Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)

Part 32

Chapter 323,713 wordsPublic domain

Madame de Grignan faisait profession de détester les narrations et d'être ennemie des détails, ce qui tendait à mettre de la sécheresse dans ses lettres et une trop grande brièveté. Madame de Sévigné l'en reprend, et parvint à la réformer sur ce point, du moins en ce qui la concernait. «Défaites-vous, lui dit-elle, de cette haine que vous avez pour les détails; je vous l'ai déjà dit et vous le pouvez sentir, ils sont aussi chers de ceux que nous aimons qu'ils nous sont ennuyeux des autres, et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indifférence que nous avons pour ceux qui nous importunent; si cette observation est vraie, jugez de ce que me font vos relations[810].» Aussi madame de Grignan triompha de son indolence et de sa paresse, et surmonta cette humeur noire qui la rendait indifférente à tout et qui était si opposée à la franche sympathie, à la vivacité et à la gaieté du caractère de madame de Sévigné[811]. Pour plaire à sa mère, madame de Grignan composa des _relations_: celle du voyage qu'elle fit à la grotte de Sainte-Baume, avec toute la pompe et le train dispendieux de la femme d'un gouverneur de province, charma madame de Sévigné. Elle crut lire un joli roman, dont sa fille était l'héroïne[812]. Elle fut aussi très-satisfaite du récit détaillé de son voyage à Monaco, et elle le fit lire à d'Hacqueville, au duc de la Rochefoucauld et au comte de Guitaud[813]. Mais c'est dans les lettres d'affaires que madame de Grignan avait une véritable supériorité. Madame de Sévigné, qui, dans l'intérêt de son gendre, entretenait de Pomponne de ce qui concernait la Provence, aimait mieux distraire des lettres qu'elle avait reçues de sa fille les portions relatives à cet objet et les envoyer à ce ministre que de les transcrire ou d'essayer d'exposer autrement ce qui était si bien et si nettement exprimé[814]. Aussi, pour les affaires, madame de Grignan écrivait particulièrement à l'abbé de Coulanges, qui lui rendait compte de tout, et débarrassait ainsi madame de Sévigné de détails qui l'auraient ennuyée[815]. Madame de Grignan écrivait aussi à Bossuet[816] des lettres que sa mère se chargeait de remettre. Quant aux lettres de madame de Grignan qui se recommandaient par les agréments du style et des pensées ingénieuses, madame de Sévigné en était non-seulement contente, mais glorieuse; et elle avait grand soin d'en montrer les passages les plus remarquables aux personnes qui lui paraissaient les plus propres à les goûter. «Ainsi, ne me parlez plus de mes lettres, ma fille, dit madame de Sévigné; je viens d'en recevoir une de vous qui enlève; tout aimable, toute brillante, toute pleine de pensées, toute pleine de tendresse: c'est un style juste et court, qui chemine et qui plaît au souverain degré, même sans vous aimer comme je fais. Je vous le dirais plus souvent, sans que je crains d'être fade; mais je suis toujours ravie de vos lettres, sans vous le dire; madame de Coulanges l'est aussi de quelques endroits que je lui fais voir et qu'il est impossible de lire toute seule. Il y a un petit air de dimanche gras répandu sur cette lettre, qui la rend d'un goût non pareil[817].»

[810] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 112, édit. de G.; t. II, p. 93, édit. de M.

[811] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1671), t. I, p. 355, édit. de G.; t. I, p. 272, édit. de M.--(4 mars 1672), t. II, p. 409, édit. de G.; t. II, p. 347, édit. de M.--_Ibid._ (8 juillet 1672), t. III, p. 95, édit. G.; t. III, p. 29, édit. M.--_Ibid._ (27 septembre 1671), t. II, p. 242, édit. G.; t. II, p. 204, édit. M.--_Ibid._ (16 juillet 1672), t. II, p. 105, édit. G.; t. III, p. 38, édit. M.--_Ibid._ (4 mai 1672), t. III, p. 1, édit. de G.; t. II, p. 416 et 417, édit. de M.

[812] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1672), t. II, p. 469, édit. G.; t. II, p. 390, édit. M.--_Ibid._ (16 mai 1672), t. III, p. 26, édit. G.; t. II, p. 438, édit. M.--_Ibid._ (20 mai 1672), t. III, p. 30, édit. G.; t. II, p. 441, édit. M.

[813] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1672), t. III, p. 37 et 39, édit. G.; t. II, p. 447 et 448, édit. M.

[814] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 488, édit. G de S.-G.; t. II, p. 412, édit. M.

[815] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars 1671), t. I, p. 378, édit. G.; t. I, p. 292, édit. M.

[816] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 403, édit. de G. de S.-G.

[817] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 411, édit. de G.; t. II, p. 349, édit. de M.

Quinze jours après cette lettre, madame de Sévigné écrit encore à madame de Grignan[818]:

«Madame de Villars, M. Chapelain et quelque autre encore sont ravis de votre lettre sur l'ingratitude. Il ne faut pas que vous croyiez que je sois ridicule; je sais à qui je montre ces petits morceaux de vos grandes lettres, je connais mes gens; je ne le fais point mal à propos, je sais le temps et le lieu; mais enfin c'est une chose charmante que la manière dont vous dites quelquefois de certaines choses: fiez-vous à moi, je m'y connais.»

[818] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1672), t. II, p. 432, édit. de G.; t. II, p. 366, édit. de M.

Et avant, dans le même mois[819], elle lui avait écrit: «Vos réflexions sur l'espérance sont divines; si Bourdelot[820] les avait faites, tout l'univers les saurait; vous ne faites pas tant de bruit pour faire des merveilles; le _malheur du bonheur_ est tellement bien dit qu'on ne peut trop aimer une plume qui exprime ces choses-là.»

[819] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1672), t. II, p. 402, édit. de G.; t. II, p. 341 et 342, édit. de M.

[820] Bourdelot avait fait une pièce contre l'_espérance_, et la princesse Palatine y fit une réponse: cette petite joute de bel esprit fit quelque bruit dans le temps.--Voyez BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 333.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1672), t. II, p. 402, édit. de G.

Madame de Sévigné et madame de Grignan lisaient beaucoup; mais à cet égard leur goût était différent[821]. Madame de Grignan lisait les livres de la nouvelle philosophie (la philosophie de Descartes), que madame de Sévigné goûtait peu[822]. Quoiqu'elle écoutât avec intérêt les discussions qui avaient lieu en sa présence entre ses amis sur ce grave sujet et qu'elle en parlât souvent avec eux, elle aimait mieux confier à sa foi religieuse la solution des hautes questions de la métaphysique que de se fatiguer à les comprendre; elle ne pouvait se résoudre à admettre une théorie qui prétendait lui démontrer que sa chienne _Marphise_ n'avait point d'âme et était une pure machine[823]; et elle disait malignement des cartésiens que s'ils ont envie d'aller en paradis c'est par curiosité[824]. Elle mettait un grand empressement à envoyer à sa fille les plus intéressantes nouveautés littéraires, qui, presque toutes, avaient alors pour éditeur le libraire Barbin. Lorsque celui-ci ne les lui faisait pas remettre assez tôt pour que madame de Grignan les reçût par elle avant qu'elles fussent parvenues en Provence, elle accusait plaisamment _ce chien de Barbin_, qui, disait-elle, la haïssait, parce qu'elle ne faisait pas de _Princesses de Clèves_ et de _Montpensier_, comme son amie madame de la Fayette[825]. On comprend très-bien pourquoi madame de Sévigné mettait au premier rang de tous les soins qu'elle se donnait pour plaire à sa fille celui de lui envoyer les ouvrages nouveaux; elle y était personnellement intéressée. Ces ouvrages étaient ceux qu'elle-même lisait, et qui fournissaient de nouveaux aliments à cette correspondance, son bonheur et ses délices[826]. C'est pourquoi madame de Sévigné ne manquait jamais de mettre madame de Grignan au courant des lectures qu'elle faisait ou qu'elle se proposait de faire[827]. Elle trouvait tant de douceur à être, en ceci comme en toutes choses, en rapport avec elle, que, lui ayant recommandé la lecture d'un des ouvrages de Tacite, que madame de Grignan n'acheva pas, elle lui en témoigna ses regrets, et l'engagea à lui écrire la page où elle en était restée, afin qu'elle pût terminer pour elle cette lecture[828]. Madame de Sévigné savait peu le latin. S'il en avait été autrement, Corbinelli, écrivant quelques lignes à Bussy dans une des lettres de madame de Sévigné, n'aurait pas dit que c'était en sa considération qu'il traduisait un passage d'Horace[829]. Elle-même n'aurait pas annoncé qu'elle se proposait de lire Térence et de se faire traduire par son fils la satire contre les folles amours que renferme la première scène de l'_Eunuque_[830]. Ce n'était pas une chose très-rare alors cependant, même parmi les femmes, que de pouvoir lire les auteurs latins dans leur langue originale. L'abbesse de Fontevrault, sœur de madame de Montespan, madame de Rohan de Montbazon, abbesse de Malnou, avaient cet avantage; il en était de même de madame de la Sablière, de mademoiselle de Scudéry et de plusieurs autres, sans nommer madame Dacier, qui, pour la haute érudition, est restée une exception[831]. Mais c'est dans la traduction de Perrot d'Ablancourt que madame de Sévigné admirait l'éloquence et l'harmonie des phrases de Tacite; c'est aussi par le même traducteur qu'elle avait appris à goûter l'esprit de Lucien. C'est dans la traduction italienne d'Annibal Caro qu'elle lisait Virgile[832]. Cependant, comme elle mande à madame de Grignan qu'elle a fait mettre en lettres d'or sur le grand autel de sa chapelle cette inscription: SOLI DEO HONOR ET GLORIA, on peut croire qu'elle ainsi que sa fille entendaient[833] assez le latin pour lire en cette langue les Actes des Apôtres et les livres d'église. Dans les jugements qu'elles portaient sur les auteurs, elles différaient beaucoup entre elles. Madame de Sévigné avait plus que madame de Grignan le sentiment vif et prompt des beautés littéraires; son goût était moins sévère, moins dédaigneux, mais peut-être moins pur. Madame de Sévigné se passionnait facilement pour les auteurs qu'elle lisait, et proportionnait ses louanges aux émotions et aux inspirations qu'elle en recevait. Madame de Grignan, au contraire, aimait à critiquer, à se rendre raison de tout, et se défendait d'admirer. Madame de Sévigné avait plus que sa fille le goût de la solitude et de la campagne; les sombres et mélancoliques horreurs de la forêt avaient pour elle de l'attrait[834]. Elle lisait plutôt pour le plaisir de lire que par l'ambition de devenir savante; c'était tout le contraire dans madame de Grignan.

[821] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 138, édit. de G.; t. II, p. 13, édit. de M.

[822] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 209, édit. G.; t. II, p. 175, édit. M.--_Ibid._ (20 et 30 septembre 1671), t. II, p. 212, 213 et 233, édit. G.; t. II, p. 177 et 195, édit. M.

[823] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 30 septembre 1671), t. II, p. 234 et 245, édit. de G.; t. II, p. 197 et 209, édit. de M.

[824] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 septembre 1671), t. II, p. 248, édit. G.; t. II, p. 209, édit. M.

[825] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 426, édit. de G.; t. II, p. 362, édit. de M.

[826] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 113, édit. de G.; t. II, p. 94 et 100, édit. de M.

[827] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 136, édit. de G.; t. II, p. 113, édit. de M.

[828] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 12 août 1676), t. IV, p. 420, édit. de M.; et t. V, p. 71, édit. de G.

[829] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juillet 1677), t. V, p. 316-318, édit. de G.

[830] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1680), t. VII, p. 223, édit. de G.; t. VI, p. 470, édit. de M.

[831] Sur les femmes savantes de cette époque, consultez MÉNAGE, _Lezione sopra 'l sonetto di Francesco Petrarca_, p. 58-64, à la suite du traité intitulé _Historia mulierum philosopharum_.

[832] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1672), t. III, p. 105, édit. G.

[833] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 août 1688), t. VII, p. 145, édit. G.

[834] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 octobre 1671), t. II, p. 260, édit. G.--_Ibid._ (22 avril, 13, 17, 20 et 17 mai 1672), t. II, p. 471-483; t. III, p. 13, 14 et 40, édit. de G. de S.-G. (Elle fit graver ces mots sur un arbre de l'allée la plus obscure de son parc des Rochers: _E di mezzo l'orrore esce il diletto_.)

Les prédilections de madame de Sévigné en littérature se trahissent lorsqu'elle quitte la capitale pour aller passer quelques jours dans sa retraite de Livry. Quels sont les auteurs qu'elle emporte alors de préférence? Corneille et la Fontaine. On lui a reproché d'avoir manqué de discernement, et, dans son admiration exclusive pour Corneille, de n'avoir pas rendu justice à Racine. Tout le monde sait cependant aujourd'hui qu'elle n'a jamais dit ni cité ces mots ridicules que lui prêtent Voltaire, la Harpe et tant d'autres: «Racine passera comme le café[835];» mais elle a dit «qu'il n'irait point plus loin qu'Andromaque[836].» Ce qui prouve seulement que cette pièce, qu'elle loue avec effusion et qui lui faisait verser des larmes même lorsqu'elle la voyait jouer par une troupe de campagne[837], était, selon elle, le _nec plus ultra_ du talent de Racine.--Avec sa tendresse maternelle, pouvait-elle penser autrement? Si elle avait vécu du temps de Voltaire, nul doute qu'elle n'eût préféré aussi _Mérope_ à toutes les pièces de cet auteur. Tout le monde juge ainsi: ce qui touche le plus le cœur est aussi ce qui émeut le plus fortement l'imagination. A la vérité, madame de Sévigné cherche à atténuer le succès de _Bajazet_, et elle en donne la plus forte part au talent de la Champmeslé. Cependant elle envoie cette pièce à sa fille aussitôt qu'elle a paru; il est vrai qu'elle préfère Corneille à Racine, et qu'elle trouve plus de génie dramatique à l'auteur du _Cid_, de _Polyeucte_, des _Horaces_, de _Cinna_. A-t-elle si grand tort? On n'a pas remarqué que lorsqu'elle parle ainsi Corneille avait produit tous ses chefs-d'œuvre, et qu'il n'en était pas ainsi de Racine, dont la réputation n'était encore qu'à son aurore, quoique cette aurore eût un grand éclat. On oublie que madame de Sévigné avait alors de bien légitimes motifs pour ne pas aimer Racine, et que les déplaisirs qu'il lui causait devaient très-naturellement disposer son esprit à juger peu favorablement des productions de ce poëte. On se représente toujours Racine dans un âge avancé, couronné par l'auréole de sa gloire poétique, vénéré par sa fervente piété, uniquement occupé de son salut et de l'éducation de ses enfants, refusant d'aller dîner chez un grand de la cour, afin d'avoir le plaisir de manger un beau poisson en famille, et pourtant écrivant encore _Esther_ et _Athalie_ pour les vierges d'un couvent. Le jeune auteur d'_Andromaque_ et de _Bajazet_ était un personnage tout différent. Ingrat et malin, dans deux lettres très-spirituelles et pleines de mordants sarcasmes, il avait versé le ridicule sur les pieux solitaires de Port-Royal, qui l'avaient élevé, parce qu'ils avaient osé soutenir que le théâtre est un divertissement peu favorable aux bonnes mœurs et à la religion. Quand il faisait imprimer ses tragédies, il y mettait des préfaces qui étaient la critique acérée des ouvrages de ses rivaux, particulièrement de Corneille; et il composait contre eux de sanglantes épigrammes. Alors amoureux de la Champmeslé, Racine soupait souvent chez elle avec Boileau, son ami; et le baron de Sévigné, qui courtisait cette actrice et auquel la société des deux poëtes plaisait beaucoup, payait les soupers. Madame de Sévigné ne trouvait pas bon que son fils jouât le rôle ridicule d'Amphitryon et contribuât aux plaisirs des amants de sa maîtresse. On doit donc peu s'étonner que dans son dépit, en écrivant à sa fille, elle parle avec le même dédain de la courtisane et des deux poëtes. Plus tard, et lorsque son fils a rompu avec la Champmeslé, elle s'exprime sur eux avec l'admiration due à leur caractère et à leur talent; et quand, longtemps après, elle assistait à Saint-Cyr aux représentations d'_Athalie_ et d'_Esther_, elle ne disait plus que Racine composait des tragédies pour la Champmeslé, et non pour la postérité, et qu'il ne serait plus le même quand il ne serait plus jeune et amoureux; mais elle remarque, au contraire, le caractère de son talent, sa sensibilité, et dit «qu'il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses[838].» La même chose lui arriva lorsqu'elle entendit débuter le P. Bourdaloue dans l'église de son collége. Selon elle, il a bien prêché; mais son éloquence, appropriée à son église, n'en franchira pas l'enceinte. Et cependant elle assista ensuite assidûment à ses sermons[839], et ne peut trouver de termes assez énergiques pour peindre sa vive admiration, pour exprimer le bien qu'elle ressentait des pieuses convictions produites par la parole du grand orateur. Elle loue aussi avec le même discernement, mais non avec le même enthousiasme, Mascaron et Fléchier. Elle variait beaucoup ses lectures[840]. Les sermons ne l'empêchaient pas d'aller au spectacle, d'assister aux pièces de Molière, de se plaire à l'Opéra et de trouver céleste la musique de Lulli, de lire des romans (l'_Astrée_, _Cléopâtre_, _Pharamond_, etc.)[841], les Contes de la Fontaine, Rabelais, l'Arioste, le Tasse, Pétrarque, Tassoni, Marini, Montaigne, Charron; elle mêlait ensemble Corneille, Despréaux, Sarrasin, Voiture, les livres de controverses religieuses, l'Alcoran et Don Quichotte. Quelquefois elle entreprenait de longues lectures historiques, et elle bravait la fatigue que lui faisaient éprouver les interminables périodes du P. Maimbourg, pour s'instruire sur l'histoire des croisades et sur celle de l'arianisme et des iconoclastes. Puis elle lit l'_Histoire de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb_, «qui la divertit au dernier point;» la _Vie du cardinal Commendon_, «qui lui tient très-bonne compagnie;» et une _Histoire des Grands Vizirs_, de Chassepol, qui eut dans le temps beaucoup de succès. Malgré son inclination pour Tacite, et quoiqu'elle lût et relût Josèphe, Plutarque et Lucien, elle préférait l'_Histoire de France_ à l'histoire romaine, où elle n'avait, disait-elle spirituellement, ni parents ni amis. On est étonné de lui voir lire en quatre jours l'in-folio de l'académicien Paul Hay du Chastelet, contenant la _Vie de Bertrand du Guesclin_; mais tout ce qui concernait l'_histoire de Bretagne_ avait pour elle un intérêt de famille[842].

[835] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 mai 1676), t. IV, p. 463, édit. G.; t. IV, p. 291, édit. M.--SAINT-SURIN, _Notice sur madame de Sévigné_, t. I, p. 100 de l'édition des _Lettres de_ SÉVIGNÉ, par Monmerqué, 1820, in-8º.--HÉNAULT, _Abrégé chronologique_ (1669), t. III, p. 371.--LEMONTEY, _Hist. de la régence_, t. I, p. 442.

[836] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 426, édit. G.; t. II, p. 362, édit. M.

[837] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 183, édit. G.; t. II, p. 152, édit. M.

[838] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672, 28 janvier et 7 février 1689), t. II, p. 360, et t. VIII, p. 310 et 325, édit. de M.; t. II, p. 426 et 427, et t. IX, p. 126 et 127, édit. de G.

[839] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février, 11, 13, 20 et 26 mars, 13 avril, 25 décembre 1671), t. I, p. 330, 367, 370, 372, 374, 376, 388, 394, 396, 397, 404, 406; t. II, p. 324, édit. de G.

[840] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 13 mars, 29 avril, 8 mai, 2, 22 et 28 juin, 5 juillet, 19 août, 16 et 30 septembre, 1er, 4 et 11 novembre 1671), t. I, p. 370, 374; t. II, p. 49, 61, 67, 87, 105, 125, 136, 141, 195, 229, 238 et 239, 352 et 377, édit. de G. de S.-G.

[841] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 113, édit. de G.; t. II, p. 94, édit. de M.--_Ibid._ (11 septembre 1675), t. III, p. 465, édit. M.

[842] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1675), t. IV, p. 186, édit. de G. t. IV, p. 69, édit. de M.--_Ibid._ (14 juillet 1680), t. VII, p. 104, édit. de G.; t. VI, p. 372, édit. de M.--_Ibid._ (25 septembre 1680, 14 décembre 1689), t. VII, p. 221-228; t. X, p. 137, édit. de G.--_Ibid._ (1er août 1672), t. II, p. 377, édit. de M.; t. II, p. 447, édit. de G.--_Ibid._ (15 mai, 4 juin, 11 et 12 août 1676), t. IV, p. 297, 326 et 420, édit. de M.; t. IV, p. 439-472; t. V, p. 71, édit. de G.--_Ibid._ (9 janvier 1676), t. IV, p. 312, édit. de G.--_Ibid._ (15 janvier 1690), t. X, p. 196. Voyez _Lettre écrite par madame de Sévigné le_ 21 _juin 1671, rétablie d'après le mss. original_, 1826, in-8º, p. 15.--_Ibid._ (7 juin 1671), t. II, p. 88, édit. de G. Conférez encore sur les lectures de madame de Sévigné (20 janvier et 24 février 1672), t. II, p. 352 et 397, édit. de G.--_Ibid._ (15 janvier 1690), t. X, p. 196, édit. de G.--_Ibid._ (6 novembre 1675), t. IV, p. 190, édit. de G.

Elle aimait avant tout les livres de morale, et surtout de morale religieuse. Les _Essais_ de Nicole étaient ceux qu'elle préférait. Les meilleurs et les plus beaux éloges qu'on ait faits de cet écrivain ont été tracés par Voltaire dans son _Siècle de Louis XIV_ et par madame de Sévigné dans les lettres écrites à sa fille[843]. Nicole est l'auteur favori de madame de Sévigné; elle le lisait et le relisait; elle y trouvait des ressources contre tous les maux, toutes les misères de la vie, même, disait-elle, contre la pluie et le mauvais temps; elle veut s'en pénétrer, se l'assimiler; elle souhaiterait pouvoir en faire un bouillon et l'avaler[844]. Il était, suivant elle, de la même _étoffe_ que Pascal, et elle ajoute: «Cette étoffe-là est si belle qu'elle me plaît toujours; jamais le cœur humain n'a été mieux anatomisé que par ces messieurs-là[845].» Elle lisait aussi les Traités de Bossuet, et surtout son _Histoire des Variations_[846]. En bonne janséniste, elle avait lu saint Augustin et les Lettres de Saint-Cyran; mais elle se tenait éloignée du rigorisme de la secte.

[843] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 30 septembre, 1er et 4 novembre 1671), t. II, p. 226-277, 279 et 286, édit. de G.; t. II, p. 208 et 238, édit. de M.; t. I, p. 180, édit. de la Haye.

[844] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 4 novembre 1671), t. II, p. 276 à 280, édit. de G.; t. II, p. 238, édit. de M.

[845] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1671), t. II, p. 195, édit de G.; t II, p. 162, édit. de M.--_Ibid._ (23 mai 1671), t. II, p. 81, édit. de G.

[846] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 novembre 1689), t. X, p. 106. édit. de G.; t. IX, p. 226, édit. de M.