Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)

Part 28

Chapter 284,088 wordsPublic domain

Madame de Grignan avait fait des réflexions morales au sujet des vaines inquiétudes que l'on a pour un avenir qui bien souvent ne se réalise pas, ou qui, s'il se réalise, nous paraît alors tout autre qu'à l'époque où sa prévision fut la cause de notre tourment. Nous craignons des maux qui perdent ce nom par le changement de nos pensées et de nos inclinations[700]. Et à ce sujet, pour mieux faire goûter sa morale, madame de Grignan avait exalté les bonnes qualités de sa mère et déprécié les siennes. Madame de Sévigné, qui ne pouvait être dupe d'un tel stratagème oratoire, lui répond avec une grande gravité: «Vous n'êtes point sincère quand vous me louez tant aux dépens de vous-même, et vous méprisant comme vous faites. Il me siérait mal de faire votre panégyrique à vous-même, et vous ne voulez jamais que je dise du mal de moi..... Vous avez un fonds de raison et de courage que j'honore; pour moi, je n'en ai point tant, surtout quand mon cœur prend le soin de m'affliger. Mes paroles sont assez bonnes; je les range comme ceux qui disent bien; mais la tendresse de mes sentiments me tue. Par exemple, je n'ai point été trompée dans les douleurs d'être séparée de vous; je les ai imaginées comme je les sens; j'ai compris que rien ne me remplirait votre place, que votre souvenir me serait toujours sensible au cœur; que je m'ennuierais de votre absence, que je serais en peine de votre santé; que jour et nuit je serais occupée de vous. Je sens tout cela comme je l'avais prévu. Il y a plusieurs endroits sur lesquels je n'ai pas la force d'appuyer; toute ma pensée glisse là-dessus, comme vous disiez, et je n'ai pas trouvé que le proverbe fût vrai pour moi, _d'avoir la robe selon le froid_. Je n'ai point de robe pour ce froid-là[701].»

[700] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 146, édit. de M.

[701] _Lettres de madame_ RABUTIN CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ (7 août 1671), t. I, p. 155 et 156.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 août 1671), t. II, p. 174, édit. de G.; t. II, p. 145, 146, édit. de M. Le texte de l'édition de la Haye est différent de celui des éditions modernes, et a pour date le 7 août.

Cependant madame de Sévigné avait beaucoup de ressort dans le caractère, de la gaieté et de la vivacité; elle s'intéressait à tout, aimait le monde, et se plaisait dans la solitude; jouissait des personnes aimables, spirituelles ou instruites qu'elle rencontrait, et savait supporter celles dont la société était ennuyeuse, l'esprit borné ou futile, et assortir sa conversation à la leur. Madame de Grignan, au contraire, était sujette aux vapeurs; elle s'ennuyait facilement; il lui fallait de la compagnie, et une compagnie qui lui convînt[702]. Ce défaut venait en partie de son éducation et de l'habitude qu'elle avait contractée de la société de sa mère, de la trop grande indulgence et des extrêmes complaisances de celle-ci pour elle dans sa jeunesse. Le soufflet donné par elle à mademoiselle du Plessis le prouve[703]; et c'est ce qui ressort aussi évidemment de plusieurs passages des lettres de madame de Sévigné et notamment de celui-ci: «Vous aimer, penser à vous, m'attendrir à tout moment plus que je ne voudrais, m'occuper de vos affaires, m'inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et vos peines, les vouloir souffrir pour vous s'il était possible, écumer votre cœur comme j'écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c'est que d'aimer quelqu'un plus que soi-même, voilà comme je suis: c'est une chose qu'on dit souvent en l'air; on abuse de cette expression, moi je la répète; et, sans la profaner jamais, je la sens tout entière en moi, et cela est vrai[704].»

[702] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1671), t. II, p. 242, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 203 et 204, édit. de M.

[703] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1671), t. II, p. 157.

[704] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 407, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 316, édit. de M.--_Ibid._ (26 juillet 1671), t. II, p. 159, édit. de G. de S.-G.

Rien ne touchait plus madame de Sévigné que les marques de tendresse que lui donnait sa fille. Elle en était avide, et il semble qu'elle craint toujours que ce cœur, dans lequel elle voudrait habiter, ne se refroidisse et ne devienne indifférent pour elle. Aux premières lettres qu'elle reçoit de madame de Grignan, elle répond:

«Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague. Je fonds en larmes en les lisant; il semble que vous m'écriviez des injures, ou que vous soyez malade, ou qu'il vous soit arrivé quelque accident; et c'est tout le contraire. Vous m'aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse, et lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce qui me peut être le plus agréable dans l'état où je suis, vous vous avisez donc de penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrire vos sentiments que vous n'aimez à me les dire. De quelque façon qu'ils me viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n'est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Adieu, ma chère enfant, l'unique passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie; aimez-moi toujours, c'est la seule chose qui peut me donner de la consolation[705].»

[705] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 8 et 12 (janvier 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1671), t. I, p. 235 et 240, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 310 et 316, édit. de G. de S.-G. La date est différente pour cette lettre dans l'édition de la Haye et dans les éditions plus modernes. Elle aura été mise par les éditeurs, et probablement même par les éditeurs modernes. Pour le texte nous avons préféré l'édition de la Haye, précisément parce que les éditeurs modernes se sont donné la peine de le corriger.

Deux jours après, madame de Sévigné reçoit encore de nouvelles lettres de sa fille; et, quoique brèves, elles dissipent tous les doutes qui s'étaient élevés dans son esprit en trouvant sa fille si peu expansive à son égard lorsqu'elles étaient toutes deux ensemble.

«Vos lettres, lui dit-elle, sont premièrement très-bien écrites, et de plus si tendres et si naturelles qu'il est impossible de ne les pas croire; la défiance même en serait convaincue: elles ont le caractère de vérité qui se maintient toujours et qui se fait voir avec autorité... Vos paroles ne servent tout au plus qu'à vous expliquer; et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne peut résister. Voilà, ma bonne, comme vos lettres m'ont paru; jugez quel effet elles me font et quelles sortes de larmes je répands en me trouvant persuadée de la vérité de toutes les vérités que je souhaite le plus sans exception! Vous pouvez juger par là de ce que m'ont fait toutes les choses qui m'ont donné autrefois un sentiment contraire. Si mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage. Je suis assurée que mes vérités ont fait sur vous leur effet ordinaire. Mais je ne veux point que vous disiez que j'étais un rideau qui vous cachait. Tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau; il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection: nous l'avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis toute nue, qu'on m'a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable. Je n'ose plus voir le monde; et quoi qu'on ait fait pour m'y remettre, j'ai passé tous ces jours comme un loup garou, ne pouvant faire autrement. _Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens._ J'ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j'ai évité les autres[706].»

[706] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc.; la Haye, 1726, t. I, p. 13 et 14 (mercredi 14 février 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi 11 février), t. I, p. 317, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 241, édit. de M. Il y a une erreur dans le chiffre contenant la date du mois dans l'ancienne ou les nouvelles éditions. Dans celles-ci, le texte original a été à tort corrigé par les éditeurs modernes. Les mots mis en italique sont ainsi dans l'édition de la Haye, parce qu'ils étaient probablement soulignés dans l'original.

Sept jours après avoir écrit cette lettre, madame de Sévigné s'exprime sur le même sujet d'une manière plus significative encore dans sa réponse à une nouvelle lettre de sa fille.

«Je vous conjure, ma chère bonne, de conserver vos yeux.--Pour les miens, vous savez qu'ils doivent mourir à votre service. Vous comprenez bien, ma belle, que, de la manière dont vous m'écrivez, il faut que je pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose à l'état où je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle que j'ai pour votre personne la petite circonstance d'être persuadée que vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments. Méchante, pourquoi me cachez-vous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur que je ne meure de joie; mais ne craignez-vous pas aussi que je ne meure de déplaisir de croire et de voir le contraire? Je prends d'Hacqueville à témoin de l'état où il m'a vue autrefois. Mais quittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Madame de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue; pour moi, je vous conjure, ma bonne, d'en conserver le fond; mais plus de larmes, je vous en conjure: elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis présentement assez raisonnable, je me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou cinq heures tout comme un autre; mais peu de chose me remet à mon premier état: un souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop arrêtée; vos lettres surtout, les miennes même en les écrivant, quelqu'un qui me parle de vous, voilà des écueils à ma constance, et ces écueils se rencontrent souvent. . . . . . . . . . . . Ah! ma bonne, je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre et vous embrasser, vous voir passer, si c'est trop que le reste. Eh bien! voilà de ces pensées à quoi je ne résiste pas; je sens qu'il m'ennuie de ne vous plus avoir; cette séparation me fait une douleur au cœur et à l'âme, que je sens comme un mal du corps[707].»

[707] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, t. I, p. 18 et 21 (mercredi 18 février 1671).--_Ibid._, t. I, p. 329, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 251, édit. de M. C'est toujours le texte de l'édition primitive que nous transcrivons.

Elle ne termine presque jamais sa lettre sans prier sa fille de l'aimer, sans renouveler le témoignage de sa tendresse par une expression vive et forte.--«Ma fille, aimez-moi donc toujours;--c'est ma vie, c'est mon âme que votre amitié;--je vous le disais l'autre jour, elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs.» Dans une autre lettre: «Je souhaite, ma petite, que vous m'aimiez toujours; c'est ma vie, c'est l'air que je respire[708].» Dans une autre encore elle termine ainsi: «Je vous remercie de vos soins, de votre amitié, de vos lettres; ma vie tient à toutes ces choses-là[709].» Dans une autre enfin: «Vous êtes mon cœur et ma vie. _Seposto ho il cor nelle sue mani, a lei stara di farsi amar quanto le piace_[710].»

[708] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril, 31 mai 1672), t. II, p. 28 et 87, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 23 et 73, édit de M.

[709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1671), t. II, p. 264, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 23, édit. de M.

[710] «J'ai remis mon cœur dans vos mains, et il ne tiendra qu'à vous de vous faire aimer autant qu'il vous plaira.» Voyez _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, t. I, p. 197. Ce passage italien a été omis dans les éditions modernes. Voyez Gault, t. II, p. 254; Monmerqué, t. II, p. 214.

Madame de Sévigné comprenait tout ce qu'il y avait d'insensé dans l'excès de cette tendresse; aussi cherchait-elle à la combattre par la raison, par la religion, par tous les genres de distractions qui s'alliaient avec sa position, ses inclinations et ses devoirs; et c'est lorsqu'elle veut badiner de sa peine, c'est lorsque la violence de ses sentiments se trahit malgré ses efforts pour les comprimer qu'elle nous touche le plus; alors sa délirante gaieté nous serre le cœur et rend plus déchirant encore le cri de douleur qui la termine. Madame de Grignan était au château de Grignan. Elle écrit à madame de Sévigné, alors aux Rochers, qu'elle se fait peindre; que le comte de Grignan s'amuse à jouer au mail, qu'il y est très-adroit, et qu'enfin il embrasse sa belle-mère. Rien ne paraît plus ordinaire et plus simple que ces détails, rien de moins propre en apparence à émouvoir la sensibilité. Mais voyez l'émotion qu'ils excitent dans le sein de cette pauvre mère, et jugez-en par ce peu de paroles qu'elle jette sur le papier: «Vous dites donc que M. de Grignan m'embrasse. Vous perdez le respect, mon pauvre Grignan. Viens donc un peu jouer dans mon mail, je t'en conjure; il y fait si beau; j'ai tant d'envie de vous voir jouer; vous avez si bonne grâce, vous faites de si beaux coups! Vous êtes bien cruel de me refuser une promenade d'une heure seulement. Et vous, ma petite, venez, nous causerons... Ah! mon Dieu! j'ai bien envie de pleurer[711].»

[711] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1671), t. II, p. 94, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 78, édit. de M. Conférez encore (25 octobre 1671), t. II, p. 270, édit. de G. de S.-G.

Au milieu des plaisirs du monde, de la musique et des danses, madame de Sévigné se trouvait tout à coup assaillie par le souvenir de sa fille et plongée dans une invincible mélancolie. Les airs d'Ytier, que sa fille aimait, faisaient sur elle une impression douloureuse. Au sortir d'un bal où elle avait assisté à Vitré, elle écrit à madame de Grignan, du cabinet de la duchesse de Chaulnes: «Mais sera-t-il possible, ma fille, que M. de Grignan ne me donne jamais le plaisir de vous voir danser un moment? Quoi! je ne reverrai jamais cette danse et cette grâce parfaite qui m'allait droit au cœur? Je meurs d'envie de pleurer au bal, et quelquefois j'en passe mon envie sans que personne s'en aperçoive; certains airs, certaines danses font cet effet très-ordinairement[712].»

[712] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1671), t. II, p. 203, édit. de G. de S.-G.

De cette éloquence du sentiment, qui s'élève quelquefois jusqu'au sublime, madame de Sévigné tombe dans le plaisant et le grotesque, et elle exprime alors non moins énergiquement ce qu'elle éprouve, comme dans cette fin d'une de ses lettres: «Adieu, ma très-aimable bonne, je ne pense qu'à vous; si, par un miracle que je n'espère ni ne veux, vous étiez hors de ma pensée, il me semble que je serais vide de tout, comme une figure de Benoît.» Ce Benoît était un artiste qui excellait à faire des portraits en cire; il montrait pour de l'argent, réunies dans un grand salon, les effigies des principaux seigneurs de la cour, revêtus de leurs plus brillants costumes[713]. Dans une autre lettre, où elle plaisante sur son défaut de mémoire, elle dit: «Nous sentons plus que jamais que la mémoire est dans le cœur; car quand elle ne nous vient pas de cet endroit, nous n'en avons pas plus que des lièvres[714].»

[713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 9 et 10, édit. de G. de S.-G.--_Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, t. I, p. 62; t. II, p. 8, édit. de M.

[714] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1671), t. II, p. 220; t. II, p. 184, édit. de M.

Cependant un jubilé était ouvert; la semaine sainte approchait, et madame de Sévigné, pour échapper aux pensées qu'elle se reproche et qui la tourmentent, se rend à Livry, afin d'y passer quelques jours dans une retraite pieuse, bien résolue, tant qu'elle y serait, de ne point écrire à sa fille. Vaine résolution!--Elle se trouve forcée de retourner à Paris, où elle termine les tristes et humiliants aveux commencés à Livry.

«Ma chère bonne, il y a trois heures que je suis partie de Paris avec l'abbé (de Coulanges, son tuteur), Hélène (sa femme de chambre), Hébert (son valet de chambre) et Marphise (sa chienne), dans le dessein de me retirer du monde et du bruit jusqu'à jeudi au soir. Je prétends être en solitude; je fais de ceci une petite Trappe; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions; j'ai résolu d'y jeûner beaucoup, pour toutes sortes de raisons; de marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma chambre, et surtout de m'ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille; je n'ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siége de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu! où ne vous ai-je point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur? Il n'y a point d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous ai vue... Je vous vois, vous m'êtes présente; je pense et je repense à vous. Ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher cette chère enfant que j'aime avec tant de passion, elle est à deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. Sur cela, je pleure sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère bonne, voilà qui est bien faible; pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et si naturelle. L'état où ce lieu m'a mise est une chose incroyable: je vous prie de ne pas parler de mes faiblesses; mais vous devez aimer et respecter mes larmes, qui viennent d'un cœur tout à vous[715].»

[715] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, t. I, p. 47 et 48.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mars 1671), t. I, p. 394, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 305, édit. de M.

Puis encore, le surlendemain, elle reprend la plume pour faire une nouvelle infraction à la résolution qu'elle avait prise; et le jeudi saint elle écrit: «Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes pâques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu, et de la manière dont je l'avais prévu. C'est une chose étrange qu'une imagination vive qui représente toutes choses comme si elles étaient encore; sur cela, on songe au présent; et quand on a le cœur comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous; notre maison de Paris m'assomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour vous, c'est par un effort de mémoire que vous pensez à moi; la Provence n'est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'ai eue ici. Une grande solitude, un grand silence, un office triste, des ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans ces jardins dont vous seriez charmée; tout cela m'a plu. Je n'avais jamais été à Livry la semaine sainte. Hélas! que je vous y ai souhaitée! Quelque ennemie que vous soyez de la solitude, vous auriez été contente de celle-ci. Mais je m'en retourne à Paris par nécessité. Je veux demain aller à la Passion du P. Bourdaloue et du P. Mascaron. J'ai toujours honoré les belles Passions. Adieu, ma chère petite; voilà ce que vous aurez de Livry; j'achèverai cette lettre à Paris. Si j'avais eu la force de ne vous y point écrire, et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde; mais, au lieu d'en faire un bon usage, j'ai cherché de la consolation à vous en parler. Ah! ma bonne, que cela est faible et misérable[716]!»

[716] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, t. I, p. 49 et 50.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mars 1671), t. I, p. 396, édit. de G. de S.-G.

Elle retourne à Paris, et revient ensuite à Livry; mais en s'y rendant elle avait été dîner à Pomponne avec son vieil ami, le père du marquis de Pomponne, et Arnauld d'Andilly, dont les sages admonitions firent sur elle une forte impression, sans qu'elle en devînt plus raisonnable. Voici ce qu'elle écrit à sa fille de cet homme vénérable, âgé alors de quatre-vingt-trois ans: «Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m'étonna: plus il approche de la mort, plus il s'épure. Il me gronda très-sérieusement; et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir; que j'étais une jolie païenne; que je faisais de vous une idole de mon cœur; que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parût moins criminelle; qu'enfin je songeasse à moi: il me dit tout cela si fortement que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six heures de conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, je le quittai, et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai: le rossignol, le coucou, la fauvette ont ouvert le printemps dans nos forêts; je m'y suis promenée le soir toute seule, j'y ai trouvé toutes mes tristes pensées; mais je ne veux plus vous en parler[717].»

[717] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1671), t. II, p. 46, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 39, édit. de M.--Conférez, sur Arnauld d'Andilly et de Pomponne, la deuxième partie de ces _Mémoires_, p. 265 et 269, et ci-dessus, chap. III, p. 72.

Elle était bien loin de pouvoir garder cette résolution, qui ne fut jamais prise par elle sérieusement, puisque, encore près d'un an après la date de cette lettre, elle avoue qu'elle se trouve dans des dispositions toutes différentes, et que tout renouvelait ses douleurs. Le cardinal de Retz avait quitté sa retraite pour faire à Paris une courte apparition; il y avait été reçu par M. de la Rochefoucauld, madame de la Fayette et madame de Sévigné avec un empressement et une cordialité proportionnés à l'affection sincère qu'il avait dans tous les temps inspirée à ses anciens amis[718]. Madame de Sévigné parle ainsi de lui à sa fille: «Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal; Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui fait souvenir des anciennes. Molière lui lira samedi _Trissotin_[719], qui est une fort plaisante chose. Despréaux lui donnera son _Lutrin_ et son _Art poétique_: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. Il vous aime de tout son cœur, ce pauvre cardinal; il parle souvent de vous, et vos louanges ne finissent pas si aisément qu'elles commencent. Mais, hélas! quand nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant, rien n'est capable de nous consoler; pour moi, je serais très-fâchée d'être consolée; je ne me pique ni de fermeté ni de philosophie; mon cœur me mène et me conduit. On disait l'autre jour (je crois vous l'avoir mandé) que la vraie mesure du cœur c'est la capacité d'aimer; je me trouve d'une grande élévation par cette règle; elle me donnerait trop de vanité si je n'avais mille autres sujets de me remettre à ma place[720].»

[718] Sur le cardinal de Retz, conférez ci-dessus, chap. VI, p. 109-115.

[719] Conférez sur ce passage les notes et éclaircissements à la fin du présent volume.

[720] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, t. I, p. 247.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 415, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 353, édit. de M.