Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)

Part 25

Chapter 254,041 wordsPublic domain

D'Hacqueville vient chercher madame de Grignan dans son carrosse, pour la séparer d'avec sa mère.--Douleur de celle-ci.--Elle écrit à sa fille.--Madame de Grignan arrive à Nogent-sur-Vernisson.--A Moulins, elle y trouve madame de Guénégaud.--Triste réflexion de madame de Guénégaud en présence du monument funèbre du duc de Montmorency.--C'est là que madame de Grignan rencontre la marquise de Valencey et ses deux filles.--Madame de Grignan arrive à Lyon, court quelques dangers en gravissant la montagne Tarare, manque d'être noyée dans le Rhône à Avignon, où elle s'embarque avec son mari.--Couplet sur le départ de madame de Grignan et sur son absence de la cour.--Madame de Grignan fait son entrée dans Arles.--Elle y trouve le marquis de Vardes et le président de Bandol.--Madame de Sévigné entretient une correspondance avec diverses personnes pour avoir des nouvelles de sa fille.--De Julianis et le marquis de Saint-Andiol lui en apportent.--Elle eut trois relations du voyage de sa fille.--Elle reçoit des nouvelles de son arrivée à Aix.--Elle souhaite d'être à Aix, pour partager avec elle l'ennui des visites et du cérémonial.--Elle ne peut s'accoutumer à son absence.--Elle forme le projet de l'aller trouver en Provence.--Madame de Grignan est enceinte.--Inquiétudes de sa mère sur son projet d'aller à Marseille.--Honneurs rendus à madame de Grignan par de Vivonne; détails sur celui-ci.--Pour mot d'ordre il donne le nom de madame de Sévigné.--Celle-ci se montre charmée de cette galanterie et de la relation que sa fille lui adresse de son voyage d'Aix à Marseille.--Elle se rend dans cette ville la conciliatrice de tous les différends.--Madame de Sévigné se dispose à partir pour la Bretagne, et promet à sa fille d'aller la rejoindre en Provence.

Fille adorée, heureuse mère, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, madame de Grignan allait retrouver un époux sur lequel la puissance de ses charmes et l'énergie de son caractère devaient lui assurer un suprême ascendant; elle partait avec l'assurance d'être accueillie en reine sous ce beau ciel de Provence, où la renommée de ses attraits, de sa vertu, de ses talents, de la culture de son esprit, l'avait précédée.

Le complaisant d'Hacqueville, au moment du départ, était venu lui-même la prendre dans son carrosse, autant par attention pour elle que pour soutenir le courage de madame de Sévigné contre la douleur d'une telle séparation. Plus d'un mois après ce cruel moment, cette mère inconsolable ne pouvait supporter la vue de la chambre où elle avait dit à sa fille un dernier adieu, où elle lui avait donné le dernier baiser[627].

[627] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1671), t. I. p. 355, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 272, édit. de M.

«Je vous assure, ma chère enfant, lui écrit-elle alors, que je songe à vous continuellement, et que je sens tous les jours ce que vous me dîtes une fois, qu'il ne fallait pas appuyer sur certaines pensées: si l'on ne glissait pas dessus, on serait toujours en larmes, c'est-à-dire moi. Il n'y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur; toute votre chambre me tue; j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue; une fenêtre de ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse d'Hacqueville, et par où je vous rappelai, me fait peur à moi-même quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre; car je suis folle quelquefois. Ce cabinet, où je vous embrassai sans savoir ce que je faisais; ces Capucins[628], où j'allai entendre la messe; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre, comme si c'eût été de l'eau qu'on eût répandue; Sainte-Marie[629], madame de la Fayette, mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le lendemain; et votre première lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours, et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments: ce pauvre d'Hacqueville est le premier; je n'oublierai jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens, il faut glisser sur tout cela, et se bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux mouvements de son cœur; j'aime mieux m'occuper de la vie que vous faites maintenant, cela me fait une diversion sans m'éloigner pourtant de mon sujet et de mon objet, qui est ce qu'on appelle poétiquement l'objet aimé. Je songe donc à vous, et je souhaite toujours de vos lettres; quand je viens d'en recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présentement, et je reprendrai ma lettre quand j'aurai de vos nouvelles. J'abuse de vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me permettre cette lettre d'avanie, mon cœur en avait besoin; je n'en ferai pas une coutume[630].»

[628] Le couvent des Capucins de la rue d'Orléans au Marais. Cette église est aujourd'hui la paroisse de Saint-François d'Assise.

[629] Le couvent des filles de Sainte-Marie. Voyez PIGANIOL DE LA FORCE, _Description de Paris_, t. VIII, p. 318; et SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305 et 306, édit. de G. de S.-G.

[630] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 355.

Cette lettre rappelle celle qu'elle avait écrite dès le lendemain même du départ de madame de Grignan:

«Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre[631]; je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant; il me semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme; et en effet quelle rude séparation! Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la chambre de madame de Housset, on me fit du feu. Agnès me regardait sans me parler; c'était notre marché. J'y passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sangloter; toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan, vous pouvez juger sur quel ton; j'allai ensuite chez madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y prit; elle était seule et malade, et triste de la mort d'une sœur religieuse. Elle était comme je la pouvais désirer. M. de la Rochefoucauld y vint; on ne parla plus que de vous, et de la raison que j'avais d'être touchée... Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais pas avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. L'après-dînée se passa chez madame de la Troche, à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me remit dans mes premiers transports.»

[631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305-307, édit. de G. de S.-G.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, madame de Grignan, en quittant Paris, laissa sa fille à madame de Sévigné, et partit avec ses chevaux, s'avançant à petites journées sur la route de Lyon[632]. Elle avait pour conducteur ou pour cocher un certain Busche, homme dévoué, mais grotesque, qui, lorsqu'il l'eut rendue saine et sauve à sa destination, revint à Paris, et fut questionné, choyé et sur le point d'être embrassé par madame de Sévigné[633]. Un paysan de Sully fut chargé de lui apporter une lettre de sa fille tandis qu'elle était en route. «Je veux le voir, lui écrit-elle; je lui donnerai de quoi boire. Je le trouve bien heureux de vous avoir vue. Hélas! comme un moment me paraîtrait doux, et que j'ai de regret à tous ceux que j'ai perdus!» Lorsque madame de Grignan fut arrivée à Nogent-sur-Vernisson, elle écrivit à sa mère[634], et chercha à la distraire en lui racontant les singulières saillies d'éloquence de Busche. Nous n'avons aucune des lettres que madame de Grignan a écrites pendant ce voyage, et nous n'en pouvons juger que par la vive impression qu'elles faisaient sur madame de Sévigné, toujours dans les larmes, toujours inconsolable et croyant toujours voir ce fatal carrosse, «qui, dit-elle, avance sans cesse et n'approchera jamais de moi[635].»

[632] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1671), t. I, p. 237, 238, 239, édit. de M., ou t. I, p. 313 à 314, édit. de G. de S.-G.

[633] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359-361.--(9 février 1671), t. I, p. 315, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 239, édit. de M.

[634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 février 1671), t. I, p. 315 et 320.

[635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date des 9 et 18 février 1671, t. I, p. 311 et 333 de l'édit. de G. de S.-G.

Arrivée à Moulins, madame de Grignan y trouva madame Duplessis de Guénégaud, non telle que dans son enfance elle l'avait vue à Fresnes au milieu de sa prospérité: cette femme si aimable, si spirituelle avait été dépouillée de la plus grande partie de sa fortune par les mesures rigoureuses de Colbert contre tous les amis de Fouquet, contre tous ceux qui s'étaient enrichis sous son administration[636]. Déchue du rang qu'elle occupait à la cour et dans le monde, elle s'était retirée à Moulins, où se trouvait aussi madame Fouquet et toute sa famille, plongée dans la douleur d'être privée de son chef. Madame de Guénégaud retournait en cette ville après un court séjour à Paris. En partant, elle s'était chargée d'une lettre que madame de Sévigné l'avait[637] priée de remettre à sa fille lorsqu'elle l'aurait rejointe. Le premier soin de madame de Grignan, en arrivant à Moulins, avait été de se rendre au couvent de la Visitation, fondé par sa bisaïeule la baronne de Chantal, où, depuis trente ans qu'elle avait cessé de vivre, on conservait son cœur avec vénération[638]. Madame de Grignan, après avoir payé le tribut des prières dues à une si chère et si pieuse mémoire, tourna ses regards vers le tombeau orné de pilastres, de statues, couronné de figures d'anges que la veuve de Henri de Montmorency, décapité à Toulouse le 30 octobre 1632[639], avait fait ériger dans cette église. Le maréchal-duc y est représenté couché sur le dos et appuyé sur le coude. La duchesse, sa femme, est assise à ses pieds, voilée et en mante. Deux jeunes enfants, beaux, frais, gracieux, priaient avec leur mère près de ce magnifique mausolée; c'étaient les deux petites-filles de François de Montmorency, comte de Boutteville, ce parent et cet ami du baron de Sévigné, l'aïeul de madame de Grignan, de ce comte de Boutteville que Richelieu aussi avait fait décapiter le 21 juin 1637; et leur mère, Marie-Louise de Montmorency, marquise de Valencey[640]. L'aspect de ce lieu, si rempli des souvenirs de sa famille et des deux illustres victimes immolées à l'ambition et à la cruauté d'un ministre; cette réunion autour d'une même tombe de l'enfance et de l'âge mûr, du malheur et de la prospérité émurent madame de Grignan, déjà triste de se trouver séparée d'une mère qu'elle n'avait jamais quittée: elle se prit à pleurer, et soupira profondément. Dans le même moment madame de Guénégaud, arrivant de Paris, l'accosta, la regarda avec attendrissement, et lui dit: «Soupirez, madame, soupirez; j'ai accoutumé Moulins aux soupirs qu'on apporte de Paris[641].»

[636] GOURVILLE, _Mémoires_ (année 1671), collection des _Mémoires sur l'histoire de France_, par Petitot et Monmerqué, t. LII, p. 449.

[637] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 18 février 1671), t. I, p. 311 et 329.--_Ibid._ (17 mai 1676), t. IV, p. 440, édit. de G. de S.-G.

[638] Tome I, p. 3 de la première partie de ces Mémoires.

[639] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1671), t. I, p. 332, et la note 1 de M. Gault de Saint-Germain.

[640] Première partie de cet ouvrage, p. 5.--Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet 1682), t. VII, p. 98, édit. de M.

[641] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai 1671), t. IV, p. 441, édit. de G. de S.-G.; t. IV, p. 298, édit. de M.

Madame de Grignan vit encore à Moulins, dans le couvent de la Visitation, une très-belle femme, madame de Valence, qui s'était faite religieuse[642]; cette madame de Valence passa depuis dans plusieurs couvents, puis se fixa dans l'abbaye de Clérets, où elle rétablit la règle, ce qui lui acquit la réputation d'une sainte[643].

[642] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 20.

[643] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (de madame de Sévigné au comte de Guitaud, 1693), t. X, p. 445 et 446, édit. de G. de S.-G.

Madame de Grignan continua sa route sans s'arrêter jusqu'à Lyon; et le récit qu'elle fit de ce trajet à madame de Sévigné donna lieu à celle-ci de gronder dans une de ses lettres le coadjuteur pour avoir fait franchir de nuit à sa fille la montagne de Tarare, qu'on ne passe jamais, dit-elle, qu'entre deux soleils[644]. Mais M. de Grignan reçut une réprimande bien plus méritée et bien plus sérieuse pour avoir, selon madame de Sévigné, par son imprudence, fait courir à sa femme, à lui-même et à tous les siens un véritable danger. Cependant il ne la méritait pas, cette réprimande, et le coupable en cette occasion était encore le coadjuteur[645].

[644] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 et 27 février 1671), t. I, p. 342, 350, édit. de G. de S.-G.

[645] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359, édit. de G. de S.-G.

M. de Grignan était venu au-devant de sa femme jusqu'à Avignon[646]. L'empressement que mit madame de Grignan à rejoindre son mari ne lui permit pas de séjourner à Lyon. Poussé par son frère et par sa femme, M. de Grignan consentit, malgré ses craintes, à s'embarquer avec eux sur le Rhône par un temps d'orage; le bateau qui les portait, jeté violemment sur une des arches du pont d'Avignon, fut sur le point de se briser, et tous ceux qu'il contenait furent exposés à être engloutis dans le fleuve. La lettre de madame de Grignan, qui contenait le récit de cette aventure, mit pendant plusieurs jours madame de Sévigné dans un état permanent d'effroi. Elle écrivit à sa fille: «Quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et noyés en même temps! Je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne, et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse.» Et deux jours après, dans une autre lettre, voulant plaisanter sur le coadjuteur, qui n'écrit pas et qui sans doute a été noyé sous le pont d'Avignon: «Ah! mon Dieu! dit-elle, cet endroit est encore bien noir dans ma tête[647].» Elle croyait que sa fille n'avait pu être sauvée que par un miracle de Dieu. «Je crois du moins, lui dit-elle, que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir sauvée. Pour moi, je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à Dieu de vous avoir conservée dans cette occasion que de m'avoir fait naître[648].» Bossuet, auquel madame de Grignan avait inspiré de l'attachement, fut fortement ému lorsque le jeune de Sévigné lui apprit cet événement. Sévigné termine ainsi une courte lettre à sa sœur: «Adieu; soyez la bien échappée des périls du Rhône et la bien reçue dans votre royaume d'Arles. A propos, j'ai fait transir M. de Condom sur le récit de votre aventure; il vous aime toujours de tout son cœur[649].»

[646] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mars 1671), t. I, p. 398, édit. de M.

[647] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 6 mars 1671), t. I, p. 358 et 361, édit. de G. de S.-G.; p. 274 à 277, édit. de M.

[648] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t, I, p. 358.

[649] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars 1671), t. I, p. 361.

Le départ de madame de Grignan, le danger qu'elle avait couru, son absence, qui devait longtemps se prolonger, occupèrent pendant quelques jours la cour et la ville; et on fit sur cela des vaudevilles et des chansons[650], comme alors on avait coutume d'en faire sur les plus graves affaires et sur les plus légers événements: ces chansons, après avoir couru en manuscrit, passaient dans les recueils imprimés. Une de celles qui ont reçu cet honneur commence ainsi:

Provinciaux, vous êtes heureux D'avoir ce chef-d'œuvre des cieux, Grignan, que tout le monde admire. Provinciaux, voulez vous nous plaire, Rendez cet objet si doux: Nous en avons affaire. Gardez monsieur son époux Et rendez-la-nous[651].

[650] _Recueil de chansons choisies, par_ M. DE ***; 1698, in-12, t. I, p. 166-168. _Pour madame la comtesse de Grignan, qui pensa se noyer sur le Rhône en allant à Arles._

[651] _Recueil de chansons choisies_; 1698, in-12, t. I, p. 175. Conférez encore t. II, p. 19, 20 et 22. Les chansons de ce recueil sont à tort attribuées à de Coulanges; il en contient un grand nombre de lui, mais il y en a beaucoup d'autres dont il n'est pas l'auteur.

Madame de Grignan fit son entrée dans Arles; et la réception pompeuse qui lui fut faite ne lui causa point autant de satisfaction que d'y rencontrer Corbinelli et de s'entretenir avec lui de sa mère[652].

[652] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars 1671), t. I, p. 361, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 177, édit. de M.

M. de Grignan quitta sa femme à Arles[653], où elle séjourna. Indépendamment de Corbinelli, elle était encore entourée dans cette ville de deux autres amis de madame de Sévigné, le brillant marquis de Vardes, toujours exilé, et le président de Bandol, homme d'esprit et de goût, aimant la poésie et les belles-lettres et en correspondance avec Coulanges le chansonnier. C'est accompagnée par le président de Bandol et le marquis de Vardes que madame de Grignan fit son entrée dans la ville d'Aix, qui, comme la capitale de la Provence, devait être le lieu de sa résidence habituelle et était le terme de son voyage[654].

[653] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 365, édit. de G. de S.-G.

[654] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 38 et 39.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 379 et 380, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 292, édit. de M.

Madame de Grignan avait, par ses lettres, instruit sa mère de tout ce qui lui avait paru intéressant depuis son arrivée en Provence; mais madame de Sévigné, avide des moindres détails, ne trouvait pas sa fille assez explicite, et s'était mise en rapport avec tous ceux qui pouvaient lui en donner des nouvelles. C'est ainsi qu'elle se procura une relation admirable, selon elle, du voyage de madame de Grignan depuis Arles jusqu'à Aix, adressée à M. de Coulanges par M. de Ripert, homme d'affaires de M. de Grignan[655] et frère du doyen du chapitre de Grignan. Corbinelli lui fit une seconde relation du même voyage, et le président de Bandol une troisième[656]. Toutes furent lues et relues par elle avec un égal empressement. Elle recherchait aussi tous ceux qui venaient de la Provence et lui parlaient de sa fille, et même tous les Provençaux, qui, eux aussi, pouvaient au moins l'entretenir du pays qu'habitait madame de Grignan. Madame de Sévigné lia une correspondance avec Vardes sur ce sujet et avec le coadjuteur d'Arles; elle rendit plus actives ses relations avec son cousin de Coulanges, alors à Paris. Le coadjuteur d'Arles lui écrivait en italien des lettres qui la divertissaient. «Je ferai, dit-elle, réponse au prélat dans la même langue, avec l'aide de mes amis[657].» Ces amis, c'était sans doute Ménage, qui écrivait parfaitement en italien. Dans cette même lettre (mutilée dans toutes les éditions modernes) elle dit encore: «La liaison de M. de Coulanges et de moi est extrême par le côté de la Provence; il me semble qu'il m'est bien plus proche qu'il n'était; nous en parlons sans cesse. Quand les lettres de Provence arrivent, c'est une joie parmi tous ceux qui m'aiment, comme c'est une tristesse quand je suis longtemps sans en avoir. Lire vos lettres et vous écrire sont la première affaire de ma vie; tout fait place à ce commerce; aimer comme je vous aime fait trouver frivoles toutes les autres amitiés[658].»

[655] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 38 et 39 (18 mars 1671); et t. I, p. 220. Le nom de Ripert ne se trouve pas dans les éditions modernes, et les lettres citées ici y ont subi beaucoup de retranchements.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (le jour des noces, à onze heures, 1671), t. II, p. 325, édit. de G. de S.-G.; ou t. II, p. 275 de l'édit. de M.--_Ibid._ (26 juillet 1675), t. III, p. 469, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (4 septembre 1676), t. V, p. 113. Sur Ripert, voyez l'_Histoire de madame de Sévigné_, par M. Aubenas, p. 180 et 588.

[656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mars 1671), t. I, p. 398, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 309, édit. de M.

[657] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de la Haye, 18 mars 1671, t. I, p. 639.

[658] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 38.

Le premier Provençal qui vint donner à madame de Sévigné des nouvelles de sa fille fut le beau-frère de M. de Grignan, le marquis de Saint-Andiol[659], qui, en se rendant à Paris, avait rencontré madame de Grignan. «Saint-Andiol m'est venu voir... il m'a dit qu'il vous avait vue en chemin; il m'a fait transir en me parlant des chemins que vous aviez à passer.»

[659] Conférez ci-dessus, chapitre VIII, p. 137, et _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc.; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 39. (Ce passage ne se trouve que dans cette première édition.)

Mais ce fut un autre Provençal, nommé de Julianis, qui mit fin aux anxiétés de madame de Sévigné en lui apprenant que sa fille était enfin arrivée heureusement au terme de son voyage.

Le 11 mars, un mercredi, madame de Sévigné écrit à sa fille: «Vous étiez à Arles; mais je ne sais rien de votre arrivée à Aix. Il me vint hier un gentilhomme de ce pays-là, qui était présent à votre arrivée et qui vous a vue jouer à petite prime avec Vardes, Bandol et autres; je voudrais pouvoir vous dire comme je l'ai reçu et ce qu'il m'a paru de vous avoir vue jeudi dernier... Il m'a trouvée avec le P. Mascaron, à qui je donnais un très-beau dîner. Comme il prêche à ma paroisse et qu'il vint me voir l'autre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie petite dévote de lui donner un repas; il est de Marseille, et a trouvé fort bon d'entendre parler de Provence[660].»

[660] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 365, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (18 février 1671), t. I, p. 330.--_Ibid._ (6 et 10 novembre 1675), t. IV, p. 194-196.--_Ibid._ (29 décembre 1675), t. I, p. 280.--_Ibid._ (1er janvier 1676), t. IV, p. 285--_Ibid._ (12 août 1695, lettre de madame de Coulanges), t. XI, p. 204, note 1.

Il résulte de ce passage de la lettre de madame de Sévigné que de Julianis, le gentilhomme dont elle parle, ne mit que cinq jours à se rendre d'Aix à Paris, et que madame de Grignan employa un mois entier pour se rendre de Paris à Aix; ce qui ne doit pas surprendre. Madame de Grignan, ainsi que nous l'avons dit, avait voyagé avec ses chevaux à petites journées, et, de plus, on a vu qu'elle s'était arrêtée partout où elle avait trouvé des parents et des amis qui l'invitaient à séjourner.

Enfin, madame de Sévigné ne fut parfaitement tranquille que lorsqu'elle reçut une lettre de madame de Grignan datée d'Aix. Mais elle regrettait de n'y pas trouver assez de détails, et elle en fit des reproches à sa fille. «Je ne comprends pas que vous ne me disiez pas un mot de votre entrée à Aix ni de quelle manière on vous y avait reçue. Tous deviez me dire de quelle manière Vardes honorait votre triomphe; du reste, vous me le représentez très-plaisamment, avec votre embarras et vos civilités déplacées. Bandol vous est d'un grand secours; et moi, ma petite, que je vous serais bonne! Ce n'est pas que je fisse mieux que vous, car je n'ai pas le don de placer si juste les noms sur les visages; au contraire, je fais tous les jours mille sottises là-dessus; mais je vous aiderais à faire des révérences[661].»

[661] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_ (18 mars 1671), t. I, p. 34. Ce texte a éprouvé, de la part du chevalier Perrin, des altérations et des suppressions. Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 379, édit. de G. de S.-G.