi, dit-elle, ainsi que la Mousse, et tous deux parlent de votre _père_ Descartes; ils ont entrepris de me rendre capable d'entendre ce qu'ils disent; j'en serai ravie, afin de n'être pas comme une sotte bête quand ils vous tiendront ici[869].»
[869] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1676), t. V, p. 19, édit. de G.; t. IV, p. 372, édit. de M.
Évidemment madame de Sévigné, en cette occasion, n'est pas franche dans sa modestie, et sa correspondance nous prouve qu'elle était plus instruite sur ces hautes questions de métaphysique qu'elle ne veut le faire paraître. Sa feinte ignorance est un avantage qu'elle se donne pour combattre plus efficacement les raisonnements de sa fille; et un petit nombre de passages remarquables de ses lettres, ajoutés à ceux que nous avons déjà rapportés, suffiront, je l'espère, pour montrer quelles étaient les convictions religieuses de cette femme, en apparence si fortement livrée aux élans et aux agitations de sa vive sensibilité, et cependant si studieuse, si calme, si profondément réfléchie. Mais il y a des naturels puissants et si heureusement formés qu'ils peuvent allier les qualités les plus contraires.
Contre l'opinion de Malebranche, que tout ce qui se fait dans la nature est par la nature de l'ordre, opinion sur laquelle avait écrit madame de Grignan, madame de Sévigné répond: «La Providence veut donc l'ordre: si l'ordre n'est autre chose que la volonté de Dieu, quasi tout se fait contre sa volonté; toutes les persécutions que je vois contre saint Athanase et les orthodoxes, la prospérité des tyrans, tout cela est contre l'ordre, et par conséquent contre la volonté de Dieu. Mais, n'en déplaise à votre père Malebranche, ne serait-il pas aussi bien de s'en tenir à saint Augustin, que Dieu permet toutes ces choses, parce qu'il en tire sa gloire par des voies qui nous sont inconnues? Saint Augustin ne connaît ni de règle ni d'ordre que la volonté de Dieu; et si nous ne suivons pas cette doctrine, nous aurons le déplaisir de voir que, rien dans le monde n'étant quasi dans l'ordre, tout s'y passera contre la volonté de celui qui l'a fait: cela me paraît bien cruel[870].» Et ensuite:
«Je voudrais bien me plaindre au P. Malebranche des souris qui mangent tout ici; cela est-il dans l'ordre? Quoi! de bon sucre, du fruit, des compotes!... Et l'année passée était-il dans l'ordre que de vilaines chenilles dévorassent toutes les feuilles de notre forêt (de Livry) et de nos jardins, et tous les fruits de la terre? Et le père Païen, qui s'en revient paisiblement et à qui on casse la tête, cela est-il dans la règle? Oui, mon père, tout cela est bon, Dieu sait en tirer sa gloire; nous ne voyons pas comment, mais cela est vrai; et si vous ne mettez sa volonté pour toute règle et pour tout ordre, vous tomberez dans de grands inconvénients[871]... Si vous lisez l'arianisme, vous serez étonné de cette histoire; elle vous empêchera de rêver. Vraiment, vous y verrez bien des choses contre l'ordre: vous y verrez triompher l'arianisme et mettre en pièces les serviteurs de Dieu; vous y verrez l'_impulsion_ de Dieu, qui veut que tout le monde l'aime, très-rudement repoussée; vous y verrez le vice couronné, les défenseurs de Jésus-Christ outragés: voilà un beau désordre; et moi, petite femme, je regarde tout cela comme la volonté de Dieu, qui en tire sa gloire, et j'adore cette conduite, quelque extraordinaire qu'elle me paraisse; mais je me garde bien de croire que si Dieu eût voulu cela eût été autrement, cela n'eût pas été[872].»
[870] _Lettres de_ MARIE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ (31 juillet 1680), édit. de la Haye, 1726, ou t. VI, p. 400, édit. de M.; t. VII, p. 141, édit. de G. de S.-G.
[871] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 avril 1680), t. VII, p. 145 et 146, édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 405, édit. de M.--_Ibid._, sur l'aventure du P. Païen (7 juillet 1680), t. VI, p. 364, édit. M.; t. VII, p. 94, édit. G.
[872] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, t. VII, p. 140, édit. de G.; t. VI, p. 407, édit. de M.
«Il y a un endroit de la _Recherche de la vérité_, contre lequel Corbinelli a écrit; on y dit «que Dieu nous donne une _impulsion_ à l'aimer, que nous arrêtons et détournons à volonté.» Cela me paraît bien rude qu'un être très-parfait et par conséquent tout-puissant soit ainsi arrêté au milieu de sa course[873]...» Ce sujet occupe si fortement la pensée de madame de Sévigné qu'elle y revient encore dans la lettre suivante: «Je suis toujours choquée, dit-elle, de cette _impulsion_ que nous arrêtons tout court; mais si le P. Malebranche a besoin de cette liberté de choix qu'il nous donne, comme à Adam, pour justifier la justice de Dieu envers les adultes, que fera-t-il pour les petits enfants? il faudra en revenir à l'_altitudo_. J'aimerais autant m'en servir pour tout, comme saint Thomas, qui ne marchande pas[874].»
[873] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1680), t. VI, p. 359, édit. de M.; t. VII, p. 89, édit. de G.
[874] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1680), t. VII, p. 5 et 6, édit. de G.
Enfin, c'est lorsque avaient lieu les persécutions contre les plus fervents soutiens du jansénisme, lorsque Nicole était exilé dans les Ardennes, qu'Arnauld était obligé de se cacher, que madame de Sévigné éprouve plus que jamais le besoin de faire prévaloir ses opinions dans l'esprit de sa fille. «Je ne vous obligerais plus, lui dit-elle, de répondre sur cette divine Providence que j'adore et que je crois qui fait et ordonne tout; je suis assurée que vous n'oseriez traiter cette opinion de mystère inconcevable avec les disciples de votre père Descartes; ce qui serait vraiment inconcevable, ce serait que Dieu eût fait le monde sans régler tout ce qui s'y fait; les gens qui font de si belles restrictions et contradictions dans leurs livres en parlent bien mieux et plus dignement quand ils ne sont pas contraints ni étranglés par la politique[875].»
[875] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1680), t. VI, p. 363, édit. de M.; t. VII, p. 93, édit. de G.