Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)

Part 26

Chapter 263,961 wordsPublic domain

La voilà donc réduite, cette tendre mère, à regretter de ne pouvoir partager les ennuis et les tribulations de celle qu'elle aime; la voilà séparée d'elle pour un temps qui lui paraît infini, puisque la durée n'en peut être déterminée. Que fera-t-elle, la pauvre délaissée? Avec sa fille, son cœur, son âme, son esprit ont été transportés en Provence; c'est là qu'elle vit, qu'elle s'alarme, qu'elle se réjouit, qu'elle se console, qu'elle s'afflige. Enfin elle ne peut plus résister aux anxiétés qu'elle éprouve d'en être privée, d'en être si éloignée. Elle forme le projet de l'aller joindre, de jouir encore du bonheur de la voir, de l'admirer, de la caresser, de lui donner ses soins; car elle sait qu'elle est enceinte; sa grossesse est connue de l'évêque de Marseille et n'est un mystère pour personne[662]. Cependant madame de Grignan, nonobstant l'état où elle se trouve, veut aller visiter Marseille; nouveau sujet d'alarme pour madame de Sévigné. D'Aix à Marseille la distance n'est pas grande, et la route est belle.--Peu importe: lorsque madame de Sévigné sait que ce voyage s'exécute, mille craintes la tourmentent. «Pourquoi avez-vous été à Marseille? M. de Marseille mande ici qu'il y a de la petite vérole; de plus, on vous aura tiré du canon qui vous aura émue: cela est très-dangereux. On dit que de Biez accoucha l'autre jour, d'un coup de pistolet qu'on tira dans la rue. Vous aurez été dans des galères, vous aurez passé sur de petits ponts; le pied peut vous avoir glissé, vous serez tombée. Voilà les horreurs de la séparation; on est à la merci de toutes ces pensées; on peut croire, sans folie, que ce qui est possible peut arriver. Toutes les tristesses de tempérament sont des pressentiments, tous les songes sont des présages, toutes les précautions sont des avertissements; enfin c'est une douleur sans fin[663].»

[662] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, t. I, p. 97, édit. de la Haye, 1726, 6 mai 1671.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 61, édit. de G.--_Ibid._, t. II, p. 51, édit. de M.

[663] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, 1726, t. I, p. 97 (6 mai 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 58, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 48, édit. de M.

Mais aussitôt que madame de Sévigné apprend que ce voyage s'est terminé heureusement, elle paraît charmée qu'il ait été entrepris. Vivonne, que sa bravoure et sa qualité de frère de madame de Montespan portèrent aux postes les plus enviés et au grade de maréchal de France, était alors à Marseille général des galères. Gros réjoui, homme d'esprit, adonné aux femmes et aux plaisirs de la table jusqu'à la débauche[664], lié avec madame de Sévigné, il fit rendre à madame de Grignan des honneurs dignes d'une reine. Le canon retentit avec fracas à son arrivée; le mot d'ordre donné aux troupes fut le nom même de sa mère. La relation que madame de Grignan fit à madame de Sévigné de ce voyage la charma, et elle ne déguise pas le plaisir que lui fit la galanterie dont elle fut personnellement l'objet de la part de Vivonne, ce _gros crevé_, comme elle l'appelle ailleurs. «Je vois bien, ma fille, que vous pensez à moi très-souvent et que cette _maman mignonne_ de M. de Vivonne n'est pas de contrebande avec vous.» Madame de Sévigné se montre surtout enchantée, et avec raison, que madame de Grignan ait profité de son rang de femme du lieutenant général gouverneur pour opérer des réconciliations et faire cesser des dissensions. «Il m'est venu de deux endroits que vous aviez un esprit si bon, si juste, si droit et si solide qu'on vous a faite seule arbitre des plus grandes affaires. Vous avez accommodé les différends infinis de M. de Monaco avec un monsieur dont j'ai oublié le nom. Vous avez un sens si net et si fort au-dessus des autres qu'on laisse le soin de parler de votre personne, pour louer votre esprit; voilà ce qu'on dit de vous ici[665].»

[664] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1688, 24 juin 1671, 12 juin 1672, 11 et 15 décembre 1673, 31 juillet et 6 novembre 1675); t. VIII, p. 357; t. II, p. 120; t. III, p. 64, 477; t. IV, p. 190; t. VIII, p. 357.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, Lettres, p. 320 et 330, 365, 366, 371.

[665] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1671), t. II, p. 65, édit. de G.--_Ibid._, t. II, p. 55, édit. de M.

Madame de Grignan ne s'arrêta pas à ce service rendu au prince de Monaco; elle alla dans le chef-lieu de sa principauté rendre visite à sa femme, fille du comte de Gramont. C'était là une marque de déférence à laquelle celle-ci n'avait pas droit de s'attendre après le discrédit où l'avait fait tomber le scandale de ses amours avec Lauzun, avec le chevalier de Lorraine, puis ses complaisances envers le roi. Aussi la princesse se hâta-t-elle d'aller rendre en Provence à madame de Grignan la visite qu'elle en avait reçue. Ces deux femmes, qui n'avaient rien entre elles de commun que la beauté, furent cependant charmées de se retrouver ensemble. Elles pouvaient parler de la cour, où toutes deux avaient brillé et dont elles se regardaient comme exilées, quoique toutes deux, dans les pays où elles résidaient, occupassent le premier rang. Mais ce voyage que fit madame de Grignan à Monaco fut pour madame de Sévigné un nouveau sujet d'alarmes: les grosses vagues de la mer et ces chemins plus étroits que les litières, où la vie dépend de la fermeté des pieds des mulets, la faisaient transir de frayeur[666].

[666] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 et 30 mai, 6 juin 1672), t. III, p. 38, 42, 47 et 48, édit. de G.; t. II, p. 448-451, 461 et 463, édit. de M.--_Idem_ (23 décembre 1671), t. II, p. 319, édit. de G.; t. II, p. 270, édit. de M.--SAINT-SIMON, t. X, p. 96.--DELORT, t. I, p. 207.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1677), t. V, p. 257, édit. de G.--_Ibid._ (20 juin 1678, lettre de Bussy), t. V, p. 505.--_Ibid._ (20 juin 1678, lettre de madame de Sévigné), t. V, p. 509.--_Ibid._, 27 juin 1678, t. VI, p. 6 et 7.--_Ibid._, 27 décembre 1688, t. IX, p. 54, édit. de G. de S.-G.

Madame de Sévigné avait dans sa maison de Paris fait déménager tous les meubles de madame de Grignan, pour les placer dans une chambre réservée. «J'ai été présente à tout, lui écrit-elle; pourvu que vous ayez intérêt à quelque chose, elle est digne de mes soins; je n'ai pas tant d'amitié pour moi, Dieu m'en garde[667]!» Elle se plaint à sa fille que l'envie continuelle qu'elle a de recevoir ses lettres et d'apprendre des nouvelles de sa santé est une chose dévorante qu'elle ne peut supporter. Aussi tient-elle toujours au projet qu'elle a formé d'aller en Provence; et cependant, avant d'entreprendre ce voyage, il faut qu'elle en fasse un autre; qu'elle s'éloigne de sa fille, dont elle est déjà séparée par une distance de deux cents lieues; et, dans le moment même où elle lui écrit: «J'irai vous voir très-assurément; ce voyage est nécessaire à ma vie,» elle se disposait à partir pour la Bretagne[668].

[667] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 67, édit de G. de S.-G.; t. II, p. 56, édit. de M.

[668] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13, 25 et 28 mai 1671), t. II, p. 64, 70 et 76, édit. de G. de S.-G.

CHAPITRE XVIII.

1671-1672.

Motifs qui obligent madame de Sévigné à se rendre en Bretagne.--Époque de la tenue des états de cette province.--Indication où ils se sont réunis.--Convoqués à Vitré en 1671.--Madame de Sévigné est très-aimée en Bretagne.--Cet attachement n'est pas réciproque.--Le duc de Chaulnes est nommé pour présider les états de Bretagne.--La duchesse de Chaulnes est l'amie de madame de Sévigné.--Les états de Bretagne et la maladie de sa tante, la marquise de la Trousse, forcent madame de Sévigné de différer son voyage en Provence, et prolongent sa correspondance avec sa fille.--Cette correspondance doit être examinée dans son ensemble.--Son caractère général.--C'est à elle que madame de Sévigné doit d'avoir été le peintre le plus fidèle du grand monde de son temps.--Le recueil des lettres de madame de Sévigné, publié en 1726, la plaçait au premier rang des épistolographes.--Ce recueil a été bien apprécié par l'éditeur de Hollande.--Toutes les éditions qui ont suivi cette première sont tronquées et fautives pour les lettres qui s'y trouvent, parce que les éditeurs modernes ne l'ont pas collationnée.--Sincérité de madame de Sévigné justifiée.--Objections réfutées.--Pourquoi madame de Sévigné et madame de Grignan ne concordaient pas toujours lorsqu'elles vivaient ensemble.--L'amour de madame de Sévigné pour sa fille était une passion.--Comment cette passion s'exprime aussitôt après leur séparation.--Madame de Sévigné verse des larmes toutes les fois qu'elle reçoit des lettres de sa fille.--Madame de Grignan était froide.--Madame de Sévigné ne se croyait jamais assez aimée, et devenait importune.--Extraits de diverses lettres de madame de Sévigné où elle exprime sa passion pour sa fille.--Jamais plus touchante que lorsqu'elle comprime ses sentiments et affecte la gaieté.--Se compare à une figure de Benoît.--Ses fins de lettres.--Madame de Grignan ne pouvait supporter la compagnie ennuyeuse.--Soufflet donné par elle à mademoiselle du Plessis.--Madame de Sévigné fait l'éloge des lettres de madame de Grignan.--Comment madame de Sévigné termine ses lettres à sa fille.--Madame de Sévigné se rend à Livry pendant la semaine sainte du jubilé.--Impression que ces lieux font sur elle.--Elle entend prêcher la Passion par Mascaron.--Elle va dîner à Pomponne.--Son entretien avec Arnauld d'Andilly.--Le cardinal de Retz vient à Paris.--Accueil qui lui est fait.--Molière, Corneille et Boileau doivent lui lire de leurs ouvrages.--Retz demande des nouvelles de madame de Grignan.--Les louanges qu'il en fait excitent la sensibilité de sa mère.--Impressions produites sur elle par son retour aux Rochers et par sa visite au couvent des sœurs Sainte-Marie.--Madame de Grignan avait des opinions différentes de celles de sa mère.--Madame de Sévigné avait formé sa fille pour écrire et lui avait appris l'italien.--Madame de Sévigné ne veut pas que sa fille déprécie les lettres qu'elle lui écrit ni qu'elle se compare à la princesse d'Harcourt.--Madame de Grignan gardait les lettres de sa mère, et les montrait.--Madame de Sévigné écrivait vite, et ne se corrigeait pas.--Elle écrivait à toutes les heures du jour.--Un commis de la poste lui remettait les lettres de sa fille avant tout le monde.--Inquiétudes de madame de Sévigné lorsque les lettres de madame de Grignan ne lui arrivaient pas à temps.--Madame de Sévigné entretenait des correspondances avec plusieurs personnes.--Nature de la correspondance qu'elle avait avec sa fille.

Par sa naissance, par ses richesses, par le nom qu'elle tenait de son mari, la marquise de Sévigné était une des plus notables personnes de la Bretagne. Elle était particulièrement liée avec ce que ce pays renfermait de plus élevé en dignités et en puissance. Madame de Sévigné comptait la duchesse de Chaulnes, la femme du gouverneur, au nombre de ses plus intimes amies. L'assemblée des états, pour le consentement des impôts et le règlement des dépenses, se réunissait tantôt à Nantes, tantôt à Dinan, tantôt à Vitré. Cette dernière ville était située à sept quarts de lieue des Rochers, où madame de Sévigné se retirait durant la belle saison. Si, contre sa coutume, elle se fût abstenue de s'y rendre pendant la tenue des états, elle aurait eu l'air, pour éviter une dépense nécessaire, de fuir ses amis, et de faire, par un motif sordide, une sorte d'affront à toute la province. Elle y était très-aimée, quoique à cet égard elle fût ingrate et que cet attachement ne fût pas réciproque; ce qu'avec raison elle dissimulait soigneusement.

Depuis seize ans les états de Bretagne ne s'étaient point tenus à Vitré. Leur dernière réunion en cette ville avait eu lieu en 1655; on les avait rassemblés en 1661 à Nantes, et à Dinan en 1669. On les convoqua de nouveau à Vitré en 1671[669], c'est-à-dire l'année même où madame de Grignan s'en allait assister à ceux de la Provence. La commission adressée par le roi: «A mon bien amé cousin le duc de Chaulnes, pair de France, lieutenant général en nos armées dans nos pays et duché de Bretagne,» est datée[670] de Saint-Germain en Laye le 6 mai 1671; et ce jour-là même madame de Sévigné écrivait à sa fille, alors en route, pour lui recommander d'être bien exacte à lui répondre, puisque bientôt elle serait en Bretagne, et que là, pour calmer les inquiétudes causées par un si grand éloignement, elle aurait encore plus besoin de ses lettres[671].

[669] LOUIS DUBOIS, sous-préfet de Vitré, _Madame de Sévigné et sa correspondance relative à Vitré et aux Rochers_, p. 58 et 59.

[670] _Registres des états de Bretagne_, mss. bibl. du Roi; Bl.-Mant.; no 75, p. 324 et 329.

[671] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1671), t. II, p. 61 et 62, édit. de G.; t. II, p. 51, édit. de M.

Mais madame de Sévigné, ayant appris que l'ouverture des états n'aurait lieu qu'au mois d'août, différa son départ, ne pouvant songer à aller en Provence qu'après la séparation de l'assemblée des états de Bretagne. Puis, lorsqu'elle fut de retour à Paris, elle se vit forcée d'y séjourner pour donner des soins à sa tante, la marquise de la Trousse, attaquée d'une maladie mortelle[672]. Ainsi fut plusieurs fois retardé ce voyage, si ardemment désiré; ainsi se prolongea cette correspondance, qui était la seule consolation de cette mère affligée, le seul moyen qu'elle eût de calmer l'impatience douloureuse qu'elle éprouvait d'être obligée de reculer le moment de son départ.

[672] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24, 27 juin et 1er juillet 1672), t. III, p. 76, 81 et 84, édit. de G.; t. III, p. 12 et 19, édit. de M.

Puisque ce commerce épistolaire est le sujet, la substance même de ces Mémoires, il faut une bonne fois le considérer en lui-même et indépendamment des récits et des faits curieux qu'il renferme et qui le recommandent à notre attention. Il faut rechercher ce qu'il nous apprend sur madame de Sévigné; tâcher de pénétrer, par les aveux qui lui échappent ou les opinions qu'elle manifeste, dans les secrets de ses penchants les plus constants, de ses répulsions les plus invincibles, de ses pensées les plus secrètes, de ses sentiments les plus intimes; et parvenir ainsi à connaître ses vertus et ses faiblesses, les traits distinctifs de son caractère et ses habitudes dominantes. Alors il sera plus facile de comprendre ce que ses lettres nous révèlent sur les événements du siècle où elle a vécu et de faire une juste appréciation de ses jugements sur les personnes et sur les choses.

Si vivre n'est pas seulement exister et user ses jours dans les occupations obligées de fortune, de famille et de soins matériels; si la vie consiste principalement dans l'exercice des plus nobles facultés de l'âme; si pour en jouir dans toute sa plénitude il faut ressentir vivement les émotions du cœur, subir malgré soi les impressions de l'imagination, se complaire dans tout ce qui alimente le sentiment et la pensée, avoir été fréquemment en proie aux vicissitudes des grandes joies et des grandes douleurs, on peut affirmer que madame de Sévigné n'a jamais plus vécu que durant les dix-huit mois qui se sont écoulés pendant sa première séparation d'avec sa fille, c'est-à-dire depuis le mois de février 1671 jusqu'au mois de juillet 1672.

C'est dans cet intervalle de temps que madame de Sévigné se trouve partagée entre l'orgueilleux plaisir d'avoir placé au premier rang, dans une des plus belles provinces de France, celle qu'elle avait faite son idole, et la douleur et les inquiétudes que lui causent son absence, sa grossesse, ses voyages et ses indispositions. C'est alors aussi que la satisfaction que le baron de Sévigné donne à sa mère par des preuves répétées de son filial amour et par la confiance qu'il lui témoigne se trouve contre-balancée par le chagrin des folles amours de ce jeune homme; et lorsque la guerre a arraché ce fils à une conduite aussi nuisible à son bonheur qu'à sa santé et à sa fortune, madame de Sévigné a la crainte de se le voir enlever par le sort des combats, et elle tressaille à l'arrivée de chaque courrier qui vient lui en apporter des nouvelles.

A aucune époque madame de Sévigné ne fréquenta davantage le monde et la cour, parce qu'elle avait besoin de la cour et du monde, où se tramaient toutes les intrigues et se décidaient toutes les affaires, pour être utile à son gendre et à fille, pour distraire celle-ci par le récit de ce qui se passait dans une sphère qu'elle avait quittée à regret, pour l'intéresser à la lecture de ses lettres et empêcher qu'un commerce qui faisait toute sa consolation ne languît par la paresse qu'elle lui connaissait pour écrire. C'est pendant ce période de temps que se place la rentrée au ministère du marquis de Pomponne, cet intime ami de madame de Sévigné, et la déclaration de guerre à la Hollande; Paris et Versailles sont rendus déserts par le départ du roi pour l'armée; c'est aussi dans cet intervalle qu'ont lieu cette campagne sur le Rhin si glorieuse et si meurtrière, la tenue des états de Bretagne et ceux de Provence. Jamais madame de Sévigné n'a plus souvent éprouvé le besoin de se mêler aux cercles tumultueux de la capitale et de les quitter pour la silencieuse solitude de Livry. Jamais elle n'a eu autant d'entraînement pour la société et les distractions mondaines, ni éprouvé d'aussi fortes inspirations vers Dieu; jamais elle ne fréquenta plus les spectacles et les églises, ni elle ne lut un plus grand nombre d'ouvrages pieux et de livres profanes; jamais elle n'a joui d'une santé plus ferme et plus robuste; jamais enfin elle n'a plus agi, plus senti, plus pensé et surtout plus écrit.

Si on excepte des lettres à diverses personnes, qui sont à des dates très-éloignées les unes des autres, de toutes les correspondances que madame de Sévigné avait entretenues durant cet espace de temps, il ne nous reste que celles qu'elle a eues avec Bussy et avec sa fille. Ce qui domine dans les lettres à cette dernière, c'est sa tendresse passionnée, qui ne se manifeste à aucune autre époque avec autant d'abandon, de chaleur et d'éloquence. C'est alors aussi qu'elle mit le plus d'empressement et d'exactitude dans ce commerce épistolaire, qu'il lui importait tant de faire agréer à madame de Grignan et à tous ceux qui l'entouraient. Aussi ce qui frappe le plus dans les premières lettres de madame de Sévigné, c'est l'idée fixe qui la domine et qui ne lui permet pas de se distraire un instant de sa fille et des lieux habités par elle. Les tracasseries d'Aix et de Marseille lui causent plus d'émotion que Paris, Versailles ou Saint-Germain, Nantes ou Vitré; le château de Grignan et son parc l'intéressent plus que les Rochers. Toutes les _pétoffes_ de la société provençale, elle veut les connaître[673], car elle sait que de toutes ces misères dépendent le bonheur et la tranquillité de celle qu'elle chérit. Pour lui plaire, elle transporte en Provence la Bretagne et ses états, la cour et ses intrigues, le roi et ses maîtresses, l'Église et le théâtre, la littérature et les grands événements de la guerre, les fêtes, les repas, les toilettes, les conversations, le sermon; elle parlera de ceux qui meurent et de ceux qui se marient, de ceux qui se ruinent et de ceux qui s'enrichissent. Les lazzis et les réflexions, les portraits et les saillies, les ridicules et les vices, tout lui sera bon, tout se pressera sous sa plume, tout prendra, par la magie de son imagination, des formes et des couleurs. Jusque dans la retraite de sa solitude champêtre, elle fera en sorte que sa fille habite plus encore avec elle. Elle saura la mettre dans la confidence de ses projets, de ses occupations, de ses distractions, de ses tristesses, de ses craintes et de ses espérances; mêler les conseils d'une profonde sagesse aux flatteries que sa tendresse lui inspire. C'est lorsqu'elle était seule avec elle-même que son cousin de Coulanges, avec plus de justesse qu'au milieu d'une nombreuse et brillante assemblée, pouvait dire d'elle: «Voyez cette femme, elle est toujours en présence de sa fille[674].»

[673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 octobre, 1er novembre, 6 décembre 1671), t. II, p. 274, 278, 279, 394, édit. de G. de S.-G.

[674] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 janvier 1672), t. II, p. 337, édit. de G.; t. II, p. 285, édit. de M.--_Ibid._ (27 et 29 avril 1671), t. II, p. 47, édit. de G.--_Ibid._, t. II, p. 39, édit. de M.--_Ibid._ (18 mars 1671), t. I, p. 35, 37 et 40.

Nous l'avons déjà remarqué, c'est à cette séparation de madame de Sévigné d'avec sa fille, c'est à son amour de mère qu'elle doit, sans qu'elle ait pu le soupçonner, d'avoir été le peintre le plus fidèle du grand monde de son temps; d'avoir procuré, par le recueil de ses lettres, les mémoires les plus piquants, les plus sincères et les plus instructifs sur l'époque où elle a vécu; car ils furent écrits non pas à froid, non pas avec l'intention de se poser vis-à-vis de la postérité en historien et en juge des contemporains, mais sans aucun dessein prémédité, mais sans aucune vue d'avenir, dans l'abandon d'un commerce intime, sous l'impression vive et actuelle des événements, avec la verve et la chaleur des émotions qu'ils produisaient, en compagnie et souvent sous les yeux des personnages qu'ils nous font connaître.

Les lettres écrites par madame de Sévigné à Bussy et publiées avec les Mémoires de ce dernier avaient déjà été distinguées comme de parfaits modèles du style épistolaire; nous avons vu que Bayle, qui n'en connut point d'autres, leur donnait la préférence sur celles de Bussy même[675]. Alors aussi le jésuite Hervey, dans le poëme latin qu'il publia sur l'art d'écrire des lettres, accorde en ce genre la prééminence aux femmes, et à madame de Sévigné sur toutes les femmes[676]. Mais ce ne fut cependant que dix ans plus tard, et lorsqu'on eut publié les deux petits volumes des lettres de madame de Sévigné à madame de Grignan, que l'on connut toute l'étendue et la flexibilité de son talent, parce que c'est dans ces lettres seules que le désir de plaire et d'intéresser lui fit déployer toutes les ressources de son style, toutes les richesses de sa féconde imagination, et qu'elle put s'abandonner sans contrainte à toutes les saillies de son esprit, à toute l'impétuosité de ses idées et de ses sentiments. Elle fut parfaitement jugée par l'un des deux éditeurs qui, en 1726, publièrent presque simultanément chacun une édition du même recueil de ses lettres. L'éditeur de la Haye est celui des deux qui paraît l'avoir connue, et avoir publié sur les autographes son recueil de lettres sans aucun retranchement ni altération. Homme d'esprit, il a bien apprécié, quoique étranger[677], l'ouvrage dont il faisait part au public; et il nous semble que ceux qui ont parlé depuis des lettres de madame de Sévigné n'ont fait qu'amplifier et que commenter les paroles que nous allons citer. Elles sont précieuses à recueillir, parce qu'elles sont d'un contemporain.

[675] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_.

[676] Voyez ci-dessus, chap. IV, p. 108 et 109.

[677] Une note de notre exemplaire de cette édition de la Haye, 1726, dit que cet éditeur se nommait J.-J. Gendebien.--L'autre édition, de 1726, a été imprimée à Rouen, selon M. Monmerqué; et Thiriot, l'ami de Voltaire, en fut, dit-on, l'éditeur. Voy. _Sévigné_, t. I, p. 15, édit. de M.

«On trouve dans le recueil des lettres de madame de Sévigné une naïveté qui charme. C'est une imagination brillante et fertile, qui produit sans efforts. Elle n'écrit que comme parle une personne du grand monde et de beaucoup d'esprit; de sorte que, lorsque vous voyez ces lettres, vous croyez qu'elle parle. Vous ne la lisez point, vous l'entendez.