Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)

Part 23

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A peine madame de Sévigné eut-elle quitté le séjour de Livry qu'elle apprit qu'un grand et douloureux changement se préparait dans son existence. Le comte de Grignan, son gendre, fut nommé, par lettres patentes du 29 novembre 1669, lieutenant général en Provence[566]. Louis-Joseph, duc de Vendôme et de Penthièvre, qui avait été adjoint à son père le 24 avril 1658 et lui avait succédé comme gouverneur de la province, n'y résidait jamais[567]. M. de Grignan y était donc envoyé pour y commander en chef. Cette haute faveur aurait dû être pour madame de Sévigné un sujet de satisfaction, puisqu'elle assurait à sa fille un rang et une position dignes d'être enviés; mais elle lui imposait un sacrifice trop grand et trop pénible pour n'être pas plus affligée que réjouie de cette nomination. Sa fille, qui ne l'avait jamais quittée, devait bientôt se séparer d'elle et s'éloigner pour aller résider à l'extrémité de la France. Elle ne pouvait prévoir la durée de cette absence, et il lui était même interdit de souhaiter de la voir cesser, puisque cela ne pouvait avoir lieu que par la disgrâce de M. de Grignan et la privation de sa charge. Mais il semble que la Providence voulait ménager la sensibilité de cette tendre mère et l'accoutumer par degrés au coup qu'elle lui portait. Sa fille se trouvait enceinte, et il ne parut pas prudent à son mari de lui faire entreprendre dans cet état un long voyage, à la suite de la fausse couche qu'elle avait faite. Il la confia donc aux soins de sa mère, et il partit seul pour la Provence vers la fin d'avril 1670[568].

[566] PAPON, _Histoire de Provence_, t. IV, p. 819.

[567] Idem, _ibid._, t. IV, p. 816.

[568] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 178, édit. de M.; t. I, p. 142, édit. de G. de S.-G. (16 avril 1670).

Alors s'engagea entre madame de Sévigné et le comte de Grignan une correspondance dont il ne nous reste qu'une portion; mais, dans les fragments interrompus de ce commerce épistolaire, que d'esprit, que de raison, que de prévoyance et de tendresse maternelles! Comme madame de Sévigné s'insinue avec adresse dans la confiance de son gendre! Sa plus grande crainte est de paraître conserver un reste d'autorité et d'influence sur cette fille chérie, et qu'on puisse croire que ce n'est pas entièrement qu'elle l'a concédée à M. de Grignan. Aussi voyez comme elle doute naturellement de ce qu'elle sait le mieux[569]! comme elle s'efface et disparaît derrière sa fille! comme elle revient toujours et comme sans dessein aux éloges que l'on en fait! avec quelle apparence de vérité elle se dépite de ce que madame de Grignan néglige les devoirs du monde pour écrire à son mari; de ce qu'elle ne pense qu'à lui et se montre jalouse des lettres que sa mère en reçoit! «Mais elle a beau faire, dit madame de Sévigné, je la défie d'empêcher notre amitié[570].» Que de variété, de gaieté dans cet entretien épistolaire!

[569] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1670), t. I, p. 256, édit. de G. de S.-G.

[570] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre 1670), t. I, p. 269.

Remarquons que madame de Sévigné a bien soin de faire écrire dans ses lettres son cousin de Coulanges, moins suspect qu'elle de partialité, afin qu'il fasse l'éloge de madame de Grignan. Elle ne manque pas non plus d'informer le comte de Grignan de tout ce qui pouvait l'intéresser; et comme elle connaît sa paresse pour écrire, elle ne cesse de lui répéter qu'elle ne veut pas de réponse de lui. «Je vous défends de m'écrire, dit-elle; mais je vous conjure de m'aimer[571].» Tout ce qui reste de loisirs à M. de Grignan, après la grande affaire dont il est chargé, il faut qu'il l'emploie à répondre à sa femme. Dans les affaires sérieuses, que de sagesse, que de prudence! Ces lettres nous dévoilent quel admirable plan de conduite madame de Sévigné trace à son gendre. Comme elle a soin de lui rappeler les devoirs dont il doit s'acquitter envers les personnes qu'il a laissées à Paris, que ses nouvelles dignités et ses nouvelles fonctions pourraient lui faire oublier! Combien elle craint qu'il ne se fasse des ennemis, et comme elle cherche toutes les occasions de lui procurer de nouveaux protecteurs et de nouveaux amis!

[571] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre 1670), t. I, p. 270, édit G. de S.-G.

Mais, toutefois, ce surcroît d'occupations ne lui fait pas oublier ses anciens amis à elle. Pour servir ceux que les rigueurs du roi avaient atteints, elle ne néglige pas de se servir du crédit de son gendre.

Fouquet était, par les ordres de Louvois, détenu à Pignerol dans la plus dure captivité. Personne ne pouvait communiquer avec lui; on lui avait interdit tous les moyens de donner de ses nouvelles: il fut réduit, pour écrire, à se servir, au lieu de plume, d'os de chapon; au lieu d'encre, de suie mêlée avec du vin; et cette ressource lui fut encore enlevée. Mais auparavant une lettre de lui, péniblement tracée par ce moyen, avait été transmise à sa femme[572] par un gentilhomme nommé Valcroissant, autrefois attaché au service du surintendant et qui avait conservé pour lui un vif sentiment de reconnaissance. Pour ce seul fait, Valcroissant fut condamné à cinq ans de galères. Ce jugement eût été exécuté dans toute sa rigueur si madame de Sévigné n'avait pas écrit à son gendre en faveur de ce gentilhomme, «un des plus honnêtes garçons qu'on puisse voir, dit-elle, et propre aux galères comme de prendre la lune avec les dents.» Madame de Scudéry avait aussi adressé une lettre dans le même but à M. de Vivonne, général des galères[573]. Par l'intervention et les démarches de ces deux généreuses femmes, l'arrêt fut commué; et Valcroissant, trois mois après sa condamnation, put se promener en liberté dans la ville de Marseille[574].

[572] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 189 et 190, édit. M.--_Ibid._, t. I, p. 237, édit. G.--DELORT, _De la détention des philosophes à la Bastille_, t. I, p. 32, 161, 162, 166, 169 et 170. Les éditeurs de Sévigné ont laissé le nom en blanc, parce qu'ils ne l'ont pas connu.

[573] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 122.--_Lettre de madame_ DE SCUDÉRY, du 23 août 1670, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 190, édit. de M.

[574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (en date du 28 novembre 1670), t. I, p. 207, édit. de M.; t. I, p. 278, édit. de G. de S.-G. (pour ***, il faut lire Valcroissant).

Pendant sa détention, son frère, sur la demande de madame de Sévigné, avait obtenu un canonicat de M. de Grignan. Dix-huit ans après, ce même Valcroissant, estimé de tous comme un des meilleurs officiers de l'armée, remplissait les fonctions d'inspecteur dont Louvois l'avait chargé; il eut alors occasion d'être utile au jeune marquis de Grignan, petit-fils de madame de Sévigné. Dans son rapport, Valcroissant rendit au ministre un compte favorable de la conduite et des heureuses dispositions de ce jeune homme, et prépara ainsi son avancement. Ce fut là un vrai bonheur pour Valcroissant; car si l'on est satisfait de pouvoir conférer un bienfait, on éprouve des émotions plus douces encore en acquittant ainsi la dette de la reconnaissance[575].

[575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1688), t. I, p. 175, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 456, édit. de G. de S.-G.

Pour ce qui concerne les commencements du séjour de M. de Grignan en Provence, nous devons regretter de n'avoir pas la correspondance qui alors s'engagea entre M. Dugué-Bagnols, intendant de Lyon, madame Dugué-Bagnols, sa femme, madame de Coulanges, leur fille aînée, d'une part; et madame de Sévigné et son cousin de Coulanges, de l'autre. Coulanges, séparé de sa femme, se trouvait alors à Paris avec madame de Sévigné. M. de Grignan se louait beaucoup de ses rapports avec l'intendant de Lyon et des politesses de sa femme. Toute la famille Dugué-Bagnols et surtout madame de Coulanges, si intimement liée avec madame de Sévigné, s'empressaient d'écrire, soit à elle, soit à son cousin, tous les détails qu'ils pouvaient recueillir sur le nouveau lieutenant général de Provence et sur les actes de son administration; et même mademoiselle Dugué-Bagnols[576] (trop éprise après son mariage du jeune baron de Sévigné), en écrivant à son beau-frère de Coulanges, s'entretenait aussi de ce qui concernait le comte de Grignan. De son côté, madame de Sévigné écrit à M. de Grignan qu'elle ne lui donne aucune nouvelle, parce que ce serait aller sur les droits de sa fille[577]. Par là elle entend les nouvelles publiques; car il paraît bien, d'après ses lettres, qu'elle se réservait toutes les nouvelles particulières qui pouvaient intéresser son gendre. C'est elle qui lui transmet les compliments de M. de la Rochefoucauld, du fils de celui-ci, le prince de Marsillac, de madame de la Fayette, et ceux aussi du comte de Brancas, qui est fort content de lui et qui espère qu'il saura mettre à profit le service qu'il lui a rendu en lui donnant une si jolie femme. Elle n'oublie ni la marquise de la Trousse, sa tante[578], ni le _bon abbé_[579], qui aime madame de Grignan de tout cœur. «Et ce n'est pas peu, ajoute madame de Sévigné; car si elle n'était pas bien raisonnable, il la haïrait de tout son cœur.»

[576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre, 28 novembre et 10 décembre 1670), t. I, p. 200, 207-209, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 270, 278 et 280, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (17 février 1672), t. II, édit. M.--_Ibid._, t. II, p. 391, édit. G. (3, 7 et 19 juillet 1677), t. V, p. 113, 114, 118, 139, édit. M.--_Ibid._, t. V, p. 269, 270, 294, édit. M.

[577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1670), t. I, p. 197, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 266, édit. de G. de S.-G.

[578] Henriette de Coulanges, marquise de la Trousse, sœur de Marie de Coulanges, mère de madame de Sévigné.

[579] Christophe de Coulanges, abbé de Livry.

C'est madame de Sévigné qui donne au comte de Grignan tous les détails sur la maladie qui conduisit au tombeau l'aimable duchesse de Saint-Simon, leur amie commune. Elle fut atteinte de la petite vérole, et succomba le 2 décembre 1670. C'était la première femme de Claude de Saint-Simon, père de l'auteur des Mémoires, et la fille cadette de M. de Portes, du nom de Budos. Son beau-fils, le duc de Saint-Simon, nous apprend qu'elle était belle, d'une amabilité et d'une douceur qui la faisaient aimer de tout le monde[580]. Dans sa jeunesse, elle était, comme madame de Sévigné, une des célébrités de l'hôtel de Rambouillet; et le grand _Dictionnaire des_ _Précieuses_ a tracé d'elle, sous le nom de _Sinésis_, un portrait qui ressemble à celui qu'a donné Saint-Simon[581]; seulement l'auteur du _Dictionnaire_ ajoute qu'elle était plus sérieuse qu'enjouée. Enlevée à la fleur de l'âge, elle fut vivement regrettée: madame de Sévigné, qui se montre très-affligée de sa perte[582], recommande à ce sujet à son gendre d'écrire une lettre de condoléance à la duchesse de Brissac, femme d'un caractère tout différent de celui de sa mère et mieux connue par les Lettres de madame de Sévigné que par les Mémoires de son frère[583].

[580] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 79 à 80.

[581] SOMAIZE, _le grand Dictionnaire des Précieuses_, t. II, p. 129.--Il dit que _Sinésis_ loge à la _petite Athènes_, c'est-à-dire au faubourg Saint-Germain.

[582] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 209, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 280, édit. de G.

[583] Gabrielle-Louise de Saint-Simon, duchesse de Brissac, sœur du duc de Saint-Simon, l'auteur des _Mémoires_.--Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1671, 10 février 1672), t. II, p. 164 et 386, édit. de G. de S.-G. (26 mai 1673), t. III, p. 155, édit. G. (5 janvier 1674), t. III, p. 293, édit. G. (19 mai 1676), t. IV, p. 449, édit. G.

L'hiver de cette année 1670 fut remarquable par la rigueur du froid[584] et par la grande mortalité qu'éprouva la population. Ce même fléau de la petite vérole, qui avait été funeste à la duchesse de Saint-Simon, menaçait de cécité le jeune duc de Noirmoutier; et une imprudence le rendit complétement aveugle[585]. Madame de Sévigné le nomme familièrement le petit de Noirmoutier, parce qu'il n'avait pas encore vingt ans[586]; c'était le fils de Louis de la Trémouille, duc de Noirmoutier, si actif pendant la Fronde[587], si assidu auprès de madame de Sévigné pendant sa belle jeunesse. Elle sut conserver comme ami celui qui avait voulu être son amant. Elle l'avait perdu depuis quatre ans, et son fils[588] avait succédé à l'affection qu'elle portait au père: voilà pourquoi elle informe si exactement M. de Grignan des progrès du mal qui affligeait ce jeune homme. Elle lui parle aussi de M. de Foix (Charles-Henri de Foix, abbé de Saint-Rebais), que la petite vérole a de même mis à l'extrémité, et d'un jeune fils du landgrave de Hesse (Guillaume VII), qui mourut de la fièvre continue, parce que, suivant madame de Sévigné, sa mère lui avait recommandé, en partant, de ne point se faire saigner à Paris. «Il ne s'est point fait saigner, il est mort.» Alors s'agitait avec chaleur, entre les médecins, la grande question, qui dure encore, sur l'efficacité ou le danger de la saignée pour la cure de certaines maladies[589].

[584] _Mémoire mss. sur la statistique de Paris au_ XVIIe _siècle_.--Conférez les notes à la fin du volume.

[585] SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t. II, p. 422.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 179, édit. G.

[586] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1670), t. I, p. 304, édit. de M.; t. I, p. 274, édit. G.--SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t. II, p. 122.

[587] RETZ, _Mém._, t. XLIV, p. 290, 306, 307.--SAINT-AULAIRE, _Histoire de la Fronde_, t. I, p. 298, 1re édition.

[588] Antoine-François de la Trémouille, duc de Noirmoutier.--Conférez _Mémoires_ de Coulanges, p. 314 (Lettre de madame de Sévigné à Ménage, 1658).--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_.

[589] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 209, édit. M., et 282, édit. de G. de S.-G.--Guillaume mourut à Paris le 21 novembre 1670.

Madame de Sévigné se garde bien de s'appesantir sur ces tristes détails; les mêmes lettres qui les contiennent renferment aussi les nouvelles qui pouvaient distraire M. de Grignan de ce qu'ils avaient d'affligeant. Tantôt c'est le mariage de M. de Nevers avec mademoiselle de Thianges; puis l'intrigue du comte de Saint-Paul avec la maréchale de la Ferté[590]; ensuite le pari de trois mille pistoles entre M. le Grand (Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer) et le maréchal de Bellefonds, pour une course qu'ils devaient faire au bois de Boulogne le lundi suivant (1er décembre), sur des chevaux «vites comme des éclairs[591].» Quelquefois elle l'entretient des _motets_ qu'elle avait promis[592], ce qui nous fait supposer que le comte de Grignan était musicien; supposition dont la vérité se trouve confirmée par la recommandation qu'elle lui fait de ne pas négliger sa voix. Les lectures enjouées, comme les lectures sérieuses, plaisaient au comte de Grignan; et son goût en cela était conforme à celui de madame de Sévigné, qui, dans la correspondance de cette année, fait plusieurs heureuses allusions aux _Contes_ de la Fontaine, dont un nouveau recueil complet venait de paraître avec privilége du roi[593]. En même temps elle annonce à son gendre qu'elle lui enverra un traité de Nicole. «C'est d'une extrême beauté, dit-elle; le livre est de l'ami intime de Pascal: il ne vient rien de là que de très-parfait; lisez-le avec attention. Voilà aussi de très-beaux airs, en attendant les motets[594].»--Et peu après elle lui exprime le plaisir que lui ont fait les sermons du P. Bourdaloue, prêchés devant la cour aux Tuileries; ils lui paraissent infiniment au-dessus de tout ce qu'elle a entendu en ce genre[595]. Qu'on fût janséniste ou jésuite, dévot ou indévot, on était certain de plaire à madame de Sévigné avec de l'esprit et du talent.

[590] Voyez ci-dessus, p. 233, et SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 211, édit. M.--_Ibid._, t. I, p. 280-282.

[591] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi, 26 novembre 1670), t. I, p. 205, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 275.--Sur le comte d'Armagnac, conférez MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 60 et 416.--LORET, liv. XI, p. 158, 181.--LA FAYETTE, _Mém._, LXIV, p. 381.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 131 et 138.--BUSSY, t. V, p. 46.

[592] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 188, édit. de M.--_Ibid._, p. 256, édit. G. de S.-G.

[593] En 1669. Conférez l'_Hist. de la vie et des ouvrages de la Fontaine_, 3e édition.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 415.

[594] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 août 1670), t. I, p. 199, édit. de M.; t. I, p. 268, édit. de G. de S.-G.

[595] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 décembre 1670), t. I, p. 208, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 279, édit. de G. de S.-G.

CHAPITRE XVI

1670-1671.

Continuation de la correspondance de madame de Sévigné avec le comte de Grignan.--Quand elle lui parle d'affaires sérieuses, elle les traite à fond et lui donne d'excellents conseils.--Digression sur les affaires de Provence lorsque M. de Grignan fut nommé lieutenant général.--Droits des états remplacés par une commission du parlement.--Le roi enlève au parlement le droit de gouverner en l'absence du gouverneur et de son lieutenant.--Le baron d'Oppède, président du parlement, est nommé d'office pour remplir les fonctions de gouverneur.--Influence de l'évêque de Marseille.--Position difficile où se trouve placé le comte de Grignan.--Conseils qui lui sont donnés par madame de Sévigné.--M. de Grignan demande à l'assemblée des communautés de Provence des fonds pour payer ses gardes.--Cette demande est rejetée.--Par le moyen de madame de Sévigné, qui agit auprès du baron d'Oppède et de l'archevêque d'Aix, M. de Grignan obtient de l'assemblée une gratification annuelle.--Madame de Grignan accouche d'une fille.--Détails sur la destinée de cet enfant.--Madame de Sévigné s'efforce de retarder le départ de madame de Grignan pour la Provence.--Elle cite à M. de Grignan madame de Rochefort, qui ne peut venir à Paris à cause du mauvais temps.--Détails sur madame de Rochefort.--Mariage de mademoiselle d'Heudicourt, cousine des Grignan.--Le coadjuteur de l'archevêque d'Arles devait assister à ses noces; il y renonce, et madame de Grignan part avec lui pour la Provence.--Date de ce départ.

Dans ses lettres à M. de Grignan et dans tout le cours de sa correspondance madame de Sévigné ne passe pas toujours, ainsi que nous venons de le voir, d'un sujet à un autre légèrement et rapidement. Quand il est question d'affaires sérieuses, et surtout d'affaires qui intéressent l'honneur, la gloire ou la fortune de son gendre et de sa fille, elle s'y arrête, et les envisage sous toutes les faces. Ce n'est plus alors la femme aimable, instruite, spirituelle et sensée, qui cause sur les événements du jour, sur la religion, la littérature, les spectacles, les modes; qui moralise sur les joies et les tristesses du monde. C'est l'homme des grandes choses, qui voit tout, qui apprécie tout à sa juste valeur, les obstacles et les moyens, les intérêts et les intrigues, les passions et les caractères.

A l'époque dont nous traitons, la position de M. le comte de Grignan inquiétait madame de Sévigné; et, pour bien comprendre ce que cette position avait de difficile, il est nécessaire de faire connaître ce qu'était alors le gouvernement de la Provence.

Cette province était ce que l'on appelait un pays d'états, réuni et soumis à la couronne, mais sous certaines conditions, ayant ses représentants, son parlement et ses franchises. Comme dans les autres pays de même origine, ces garanties de la liberté, par l'effet des empiétements du pouvoir royal, se réduisaient à de pures formes. Cependant il restait encore à la Provence un privilége reconnu et respecté par le pouvoir: c'est que, quand le gouverneur et le lieutenant général étaient tous les deux absents, le parlement prenait de droit le gouvernement de la province; et, pour l'exercice de ce droit, il nommait dans son sein une commission à laquelle ses pouvoirs étaient délégués. Ce cas se présenta lorsque le duc de Vendôme, gouverneur de Provence, fut nommé cardinal en 1667. Le gouverneur et son lieutenant se trouvèrent tous les deux absents. Louis XIV se ressouvenait de la Fronde, et refusait au parlement de Paris toute action sur la police du royaume; il était peu disposé à permettre que cette action fût exercée par un parlement de province dans l'étendue de son ressort. Cependant, pour ne pas attenter trop ouvertement à des droits consacrés par le temps et par un long usage, il nomma, pour commander en l'absence du duc de Vendôme, gouverneur, et de Mérinville, lieutenant général, le premier président du parlement, Henri Forbin de Meynier, baron d'Oppède. On n'osa point faire de réclamation; mais cette mesure indisposa le parlement et ceux de la noblesse et du clergé qui avaient droit de siéger dans l'assemblée des états et qui étaient regardés comme les gardiens naturels des libertés de la province[596]. Comme on soupçonnait le baron d'Oppède d'avoir sollicité son brevet de gouverneur par _intérim_, qu'on l'accusait de partialité dans son administration et de profiter de son autorité pour son intérêt particulier, il éprouva de fortes oppositions. Les ministres de Louis XIV comprirent qu'il était nécessaire de faire surveiller les mécontents par quelqu'un qui eût plus d'influence que le baron d'Oppède. L'évêque de Marseille, Forbin-Janson, s'offrit à eux, et il leur fournit ainsi l'occasion de connaître sa capacité[597]. Ils s'habituèrent peu à peu à traiter avec lui toutes les affaires de la Provence qui avaient quelque importance. Forbin, son parent, ami de Bontems, les servait à la cour auprès du roi, et ajoutait à son crédit tout le poids d'une si haute volonté.

[596] PAPON, _Hist. de Provence_, t. IV, p. 691, 816 et 819.

[597] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. X, p. 484.

C'est dans ces circonstances que le comte de Grignan fut nommé lieutenant général, pour remplir la place du gouverneur absent. Sa présence dans la province et son investiture dans la charge dont il était revêtu faisaient cesser de droit l'autorité que le baron d'Oppède avait exercée à un titre assez peu légal, et tendait à anéantir l'influence que l'évêque de Marseille, sans aucun titre, avait usurpée dans les affaires. Ces deux hommes, puissants par l'indépendance de leurs fonctions et par les dignités dont ils étaient revêtus, par les créatures et les partisans qu'ils s'étaient faits dans le pays, formaient obstacle à l'autorité pleine et entière du lieutenant général gouverneur. L'intervention de l'évêque pour les affaires qui n'étaient pas du ressort ecclésiastique était surtout humiliante pour le comte de Grignan, puisque, par les pouvoirs dont le lieutenant général était revêtu, elle devait être inutile. Mais son inexpérience la rendait nécessaire, et, malgré tous ses efforts pour la faire cesser, elle continuait toujours. C'est ce qui produisit l'aversion que le comte de Grignan avait pour le prélat. Le caractère aigre et altier de celui-ci[598] n'était pas propre à la diminuer. Entre ces deux hommes les luttes devinrent plus fréquentes et l'inimitié s'accrut de jour en jour.

[598] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1673), t. III, p. 225, édit. de G. L'évêque de Marseille est nommé _la Grêle_.--(24 novembre 1675), t. IV, p. 219.--(18 août 1680), t. VII, p. 165.--(28 février 1690), t. X, p 273.