Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6)
Part 22
Sa prédiction fut vraie; et elle nous prouve combien elle était parfaitement bien informée de toutes les clameurs qu'occasionnait ce mariage, de toutes les intrigues auxquelles il donnait lieu. Les familles de Condé et de Longueville, étonnées de se voir déçues dans leurs espérances, indignées d'avoir été jouées par Lauzun, soulevèrent toutes les résistances. Le grand Condé sortit de sa réserve ordinaire, et proféra des menaces contre le favori s'il osait épouser MADEMOISELLE; la reine, pour manifester ses sentiments en cette occasion, se dépouilla de sa timidité et de sa douceur naturelles. MONSIEUR lui-même, loin de céder à son indolence, s'agita avec fureur. Le roi résistait, et pendant ce temps MADEMOISELLE, ignorant la tempête qui grondait autour d'elle, était dans le ravissement et la sécurité la plus profonde. Elle s'occupait uniquement de Lauzun, des préparatifs de l'auguste et sainte cérémonie qui allait avoir lieu. La lenteur de M. de Boucherat et des gens d'affaires lui causait de l'impatience. Comment pouvaient-ils trouver tant de difficultés à dresser son contrat de mariage, puisqu'elle voulait tout donner à M. de Lauzun? Elle grondait Lauzun lui-même de vouloir mettre des bornes à sa générosité envers lui; et, dans sa folle confiance, elle recevait avec délices les compliments des dames de la cour dont Lauzun passait pour avoir eu les bonnes grâces. Il semblait qu'avoir été aimées de Lauzun comme elle croyait l'être elle-même était pour elle un motif de les préférer à d'autres[539], et qu'en leur témoignant son affection elle donnait ainsi la mesure de sa confiance en lui.
[539] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 266, 270, 271.
Il est probable que, quoique assiégé pendant trois jours consécutifs par les remontrances de la reine, de son frère, de tous les princes de son sang et de quelques ambassadeurs de l'étranger, Louis XIV n'eût jamais rétracté le consentement qu'il avait donné, si l'on n'était parvenu à détacher du parti de Lauzun son plus ferme appui, madame de Montespan. A celle-ci on fit entendre qu'en contribuant à porter à une si grande élévation un favori tellement goûté du roi qu'il balançait le crédit des ministres et de tous les princes du sang elle travaillait contre elle-même. La hauteur et la fierté de Lauzun révoltaient déjà tout le monde: que serait-ce lorsque, devenu par alliance le cousin germain de son maître et possesseur d'une immense fortune, il n'aurait plus besoin de la protection de la maîtresse en titre ni de celle de personne? Si ce mariage s'accomplissait, toute la famille royale lui en voudrait mortellement, comme étant celle qui avait porté le roi à y consentir; et le roi lui-même le lui reprocherait un jour. La princesse de Carignan et madame Scarron, dans les conseils de laquelle madame de Montespan avait une grande confiance, furent chargées de lui développer ces motifs: ils produisirent leur effet, et la firent résoudre à se déclarer contre Lauzun[540]. Louis XIV, déjà ébranlé par les assauts nombreux qu'on lui avait livrés sur cette affaire, ne put résister aux séductions de sa maîtresse, et promit enfin d'empêcher ce mariage.
[540] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 182.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 522.
Il lui en coûtait beaucoup de se dédire; mais sa résolution était devenue invariable. Il voulut au moins adoucir, autant qu'il était en lui, ce qu'avait de pénible et de rigoureux cet acte de sa despotique volonté, et la déclarer lui-même à MADEMOISELLE. Il la fit donc prier de venir le trouver. Aux premiers mots que lui dit le roi, elle devina le reste. Comment peindre l'excès du désespoir de cette malheureuse princesse, ses touchantes prières, ses pleurs amers, ses cris douloureux, lorsque, se roulant aux pieds du monarque, elle le supplia de révoquer l'arrêt qu'il venait de prononcer, ou de lui donner la mort, mille fois préférable pour elle à sa séparation d'avec Lauzun? Louis XIV, dans l'émotion que lui causa l'abaissement d'une princesse autrefois si puissante et si fière, que la politique de son ministre avait pensé un instant à lui donner pour femme et pour soutien de son trône chancelant, se mit à genoux pour la relever[541]: dans cette posture, il la pressa contre sa poitrine, et mêla ses larmes aux siennes. Le chagrin qu'il éprouvait de se refuser à ses instances fut si grand qu'il s'abandonna jusqu'à lui reprocher de ne s'être pas hâtée, et de lui avoir laissé le temps de la réflexion. Hélas! ce reproche, si peu fondé, ne pouvait qu'augmenter les regrets douloureux de la princesse. Elle n'y répondit que par de nouvelles supplications. Mais Louis XIV lui déclara qu'il ne pouvait plus changer, et la laissa désespérée de n'avoir pu le fléchir.
[541] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 378.
Lauzun se montra d'abord digne de l'honneur qui lui était refusé: froid, calme et en apparence insensible à ce revers de fortune[542], il continua comme à l'ordinaire son service auprès du roi. Pour le dédommager, Louis XIV lui offrit le titre de duc et le bâton de maréchal. Il refusa ces grâces, et dit au roi qu'avant de lui faire accepter une aussi honorable dignité que celle de maréchal de France il le priait de vouloir bien attendre qu'il l'eût méritée par ses services[543]. Lauzun ne se soutint pas à cette hauteur: c'est que ses refus étaient ceux d'un favori qui veut bouder son maître et le punir d'avoir manqué à sa parole, et non ceux d'un légitime orgueil et d'une noble fierté. Mais il poussa si loin l'audace que, dans sa colère contre madame de Montespan, dont il avait surpris les secrets, il voulut la compromettre avec le roi[544], et s'attira ainsi une disgrâce éclatante. Abandonné par le roi à l'inimitié de Louvois, il finit par subir une rigoureuse détention[545]. C'est alors que le jeune duc de Longueville fut de nouveau offert pour époux à MADEMOISELLE; elle le refusa. Son amour survécut à la disgrâce et à l'absence. Depuis que Lauzun était malheureux, la princesse l'aimait encore avec plus de tendresse[546].
[542] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1670), t. I, p. 264, édit. de G. de S.-G.
[543] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 523.--SÉVIGNÉ (27 février 1671), t. I, p. 349, édit. de G. de S.-G.; (19 et 24 décembre 1670), t. I, p. 218 et 220, édit. de M.; t. I, p. 192 et 194, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 19 et 23 de l'édition de 1726, dite de Rouen.
[544] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 123 et 135.--SEGRAIS, _OEuvres_, 1799, in-12, t. II, p. 92.
[545] DELORT, _Détention des philosophes à la Bastille_, t. I, p. 41 à 45, 129.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 183.--PETITOT, _Notice sur Montpensier_, t. XL du recueil des _Mémoires_, p. 355-356.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 et 23 décembre 1671, 6 janvier et 23 mars 1672), t. II, p. 300, 306, 308, 319, 338, 435, édit. de G. de S.-G.
[546] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 411.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 281 à 287.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 297 à 307.
Après plusieurs années de démarches sans nombre, de sollicitations humiliantes et le sacrifice d'une partie de sa fortune, elle obtint enfin du roi de faire cesser la captivité de Lauzun, et probablement aussi la permission de contracter avec lui un mariage secret[547]. La liberté qu'il lui devait, les dons qu'elle lui fit, les preuves multipliées de son long et touchant attachement ne purent la garantir de son ingratitude et de ses indignes procédés. Moins oppressée par sa passion, elle retrouva encore assez d'énergie et de fierté natives pour se séparer de lui et le bannir pour toujours de sa présence. Elle ne fit pas la moindre mention de lui dans son testament. Lauzun vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, et vers la fin de sa carrière il obtint par ses services de nouveaux grades et de nouveaux honneurs[548], mais jamais il ne put reconquérir la faveur du roi. MADEMOISELLE, depuis son fatal amour, n'eut plus à la cour cette haute influence qu'elle y avait exercée si longtemps. Sa personne avait cessé d'inspirer cette estime et ces éclatants respects qui l'avaient entourée jusque-là.
[547] PETITOT, _Notice sur Montpensier_, t. XL, p. 385.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 mars 1676), t. IV, p. 362; (27 février 1679), t. VI, p. 66; (23 octobre 1680), t. VII, p. 261, édit. de G. de S.-G.
[548] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 148.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1688), t. IX, p. 49; (28 mai 1695), t. XI, p. 175, édit. de G. de S.-G.
Madame de Sévigné la vit avant et après la catastrophe de son mariage projeté[549]. Elle s'entretint longtemps seule avec elle, et fut alternativement le témoin de l'ivresse de sa joie et de l'excès de sa douleur. Plusieurs fois le spectacle de ses tourments et des angoisses de son cœur lui arracha des larmes. Elle décrit très-bien l'état de l'âme de cette princesse dans ces deux instants si opposés[550]. «C'est, dit-elle en écrivant à son cousin de Coulanges, le sujet d'une tragédie dans toutes les règles; jamais il ne s'est vu de si grands changements en si peu de temps; jamais vous n'avez vu une émotion aussi générale.»
[549] SÉVIGNÉ, _Lettres_, en date des 15, 19, 24 et 31 décembre 1670, t. I, p. 218, 219, 220, 221, édit. de M.; t. I, p. 283-286, 292-295, édit. de G.--MARIE RABUTIN-CHANTAL, marquise de SÉVIGNÉ, _Lettres à madame de Grignan_, t. I, p. 18, édit. 1726.
[550] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 31 décembre 1670), t. I, p. 294, 296-298, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 297 (Lettre de madame de Scudéry à Bussy).--_Ibid._, p. 307.
Cette affaire fit tellement de bruit dans toute l'Europe que Louis XIV crut devoir écrire aux ambassadeurs qu'il avait dans l'étranger une circulaire dans laquelle il expliquait les raisons qu'il avait eues de permettre et ensuite de défendre le mariage de MADEMOISELLE et de Lauzun; il engagea ses agents diplomatiques à communiquer secrètement cette dépêche aux différentes cours près desquelles ils se trouvaient placés[551].
[551] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 183.
Nous avons suffisamment entretenu nos lecteurs des personnages que voyait madame de Sévigné et dont elle nous parle dans les lettres qu'elle a écrites, à dater de l'époque dont nous traitons. Il est temps de revenir aux particularités qui, dans ces mêmes lettres, la concernent personnellement.
CHAPITRE XV.
1669-1671.
Madame de Sévigné passe à Livry l'automne de l'année 1669 avec sa fille, son gendre et sa famille.--Long souvenir qu'elle conserve de cette heureuse époque de sa vie.--Son bonheur est troublé par un événement.--Le chevalier de Grignan tombe de cheval.--Madame de Grignan s'évanouit, et fait une fausse couche.--Propos malins de la comtesse de Marans à ce sujet.--Bussy paraît en avoir eu connaissance.--Ces propos peuvent être relatifs à l'inclination présumée du roi pour madame de Grignan.--Saint-Pavin, goutteux, fait encore des vers pour madame de Sévigné.--Il meurt.--Son épitaphe est composée par Fieubet.--Le comte de Grignan est nommé lieutenant général de Provence.--Il part.--Une correspondance s'engage entre lui et madame de Sévigné, et entre elle et son cousin de Coulanges, avec toute la famille de l'intendant de Lyon et avec madame de Coulanges.--Madame de Sévigné, par ses lettres, cherche à capter la confiance et l'amitié de son gendre.--Elle lui recommande un gentilhomme condamné aux galères.--Détails sur ce gentilhomme.--Nouvelles diverses données par madame de Sévigné au comte de Grignan.--Mot de la duchesse de Saint-Simon.--Son caractère.--Le duc de Noirmoutier devient aveugle.--Détails sur lui et sur son père.--Hiver rigoureux.--Décès causés par la petite vérole.--Mariage de mademoiselle de Thianges et du duc de Nevers.--Guillaume VII, prince de Hesse, meurt sans avoir été saigné.--Discussion des médecins sur l'efficacité de la saignée.--Intrigue du comte de Saint-Paul et de la duchesse de la Ferté.--Pari et course au bois de Boulogne du grand écuyer et du maréchal de Bellefonds.--Le comte de Grignan musicien.--Madame de Sévigné lui promet des motets.--Nicole publie un traité;--La Fontaine, un recueil de ses Contes.--Bourdaloue prêche aux Tuileries.--Madame de Sévigné fait l'éloge de tous ces talents.
La sensibilité, ce mobile de nos peines et de nos jouissances, grave dans notre mémoire nos moments de joie et nos jours de tristesse. C'est cette faculté de l'âme qui nous fait vivre dans le passé autant que dans le présent; plus elle prédomine, plus elle nous retrace vivement ces heures si promptement écoulées, où les objets de nos intimes affections se trouvaient réunis autour de nous; où, au milieu d'une société d'amis, nous étions avec eux en communauté de plaisirs, de sentiments et d'idées. Il est dans notre nature, dans cet instinct de bonheur dont la Providence nous a pourvus de chercher à nous rappeler de préférence les époques de nos plus grandes félicités. C'est par cette raison que les souvenirs de l'automne de l'année 1669 viennent si souvent se placer sous la plume de madame de Sévigné. Bosquets de Livry, qui aviez été si longtemps témoins des jeux enfantins, des ris folâtres et de la pétulante gaieté de Marie de Rabutin, vous la vîtes alors, parée d'un autre nom, belle de sa maternité, se promener avec plus de calme sous vos ombrages; heureuse par les soins pieux qu'elle prodiguait à son tuteur, par la tendresse d'un fils, par le bonheur d'une fille, objets de ses prédilections; par les attentions d'un gendre qui satisfaisait son orgueil et donnait plus de force à ses espérances! Ce gendre, le chevalier de Grignan, son frère, madame de Charmes, femme d'un président du parlement d'Aix, qui avait été ami intime de Fouquet[552], vinrent alors passer quelque temps avec madame de Sévigné, et contribuèrent, avec la société aimable et brillante qui lui venait de Paris et des environs, à varier son existence et à faire de Livry un séjour de fêtes et de jouissances continuelles.
[552] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 165, édit. de M.; t. II, p. 198, édit. de G. (23 août 1671).--_Ibid._, t. VI, p. 12, M.; t. VI, p. 192, G. (2 novembre 1679).
Il faut d'autant moins s'étonner que madame de Sévigné se rappelle, après l'intervalle de plusieurs années, les jours passés à Livry au milieu de toute sa famille qu'elle était alors dans la force de l'âge et de la santé, dans la plus riante campagne, dans la plus agréable saison de l'année, et que ce temps d'un bonheur si complet fut aussitôt suivi de celui qui la sépara d'avec sa fille; séparation cruelle et cause incessante des douleurs de toute sa vie!
Il était encore un autre motif qui ne permettait pas à madame de Sévigné d'oublier cette époque de son séjour à Livry, qu'elle prolongea jusqu'à la chute des feuilles, c'est qu'au souvenir des doux moments qu'elle y avait passés se mêlait celui d'un événement triste en lui-même, et qui la menaça du plus grand malheur qui pût lui arriver.
Le 4 novembre 1669[553], le chevalier de Grignan, montant un cheval fougueux, fut violemment jeté à terre en présence de sa belle-sœur, alors enceinte. Madame de Grignan s'évanouit, et fit une fausse couche. Il est facile de comprendre quelles furent alors les inquiétudes de madame de Sévigné. Elle en parle dans un grand nombre de lettres; mais ses tourments, et les souffrances de madame de Grignan, et les regrets de son gendre ne furent pas les seuls résultats fâcheux de cet accident; il y en eut un plus durable dans ses effets, que ces mêmes lettres et les lettres de Bussy nous font connaître[554].
[553] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p. 280, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 237, édit. de M. «Ah! ma fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange scène à Livry!» etc.
[554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars, 19 et 23 août, 6 et 13 septembre, 4 novembre 1671), t. I, p. 277, 187, édit. de Monmerqué; t. I, p. 361, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 163, 165, 272 et 273, édit. de M.; t. II, p. 196, 198, 214, 280, 361, édit. de G. de S.-G.
Le chevalier de Grignan avait une belle figure; il était plus jeune, plus sémillant, plus aimable que le comte de Grignan, son frère, laid de visage, ainsi que nous l'avons dit. La familiarité qui s'était établie entre le beau-frère et la belle-sœur n'avait rien qui ne fut irréprochable: toujours en présence d'une mère et d'un époux, ils pouvaient tous deux se livrer aux accès de leur gaieté avec la liberté que permet le séjour à la campagne et dont leur jeune âge leur faisait un besoin. Mais la vive émotion qu'éprouva madame de Grignan lors de l'accident arrivé au chevalier et surtout la fausse couche qui en fut la suite donnèrent lieu à la malignité de s'exercer sur le compte de tous deux. J'ai rapporté ailleurs la parodie de la fable de la Fontaine, que l'on fit peu après sur ce sujet[555]. Les recueils de vers manuscrits de ce temps renferment plusieurs autres pièces qui prouvent que madame de Grignan fut en butte à ces satires grossières des chansonniers et des vaudevillistes, auxquelles la célébrité, la puissance, les richesses et la beauté ne pouvaient alors échapper. Leurs auteurs s'étaient accordés à donner au comte de Grignan le surnom de _Matou_, à cause de sa mine ébouriffée; et, aussitôt après son mariage avec mademoiselle de Sévigné, on fit sur lui et sur sa femme le couplet suivant:
Belle Grignan, vous avez de l'esprit D'avoir choisi votre beau-frère; Il vous fera l'amour sans bruit, Et saura cacher le mystère. --Matou! n'en soyez pas jaloux; Il est Grignan tout comme vous[556].
[555] Voyez dans les notes et éclaircissements sur l'_Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine_, 1re édition, 1820, in-8º, la parodie de la fable intitulée _la Cigale et la Fourmi_.
[556] _Recueils de chansons et de vaudevilles, mss. de mon cabinet_, p. 288, verso.
La comtesse de Marans, en accréditant par ses discours les bruits qui couraient sur madame de Grignan et sur son beau-frère, s'attira l'inimitié de madame de Sévigné ainsi que de rudes reproches de la part du duc de la Rochefoucauld et des nombreux amis de notre aimable veuve[557].
[557] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 27 février 1671), t. I, p. 239 et 269, édit. de M.; ou t. I, p. 315, édit. de G. de S.-G. (6, 9 et 25 février, 18 mars, 22 avril 1671; 29 avril, 20 juin et 30 décembre 1672); t. I, p. 251, 254, 260, 263, 306, 307, 308, 313, 315, 324, 344, 384; t. II, p. 33 et 34; t. III, p. 73-137.--La comtesse de Marans était la sœur de mademoiselle de Montalais, dont nous avons parlé dans la première partie de ces _Mémoires_.
Il y a lieu de croire que les insinuations de madame de Marans parvinrent aux oreilles de Bussy; et c'est à elles qu'il fait allusion dans ses lettres du 25 juin et du 10 juillet 1670[558]; à moins qu'on ne pense que le bruit qui courait de l'inclination du roi pour mademoiselle de Sévigné ne se soit accrédité, et même n'ait pris plus de consistance depuis qu'elle était mariée. Alors ce serait là l'objet véritable des discours indiscrets et malveillants de madame de Marans et de quelques personnages de la cour sur la mère et sur la fille. Ce qui est certain, c'est que madame de Grignan craignit de fixer sur elle l'attention du monarque. Lorsqu'elle parut à la cour avec son mari, dont la laideur faisait un si grand contraste avec sa beauté, non-seulement elle s'abstint de toute recherche de toilette, mais elle osa choquer la despotique volonté de la mode en dérobant aux regards, par un vêtement peu gracieux, de séducteurs attraits, que les jeunes femmes de son âge étaient tenues de montrer. C'est à quoi madame de Sévigné fait allusion dans une de ses lettres, où elle témoigne à sa fille la satisfaction qu'elle éprouve des soins qu'elle se donne pour être plus élégamment vêtue: «Vous souvient-il, lui dit-elle, combien nous avons été fatiguées avec ce méchant manteau noir? Cette négligence était d'une honnête femme, M. de Grignan vous en peut remercier; mais elle était bien ennuyeuse pour les spectateurs[559].»
[558] Voyez ci-dessus, chap. XI, p. 189 à 192; et SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 254, édit. de G. de S.-G. (lettre de Bussy à madame de Sévigné, du 25 juin 1670).
[559] SÉVIGNÉ, _Lettre écrite à madame de Grignan_, le 21 janvier 1671, _rétablie pour la première fois d'après le manuscrit autographe_ (par M. Monmerqué); Paris, Blaise, 1826, in-8º, p. 8 et 9.--_Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 119. Dans cette édition, le passage est conforme à l'autographe publié par M. Monmerqué; mais le texte des éditions du chevalier Perrin porte: «Cette négligence, que nous vous avons tant reprochée.» Ces derniers mots ont été ajoutés par l'éditeur, qui n'a pas été l'auteur des suppressions faites à cette lettre, comme le croyait M. Monmerqué, puisque ces suppressions se trouvent dans l'édition de Hollande, bien antérieure à celle de Perrin.
Quoi qu'il en soit, les torts de madame de Marans ont dû être graves. Madame de Sévigné ne la désigne le plus souvent que par le surnom de la sorcière _Mellusine_; et elle manifeste à son égard un ressentiment et une aigreur qui n'étaient pas dans son caractère, naturellement doux et indulgent. Cette comtesse de Marans avait ses raisons pour discréditer les femmes dont la conduite était régulière. Elle était fort galante et publiquement connue pour être la maîtresse de monsieur le Duc, fils du grand Condé; elle en eut une fille qui porta le nom de Guenani, anagramme de celui d'Anguien. Cette fille fut légitimée, et épousa depuis le marquis de Lassay, dont on a des Mémoires[560].
[560] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril et 6 mai 1696), t. I, p. 317, édit. de Monmerqué. Cette fille de M. le Duc, après avoir été légitimée, porta le nom de Julie de Bourbon, demoiselle de Châteaubriand; son mari se nommait Armand de Pardaillan, marquis de Lassay.
Pendant le séjour que madame de Sévigné fit à Livry durant cet automne, elle revit Saint-Pavin. Il était affaissé par l'âge et les souffrances de la goutte[561], et cependant il faisait encore des vers tendres et galants. Le retour de madame de Sévigné à Paris, à la fin de la saison, lui épargna la douleur de voir mourir ce bon et aimable épicurien, dont la société avait égayé sa jeunesse[562] et dont les poésies avaient contribué à lui donner le goût du style naturel et gracieux[563]. Saint-Pavin eut une attaque d'apoplexie le 1er mars de l'année 1670[564]; il mourut le 8 avril suivant. Sa destinée fut singulière. Boileau, qui fit un poëme contre les gens d'Église, le taxa d'incrédulité, et dirigea contre lui ses traits satiriques. Fieubet[565], si connu par sa pieuse austérité, fit pour lui cette épitaphe:
Sous ce tombeau gît Saint-Pavin: Donne des larmes à sa fin. Tu fus de ses amis peut-être? Pleure ton sort avec le sien. Tu n'en fus pas? pleure le tien, _Passant_, d'avoir manqué d'en être.
[561] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1685), t. VII, p. 319, édit. de Monmerqué; t. VIII, p. 104, édit. de G. de S.-G.
[562] Conférez la première partie de ces _Mémoires_, chap. VI, p. 76-78.
[563] _Poésies de_ SAINT-PAVIN _et de_ CHARLEVAL, 1769, in-12, édit. de Saint-Marc, p. 68 à 72.--_Recueil des plus belles pièces des poëtes français_; chez Claude Barbin, 1669, in-18, p. 325.--Toutes les poésies de Saint-Pavin ne sont pas publiées.--Conférez MONMERQUÉ, _Lettres de Sévigné_, t. IX, p. 243.
[564] BUSSY, _Nouvelles lettres_, t. V, p. 136, ou Lettres de mesdemoiselles de Montpensier, de Montmorency, du Pré, etc., édit. de Léopold Collin; Paris, in-12, p. 163.
[565] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1675, 5 juillet 1685, 26 octobre 1689, 3 octobre 1694, 15 octobre 1695), t. III, p. 279; t. VII, p. 292; t. IX, p. 185; t. X, p. 16 et 143, édit. de Monmerqué.