Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)
Part 30
Le meilleur résultat des lettres de madame de Sévigné est de nous la bien faire connaître.--La plupart des lettres qu'elle avait écrites semblent perdues.--De la correspondance qu'elle avait entretenue avec M. de Pomponne.--Détails sur ce ministre.--De la correspondance de madame de Sévigné avec d'Hacqueville.--Comment elle trace le caractère de celui-ci lorsqu'il devient amoureux de la fille du maréchal de Gramont.--De la correspondance de madame de Sévigné avec Corbinelli.--Avec madame de la Fayette et M. de la Rochefoucauld.--Détails sur l'une et sur l'autre.--De la correspondance de madame de Sévigné avec M. et madame de Coulanges.--Détails sur l'un et sur l'autre.--De la correspondance de madame de Sévigné avec son fils.--Caractère de celui-ci.--Ses travers de jeunesse.--Sa tendresse pour sa mère.--Nouveaux détails sur la correspondance de madame de Sévigné avec sa fille.
Poursuivons le sujet commencé dans le précédent chapitre; et avant de conduire madame de Sévigné aux états de Bretagne et de lui faire entreprendre son grand voyage en Provence, avant de rechercher ce que les lettres qui nous restent d'elle nous apprennent sur l'histoire et les mœurs de son temps, voyons ce qu'elles nous font connaître sur elle-même; étudions-la (elle en vaut la peine), étudions-la dans ses confidences les plus intimes, dans ses plus grandes indiscrétions, dans ses aveux les plus imprudents, et nous trouverons que, malgré ses faiblesses, peu de femmes peuvent lui être comparées pour l'élévation de l'âme, les qualités du cœur, les lumières de l'esprit et le talent d'écrire. Qu'on ne s'y méprenne pas; elle eut de bonne heure le sentiment de son talent épistolaire; et quoique jamais elle ne fût prise de la vanité de croire qu'elle pût, comme son amie madame de la Fayette, faire un livre et occuper les imprimeurs, elle savait que les moyens de plaire que lui donnait dans la société sa belle et vive imagination se retrouvaient en elle plus forts et plus séduisants encore au bout de sa plume et dans le silence du cabinet. Née pour le grand monde avant d'être absorbée par sa passion maternelle, avant que son amour-propre, son ambition, son orgueil fussent concentrés dans sa fille, elle était coquette, partout et toujours. Elle voulait se montrer aimable à tous ceux qui lui plaisaient et à qui elle plaisait. Seule, et en leur absence, elle se rendait présente à eux par ses lettres et le charme de son esprit; aussi devons-nous beaucoup regretter ce qu'elle écrivit dans son bel âge, lorsqu'elle-même en butte aux séducteurs elle s'intéressait aux intrigues galantes dont elle était entourée. Quelques courtes lettres écrites à Ménage, à Bussy, deux billets à Lenet[754], un billet en italien à la marquise d'Uxelles[755], voilà tout ce qui nous reste d'elle de ces premiers temps; mais cela suffit pour nous montrer que dès lors même elle croyait pouvoir se rendre digne de la louange que Ménage lui avait donnée dans les vers qu'il composa sur son portrait:
.. Questa; questa è la man leggiadra e bella Ch' ogni cor prende, e, come vuol, l'aggira[756].
[754] _Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ, publiées par M. Vallet de Viriville dans la _Revue de Paris_, 28 décembre 1844. (Dans la première de ces lettres, datée de minuit, ces mots: «Si je n'étais prête d'aller aux Quinze-Vingts,» veulent dire, Si je n'étais prête à fermer les yeux et à me coucher.)
[755] _Billet italien de madame_ DE SÉVIGNÉ _à la marquise d'Uxelles, suivi d'une lettre de madame de Grignan à la même_, publié par M. Monmerqué; Paris, 1844, p. 10-13.
[756] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, 8e édit., p. 325. Sopra il ritratto della marchesa di Sevigni, sonetto II.
Malheureusement le plus grand nombre des lettres qu'elle avait écrites à toutes les époques semblent perdues pour toujours.
De toutes les correspondances que madame de Sévigné avait engagées avec diverses personnes, les plus regrettables sont celles avec son fils, avec M. et madame de Coulanges, avec madame de la Fayette et le duc de la Rochefoucauld, avec le cardinal de Retz, avec Corbinelli, avec d'Hacqueville et avec M. de Pomponne.
Ce fut une grande joie pour madame de Sévigné[757] lorsque de Pomponne, qui était ambassadeur en Suède, fut rappelé de son ambassade et fait secrétaire d'État des affaires étrangères en remplacement de M. de Lionne, décédé. L'opinion de son mérite et son intégrité avaient pu seules déterminer le roi à faire ce choix; car de Pomponne, ainsi que nous l'avons fait connaître, avait été, comme ami de Fouquet, pendant quelque temps en disgrâce[758]; et de plus il appartenait à une famille dont tous les membres s'étaient en quelque sorte illustrés par leur dévouement au jansénisme. Aussi tous ceux qui tenaient à ce parti célébrèrent-ils son avénement au pouvoir comme un triomphe; l'un d'eux fit à ce sujet les vers suivants:
Élevé dans la vertu Et malheureux avec elle, Je disais: A quoi sers-tu, Pauvre et stérile vertu? Ta droiture et tout ton zèle, Tout compté, tout rabattu, Ne valent pas un fétu. Mais voyant que l'on couronne Aujourd'hui le grand Pomponne, Aussitôt je me suis tu. A quelque chose elle est bonne[759].
[757] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1671), t. II, p. 189, édit. de M.; t. II, p. 225, édit. de G. de S.-G.
[758] Conférez ci-dessus, chap. I, p. 14, et la deuxième partie de ces _Mémoires_, p. 265 et 269.
[759] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 368, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 312, édit. de M., en note.
De Pomponne, devenu ministre, mit plus d'empressement que jamais à resserrer les nœuds d'amitié qui l'unissaient à madame de Sévigné; voici comment elle en écrit à sa fille: «J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne; il faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous dire la joie que nous eûmes de nous revoir; il sait écouter aussi bien que répondre, il me donne toujours de l'esprit; le sien est tellement aisé qu'on prend sans y penser une confiance qui fait qu'on parle heureusement de tout ce qu'on pense: je connais mille gens qui font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir m'attirer de nouvelles douceurs, dont vous êtes prodigue pour moi, je sortis avec une joie incroyable, dans la pensée que cette liaison avec lui vous serait très-utile. Nous sommes demeurés d'accord de nous écrire; il aime mon style naturel et dérangé, quoique le sien soit comme celui de l'éloquence même[760].»
[760] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 février 1673), t. II, p. 368; t. II, p. 312, édit. de M.
Madame de Sévigné ne se trompa pas. Par M. de Pomponne elle obtint sur les affaires de la Provence une influence heureuse pour son gendre, et dont celui-ci fut reconnaissant. Il est certain que, si l'on retrouvait les lettres qu'elle écrivit à ce ministre pendant ces deux années, nous verrions qu'elles sont au nombre des plus correctes et des mieux faites de toutes celles qu'elle a écrites[761].
[761] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 20 novembre 1672), t. III, p. 129, 144, 145, édit. de M.; t. III, p. 209, 228 à 230, édit. de G. de S.-G.
La correspondance de madame de Sévigné avec le cardinal de Retz, pendant qu'il était dans sa retraite de Commercy, devait être très-active, et nous aurait appris beaucoup de particularités intéressantes sur elle-même. Cette correspondance était très-intime: Retz avait contribué au mariage de madame de Sévigné; il fut le parrain de Pauline de Grignan, et dans tous les temps il donna à toute la famille des preuves d'affection et d'amitié.
Mais une des correspondances perdues de madame de Sévigné qui semblait nous promettre le plus de particularités sur elle-même et sur les personnages de son temps est celle qu'elle entretenait avec d'Hacqueville, ce confident des affaires les plus secrètes de ses amis, cet ami _inépuisable_, si actif à obliger qu'il semblait se multiplier, si bien qu'on ne parlait de ses actes qu'en mettant son nom au pluriel, et en disant _les d'Hacquevilles_. Mais son écriture était indéchiffrable, et madame de Sévigné n'avait aucun plaisir à recevoir de ses lettres; elle ne devait donc lui écrire que par nécessité, et fort brièvement: les lettres qu'elle lui adressait étaient peu remarquables; mais elle s'intéressait beaucoup à lui, et il lui a fourni dans sa correspondance avec sa fille une des pages les plus piquantes qu'elle ait écrites. Madame de Sévigné avait mandé à madame de Grignan que ce d'Hacqueville, dont ses amis redoutaient l'austère sagesse, était devenu amoureux de la fille du maréchal de Gramont, privée d'un œil et sans attraits, mais très-jeune[762]. D'Hacqueville s'en défendait, et madame de Grignan ne pouvait croire à cette ridicule faiblesse de la part de cet ancien et prudent ami. Elle trouvait que son caractère bien connu et son âge le défendaient suffisamment contre de tels soupçons. Sa mère lui répond: «Vous me demandez les symptômes de cet amour: c'est premièrement une négative vive et prévenante; c'est un air d'indifférence qui prouve le contraire; c'est le témoignage de gens qui voient de près, soutenu de la voix publique; c'est une suspension de tout ce mouvement de la machine ronde; c'est un relâchement de tous les soins ordinaires pour vaquer à un seul; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux: Vraiment il faut être bien fou, bien insensé! Quoi, une jeune femme! Voilà une bonne pratique pour moi; cela me conviendrait fort! j'aimerais mieux m'être rompu les deux bras. Et à cela on répond intérieurement: Eh! oui, tout cela est vrai, mais vous ne laissez pas d'être amoureux: vous dites vos réflexions, elles sont justes, elles sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez pas d'être amoureux: vous êtes tout plein de raison, mais l'amour est plus fort que toutes les raisons: vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et vous êtes amoureux[763].»
[762] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 234, édit. de M.
[763] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 350, édit. de M.; t. II, p. 392 et 413, édit. de G. de S.-G.
On croit lire la Bruyère, quand la Bruyère est excellent.
S'il est incontestable qu'une confiance entière et une estime réciproque, que l'accord des opinions et des sentiments, une complète sympathie du cœur donnent à l'esprit plus d'activité, à l'imagination plus d'élan, on doit bien vivement regretter que les lettres de madame de Sévigné à Corbinelli ne nous soient pas parvenues; car entre elle et lui tout ce qui fait le charme d'un commerce épistolaire se trouvait réuni, et la différence des sexes n'y nuisait pas. Nous avons un certain nombre de lettres de Corbinelli dans la correspondance de madame de Sévigné et un plus grand nombre encore dans celle de Bussy; pas une seule ne dément l'éloge que fait de cet ami madame de Sévigné, lorsqu'elle le défend avec tant de chaleur contre une plaisanterie de sa fille, qui, dit-elle, pourrait surprendre les simples. Toutes ces lettres, au contraire, confirment cet éloge, et nous montrent en Corbinelli un philosophe, mais un philosophe chrétien, maltraité par la fortune, refusant de se mettre à sa poursuite, et préférant employer ses jours à cultiver les lettres, à servir ses amis, à leur rester fidèle dans l'adversité. «En lui, dit madame de Sévigné, je défends celui qui ne cesse de célébrer les perfections et l'existence de Dieu; qui ne juge jamais son prochain, qui l'excuse toujours; qui est insensible aux plaisirs et aux délices de la vie et entièrement soumis à la volonté de Dieu; enfin, je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse et de ma grand'mère[764](sainte Chantal).» Savant et versé dans la lecture des meilleurs auteurs de l'antiquité, de ceux de l'Italie et de la France, dont son heureuse mémoire lui rappelait au besoin les plus beaux passages, Corbinelli plaisait par sa conversation et par sa correspondance, l'une et l'autre souvent agréables, toujours utiles et instructives. Il appréciait surtout dans madame de Sévigné cette vive imagination dont lui-même était dépourvu, et il comparait ses lettres à celles de Cicéron; mais il aurait voulu qu'elle aimât sa fille avec plus de modération. «Nous lisons ici, dit madame de Sévigné à madame de Grignan, des maximes que Corbinelli m'explique; il voudrait bien m'apprendre à gouverner mon cœur: j'aurais beaucoup gagné à mon voyage si j'en rapportais cette science[765].» Elle devait savoir que cette science-là Dieu peut nous l'enseigner, mais non les hommes.
[764] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p. 197.--_Ibid._ (24 mars 1684), t. VIII, p. 147, édit. de G. de S.-G.; t. IX, p. 305, 309, 344, édit. de M.
[765] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 29 mai 1675), t. III, p. 276, édit. de M.; t. III, p. 394-396, édit. de G. de S.-G.
La perte de plusieurs lettres écrites à madame de Sévigné par madame de la Fayette et par M. de la Rochefoucauld (il n'est pas plus permis de séparer ces deux personnes quant à leur correspondance que quant à leurs relations avec le monde) est moins à regretter que ne donnerait lieu de le penser la célébrité littéraire de l'une et de l'autre. Lorsqu'elle était à Paris, madame de Sévigné ne se plaisait nulle part autant que chez son ancienne amie madame de la Fayette. Quand elle a des peines de cœur ou qu'elle désire se distraire, elle s'en va au _Faubourg_, c'est-à-dire chez madame de la Fayette[766]. Là elle y trouve M. de la Rochefoucauld, qui, malgré ses souffrances, aimable et spirituel, toujours courtisan, même hors de la cour, lui parlait souvent de la _reine de Provence_[767], de la _troisième côte de M. de Grignan_, et en faisait l'éloge; il ne pensait pas tout ce qu'il en disait; et lui et madame de la Fayette étaient moins bien vus des enfants de madame de Sévigné que de leur mère. C'est chez madame de la Fayette que madame de Sévigné retrouve sans cesse le cardinal de Retz et tous ses amis de la Fronde avec les beaux esprits de ce temps, Segrais, Huet, la Fontaine et Molière. C'est là qu'elle apprenait toutes les nouvelles relatives aux affaires publiques, aux intrigues de cour, aux bruits de ville, aux nouvelles promotions, et tout ce qui lui donnait les moyens de remplir les lettres qu'elle écrivait à sa fille. Madame de Sévigné, dans sa correspondance avec madame de Grignan, ne nous donne pas plus de détails sur cette dernière et sur elle-même que sur les deux illustres habitants du _Faubourg_. Par cette correspondance nous vivons en quelque sorte avec eux, et nous sommes initiés aux secrets les plus intimes de leur existence intérieure, de leurs habitudes les plus privées; nous connaissons leurs jugements, leurs répulsions, les objets de leurs préférences[768], et le jargon de convention de leur société, hors de celle-ci inintelligible. Mais à cette époque la liaison de madame de Sévigné avec madame de la Fayette, malgré leur continuelle fréquentation, n'était plus la même qu'elle avait dû être dans leur jeunesse[769]. L'habitude depuis longtemps contractée d'être souvent ensemble, les amis qui leur étaient communs et enfin les sympathies de l'esprit avaient au moins autant et plus de part à leur longue et étroite liaison que les sentiments du cœur et l'accord des caractères. Madame de la Fayette était devenue par ses romans une célébrité littéraire. Par l'influence du fils de M. de la Rochefoucauld, le prince de Marsillac, autant que par son mérite et par le souvenir de MADAME, dont elle avait été la favorite, madame de la Fayette avait été l'objet des attentions et des bienfaits du roi; et comme elle avait peu de fortune et deux fils à pourvoir, elle ménageait son crédit[770], et se montra peu empressée à en user pour ses amis, ce qui était un grand tort aux yeux de madame de Grignan. Ceci explique pourquoi celle-ci, ainsi que son frère, cherchaient à la desservir dans l'esprit de leur mère.
[766] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 306, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 232, édit. de M.
[767] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673), t. III, p. 141, édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 70, édit. de M.
[768] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 314, édit. de M.; t. I, p. 405, édit. de G. de S.-G.
[769] Voyez la deuxième partie de ces _Mémoires_, chap. XX, p. 303.
[770] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 novembre 1684), t. VII, p. 197, édit. de M.--_Ibid._ (15 décembre 1675), t. IV, p. 255, 257, édit. de G. de S.-G.; t. IV, p. 30, édit. de M.
Cependant l'amitié de ces deux femmes, cimentée par le temps et fondée sur une estime réciproque, était sincère. Lorsque madame de Sévigné était bien payée de ses fermiers, que rien n'altérait son bien-être, que tout semblait concourir à sa satisfaction, sa philosophie ne pouvait tenir contre le chagrin que lui occasionnait le redoublement de dépenses que madame de Grignan se croyait obligée de faire dans son gouvernement de Provence et contre le redoublement de fièvre de madame de la Fayette. «Il n'importe guère, dit-elle, d'avoir du repos pour soi-même quand on entre véritablement dans les intérêts des personnes qui vous sont chères et qu'on sent tout leur chagrin peut-être plus qu'elles-mêmes. C'est le moyen de n'avoir guère de plaisir dans la vie, et il faut être bien enragée pour l'aimer autant qu'on fait. Je dis la même chose de la santé; j'en ai beaucoup, mais à quoi me sert-elle? à garder ceux qui n'en ont point[771].»
[771] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mai 1672), t. III, p. 30, édit. de G. de S.-G., t. II, p. 440, édit. de M.
De son côté, madame de la Fayette avait pour madame de Sévigné un attachement plus fort que pour toute autre femme. Il lui manquait quelque chose lorsqu'elle était absente; et quand cette amie partait pour les Rochers, il ne fallait pas, par ménagement pour sa sensibilité, que madame de Sévigné lui fît ses adieux, ni qu'elle eût l'air de venir la voir pour prendre congé. M. de la Rochefoucauld goûtait beaucoup l'esprit et les lettres de madame de Sévigné; il disait aussi d'elle qu'elle contentait son idée sur l'amitié, avec toutes ses circonstances et dépendances; mais il était en proie aux souffrances de la goutte[772], et madame de la Fayette était accablée par les maux de nerfs ou dévorée par les fièvres, et tous deux détestaient d'écrire. Madame de la Fayette le déclare sans ménagement à son amie, qui se montrait exigeante à cet égard: «Le goût d'écrire vous dure encore pour tout le monde, il m'est passé pour tout le monde; et si j'avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui[773].»
[772] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 303, édit. de M.; t. I, p. 391, édit. de G. de S.-G.
[773] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1673), t. III, p. 85, édit. de M.; t. III, p. 158, édit. de G. de S.-G.
En rapprochant toutes ces circonstances, nous devons présumer que les lettres que madame de la Fayette et madame de Sévigné s'écrivirent depuis l'époque du mariage de madame de Grignan, et qui se sont égarées, étaient en petit nombre; et que celles qu'elles ont pu s'écrire dans leur jeunesse, si on les retrouvait, seraient beaucoup plus intéressantes pour nous que ces dernières.
Il n'en est pas de même de la correspondance avec madame de Coulanges et avec son mari, le petit Coulanges; c'est surtout avec ce dernier, avec ce compagnon de son enfance, que madame de Sévigné, toujours à l'aise, retrouvait toute sa verve. Les lettres les plus remarquables qu'elle ait écrites et les plus souvent citées lui sont adressées[774], et nous doivent faire vivement regretter celles qui sont perdues. Elle lui écrivait régulièrement tous les quinze jours, sans compter les jours d'exception[775]. De son côté, elle gardait soigneusement les lettres du spirituel chansonnier; selon elle, «il avait un style si particulier pour faire valoir les choses les plus ordinaires que personne ne saurait lui disputer cet agrément[776].» Ainsi la plus complète et la mieux suivie de toutes les correspondances de madame de Sévigné, si nous les possédions toutes, après celles qu'elle eut avec sa fille et avec Bussy, serait le commerce de lettres qu'elle ne cessa d'entretenir, tant qu'elle vécut, avec son cousin de Coulanges. On sait que cet aimable épicurien poussa jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans sa joyeuse vie[777]; qu'il jeta de bonne heure de côté la robe du magistrat, pour ne pas «se noyer trop souvent dans la mare à Grapin,» et que, né, comme il le dit lui-même, pour le superflu et jamais pour le nécessaire, dissipateur et dissipé, toujours chantant, toujours bien portant, il eut beaucoup d'amis et pas un seul ennemi[778]. Jeune encore, il se trouva un jour marié avec la jolie fille de l'intendant de Lyon, mademoiselle Dugué-Bagnols. Elle avait dix ans moins que lui. Tous deux s'unirent et se désunirent sans vivre moins bien ensemble, sans renoncer à se rejoindre et à se trouver aimables; créatures frivoles et légères, semblables à deux papillons dans un beau jour de printemps, qui se touchent un instant, voltigent, s'écartent et se rapprochent, sans s'inquiéter de ce que chacun d'eux est devenu dans les intervalles[779]. Madame de Coulanges fut une des femmes les plus séduisantes de la cour de Louis XIV[780]. Elle n'y fut pas seulement admise comme cousine germaine du ministre Louvois, mais elle fut invitée à toutes les réunions, à toutes les fêtes; elle avait ses entrées dans les cabinets particuliers, et était reçue aux heures réservées[781]. Son esprit, comme le dit très-bien madame de Sévigné, lui tenait lieu de dignité, et lui valut ces distinctions si enviées: par sa grâce, sa vivacité et ses attraits elle s'était rendue nécessaire. Ses bons mots, que l'on citait, sa conversation brillante et épigrammatique, ses succès auprès des princesses, de la reine, du Dauphin et du roi lui-même n'attirèrent point sur elle la haine ni l'envie, parce qu'on la savait désintéressée, sans ambition et sans intrigue, cherchant uniquement à s'amuser et à plaire, et n'en retirant aucun avantage ni pour elle ni pour les siens; par ses manières aimables et prévenantes elle contentait tout le monde, hormis ses amants; ceux-ci, elle les désolait par sa coquetterie et son humeur volage. Les surnoms de _Feuille_[782], de _Mouche_[783], de _Sylphide_[784], de _Déesse_[785], par lesquels madame de Sévigné la désigne, peignent ses manières vives et gracieuses, ses aimables caprices, ses piquantes reparties et tout ce que sa personne avait d'enchanteur. Madame de Coulanges, pour faire l'éloge du jeune baron de Sévigné, par lequel elle s'était fait accompagner à la cour, dit naïvement à sa mère: «Il est aimé de tout le monde, presque autant que moi[786].»
[774] Celle sur le mariage de MADEMOISELLE (15 décembre 1670), t. I, p. 212, édit. de M.; t. I, p. 283, édit. de G. de S.-G.; celle sur le renvoi de Picard (22 juillet 1671), t. II, p. 127, édit. de M.; t. II, p. 153, édit. de G. de S.-G.
[775] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1671), t. II, p. 127, édit. de M.; t. II, p. 153, édit. de G. de S.-G.
[776] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 mars 1685), t. VII, p. 251, édit. de M.; t. VIII, p. 29, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (29 janvier 1685), t. VII, p. 229, édit. de M.--_Ibid._ (30 août 1671, 17 avril 1676), t. II, p. 172; t. IV, p. 261, édit. de M.; t. VIII, p. 3, édit. de G.
[777] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1695), t. XI, p. 174, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (7 juillet 1703, 1er août 1705), t. XI, p. 121, édit. de G. de S.-G.; t. XII, p. 349, édit. de G. de S.-G.; t. X, p. 91 à 97, édit. de M.--_Ibid._ (7 juillet 1703), t. X, p. 287 à 295, édit. de M.
[778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1685), t. VII, p. 229, édit. de M.; t. VIII, p. 3, édit. de G. de S.-G.
[779] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 avril 1672), t. II, p. 385, édit. de M.; t. II, p. 456, édit. de G. de S.-G.